‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 76 sur 89 · PRISON DE MAZA8. - VOYAGE DE MAZA8 A BELLE-I8LE-EN-MER · texte numérisé non relu

PRISON DE MAZA8. - VOYAGE DE MAZA8 A BELLE-I8LE-EN-MER

Le trajet de Doullens k Paris se fit en voiture cellulaire; au lieu de nous transporter directement à Uelle-Isle -en-Mer, on nous conduisit aMazas.

Il était 7 h. 1/2 du soir lorsque j'entrai dans cette prison. Elle était neuve et, comparativement à celle queje venais de quitter, elle paraissait belle, presque coquette, si toutefois une prison peut Tètre. On aurait dit volontiers en la voyant : On doit être bien dans cet établissement. Que les apparences sont trompeuses! Je ne lardai pas à m'en apercevoir.

Une vieille masure sale et enfumée, si Ton devait y jouir d'un peu de liberté, serait infiniment préférable à une prison de marbre dont les barreaux et les verroux seraient en or.

En arrivant je fus placé dans la cellule u* 12 de la quatrième division. Le gardien me donna quelques indications pour tendre le hamac et referma la porte.

La cellule était petite, il était impossible d\y faire deux pas lorsque le hamac était accroché aux murs.

Je me couchai. Je restai longtemps sans pouvoir m'endormir. J'avais beau me creuser la tête, je ne pouvais m'expliquer pourquoi j'étais à Paris dans la prison de Mazas, au lieu d'être en route pour Belle- Isle. A la fin je finis par n'y plus songer. Après toutjje suis condamné à vie, me disais-je : que je subisse la détention dans une prison d'État, ou que je la subisse dans une autre, je n'ai peut-être pas le droit de me plaindre; je ne m'appartiens pas, on peut me transporter comme un C'dis, aujourd'hui ici, demain ailleurs, etc., du moment que la loi de déportation ne m'est pas applicable. Le gouvernement peut me faire subir ma peine dans la prison qui lui plaira.

Je dormis assez mal dans ce lit d'un genre nouveau pour moi. Il n'y a qu'une position qui soittulérable, c'est de se coucher sur le dos, mais cette position n'est pas suportable quand on est jeune et prisonnier ; sur le côté l'on est très mal, les pieds sont à la hauteur de la tète, les genoux sont dans un creux, ne portent pas, ce qui est très gênant.

Je ne sais quel est le bourreau qui a inventé ce genre de lit antihygiénique \x>^^ ^^^ àèX^uws» \ SL

ne Ta jamais expérimente ou alors ce devait être quelque vieillard impuissant.

Tout est silencieux dans cette prison : les gardiens ou surveillants ont aux pieds des chaussons épais, ils passent sans bruit dans les corridors et galeries, ils vont et viennent sans que les détenus soient avertis par le bruit de leurs pas. Au milieu de la porte de chaque cellule, il y a un trou évasé à Tintérieur et fermé à l'extérieur par une lentille de verre de la largeur d'une pièce d'un franc': cela permet au gardien de.voir tout ce que fait le détenu et le plus souvent sans que celui-ci s'en aperçoive.

Le brigadier de la quatrième division était un de nos deux gardiens de la Conciergerie, celui qui avait gardé Louis -Napoléon lionaparte au château de llani. 11 vint me voir et me demanda si j'avais besoin do quelque chose. Il m'offrit des livres pour me distraire: j'acceptai les livres, les miens étaient dans mes malles avec mon linge sur la route de lielle-Isle. Le brigadier alla à la bibliothèque et mo rapporta une brasséb de volumes; je choisis quelques ouvrages d'histoires et de voyages.

Cet employé avait conservé un bon souvenir de moi; il fît ce qu'il put pour m'ètre agréable.

J'ai l'habitude d'être poli et bienveillant avec tout le monde, sans en excepter les geôliers qui sont, comme les autres hommes, susceptibles d'attachement, de pitié et de haine.

Dans la journée, on me n^ena prendre l'air pendant une heure dans un petit préau triangulaire ; vingt ùclenus se promèneni en même Vciwv^^ ^'sxw^ ^^ N.vk^

PRISON DK MAZAS 343

Pour se faire une idée de ces promenoirs, il faut s'imaginer une circonférence au centre de laquelle est un pavillon élevé; du centre à la circonférence partent des murs de liuit à neuf pieds de hauteur qui divisent la surface en vingt secteurs égaux. Un gardien est placé dans le pavillon de sorte qu'il surveille tous les détenus qui se promènent dans les préaux.

Il est expressément défendu de faire des inscriptions sur les murs; elles abondent en dépit du règlement. La plupart contiennent des mots grossiers ou obscènes, il n*y en a point qui méritent d'attirer l'attention un instant.

Voici une des plus propres dont j'aie conservé le souvenir a cause de l'orthographe : Charles D...^ condamné à trois moiiais pour avoir crevé un arislo. L'accent placé sur le premier e du mot crevé indiquait que l'auteur devait être un enfant des faubourgs de Paris.

Dans la soirée du 22, le silence fut troublé; j'entendis du bruit dans les galeries, je reconnus même la voix de quelques détenus de Doullens. J'appelai le gardien, je lui demandai si on n'allait pas me faire partir aussi. Il me répondit qu'il n'en savait rien, qu'il n'avait pas d'ordre. Je crus à une erreur, je pensai qu'on m'avait oublié. Le lendemain, je demandai a parler au brigadier. Il s'empressa de venir. Je l'interrogeai pour savoir si tous les détenus politiques étaient partis : il me dit que non; cette réponse me rassura.

Le 24, on me ût changer de c\\\\s\o\i/^^^^'sis»i\^

3i6 MEMOIRES ET SOUVENIRS

la sixième» au numéro 122. II y avait une couchette en bois dans la cellule» j'en fus satisfait; elle me plaisait bien mieux que le hamac dans lequel je ne dormais pas.

Je reçus, le 25, la visite de MM. Ennery et Laboulaye, représentants du peuple (Bas-Rhin). Leur visite me fit beaucoup de plaisir; de plus, elle nie fournit Toccasion de voir au parloir quelques amis de Doullens qu*on avait laissés ainsi que moi à Mazas .

Craignant que mon séjour ne se prolongeât dans celte prison, j'écrivis h ma mère la lettre suivante:

a Prison ilo Mazas, lo 25 octobre 1850.

« Ma chëre mère, etc.

(( Je quittai la citadelle de Doullens le lendemain de votre départ; je croyais aller à lîelle-Isle directement, mais j'avais compté sans le bon plaisir de ceux qui nous gouvernent. On ma tout simplement logé dans une cellule de la prison de Mazas, cellule large de cinq pieds et demi et longue de huit à neuf pieds; je n'ai jamais rien vu déplus horrible. Depuis les cages de fer où le dévot Louis XI enfermait ses prisonniers d'Etat, on n'a rien imaginé de plus affreux.

« Le lit est un hamac de cinquante centimètres de largeur accroché au mur ; le siège pour s'asseoir est un petit escabeau de bois ; le verre est un gobelet de fer; la cuillère est de bois, maïs âi' vixv^ lowxv^^^^'^v

culière; avant de la donner au détenu, on a soin de scier la moitié du manche, par crainte sans doute qu'il ne s'en fasse une arme ; le balai est en bouleau et n'a pas de manche; la petite fenêtre ne s'ouvre jamais*, elle est vissée. L'air qu'on respire, chose incroyable, se renouvelle par le conduit d'aisance.

« Il est expressément défendu de chanter, de siffler, de parler ou de faire du bruit, sous peine d'être mis au cachot, aux fers, etc.

« Doullens n*est pas évacué complètement : il y reste encore MM. Barbes, Raspail, Guinard, Albert, Sobrier, Hubert et Schmitz.

« Adieu », etc.

Ayant beaucoup de temps à dépenser, je m'amusai h copier le règlement qui était collé sur le mur à l'intérieur de ma cellule. Le voici :

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