‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 71 sur 89 · A LA CONCIERGERIE · texte numérisé non relu

A LA CONCIERGERIE

Et

Avcz*vous vu dans Barcelone Une Andalouse au teint liruni.

Pâle comme un beau 8oir irautomne ?

C*est ma maîtresse, ma lionne, I^ marquesa (rAïuahégui, etc.

Rickanl, ô mon roi!

L'univers entier t'abandonne,* eto.

La première chanson revenait plus souvent que Vautre ; il semblait sans doute à ce jeune homme que la marquesa de la poésie d'Alfred de Musset avait quelque ressemblance avec sa maîtresse.

La dame au teint bruni pouvait se repaître des accents de son bien-aimé, leurs chambres n'étaient séparées que par une distance d'une quinzaine de mètres, mais elle ne pouvait pas le voir, à cause de Tabat-jour en forme de hotte placé devant la fenêtre de Tardent captif.

Ce couple, séparé de par la loi, trouvait le moyen d'avoir une correspondance assez suivie à Tinsu de l'administration de la prison ; de plus, une fois par semaine, à travers une grille, ils pouvaient échanger un salut lorsque la dame allait au])ain.

Les amoureux sont ingénieux ; chaque matin, ils se disaient bonjour en chantant, et, le soir, comme il était défendu de chanter, ils se disaient bonsoir en fermant bruyamment leurs fenêtres.

Au commencement de septembre, j'eus une grande joie : je reçus la visite de l'un de mes amis de Lyon

qui m*appoi^ta des nouvelles de ma famille. 11 obtint la permission de me voir deux jours de suite et, chaque fois, il ne me quitta qu*à la fermeture du parloir ; j'avais tant de renseignements a lui demander sur ma famille et mes amis et tant de choses à lui dire !

Voici quelques extraits de lettres que j'écrivis h mes parents dans le courant du mois de septembre

« Prison de ki Conciergerie, le S septembre 1849.

« Ma chère mère, etc.,

« Nous avons reçu les pièces du procès, elles for ment deux gros volumes in-quarto dont l'un a plus de neuf cents pages. Près de trois mille témoins ont été entendus. La partie de l'instruction qui me concerne a été faite avec un acharnement incroyable.

« Comme les preuves manquaient, on a imaginé une lettre stupide que Ton me fait écrire à un sieur Charles Georges, de Landau, dont je n*ai jamais entendu parler, mais ce qu'il y a de plaisant, c*est que la lettre est écrite en langue allemande. L'auteur a pensé que je savais l'allemand parce que j'avais été élu dans le Bas-Rhin. J'espère bien que tout cela tournera à la honte de ceux qui ont inventé cette pièce odieuse et ridicule.

(( Ma santé est toujours bonne. Je m'habitue à la prison autant qu'il est possible de le faire.

« Je voudrais que le procès fût déjà terminé.

« Il va falloir passer quatre ou cv\\^ ^^^x^^\\\^%^ ^^

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face d^adversaires politiques, c'est une perspeclive qui n'a rien d'agréable.

« Le verdict du haut jury ne saurait être douteux pour moi; je m'attends à une condamnation, nonii cause de ce que j'ai fait ou de ce que j'aurais pu faire, mais bien parce que je n'étais qu'un simple sergent lors de ma nomination; oii ne reculei*a devant rien pour empêcher mon retour a l'Assemblée législative.

« D'avance je suis résigné, je subis l'oppression du despotisme sans m'a vouer vaincu pour toujours. Quand on a pour soi le droit, on finit tôt ou tard par triompher.

« Je suis disposé a ne pas répondre lorsqu'on m'interrogera; c'est l'avis de mes amis; nous ne voulons pas reconnaître pour juges des hommes convoqués par un pouvoir qui a vioîé la Constitution.

<( Adieu, je vous embrasse ». etc.

« Conciergerie, le 19 septembre 1849.

« Mes chers Parents,

« Hier j'ai été interrogé par M. Bérenger (de la Drôme), le président de la haute Cour. Fidèle au système que j'ai suivi dans mes précédents interrogatoires, j'ai refusé de répondre aux questions qui m'étaient adressées.

« Dans trois semaines je comparaîtrai devant un

tribunal spécial pour répondre a l'accusation de com-

plot et (Valïonlùt contre le gov\\o.vue\\\e\\V. W ^^\.\jt^-

bable que je serai condamné, quoique peu de charges posent sur moi.

« Les haines et les jalousies soulevées par mon élection ne sont pas encore éteintes; au contraire, la réaction craignant que la proie ne lui échappe, me fait insulter, calomnier et tourner en ridicule par ses journaux. Je vous envoie comme échantillon un extrait du journal V Assemblée nationale^ Il y est question de la lettre grotesque inventée par Taccusation , mais en Texagérant encore.

« Vous verrez qu'on a poussé l'infamie jusqu'à supposer un nom d'homme afin do donner un air de véracité a l'article et <le faire croire au public que j'ai écrit une lettre idiote et ridicule.

« Adieu je vous embrasse », etc.

EXTRAIT DU JOURNAL « i/aSSEMHLÉE NATIONALE »

nu 15 SE.PTEMBRK 1840

On écrit de Paris au Times du 13 septembre :

Le gouvernement prussien a envoyé aux autorités françaises un grand nombre de papiei*s contenant des correspondances de chefs socialistes avec les conspirateurs de Bade. Parmi ces lettres, il en est une du sergent Commis^ire, écrite quelques jours avant le 13 juin; c'est un curieux mélange de pi*ésomption, d'ignorance et de férocité. Le style de cette lettre est ti'ès grotesque. Le sergent Commissaire (alors ^présentant du Bas- Rhin et membi'e de la Montagne) pai'le de changer la face de l'Europe, connue s'il était Napoléon en personne. 11 demande combien il faudrait d'honunes pour révolutionner la Prusse; il lui faut la réponse sur-le-champ; il enverra les forces nécessait*es. Les nouveaux ropublicains, dit-il, sont décidés à trav<iv*^v le vieux monùe, et, s^il le fout, le nouveau. CoVX<i\^\.Vv^> ^^.v^'ssiij

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n M. (i(H)rfrcM do San'cloum, lieu do nnisMinco du maréchal Ncy, ost IVruvro ilo ronprit lo pUw vulgaii'o : « Ton pèro trcpasw's dit-il, était républicain pur mwg. Notro noblo Republique C9i troH noble, et montera nous peu aux astres », etc. Le servent (iOnunissaii^o ne rêvait que victoire. L*ip:n(n*anco de rhiKtoii*e, de la ^éo^raphie, dVtranges confusions des noms, des bonimosy des lieux sont les traits au^actéristiquos de ces lettres édifiantes du socialisme.

Les journaux, qui n'osaient pas prendre la responsabilité des calomnies que la réaction lançait contre les républicains, ne les reproduisaient qu'après qu'elles avaient été publiées dans un journal anglais ou bel^o. Les injures, les mensonges et les calomnies partaient de Paris d'abord, s'imprimaient a l'étranger et les journaux réactionnaires français n'avaient qu'il les n^produiro. Les badauds, qui n'étaient pas au courant de ces procédés, croyaient que c'était vrai parce que l'article était extrait d'un journal étran-

ger.

Pour les honnêtes gens de tous les partis la personne d'un prévenu devrait être à l'abri des injures, des insinuations malveillantes et surtout de la calomnie; le devoir étroit serait de laisser à la justice le soin de faire son (Puvre. Malheureusement il n'en est pas toujours ainsi. 11 y a des gens qui ne craignent pas d'attaquer des hommes sans défense ; ils le font d'autant plus volontiers qu'ils sont assurés que leur mauvaise action restera impunie.

En réponse h Tarlicle reproduit par les journaux r Assemblée nationale et le Courrier français^ je leur envoyai par un huissier la lettre suivante :

« Conciergerie, le 16 septembre 1849.

(( Monsieur le Rédacteur «

« Vous reproduisez dans votre numéro du 15 septembre, comme rempruntant au Times du 13, un entrefilet qui me concerne.

<f II s*agit d\ine lettre faisant partie de nombreux, papiers saisis par le gouvernement prussien aux mains de ceux que la réaction appelle les conspirateurs du pays de Bade, et transmis par lui aux autorités françaises. Cette lettre, que j'aurais écrite à un monsieur Georges de Sarrelouis, peu de jours avant le 13juin, se rapporterait aux moyens de révolutionlier la Prusse et serait un modèle de style grotesque en mémo temps qu'un curieux mélange de présomption, d'ignorance et de férocité.

« Je commence par démentir complètement et absolument le fait sur lequel s'appuie l'article reproduit. Je n'ai écrit ni a M. Georges de Sarrelouis, ni a qui que ce soit, de lettre relative soit au pays de Bade, soit à la Prusse. La lettre qu'on m'attribue est donc une pure invention du correspondant du Times. Quant aux réflexions si favorablement accueillies par vous sur mon ignorance en particulier et celle des socialistes en général, je ne crois pas do\o\v\^'5» \^^'

A LA CONCIëRGëRIB »3

ver ; je suis habitue déjà aux nménilés de la liépii" bliqiie honnête et modérée *.

« J'ajouterai seulement que si, enfant du peuple, je n*ai pas reçu la superficielle instruction de l'esprit dont se parent comme d'un trophée les gentilshommes qui rédigent vos colonnes, les faits au 'milieu desquels j'ai vécu de la vie du prolétaire et du soldat ont détourné mon esprit de h présomption et m'ont appris ce qu'il y a de lâche et de féroce à frapper un adversaire politique qui ne peut pas se défendre et h préparer Topinion publique contre uii homme accusé, dont la personne devrait être sacrée pour tout écrivain qui se respecte.

« Je vous prie et, au besoin, je vous requiers d'insérer cette rectification dans votre plus prochain numéro.

« Agréez », etc.

« S. Commissaire,

« Reprê.*-*entant du peuple, »

Le 22 septembre 1849 et à l'occasion de Tanniversaire de la proclamation de la première République, le directeur de la Conciergerie consentit à ce que MM. Proudhon, Guinard et Hubert, qui habitaient un autre quartier de la prison, vinssent dîner avec nous.

J'avais eu l'honneur de voir M. Proudhon a Lyon,

^ Les réactionnaires se disaie.;t alors partisans de la République honnête et modérée.

avant qu'il allât se fixer à Paris ; il venait quelquefois dans les réunions des communistes icariens à la Croix-Rousse.

Lorsqu'il partit pour Paris, il fut prié par un certain nombre de socialistes de voir les principaux chefs du parti, de s'entendre avec eux, afin d'arriver à n'avoir qu'un programme et d'établir ensemble un plan d'organisation sociale auquel devrait se rallier tous les i^ocialistes de France.

Quelques semaines après son arrivée à Paris, M. Proudlion écrivit une lettre dans laquelle il rendait compte de ses visites aux principaux écrivains socialistes ; il disait que la fusion était impossible ; chacun de ces messieurs trouvait que son système était préférable à tous les autres et ne désirait qu'une chose, c'était de voir toutes les fractions du parti s'y rallier et l'adopter.

Cette lettre produisit un effet fâcheux sur l'esprit d'un certain nombre d'ouvriers. Comment voulezvous, disaient-ils, que nous soyons d'accord et unis, nous pauvres ignorants, lorsque des hommes instruits comme le sont les chefs du parti socialiste ne peuvent s'entendre et fondre leurs différents svstèmes en un seul.

A part son front large et élevé, Proudhon n'avait rien de distingué dans sa personne ; c'était un rude fils de la Franche-Comté, dont il avait gardé l'accent, malgré un long scyour a Lyon et a Paris.

M. (tuinard était mon coaccusé et devait passer en jugement avec moi. Je l'avais vu le 13 juin, deçuU farals eu Voccasion de le voir so\iNe\\\.\ >\x^^^xvàX

A LA CONGtEROËlUE iSî

ses visites dans le même parloir que mes collègues et moi recevions les nôtros. C'était un homme grand, bien proportionné; il avait une belle lête, Tair énergique, portait bien Tuniforme et faisait un superbe colonel.

Quant a Hubert, c était la première fois que je le voyais ; sa physionomie me frappa. Il avait la peau très blanche, comme la plupart des rouges ; il portait toute la barbe; sa figure maigre et osseuse était allongée, son front était élevé, sa tète chauve, et son nez aquilin l'aurait fait prendre pour un israélile ; ses yeux enfoncés sous ses sourcils rouges brillaient et annonçaient l'énergie ; son accent indiquait son origine alsacienne. Je l'observai bans être indiscret; néanmoins il semblait que mon regard l'inquiétait. Il y avait longtemps que je désirais le voir. Cet homme avait souffert pendant bien des années une dure et longue détention au mont Saiiit Michel et dans d'autres prisons.

C'était lui qui avait prononcé la dissolution de l'Assemblée constituante, le 15 mai 18-48, puis au procès de Bourges son honorabilité avait été attaquée par des témoins cités à la requête de M. Raspail et par M. Raspail lui-même. 11 avait été accusé d'être l'agent d'un parti nionarchique.

M. Hubert nous parla avec véhémence de ce quMl appelait les calomnies de Raspail. Il prétendait se justifier complètement de l'accusation qui pesait sur lui.

Si j'étais ce qu'on a voulu dire, disait-il, je ne serais pas venu m 'exposer K une coxvOiamw^Wow^^^-

taine, moi qui ai déjà subi tant crannées de prison; je serais resté sur le sol de la libre Angleterre.

Il est certain que cette conduite rendait perplexe et avait fait naître au moins le doute dans lesprit de ceux qui n'acceptent pas facilement les accusations qu*on lance souvent trop légèrement dans notre parti.

Les débats de son procès n'ont rien éclairci malgré tous ses efforts pour défendre son honneur.

Après le coup d'Etat du 2 décembre, nous verrons ce que fit Hubert; sa conduite, à la suite de cet événement, nous servira h former notre opinion sur lui.

A mesure qu'approchait le jour où le procès devait commencer, les préoccupations grandissaient. Tout d'abord la majorité de mes coaccusés et moi, nous étions résolus h ne pas reconnaître pour juges les membres d'un tribunal convoqués par le pouvoir qui avait violé la Constitution, mais les conseils des honorables citoyens qui s'étaient offerts spontanément pour nous défendre firent changer d'avis un certain nombre d'entre nous. Pour ma part, il me semblait alors qu'il valait mieux se défendre que de se laisser condamner sans discuter les charges qui pesaient sur nous. Le gouvernement était seul intéressé a ce que la discussion fût étouffée et a ce que le procès eût le moins de retentissement possible.

Pendant les dernières semaines que nous ças^àsîaft.^ à la Conciergerie, ceux de mes coWfeçu^^ ^v t^Vj^vs^

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mariés obtinrent rautorisation de recevoir, quelques lieures chaque jour la visite de leurs familles, dans leurs cellules.

J'aimais beaucoup les enfants, je me sentais né pour la vir^ do famille, mais les événements politiques se sont opposés longtemps à la réalisation du rêve de toute ma vie.

Mon ami, M. Vautliier, représentant du Cher, avai un fils âgé de quatre ans, doué d'une intelligence précoce; son petit babil m'amusait; il venait me vo :• dans ma cellule, j'oubliais mon âge et nous jouions comme deux enfants.

Les heures passaient vite. Le grand art pour ne pas mourir en prison, c'est de savcir oublier le temps.

Un autre de mes amis, M. Fargin-Fayolle, reçut la visite de sa fille Gabrielle. C'était une charmante enfantde huit ans. Son père, désirant qu*elle emportât un souvenir de ses codétenus et amis, fit acheter un album et pria chacun de nous d'y écrire quelques lignes suivies de la signature. C'était la mode dans ce temps-la, beaucoup de gens avaient des albums remplis d'autographes des amis de la maison et des person^ nés plus ou moins célèbres. Aujourd'iiuiles autographes sont remplacées par des photographies.

Nous nous empressâmes tous de faire ce que notre ami désirait : les uns écrivirent des pensées, des maximes; d'autres, des apologues, etc.; quant a moi, j'improvisai les trois petites strophes suivantes :

Petite Ciabriello Kii voyant rélincelle De vos veux bleus.

288 MKMOIRES ET SOUVENIR

J*ai cini voir, chose étrange, Sur la terre un doux ange Venu (les cieux.

Aimez-bien, dabrielle.

Celui dont la prunelle

Se niouillei'a^ Quand sa fille chérie De la Conciergerie

S'éloignera.

Lf)ri»(|u'un joui% Gabrielle, Voua serez grande et helle«

Souvenez-vous Des amis du lK>n i>ère Que tient le sort contraire

Sous les verroux.

Le 7 octobre, dans la soirée, on nous prévint de faire nos paquets ; une heure après Ion nous fit monter dans des voitures ot nous partîmes pour Versailles. Les voitures étaient entourées et escortées par do la cavalerie.

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