‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 75 sur 89 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

PRISON DE D0ULLEN8

Dans la soirée du 13 novembre 1849, nous quittâmes la prison cellulaire de Versailles. Notre départ, h cause de la mise en scène, rappelait certaines parlies de mélodrame que j*avais vu jouer quelques années auparavant. Alors je ne me doutais pas que je serais acteur dans un long drame qui commencerait a la prison de la citadelle de Strasbourg, et qui ne finirait que dix ans plus tard a la prison de la citadelle de Cor té.

L'autorité avait pris desprécautions extraordinaires pour empocher une évasion. On nous fit sortir de la prison par des corridors longs et étroits ; tous les àùlours et Issues étaient gavdô^ \}îvy A^i^ v^w^^euls de

ville et des gendarmes; les premiers tenaient à la main de grandes torches allumées pour éclairer la marclie. Vus à la lueur sinistre et rougeàtre des flambeaux résineux, ces hommes graves, silencieux, presque immobiles, produisaient un effet saisissant.

Le directeur appelait Tun de nous et celui qui était désigné partait entre deux sergents de ville*; on aurait dit un condamné a mort qu*on menait au supplice.

En dehors de la prison, il y avait un grand déploiement de forces militaires; au milieu des troupes, d'ignobles voitures cellulaires nous attendaient. Lorsque nous fumes tous enfermés, chacun dans un compartiment, nous partîmes escortés par un peloton de cuirassiers jusqu'au chemin de fer du Nord. La, les voitures furent placées sur des trucs et nous fûmes transportés jusqu'à Amiens; dans cette ville, l^fs voitures furent déchargées sans qu'on nous fît descendre; des clievaux furent attelés aux voitures, et l'on nous conduisit à la citadelle de Doullens.

L'administration de la prison de Doullens, n'ayant pas été prévenue de notre arrivée, n'avait rien préparé pour nous recevoir. On nous fit entrer dans une cour (préau) occupée par des condamnés de juin 1848. Ils étaient la depuis un an seulement; malgré ce court espace de temps, la prison avait déjà empreint sur leurs visages un cachet de tristesse et de mélancolie. Leur vue me fit de la peine; je pensais que dans

^ On avait fuit venir des sergents de ville de Paiis chargés ^^ cialement de rotre garde conjoiutemenV a\ec\^^ ^<^ti<^Tt(\^^\swOù^^^^

quelques mois j'aurais peut-être un aspect semblable.

Des gardiens nous dirent que nous babiterions cette partie de la prison, et que ceux que nous allions remplacer iraient rejoindre, dans la partie centrale de l'établissement, d'autres condamnés de juin 1848, ainsi que des détenus de Rouen condamnés pour les aflfaires d'avril de la même année.

Mes amis du procès de Versailles et moi, nous avions encore tous de l'argent sur nous; nous fîmes une collecte en faveur des prisonniers que notre arrivée dérangeait. Ces derniers nous soubaitèrent la bienvenue à leur façon : ils formèrent le cercle et chantèrent plusieurs chansons socialistes faites par des condamnés de Juin. Une de ces chansons avait la prétention d'être la glorification et la justification de cette formidable insurection. Un des couplets se terminait ainsi :

Ma carabine a prêché rEvarif^Mle, Vainqueurs de juin, c'est à vous de i*ouKir.

Voici le refrain d'une autre de leurs chansons .

Que demandes-tu, peuple effronté?

Ta misère n'est pas mon affaire.

Que demandes- tu, peuple effronté?

N'as-tu pas assez de liberté ?

Après quelques instants passés ensemble, nos nouveaux camarades furent emmenés dans le quartier central, et Ton nous plaça, deux par deux, dans les chambres qu'ils venaient de quitter.

La partie de la prison que nous allions habiter se composait cFun bâtiment n*ayant qu'un rez-dc- chaussée et un premier étage. Il y avait trois entrées ayant cliacune une montée d*escaliers donnant accès aux chambres du premier. Chaque allée ou corridor servait d'entrée à quatre chambres, deux au rez-decliaussée et deux au premier étage, ce qui faisait en tout vingt quatre places, en admettant que ladministralion n*augmentàtpas le nombre des détenus par chambre.

Le sort me désigna pour une chambre du premier étage; mon cochambriste était le vénérable M. Deville.

La pièce que nous devions habiter en commun était éclairée par deux petites fenêtres basses et gar • nies d'énormes barreaux qui interceptaient une partie de la lumière; Tune de ces fenêtres donnait sur un petit préau; Tautre, placée du côté opjiosé, prenait jour sur une cour transformée en jardin par les détenus politiques, sous le règne de Louis-Philippe.

Je priai M.Devillede choisir le coté de la chambre qui lui plaisait le mieux; il choisit le coté du jardin à cause de l'orientation.

Les murs, le plafond et le plaiicher de la chand)re étaient sales; le mobilier se composait de deux couchettes en bois n'ayant qu'un dossier, de deux petites tables et de quatre chaises. Le nombre de chaises indiquait que la chambre avait été habitée par quati-e prisonniers; l'administration avait fait enlever les couchettes vacantes, mais elle avait laissé les chaises, c'était une 5^racie:iseté qu'elle uovvs Iîxv^v\vVA\-\n^n^^

et moi, nous plaçâmes nos lits dans les angles opposés, c'est-à-dire aux extrémités d'une ligne diagonale de notre logement, afin de nous gêner le moins possible.

Cette situation dura peu; quelques jours après notre arrivée, l'administration fit diviser les cliaml)res en deux parties, chacun de nous eut ensuite une cellule indépendante.

Il arriva en mémo tenij^s que nous un nouveau détenu, c'était ]\L Kléber, capitaine d'infanterie, condamné a la peine de mort pour avoir, le 13 juin, crié : Vive la Constitution, devant sa compagnie; sa peine avait été commuée en dix ans de détention.

Quelques jours après notre arrivée, je pus faire sortir delà prison une lettre sans qu'elle fût lue par le directeur. En voici quelques extraits :

« Citadelle de Doullens, le 22 novembre 1849. « Ma CHERE MÈRE Otc.

« (^est la première fois que j'ai voyagé dans une voiture cellulaire, et je vous déclare tout de suite que ce mode de transport me déplaît énormément. Figurez-vous une caisse carrée de 50 centimètres de côté dans laquelle on est assis sur une planche; on ne peut s'y tenir debout parce que le plafond est trop bas ; de plus, les genoux touchent la cloison qu'on a devant soi, on est donc obligé de faire tout le trajet sans pouvoir changer de position, sans allonger les jambes. Il nW a })oint de vasi^la^ •. o\\ \%\\w^ ^:.^ ^v

310 MEMOIRES ET SOUVkNIRS

se passe autour de la voiture, on .ne voit rien, si ce n*est Tinfortuné qui est dans la même situation que vous de l'autre côté du couloir. Les voitures ont deux rangs de six cases chacun, séparés par un couloir dans lequel se trouve un gardien. Onze cases sont destinées aux détenus et la douzième, plus spacieuse, faite sur un tout autre modèle,sert au gendarme qui accom« pagne le convoi. Dansle fond de ces cases, ily a des fers et des chaînes que Ton métaux condamnés dangereux.

« Nous logeons dans des chambres mal éclairées et malpropres; comme compensation Tair que Ton respire dans la cour est bon.

« Cette forteresse, comme toutes celles bâties sur des hauteurs, a un inconvénient grave : elle est complètement dépourvue d'eau , on est obligé d e recueillir les eaux pluviales pour faire la soupes pour boire et pour se laver. Hien souvent cette eau contient de la suie, elle aurait besoin d'être filtrée.

« Doullens n'est qu'à sept ou huit lieues delà mer à vol d'oiseau ; de temps en temps il nous vient des bouras((ues qui nous amènent de la pluie. Les gardiens disent qu'il pleut souvent : c'e§t très heureux, on manquerait d'eau sans cela.

« .Te me porte bien, ma condamnation n'a rien changé à ma manière d'être, je suis aussi gai qu'avant; si vous* m'aviez vu lorsqu*on lisait l'arrêt, bonne mère, vous auriez été contente de voir corn-

^ Mes parents m'avaient habitué à Icuv AVtci v:>u«%\^ \Nfe\^\^\ jamais tutoies.

ment votre fils supportait l'adversité et savait accep* ter une peine pour la République.

« La déportation implique la mort civile; je suis donc mort civilement. Patience, les morts ressusciteront.

« Si vous voulez que vos lettres me parviennent, ne parlez pas de politiciuo ; elles seront toutes lues avant de m être remises et le directeur ne les laisserait pas passer.

« Adieu, je vous embrasse », etc.

L'ennui est le grand ennemi des prisonniers; malheur a ceux qui ne savent pas se créer une occupation, ils se démoralisent vile et souffrent beaucoup plus que les autres.

Je me fis acheter du papier, dos plumos et do l'encre par le conmiissionnaire de la prison, puis je me fis acheter des livres ii Paris par un de mes amis, et je me mis à travailler. II est très difficile d'étudier en prison, ceux qui n'y ont pas passé ne s'en douteraient pas; il semble que le silence et l'isolement devraient être favorables à l'élude, il n'en est rien : la liberté est nécessaire au développement de toutes choses; il faut donc une grande puissance de volonté pour obtenir quelques résultats appréciables. Malgré soi, l'esprit est préoccupé, on pense ix ceux qu'on aime, à ceux qui circulent à l'air libre sans entraves; on pense aussi au passé, à l'avenir, en s'efforçant d'oublier le présent.

312 MKMOIRES ET SOUVENIRS

L'hiver arriva avec son cortège de jours froids et pluvieux; les. nuits me paraissaient d*une longueur interminable. Jusque-là, la captivité n'avait pas été bien lourde a supporter ; à Paris et à Versailles, je recevais des visites, je lisais dos journaux. Ces communications a peu près quotidiennes avec des personnes amies qui m'apportaient des nouvelles de Paris et de la Franco contribuaient puissamment a adoucir ma situation.

A DouUens, j'étais loin do Paris, les visiteurs devaient nécessairement être rares. Ma famille était a Lyon, je ne pouvais guère espérer la voir avant qu'un événement imprévu vienne m'ouvrir les portes de la prison.

J'extrais d'une lettre que j'écrivis vers la fin de Tannée les passages suivants :

« Ma CHERE MÈRE, CtC.

« Je vous soubaite à tous une bonne année et à vous, ma bonne mère, une excellente santé pour continuer longtemps encore votre carrière laborieuse ; à vous aussi, mes frères et mes sœurs, je souhaite une bonne santé : c'est la fortune de l'ouvrier, avec elle et du cœur on peut tout surmonter.

« Sans le 13 juin, j'aurais pu vous voir, vous embrasser tous ; nos ennemis en ont décidé autrement. Que voulez-vous ? Mais ce qu'ils n'empêcheront pas, ce sera de vous envoyer à travers l'espace, malgré les murs et les barreaux, malgré les verroux et les geôliers, un gros baiser; recevez-le dow^^vw^'^Vx^^

chers, c*est un baiser du cœur que je vous envoie par la pensée,

« Je vous ai parlé du 13 juin, mais n'allez pas croire que je regrette un seul instant la part que j y ai prise : je n'ai fait que mon devoir; si tout le monde avait fait le sien, il est évident, que je ne serais l)as ici. Dans tous les cas, si c'était a refaire, je referais ce que j'ai fait.

« Je suis disposé à faire le sacrifice de ma vie pour la cause de tous et, cependant, il m'en coûterait d'aller comploter dans l'autre monde avant de vous avoir revus, de vous avoir embrassés tous. Je ne veux pas mourir en prison ; je ferai ce que je pourrai pour que ma santé ne s'y altère pas.

« Ma conscience est tranquille, j'éprouve la satisfaction du devoir accompli, c'est une grande force.

« On m'a déjà traîné dans pas mal de prisons : à la citadelle de Strasbourg, où je n'avais qu'une écuellée de soupe maigre pour nourriture et cinq livres de paille pour ma literie ; à la prison de Saverne; à la Conciergerie, où les cachots sont humides; à Versailles, où l'on étouffe faute d'air et où l'on ne voit pas un petit coin du ciel, et, enfin, a DouUens» où Ion respire au moins de l'air a volonté. En dépit des prisons et des geôliers, je chante encore de temps en temps les vieux airs et les vieux refrains que je chantais autrefois quand j'avais le bonheur de vivre au milieu devons.

au MKMOIRES ET SOUVENIRS

« Adieut mille amitiés à tous mes bons amis» je TOUS embrasse », etc.

Dans les premiers jours de janvier 1850, à roccasion du nouvel an, le directeur de la prison permit aux condamnés de la haute Cour de l^ourges, affaire du 15 mai 1848, de venir nous voir. Ils habitaient un bâtiment séparé du nôtre par le quartier central. Us étaient sept : MM. Barbés, Raspail, Blanqui, Albert, Hubert, Sobrier et Flotte. J étais loin de m*attendrc à les voir.

Quelques-uns, comme Barbes, Raspail et Blanqui, étaient de vieux lutteurs qui avaient acquis à différents titres une grande célébrité dans le parti repu* blicain; les autres, quoique plus jeunes, avaient aussi une grande notoriété, soit à cause des fonctions qu'ils avaient exercées après le 24 février, soit à cause des condamnations politiques quMls avaient subies avant l'avènement de la République. A l'exception de M. Hubert, c'était la première fois que je les vovais.

Ce fut avec un vif sentiment de curiosité pour tous, de sympathie et d'admiration pour quelquesuns que je les vis venir dans notre quartier.

En prison, la vie de chaque jour ressemble tellement à celle de la veille, que tout ce qui vient en rompre l'uniformité est accueilli avec plaisir. Cette journée s'écoula rapidement et, le lendemain, le calme énervant des autres jours recommença à se faire sentir.

PRISON DE DOULLKNS 315

Une des choses qui me conlnriaîent le plus, c*étnit le défaut d'exercice. Le préau était petit et avait une forme triangulaire dans le genre de celui delà Conciergerie. 11 était difficile de s y promener sans gêner les autres. Je pris alors Diabitude avec un ou deux de mes amis de marcher le long des murs en faisant le tour de la cour comme dans un manège; cela allongeait ma promenade et le milieu du préau restait libre pour ceux qui n'aimaient pas la niarche ou qui préféraient causer en se promenant lentement ou en restant stationnaires.

Avant ma condamnation je recevais le Moniteur, ainsi que le recevaient tous les députés, mais a partir du jour où je fus condamné, on cessa de me l'envoyer. Comme il n'était guère facile de se procurer des journaux a DouUens, quelques-uns de mes codétenus et moi, nous nous abonnâmes au Monileur universel; c'était le seul journal dont l'entrée fut tolérée dans la prison. Nous avons toujours continué à nous y abonner dans la suite, les uns ou les autres. Nous n'avions que ce moyen pour nous tenir au courant de la politique générale de notre pays, et de savoir sommairement ce qui se passait chez les autres nations.

Au commencement de Tannée 1850, le Gouverne* ment présenta ii l'Assemblée législative un décret de déchéance pour tous les représentants condamnés à Versailles. Le décret fut voté et les élections pour remplacer les députés déchus de leur mandat eurent lieu dans le mois de mars.

C'est aussi dans le mois de mars que j'endossai les habits de la prison. Cet uu\îovu\e coxm'^X^vV. ei\ un

pantalon, une veste, un };ilet et une casquette plate confectionnes avec du drap bleu fonce.

La plupart de mes amis firent comme moi; il n*y en eut que trois ou quatre qui continuèrent à porter leurs vêtements civils. La tenue de la prison était facultative et non obligatoire; c'est une raison d'économie qui me la fit revêtir, je ne savais combien d'années jïourrait durer mon emprisonnement.

Au moment où je fus condamné, il n'y avait pas encore de lieu fixé pour la déportation. Le gouvernement présenta à la Cliambre un projet de loi pour réglementer la déportation et fixer un lieu où les déportés subiraient leur peine. Cette nouvelle loi modifiait l'ancienne en l'adoucissant dans certaines parties et abolissait la mort civile.

Voici en quoi consistait la peine de la déportation et la mort civile que cette peine emportait :

Art. 17 (Code pôual), — La i)einc de la déportation consistera a vivQ transporté et à demoui*er à perpétuité dans un lieu déterminé par la l(»i, liors du territoire continental du royaume. — Si le déporté rentre sur le territoire du l'ovaume, il sera, sur la seule preuve de i^on identité, condanuié aux travaux forcés à l>erpétuité. Le déporté qui ne sera pas rentré sui* le territoii'e du royaume, mais qui sera saisi dans les pays occupés par les armées françaises, sera conduit dans le lieu de sa dépoi*tation. — Tant qu*il n*aura pas été établi un lieu de déportation, le condamné subira à perpétuité la peine de la détention, soit dans une prison du royaume, soit dans une pi*ison située hoi*s du territoire continental, dans Tune des possessions françaises qui sera déter* minée par la loi, selon que les jupres Tauront expressément décidé I^ar Tarret de condamnation.

Loi*squc les comiDunicatious scvoul \uVcvYOvcojk\ifôsii ^vN.\^ \^

PRISON DE DOIJLLENS 317

métropole et le lieu de rexécution de la peine, rcxécution aura lieu pi'ovîsoiromcnt en France.

AiiT. 18. — Les condamnations aux travaux foi*ccs h perpétuité et h la déportation emporteront la mort civile. — Néanmoins le gouvernement pourra accorder au comhimnc à la déportation l'exercice des droits civils ou de quelques-uns de cw dix)its.

Art. 25 (Code civil), — Par la mort civile, le condanmc perd la propriété de tous les biens qu'il possédait; s;i succesifion est ouverte au profit de ses héritiers, auxquels ^es liicus sont dévolus, de la mémo manière que s'il était mort naturellement et Siuis testament. Il no peut plus ni recueillir aucune succession, ni transmettre à ce titre les biens qu'il a acquis par la suite. — Il ne peut ni disposer de ses biens, en tout ou en partie, soit par donation entre vifs, soit par testament, ni recevoir a ce titre, si ce n'est pour cause d'aliment.

Il m» peut être nommé tuteur, ni concourir aux opérations relatives à la tutelle. II no peut être témoin dans un acte solennel ou authentique, ni être admis à porter témoijj^najj^e eu justice. — II ne peut procéder en justice, ni en dél'endant ni en demandant, que sous le nom et pai* \o ministère d'un curateur spécial, qui lui est nommé par le tribunal où l'action est portée. — II e?t incapable de contracter un mariage qui produise aucun ell'et civil. — Le mariage qu'il avait contracté précédemment est dissous, quant à tous ses ellcts civils. — Son époux (;t ses héritiers peuvent exercer respectiv(»mcnt les droits et les actions auxquels sa mort naturelle donnerait ouverture.

Dans le projet de loi, Noukaliiva, une des îles Marquises, était désignée comme lieu de déportation. Immédiatement mon imagination travailla. Je croyais que l'Assemblée nous y enverrait, et parlant de celle idée, je fis quelques préparatifs en prévision de ce long voyage; je révais déjà une évasion. Il me seni-

blait qu'il me serait facile de fuir chez les sauvages» au risque crètre massacre par eux; mais dans le cas où ils m'épargneraient, j'entrevoyais un embarquement à bord de quelque navire américain, fréquentant ces îles, soit pour y faire de l'eau, soit pour y faire des échanges. Alors je me voyais libre, je faisais et défaisais toutes sortes de projets en me promenant dans ma cellule, allant et venant, imitant le mouvement d'un b alrncicid'liorloge.

Le projet du gouvernement était fait surtout pour les condamnés du 15 mai 1848 et pour ceux du 13 juin 1849. Lorsque arriva la discussion en séance publique, le vieux général Favier, ami de M. Guinard, parla contrôla loi, mais c'est grâce surtout a M. Odilon liarrot, qui fit un bon discours dans lequel il déclara qu'en France les lois nouvelles réglaient l'avenir et n avaient jamais d'effet rétroactif, que l'Assemblée, sous l'impression de ces paroles, malgré les efforts de M. Baroche, décida a une faible majorité (7 voix) que la loi n'aurait pas d'effet rétroactif.

Ce vote ne me causa pas une grande joie; je m'étais tellement familiarisé avec la perspective du départ que je fus presque contrarié en apprenant que je ne partirais pas.

Le résultat du vote fut apporté à la prison par M. F. Maigne, représentant du peuple, frère de l'un de mes amis.

J'écrivis immédiateinent à ma famille jour la rassurer :

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« Doullciis, lo 1 1 avril 1849.

a Ma chère Mkre etc.,

« L'Assemblée législative vient de décider à quelques voix de majorité que nous ne quitterions pas la France.

« Nos adversaires ont reculé devant le crime de nous envoyer périr à quatre mille cinq cents lieues de la patrie, dans une île perdue au milieu de TOcéan, a huit degrés au sud de Téqualeur. Nous aurions été placés dans celte alternative : ou mourir des fièvres ou être mangés par les sauvages habitants de ce pays, lesquels sont encore anthropophages.

« Cette nouvelle m'a d'autant plus surpris que j*en avais pris mon parti; j'avais déjà fait quelques préparatifs de départ, j'étais résigné. Mourir là-bas sous le soleil des tropiques, ou mourir à l'ombre des murs d'une prison, le résultat est le même; on ne meurt qu'une fois et là où l'on est.

<( Il n'y a qu'une cliose qui m'a fait bien plaisir, c'est d'avoir vu la joie des femmes de mes compagnons de captivité; depuis le commencement de la discussion de la loi de déportation, elles étaient plus mortes que vives; cette nouvelle à mis fin à leurs angoisses.

« Adieu, je vous embrasse », etc.

Par suite du vole de la nouvelle loi sur la déportation, les déportés du lo juiu \S4Q owl êtè les

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derniers condamnés politiques frappés do mort civile; cette peine a disparu de nos Codes.

Deux charmantes dames, la mère et la fille, amies de la famille de mon ami Yauthier, toutes deux iHipublicaines, bonnes et dévouées, venaient a la Conciergerie voir M. Yautliier. Elles s'intéressaient en même temps à nous parce que nous étions des républicains, représentant le droit, emprisonnés par la force.

A Versailles, pendant toute la durée du procôs, elles ne manquèrent pas à une séance, et, après notre condamnation, lorsque nous étions déjà a Doullens, elles ne nous oublièrent pas davantage. |

Au premier de l'an, elles nous envoyèrent a tous un souvenir : je reçus pour ma part une paire de pantoufles brodées par elles et un couteau a papier en écaille sur le manche duquel étaient incrustées les initiales de la devise républicaine : Liberté^ égalilé^ fraternité

Touchés de tant de bonté et ne sachant comment leur témoigner notre reconnaissance, mes amis *et moi, nous résolûmes de faire acheter un album et d'y écrire tous quelque chose. Chacun de nous écrivit selon ses goûts, ses aptitudes et son savoir. Pour mon compte, je fis une pièce de vers sur la journée du 13juin; je finissais par une allusion à la conduite de la mère M* de X.

Voici les derniers vers :

^RISON DK bOULLEPiS â21

Eh bien, dan» leur prison ils ^ sont hcurcuxi Madame,

De savoir quVii ce monde, il est une Imnne âme

Qui, brnvaut des cachots la triste obscurité,

Pleine des sentiments de la fraternité,

Chaque jour connue un an^e à la douce iiarolc,

Vient dire au prisonnier un mot qui le console.

Les vers étaient bien mauvais, mais rinlenlion était bonne; la dame était très indulgente, j'espère qu'elle me les a pardonnes a cause de ma bonne volonté.

Lorsque la belle saison arriva, la prison fut moins* triste; notre petit jardin, cultivé par deux de mes codétenus, MM. Gambon et Fraboulet de Chalandar, nous donna un peu de verdure et quelques fleurs.

Plusieurs dames de mes codétenus vinrent se fixer à Doullens; chaque jour elles pouvaient venir passer quelques heures dans la prison auprès de leurs maris. Leurs visites donnaient un peu de vie à la petite colonie; par elles nous étions à peu près au courant de ce qui se passait au dehors. En outre, il s'écoulait rarement une semaine sans qu'un député ou un autre ami vînt voir l'un de nous; par ce moyen le temps passait plus vite, on sentait moins le poids de la prison.

Les personnes qui venaient nous visiter, mues par un excellent sentiment, se croyaient obligées de nous

^ Les représenianis détenus.

donner des nouvelles tout à Tavantage de notre parti.

Selon nos visiteurs :

« Tout allait bien jiour nous, les élections de 1852 devaient être républicaines, et alors une amnistie pleine et entière nous rendrait à la liberté, à nos familles et à nos amis. Le président de la République et toute la réaction avec lui faisaient mieux nos affaires que nous ne pourrions les faire nous-mêmes. Les républicains sont persécutés de tous les côtés; cette rigueur fait des mécontents; jdus on détestera la réaction et son gouvernement, plus son aimera la République. »

Il m'arrivait quelquefois do ne pas être de Tavis de ceux qui parlaient ainsi.

— Ne craignez- vous pas, leur disais -je, qu'en emprisonnant les républicains les plus influents dans tous les départements, cth ne décapite le parti et qu'on ne rende un coup d'Etat possible? Vous savez bien qu'il suffit de quelques hommes dans une ville pour entraîner la masse des électeurs qui a encore besoin d'être dirigée. Si ces hommes sont en prison, que ferez -vous ?

— Un coup d'Etat n'est pas possible, répondait-on; Bonaparte est un crétin, incapable d'imiter son oncle. Au lieu des campagnes d'Italie, il n'a fait que les échauffourées de Strasbourg et de Boulogne.

Depuis que Louis-Napoléon Bonaparte était président de la République, on faisait courir le bruit dans le parti républicain qu'il était iuca^^VAfc^^i^ve^x^^î^

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coup d*Etat, parce que c'était un homme usé par la débauche, abruti par l'abus de l'absinthe et du cigare.

Je suppose que les bonapartistes avaient fait circuler ces histoires afin de donner le change à l'opinion et d'enipêcher qu'on ne prît des précautions pour s'opposer aux projets de ce prince flegmatique.

Généralement, les prisonniers sont considérés connue des malades dont la situation est désespérée, on leur caclie la vérité sur leur étal réel ; tous, parents ou amis, s'ingénient, soit dans leurs conversations, soit dans leurs lettres, a entretenir cette illusion.

Je ne saurais blâmer cette manière de faire; au contraire, les espérances soutiennent et font supporter avec plus de résignation des souffrances qui feraient songer au suicide, si ceux qui les endurent avaient la certitude d en être victimes pendant longtemps.

Différents projets d'évasion furent formés par plusieurs d'entre nous. Celui qui avait imaginé un plan le conmiuniquait a deux ou trois de ses amis : le plan était examiné, on en discutait les chances bonnes ou mauvaises. Le plus souvent, il paraissait impraticable; dans ce cas, on le laissait de coté pour passer a im autre.

Il y a bien peu de détenus condamnés à vie ou à un grand nombre d'années de détention qui ne caressent l'espoir de s'évader. 11 n'y a que lorsque l'impossibi • Jj/é rie roussir est dèmoulrëe c\v\ oiv ^^o>\tvv^ ^^% ^^^-^

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rancesi mais on n'abandonne jamais entièrement Tes poir de recouvrer sa liberté.

La prison de Doullens avait sa légende comme toutes les prisons ; on parlait de différentes tentatives d'évasion qui toutes avaient échoué, excepté une seule qui avait réussi ; et voici ce que Ton racontait :

Les condamnés d avril 1834 avaient habité le même quartier que nous ; un jour, ils s'entendirent pour s'évader. Le gardien qui les surveillait fut, dit-on, appelé dans une cliambre sous un prétexte quelconque, puis on le bâillonna et on le garrotta ; ces deux opérations furent faites en un instant.

Parmi les détenus, il v avait des hommes d'une grande force nmsculaire, notanunent M. Caussidière, qui était un colosse. Après avoir rendu le geôlier impuissant, ils allèrent frapper a la porte qui donnait accès dans cette partie de la prison; le portier, croyant que c'était son collègue qui frappait, vint ouvrir. Les détenus s'en emparent, le bâillonnent, lui lient les bras et les jambes, prennent les clefs, sortent! de la prison et s'enfuient à travers champs. Le coup avait très bien réussi ; l'évasion s'était effectuée en plein jour et sans obstacles pour ainsi dire. Seulement, rien n'était préparé au dehors pour favoriser la fuite des évadés et les conduire jusqu'à la frontière.

Aussitôt que l'éveil fut donné, gendarmes et gardiens se mirent en campagne. La plu\)avt de^t>\^\\^^ îvkrenï repris et réintégrés dans \a ^y\^ow ;xs^wV\^

nuit. Tous les autres furent ramenés par les gendarmesle jour suivant.

On a prétendu, peut-être à tort, que le gardien intérieur s*était laissé corrompre; une somme d'argent lui aurait été donnée pour qu*il se laissât bâillonner et lier.

Pour qu'une évasion réussisse, il faut qu'elle soit conçue et exécutée par un seul ou par un petit nombre d'individus. L'évasion dont je viens de parler ainsi que celle de Sainte -Pélagie, faite par les accusés do Paris, avril 1834, sont des exceptions.

Dans les prisons i)olitiques plus encore que dans les prisons ordinaires, l'administration est intéressée a avoir des agents qui la renseignent ; cette mesure rend les évasions préparées par plusieurs presque impossibles. Dans le cours des préparatifs qui sont longs le plus souvent, il se commet des indiscrétions; les mouchards en sont instruits et s'empressent d'en informer le directeur de la prison.

Dans tous les groupes d'hommes politiques emprisonnés ou exilés, la police entretient des agents. 11 y a des gens qui ne peuvent croire que des agents secrets puissent consentir h servir la police dans les prisons Quelque étrange que cela puisse paraître, c'est pourtant l'exacte vérité. Ce ne sont pas certainement les agents ordinaires qui consentent à passer deux ou trois ans en prison el ç\\xdo^\^Çvivs davantage.

Ceux qui sont réduits à cette dure nécessité sont contraints de le faire, et voici pourquoi : Dans tous les partis, il y a des honnêtes gens en grand nombre, mais il y a aussi des coquins. Si l'un de ces derniers, jouissant de la considération publique et ayant une certaine influence dans son parti, vient à commettre une vilaine action, un délit par exemple ou un crime, la police peut lui dire : « Nous avons entre les mains la preuve que vous êtes une canaille; nous pouvons vous perdre, mais si vous voulez nous servir, nous ne vous poursuivrons pas, vous continuerez à jouir de la considération publique, a la seule condition de nous rendre des services, moyennant salaire, partout où nous le jugerons nécessaire, en France, à l'étranger et même en prison. »

De cette manière, on peut expliquer la présence en prison pendant plusieurs années de certains individus que j'ai connus, que j'ai observés longtemps et dont le métier consistait à espionner leurs codétenus.

Sous le règne de Louis-Philippe, il vint u^ jour h l'esprit d'un ministre ou d'un directeur d'établir une chapelle dans la prison de DouUens et d'astreindre les détenus à assistera la messe sous peine d'être punis. Cet ordre fut très mal accueilli par tous, il fut considéré comme une atteinte à la liberté de conscience ; mais il n'y avait que deux choses à faire : refuser de se rendre à la chapelle et alors s'exposer h être privé de visites, de correspoudawc^^^ ^J^% ^wwxsî^^-

PRISON DK DOULLENS m

sions et h être mis au cachot ; ou bien aller à la messe: c'est le parti qui fut pris.

A Theure indiquée tous les détenus politiques se rendirent dans la salle transformée en chapelle; le prêtre arriva et se mit à dire la messe. Jusque-là tout allait bien ; les assistants n'avaient peut-être pas tout le recueillement que doivent avoir de bons catholiques dans une pareille circonstance, mais enfin, quoique distraits, ils étaient silencieux. Le directeur de la prison devait s'applaudir d'avoir si bien réussi.

Au moment de l'élévation, le plus grand de tous les détenus se lève, s'approche de l'autel improvisé, prend un cierge et s'en sert pour allumer sa pipe. Les gardiens n'osent intervenir par crainte de troubler l'office; les prisonniers rient à s'en tenir les côtes; le prêtre stui)éfait et indigné d'une telle profanation n'a plus voulu revenir.

Depuis on ne parla plus de chapelle dans la prison de DouUens.

Le 13 juin 1850 était le premier anniversaire des événements qui avaient amené notre condamnation. Nous aurions voulu, mes amis et moi, faire une petite fête, seulement nous ne savions quoi imaginer pour nous récréer : les moyens de distraction sont si peu nombreux en prison qu'on ne trouvait rien.

A force de chercher et de proposer, je finis par faire adopter un jeu qui était un souvenir de Lyon.

Dans une lettre écrite à la date du 2 juillet, j'en pnr]e h ma famille en ces termes \

<c Je viens de vous dire que je m'ennuie beaucoup, pourtant je ne m'ennuie pas toujours : vous allez en juger. Pour foter Tanniversaire du 13 juin, il s'agissait de faire quelque chose pour nous distraire ; c'est moi qui me suis chargé de trouver un jeu, vous ne devineriez jamais lequel, et, si je ne vous le disais, vous donneriez votre langue au chat. Ce jeu est un de ceux qu'on célébrait jadis h la vogue de la Croix- Rousse : c'est le jeu du casse-pot.

« Trouver un bâton, tendre une corde qui traversait la cour, y suspendre un pot a fleurs dégarni, et le jeu était prêt. Il nous manquait un tambour pour faire du bruit et étourdir celui qui devait marcher les yeux bandés. Nous y suppléâmes avec nos voix; chacun de nous était tenu de faire du bruit aux oreilles du joueur et de dire : Rataplan, rataplan, rataplan, 2)lanplan, etc. Cela faisait un bruit assourdissant.

c( 11 y avait de quoi rire devoir tous ces hommes habituellement sérieux, avocats, journalistes, anciens législateurs, se divertir avec si peu de chose.

a Après une heure et demie d'exercice, le malheureux pot fut brisé en cent pièces. Le vainqueur fut enlevé et porté en triomphe sur les épaules deâ vaincus. On fit le tour du préau en chantant : La victoire est à noiis^ etc. En somme, nous avons passé un moment très agréable; c'est autant de dérobé aux heures d'ennui delà captivité.»

Dans le courant du mois d'août, on parla de nous transférer a 13elle-Isle-en-Mcr\ î\!îv\iQt\ ^^ \v'^\»>x.

qu'une rumeur h laquelle on n'attachait peu d'importance; puis mes amis firent prendre des renseignements à Paris, au ministère, et Ton nous apprit que c'était une affaire décidée.

Le gouvernement, en vue de notre transfèrement, faisait faire des réparations aux bâtiments qui avaient servi d'habitation aux transportés de juin 1848, avant qu'ils fussent envoyés a Lambessa.

J'extrais d'une de mes lettres le passage suivant :

a Citadelle de Doullens, 25 août 1850.

« Je croyais que le gouvernement s'était décidé à me laisser ici, il paraît que non. Les prisonniers de DouUens sont trop près de Paris. Ils reçoivent les visites de quelques amis, c'est une consolation trop douce pour des criminels comme eux. En outre, ils s'avisent d'avoir foi plus que jamais en l'avenir de la République et ne manifestent aucun repentir. Le gouvernement ne peut tolérer ça, il a dû se dire : (( Ces vieux républicains ne s'amendent pas, c'est « abominable; DouUens n'est pas assez éloigné delà (( capitale ; il faut les envoyer à Belle-Isle ; la Cham- <( bre n'a pas voulu que nous les embarquions pour « Noukaliiva, envoyons -les dans cette île, faute de « mieux. » Cependant nous sommes assez bien gardés; sans compter les geôliers qui sont nombreux et les gendarmes, nous avons des soldats qui font faction autour des murs, le fusil chargé.

« Il y a des gens qui s'imaginent que ceux qui sont détenus dans une cilaAeWe otiV V^^ dvoit de se

promener partout, qu'il uy a que les remparts à francliir pour être libre. C'est une erreur que rien ne justifie. En plus des remparts et des murs de la prison, qui sont d'une belle épaisseur, il y a deux murs très élevés qui nous cachent la vue du ciel sur une étendue considérable et isolent la prison. Entre ces murs se trouve un large chemin de ronde dans lequel sont placées des sentinelles prêtes ii faire feu sur ceux qui tenteraient de s'échapper. Vous voyez qu*il n'est pas nécessaire de nous envoyer à Belle- Isle pour que nous soyons bien gardés.

« Adieu », etc.

Le directeur de la prison de Doullens fut nommé a la direction de celle qu'on préparait k Belle Isle. Notre transfèrement était certain, mais ce qui ne rétait pas, c'était la date de notre départ.

Ce changement ne plaisait à aucun de nous, il déplaisait surtout à ceux qui avaient leurs familles fixées h Doullens : c'était un déplacement très coûteux.

La perspective d'être éloignés beaucoup plus de Paris augmenta cliez la plupart le désir de s'évader. Après avoir étudié tons les moyens possibles, on s'arrêta a l'idée de creuser un tunnel qui partirait d'une cellule du rez-de-chaussée, passerait sous le petit jardin et sous le chemin de ronde pour aller déboucher dans les fossés de la citadelle. Le plan paraissait impraticable à cause de la difficulté qu'on aurait l\ dissimuler la terre qu'on extrairait du souterrain.

Les [Tisonniers tourmentés du dè%\v \V^ ^^^w>c^x^:^

leur liberté sont comme Guzman du Pied-de-Mon^ toïiy ils ne connaissent pas d'obstacles.

M. Vauthier, ingénieur des Ponts et Chaussées, offrit sa cellule pour servir de point de départ au tunnel; c'était d'ailleurs le plus compétent et le plus capable de diriger ces travaux souterrains qui n étaient pas sans danger.

On fît faire de petits sacs de toile qu'on devait remplir de terre et les vider ensuite dans le jardin.

Le plancher fut scié à l'endroit où M. Vauthier mettait sa table de travail; les morceaux de planches sciées réunis formèrent une espèce de trappe qui fermait l'orifice du trou. Un puits d'environ trois mètres de profondeur fut creusé et an fond on commença le tunnel.

Dès qu'on se mit à l'œuvre ou se trouva en face d'une difficulté qu'on n'avait pas prévue : la terre extraite du puits était jaune, celle du jardin était noirâtre, on ne pouvait donc vider les sacs à la surface ; il fallait préalablement creuser un trou, puis guetter le moment où le gardien tournait le dos pour se débarrasser de la terre qu'on portait. Cette terre n'avait pas de cohésion, \\ cliaque instant ou avait à redouter un éboulement. Il fallut blinder pour prévenir un accident. Tout cela exigeait des soins, des préparatifs qui paralysaient et forçaient à n'avancer que lentement dans le travail souterrain.

La couleur do la terre maculait les vêtements, surtout le pantalon de celui qui faisait l'office démineur; le travail se faisait a genoux, il y avait la un danger: 1 éveil pouvait èlve douu4^av les taches des

habits. J*avais mon uniforme de chasseur à pied, je le consacrai au service du tunnel. Il fut descendu dans le puits ; celui qui travaillait s'en revêtait et le quittait avant de remonter.

Tandis que les uns travaillaient soit dans le tunnel, soit en haut, a hisser les sacs a Taide d'une corde, d'autres faisaient le guet afin d'éviter des surprises. Si un gardien venait dans la cellule, la trappe étiit mise, un tapis la recouvrait et une table était placée par-dessus le tout, de sorte qu'il était impossible d'apercevoir le moindre indice qui eût pu faire soupçonner l'existence du souterrain.

Une femme très intelligente et d'un dévouement incomparable. M"** Vauthier, a eu dans cette tentative d'évasion la tache la plus lourde et la plus ingrate. Soutenue par l'espoir de délivrer son mari, elle a fait entrer secrètement dans la prison tous les outils qui ont servi et jusqu'aux pièces de bois qui ont été employées au blindage. Sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, lui permettait d'entrer dans la prison avec un morceau de bois de quatrevingts centimètres de long et de dix centimètres d'équarissage, suspendu sous sa robe.

Un jour elle fut mise a une rude épreuve. Au moment où elle entrait dans la prison portant une de ces pièces de bois, le directeur la fît appeler dans son cabinet ; elle crut d'abord qu'elle était vendue, mais le directeur lui parla d'ordres nouveaux qu'il avait reçus. Alors elle comprit qu'il ne savait rien. Le directeur l'invita à s'asseoir, il réitéra plusieurs fois son invitation. M"* Vauthier était da\i^uxv^^^\À.^\sw~

barras» elle ne pouvait s*asseoîr, la pièce de bois qu'elle portait cachée n'était pas articulée ; si le directeur Teùt aperçue, c'en était fait : adieu les esjiérances d'évasion. M™'' Vauthier, qui avait beaucoup d'esprit, s'en tira sans se troubler.

Il y a peu de femmes qui conserveraient leur sangfroid dans une situation semblable.

Le travail allait lentement; on était arrêté par la difficulté de se débarrasser de la terre qui provenait du tunnel; on vida les malles et on les remplit de terre; on commença a brûler la paille des paillasses pour la remplacer par de la terre.

J'eus h cette époque une telle liorreur de la prison qu'il m'était impossible d'écrire une page ou de lire. Plusieurs fois je m'aperçus que je tournais le feuillet machinalement, sans avoir compris ce que j'avais lu; mes yeux suivaient les lignes, mais ma pensée était ailleurs

C'est dans cet état d'esprit que j'écrivis à mon beau -frère Bouvard ce qui suit :

« Doullcns, le 29 septembre 1850.

« Mon cher Ami,

« Je m'ennuie a mourir; j'ai beau prendre mon courage à deux mains pour lutter contre cet ennemi invisible, rien n'y fait, mes livres sont impuissants. La tristesse s'empare de moi de çlus en plus.

(( Il y aura bientôt cinq ans que je ne vous ai VUS; Depuis ce temps j'ai vécu presque seul, je n*ai pu me retremper une seule fois dans les affections de ma famille etdans Tamitié de mes amis; cependant j'aurais été si heureux de pouvoir le faire, moi qui vit tant par le cœur. Je ne saurais vivre longtemps encore dans cette situation sans que ma santé s'altère. Il faut absolument que je voie ma mère; indépendamment du bonheur que j'aurais à la voir et à l'embrasser, elle me parlera de vous tous, de mes amis, du pays, enfin de tout ce qui remplit mon cœur et ma tête.

« Je vais écrire au ministre pour lui demander l'autorisation de laisser entrer ma mère dans la prison.

« Mon vieil ami, je t'écrirai de longues lettres lorsque j'aurai revu ma mère; d'ici là, je ne le dirais que des choses qui n'auraient pas le sens commun. Il vaut mieux me taire.

« Adieu, je t'embrasse », etc.

De plus en plus on parlait de notre prochain transfèrement et les travaux du tunnel n'avançaient pas à cause des précautions infinies qu'il fallait prendre pour cacher la terre qui encombrait tout.

Je reçus des nouvelles de Lyon ; ma mère n'atten dait plus que la permission du ministre pour se mettre en route; j'étais inquiet, j'avate ^e>w ^^

nous fussions enlevés de Doullens avant de Tavoir revue.

Le 3 octobre, le directeur de la prison m*apprit que la permission que j avais demandée était accordée. J'écrivis quelques lignes à la hâte pour Tannoncer a mon beau -frère Bouvard.

A partir de cettt3 époque jusqu'à la fin de ma captivité, j'ai correspondu avec lui; il écrivait pour ma mère qui avait le malheur d être illettrée.

« Doullens, le 3 octoJire 1850.

« Mon cher Ami,

« Je tremble encore, tellement je suis ému. Le directeur vient de me prévenir que le ministre Tautorise à laisser entrer ma mère dans la prison. Je suis si lieu roux que j'en pleure. Je ne suis plus habitué a la joie.

« Depuis longtemps aucun rayon de bonheur n'était entré dans mon pauvre cœur. La surprise c* le plaisir me suffoquent.

« Adieu », etc.

La pensée de revoir ma mère m'absorbait presque complètement. Tout le passé se déroulait devant moi; je me rappelais mon enfance et toutes les misères que ma famille avait endurées; puis en suivant d'année en année, j'arrivais a des temps plus heureux. J'attendais avec une iui\)atlence fiévreuse le

moment où je pourrais contempler la bonne figure de ma mère. Que de choses h lui dire! Que de questions à lui faire sur mes sœurs, sur mes frères, sur mes amis et sur Lvon !

De la fenêtre de ma cellule, je voyais la porte par laquelle on entrait dans le préau, je tenais les yeux fixés sur elle jusqu'à ce que Tlieure des visites fût passée.

Après, je descendais dans la cour. Ce sera pour demain, me disais-je. Pourvu qu'elle arrive avant qu'on nous fasse partir.

Enfin, le H octobre, j*eus le bonheur de la voir. Lorsqu'elle entra dans le préau, je courus Tombrasser. Je n'ai jamais éprouvé une aussi grande joie de ma vie. Ma mère pleurait et riait ; je faisais comme elle, je pleurais et je riais aussi. Nous nous regardions sans pouvoir nous parler, l'émotion était trop grande. Quand nous fûmes un peu remis, ma mère me prit la tète entre ses deux mains, comme autrefois lorsque j'élais petit; elle me regardait, puis m'embrassait en disant : (c Mon pauvre enfant, tu dois être bien malheureux ici! »

Je la rassurai autant que je le pus.

— Mais vous, maman, — j'avais conservé en grandissant riiabitude de l'appeler ainsi, — parlez-moi de vous, de mes sœurs et de mes frères.

Je passai avec elle cinq heures qui me parurent bien courtes.

Le gardien de service vint la chercher; il fallut nous séparer encore, mais jusqu'au lendemain seulement.

Dès que je me trouvai seul, j'écrivis quelques mots à mon beau-frère Bouvard :

« Citadelle de Doulleus, le 11 octobre 1830.

« Mon cher Joanny, etc.

(( J'ai le bonheur de l'annoncer que ma mère est arrivée ce matin en bonne santé. Je n'essayerai pas de te dire ce que j'ai éprouvé en la voyant, tu dois le penser.

(( Depuis quelques jours, j'étais inquiet, je craignais d'être enlevé avant d'avoir pu l'embrasser. On le fera q^uànd on voudra, je suis prêt maintenant.

« Ma mère restera à Doullens une dizaine de jours, h moins qu'on ne me fasse partir pour Belle-Isle avant ce temps et, dans ce cas, elle se mettra immédiatement en route pour Lyon.

(( Adieu », etc.

Ma mère vint le lendemain, a 10 heures du matin; je l'attendais près de la porte ; j'avais laissé de coté l'uniforme de la prison pour revêtir mes habits civils.

Cette journée fut pour moi une journée de bonheur. Ma mère m'avait allaité et élevé ; j'avais grandi et vécu près d'elle jusqu'à Tàge de vingt-trois ans. J'étais si heureux de la revoir après une séparation de près de cinq ans ! Je la conduisis dans ma cellule et nous causâmes longtemps. Plusieurs de mes amis vinrent lui faire une visUe ; \)v\\^ V\\e,\SL\^ A^ wous

séparer sonna. J'embrassai ma mère et je lui dis : « A demain. »

Quatre jours s'écoulèrent ainsi, jours heureux. Ce fut une éclaircie au milieu des ténèbres de ma déten* tion.

Le cinquième jour, en la quittant, j'étais loin de me douter que je ne la verrais pas le lendemain. Je me couchai bien content; ma mère m'avait reparlé et donné de bonnes nouvelles de tous ceux que j'aimais. Je ne tardai pas a m'endormir ; je passai une bonne nuit.

Le malin, je me levai comme a l'ordinaire ; je fis mon lit, je balayai ma cellule, je m'habillai comme la veille ; puis je me mis a lire en attenlant qu'on vienne ouvrir la porte.

L'heure avait sonné depuis longtemps et l'on n'ouvrait pas. J'entendis marcher dans le préau ; je regardai il travers les barreaux. Je vis passer le directeur, accompagné d'hommes étrangers a la prison. Je prévins M. Deville qu'il se passait quelque chose (rinsolite dans l'établissement; les portes de nos cellules n'étaient pas fermées à clef ; les gardiens ne fermaient que la poi'te du palier.

M. Deville vint regarder a son tour a ma fenêtre.

— Le directeur a l'air furieux. Que pensez -vous que cela puisse être, me dit-il?

— Je ne sais ; peut-être a- 1 -il reçu l'ordre de nous faire partir.

Quelques minutes plus tard, le directeur repassa avec phisieiirs individus qv\e *^e \\îOs^\^ \^\^^V5.^^^%

et un gardien qui portait mon uniforme de chasseur.

— Le sou terrain est découvert, nous sommes trahis.

— Comment? me dit M. Deville.

— Voyez, mon uniforme est entre les mains du gardien.

— C'est vrai, nous sommes fumés, fumés, fumés *. C'est cette canaille de X qui nous a trahis.

-r-C'est une accusation bien grave; il est léger, c'est un cerveau mal équilibré, mais je le crois incapable de faire une pareille action.

— Je vous dis que c'est lui.

Dans la matinée, le directeur, escorté du commissaire de police de la ville de Doullens, du garde du génie et de quelques gardiens, procéda à la visite des cellules. Quand il fut dans la mienne, il fit ouvrir mes deux malles : (dles étaient pleines de terre.

« Vous voyez, dit- il a ceux qui l'accompagnaient, de la terre partout, dans les malles, sur des rayons masqués par des rideaux et dans des paillasses. On ne savait rien, personne n'avait rien vu. Voilà comment on exerce la surveillance. »

On ouvrit la porte du palier vers midi et en même temps on nous prévint que nous étions tous privés de visites.

Aussitôt que nous pûmes descendre dans la cour, nous allâmes trouver noire ami Vauthier pour savoir ce qui s'était passé.

^ M. Deville avait Imbituellcment un langage trôs soigné. Il fui vivement contrarié de la découverte du souterrain; c'est sans doute ceqm lui a fait dire trois fois de suite le mot fumés.

â40 MÉMOIRES ET SOUVENIRS

Ceux qui n^étaient pas dans rafTairc étaient mécon* tonts qu'on leur eut caché ce projet; ceux qui avaient espéré en profiter étaient irrités, ils maudisssaient le traître inconnu qui avait prévenu l'administration.

Avec la découverte du souterrain s'évanouissait lespoir de recouvrer la liberté dans la prison de Doullens.

M. Vauthier nous raconta une petite mésaventure dont le garde du génie fut le héros :

Le commissaire de police, voulant avoir des mesures exactes à inscrire dans son procès-verbal, chargea le garde du génie de descendre dans le puits et de mesurer la longueur du tunnel. Noire homme ne se le fit pas dire deux fois ; il descendit dans le puits et s'engagea dans le couloir. C'était un grand gaillard, trop grand pour les dimensions du souterrain; il avança résolument en marchant sur ses mains et sur ses genoux ; lorsqu'il eut atteint le fond, il eut la malencontreuse idée de se retourner, mais il no put le faire, le tunnel n'était pas assez large; il voulut forcer, mal lui en prit ; le malheureux garde, ne pouvant plus ni avancer ni reculer, se mit à crier au secours, disant qu'il était pris, qu'un mouvement de terrain avait rapproché les parois.

M. Vauthier eut de la peine a le calmer et a lui faire comprendre qu'il n'avait qu'a revenir à reculons, puisqu'il ne pouvait pas se retourner.

Notre homme reparut au grand jour sans avoir les mesures exactes; il fallut que ces messieurs se contentassent d'une approximation.

PRISON DE DÛULLEMS 3it

J 'écrivis une lettre à ma mère pour la prier d'attendre deux jours encore et de partir si la situation ne se modifiait pas.

Le jour suivant, je fus appelé au parloir en même temps que le colonel Guinard. Ma mère était la ainsi que deux personnes venues de Paris pour voir le colonel.

M. le directeur nous accorda une demi-heure.

Cette courte entrevue eut lieu sous l'œil d'un geôlier. Je recommandai a ma mère de ne pas s'inquiéter de ce qui arriverait et je l'engageai a repartir pour Lyon le jour même ; je l'embrassai et la priai d'embrasser pour moi mes soeurs et mes frères.

Nous nous séparâmes les larmes aux yeux. Pauvre mère, que n'aurait -elle donné pour m'emmencr avec elle !

Je rentrai dans ma cellule le cœur gros, je m'enfermai et je pleurai. Puis je me passai de l'eau par le visage pour que mes camarades n'aperçussent pas les traces des larmes que j'avais versées.

En prison l'on est obligé quelquefois de cacher ses véritables sentiments, ceux qui sont aimants et sensibles passent pour des hommes faibles.

Dans l'après-midi, celui que M. Deville avait désigné comme l'auteur de la découverte du souterrain convoqua une réunion pour s'expliquer. M. Deville lit un véritable réquisitoire, il énuméra un à un tous les griefs qui faisaient paraître coupable l'auteur présumé de la trahison. Chacun de nous fut appelé à

dire à haute voix» devant tous, ce qu'il pensait de Taccusé.

Le mal heureux fut défendu par quelques-uns, mais la majorité le condamna, malgré toutes les raisons qu'il allégua pour sa défense.

Le lendemain, au réveil, les gardiens nous prévinrent de faire nos malles, des voitures cellulaires nous attendaient a la porte.

Je quittai la prison de DouUens après y avoir passé un peu plus de onze mois, du 14 novembre 1849 au 19 octobre 1850.

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