‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 64 sur 89 · JE SUIS POURSUIVI POUR L*APFAIRE DU 13 JUIN MON ARRESTATION A SAVERNE · texte numérisé non relu

JE SUIS POURSUIVI POUR L*APFAIRE DU 13 JUIN MON ARRESTATION A SAVERNE

Après la défaite de la Montagne, le Président de la République, Louis Bonaparte, fit une proclamation dans laquelle on remarquait cette phrase :

// est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent.

Ceux qu'il appelait méchants n'étaient autres que les républicains qui avaient voulu rappeler le gouvernement et la Chambre à la stricte observation de Ja loi.

Celle menace produisit hou efieV, \es Tt^çN\c>\im\x^

ifeurent plus de retenue : les soi-disant amis de Tordre, les défenseurs de la propriété, profitèrent de Toccasion pour saccager les imprimeries et briser les presses qui imprimaient les journaux républicains. La propriété des démocrates ne fut pas plus respectée que leurs personnes. Les prisons regorgeaient d'hommes arrêtés à la suite du 13 juin.

La force primait le droit une fois de plus*. Les jiartisans de la monarchie suivent invariablement la même politique, sans se soucier de lajustiee; le lendemain de chaque insurrection, ils frappent impitoyablement leurs adversaires. Il n'y a plus que des vainqueurs qui frappent des vaincus.

Une expérience de plusieurs années m'avait appris que les hommes qui s'occupent de politique agissent prudemment en écrivant peu.

Dans tous les procès pour complot, attentat ou simplement pour délit de société secrète, ce sont

' I^rs de la guerre de 1870, M. île Bismarck a émis cet aphorisme célèbre : La force ^yvime le droit. 11 y eut des gens qui en furent choqués, ils considérèrent la proposition du ministre prussien comme quelque chose.de nouveau et de monstrueux.

Si ces braves gens s'étaient donné la peine de consulter Phistoire de tous les peuples* ils auraient vu que dans tous les temps et dans tous les pays, la force a toujours primé le droit. Pour qu^un droit puisse sVxercer, il faut nécessairement qu'il soit reconnu par la majorité qui représente la force, ou bien qu'il soit appuyé par une minorité audacieuse et armée qui opprime la majorité désarmée, et dans ce cas le petit nombre représente la force.

La masse ignorante, élrangéreà la politique, applaudit toujours au succès, sans s'inquiéter si celui qui a réussi à s'emparer du pouvoir a respecté le droit on Ta foulé aux pkds. Il en sera ainsi jusqu'au jour où le peuple sera assez éclairé pour cotuy^t^tv^y^ <i^ ^^^ ^«^\ qu'un fouveniement et ce que c'est qu uu dvoVV,

généralement des lettres et des papiers saisis qui servent de base h raccusation.

Après le 13 juin, je n*écrivais que des lettres très courtes a ma famille, et encore je les adressais à un de mes beaux- frères qui ne portait pas le même nom que moi et qui n'était pas signalé à la police par ses opinions

Grâce à ces précautions, grâce aussi à ma présence à rAssemblée le 14 juin, le gouvernement était embarrassé pour me poursuivre ; il aurait voulu donner cette satisfaction aux généraux que ma présence a la Chambre contrariait, mais il n'avait pas de preuves contre moi.

Malgré cela, le 16 juillet 1849, le procureur général de Paris adressa à la Chambre une demande d'autorisation de poursuites contre trois de mes collègues et moi. A la fin de la séance plusieurs représentants m'entourèrent et me conseillèrent de fuir, de passer a l'étranger pour me soustraire a la prison.

Je résistai d'abord, objectant qu'il était bon qu'un certain nombre de représentants comparussent devant la haute Cour, afin de plaider de nouveau la violation de la Constitution.

— Partez, me dit-on de touscôtés, vous reviendrez vous constituer prisonnier a l'ouverture du procès; de cette manière, vous éviterez plusieurs mois de prison préventive.

Je finis par consentir. Un de mes collègues du Bas-Rhin me conduisit chez M. X, qui eut la bonté de me prêter de l'argent pour faire le voyage et subvenir a mes premiers besolus '^vx^vi'k ^^ ^Me \*aie

pu me procurer du travail. Je lui fis une procuration pour qu'il puisse toucher Tindemnité qui m'était due à la Chambre, de sorte qu'à la fin du mois, il devait rentrer dans les avances qu'il me faisait. 11 me donna, en outre, un petit paquet et une lettre pour son beaufrère qui était maire d'une conmmne des environs de Saverne. Dans cette lettre, M. X priait son pa~ rent de me délivrer un passeport sous le nom que je lui indiquerais, afin que je puisse gagner la frontière sans entraves.

L'intention de M. X était bonne, mais il aurait mieux valu pour ma sécurité personnelle que je prisse le cliemin de fer du Nord : je serais arrivé

promptementen lîelgique, et là, j'aurais été à l'abri des poursuites de M. Louis IJonaparte. <

A la sortie de l'Assemblée, des agents de police furent chargés de me suivre ou filev^ selon le mot employé par ces messieurs, mais les nombreuses visites que je fis dans la soirée, à pied ou en voiture, leur firent perdre ma trace; cela ressort d'un raprort qu'ils firent, lequel est rempli de renseignements fantaisistes ou erronés.

Je priai la dame d'un de mes amis d'aller me retenir une place pour Saverne à la diligence de Strasbourg, sous le nom de Sébastien.

Avant de rentrer à Thotel, j'allai dire adieu à un de mes collègues. Il était en compagnie d'un homme très intelligent, fin, insinuant et très audacieux; il «''tait employé dans un ministère, faisait le républicain et s'introduisait chez tous les représentants ouvriers auxquels il faisait ses offres de ^etxVi^- W>\-

sieurs fois, j'avais reçu sa visite; il était sans doute payé pour cela; il se donnait comme l'ami de citoyens pour lesquels j'avais une grande estime. Un jour, il me proposa de m'écrireun discours que j'aurais appris par cœur ou que j'aurais lu a la tribune. Je le remerciai.

— Je ne veux pas, lui dis -je, faire comme le corbeau de la fable qui se pare des plumes du paon. Si je parle à la Chambre, je ne parlerai que sur une question que je connaîtrai bien, après l'avoir étudiée sérieusement. Si je ne suis pas assez sûr de ma mémoire, j'écrirai d'avance ce que je voudrai dire, afin de ne rien al)andonner au liasard de l'improvisation.

— Ce que je vous propose, dit-il, n'a rien d'extraordinaire, c'est dans l'intérêt du parti ; c'est moi qui ai fait le discours que M. Y a prononcé à la Constituante; j'ai écrit aussi le catéchisme socialiste que M. Z a publié; cela lui a donné une grande popularité; ceux qui ne le connaissent pas croient qu'il en est l'auteur.

— Je n'ai pas k examiner si ces Messieurs ont bien ou mal fait de se faire passer pour les auteurs de discours ou broclmres qui ne sont pas leurs œuvres; quant a moi, je refuse formellement de me prêter à une tromperie de ce genre.

Depuis ces explications, je ne l'avais plus revu; il sut que j'allais partir, et j'ai tout lieu de croire que ce fut lui qui me dénonça.

Quelques mois plus tard, j'appris par un professeur de chimie qui le connaissait, que ce faiseur de discours ne se contentait pas à'èVve ^wvç\o^'4i dajAs un

ministère, mais qu'il émargeait encore aux fonds se crels en qualité d'agent secret.

Le lendemain, 17 juillet, je m'éloignai de Paris. Le 18, la diligence s'arrêta a Nancy et ne devait repartir que cinq heures après son arrivée. J'allai, en compagnie de quelques voyageurs, visiter les tombeaux des ducs de Lorraine, puis je revins à l'iiotel, cèrire une lettre à ma famille pour la tranquilliser.

« Nancy, le 18 juillet 1849.

« Ma CHERE Merr, etc.

« Les journaux vous ont appris sans doute ce qui m*arrive.

« Soyez sans inquiétude, j'ai cédé au conseil de mes amis, je m'exile volontairement pour éviter la prison préventive. Demain j'atteindrai la frontière.

« Ne vous tourmentez pas, rappelez-vous les paroles que Michel (de Bourges) a prononcées à la Chambre i\os pairs, à propos d'un procès politique : Ces jugements font la honte des Juges et la gloire des accusés.

« D'ailleurs, je n'ai rien à me reprocher, j'ai fait mon devoir.

« Adieu, je vous embrasse tous. Espérons des temps meilleurs. »

La diligence se remit en route et arriva vers les 2 heures du matin à Saverne. La voiture/oi^wv ;ix\V

Page 1