MA NAISSANCE
homme; mes parents en parlaient souvent, mais je ne rai vu qu'une fois, quand ma famille alla habiter Lyon en 1820.
Je n'ai jamais connu ma marraine.
Mon père avait beaucoup de fierté, il évitait de demander des services aux gens plus fortunes que lui. Il s'adressait h des ouvriers comme lui pour avoir des parrains et des marraines pour ses enfants.
J'ai eu l'occasion de voir beaucoup de gens pauvres qui faisaient tout le contraire. Ils s'adressaient à des gens riches, espérant que ces derniers feraient des cadeaux a la mère d'abord et ensuite à l'enfant.
Pendant leur séjour dans la grande rue de Dùle, mes parents essayèrent de faire du commerce, mais sans beaucoup de succès. Ils allèrent ensuite dans les foires vendre de la bimbeloterie et de Iq mercerie.
Mon jière ma raconté qu'un jour où il était déî<espéré de voir passer les gens devant sa marchandise sans s'arrêter, il remarqua que ceux qui faisaient du bruit, de la réclame a l'aide d'un tambour ou autrement attiraient la foule. Il dit à ma mère de lui donner un jupon, un fichu et un bonnet, bonnet qui devait paraître excentrique dans le pays. C'était une coiffe comme les femmes en portaient alors dans le IJugey. Mon père s'affubla du jupon, du fichu et du bonnet, monta sur une chaise, puis, un miroir à la main, fit mine de faire sa toilette en débitant force lazzis. Il se vit bientôt entouré d'une foule compacte ; on s'écrasait pour entendre les coq-à-l'àne qu'il débitait pour amuser les badauds. Bref, son expédient réussit à ""crveille, il vendit presque toute sa marchandise.
8 mkmoihes et souvenirs
Puis il reiiouça a so métier pour lequel il ne se son-tait pas de goût.
- (Juelque temps après mes parents allèrent s'établir toinluriers dans la commune du Grand-Men-é; c'est laque ma bonne sœur Annelte est née en juin 1824,
Il m'est arrivé de parler avec différentes personnes de leur enlance; leurs souvenirs ne remontaient guèro plus loin qu'à l'âge de six a sept ans. Etait-ce défaut de mémoire ? Ou était-ce plutôt parce que leur enfance s'était écoulée paisible et heureuse ? Quoi qu'il en soit, mes souvenirs remontent bien plus haut. J'ai été témoin de faits dont j'ai ganlé le souvenir, l)ien que je n'eusse pas encore quatre ans. Ce qui précise bien l'âge que j'avais, c'est que ces faits se sont passés à la campagne, etj'avaisàpeine quatre ans lorsque mes parents vinrent habiter liesançon.
Mes deux premières années ont été excessivement pénibles pour ma mère, j'étais chétif et souffreteux. Toutes les personnes qui apportaient à teindre à la maison croyaient que je ne vivrais pas; elles disaient en me voj^ant : Ce pieu yaichon ne ferait jéma in souda (ce petit garçon ne fera jamais un soldat). Prédiction sinistre qui brisait le canir de ma pauvre mère, mais qui ne devait pas se réaliser.
Après le Grand-Mercé, mes parents habitèrent Pouillez -le-Français et allèrent s'établir à Besançon, au faubourg Rivotte.
Mes premières années s'écoulèrent sans incidents remarquables. J'étais souvent malade^ je vvx^yL^^wscssNS^
MES PRKMIKUES ANNEES
la plupart des enlanls pauvres vivaient alors*. Nous habitions un pays où le vin n'était pas cher; néanmoins, jusqu'à Tàgc dohuit ans, jo n'en buvais un pou que le dimanche. Dans la belle saison, je marchais pieds nus, l'hiver je portais de gros sabots couverts, ^les vêlements ôtaicînt plus que simples; jusqu'à l'âge de quatre ans, j'étais couvert d'une robe de cotonne rayée bleu et blanc, puis après j*eus un pantalon et une veste de la memeétoflo i*avéo.
En général, les hommes sont admirateurs du passé, il leur semble que tout dégénère et devient triste à mesure qu'ils avancent dans la vie. C'est peut-être parce qu'ils perdent en vieillissant cette bonne gaîlé qui est i)resque toujours la compagne de la jeunesse. Il leur semble que les jeunes hommes valent moins que ceux de leur temps. La jdupart des honnnes qui ont vécu bien des années ont éprouvé un grand nombre de déceptions. Ils deviennent méfiants, ils ont une tendance a critiquer tout ce qui so fait, ils concluent volontiers que la société marche en arrière au lieu de progresser. J'ai entendu une foule de vieillards tenir ce langage : « Nous avons eu bien de la i^eine a vivre, nos enfants en ont plus que nous et nos petits -enlanls en auront encore bien davantage. » Moi-même, je suis obligé souvent de réagir contre cette tendance qui paraît naturelle à l'homme. Alors,
^La semaine, nous mangions de la soupe, des légumes et quelques tartines de cancoyotte^ espèce de fromage fort, puis, le dimanche et les jours de fête, nous mangions un peu de viande.
10 MÈMOIRKS ET SOUVENIRS
je n'ai qu'à me reporter anx jours de mon enfancet à songer à la manière dont on vivait chez mon père et dans les familles d'ouvriers qui nous entouraient. Je me raffermis bien vite dans cette pensée : le progrès marche,. lonteni(»nt, il est vrai, mais cependant il marche. Aujourd'hui les ouvriers sont incontestablement mieux nourris, mieux vêtus et mieux logés qu'autrefois. La journée de travail est partout moins longue que dans ma jeunesse, ce qui permet aux ouvriers d'avoir plus de temps à consacrer à leur instruction ou à la vie de famille. Je ne parle pas seulement de l'ouvrier des villes, l'amélioration a été encore plus grande dans les campagnes, si l'on en juge par l'augmentation du prix de la main-d'œuvre et des gâches des domestiques. Est-ce h dire que tout soit bien ? Non, il reste malheureusement encore beaucoup a faire. Grâce au suffrage universel, on peut dire que le sort des travailleurs est entre leurs mains. C'est h eux de bien choisir leurs mandataires, à n'envoyer dans les assemblées que des hommes capables de faire.de bonnes lois dans l'intérêt de tous.
Les trois années que j'ai passées à Besançon m'ont laissé des souvenirs peu agréables. Mon enfance n'a rien eu de ce qui fait le bonheur des autres enfants. Etant le premier-né d'une seconde femme, mes frères et sœurs issus du premier mariage de mon père me considéraient comme un intrus qui était venu partager leur pain et leur maigre pitance. Mon père était d'une sévérité excessive, quand il commandait : il
MES PRKMIKRKS ANNÉES 11
Mlait obéir à Tinstant, sans cela les coups suivaient (le près le commandement. 11 jouait raroment avec nous. Tout le jour il était à son travail, et le soir, a la fin (le sa journée', il passait trop souvent son temps au cabaret. Ma pauvre moro courbait la tête devant la volonté despotique de son mari. Elle osait h peine caresser ma sœur Annclte et moi, de peur d'exciter la jalousie de mes frères et sœurs aines dont elle n'était que la belle-mère.
L'état degéne dans lequel se trouvait ma famille fut cause que j'ai été privé d'amusements de toutes sortes. On ne m'a jamais acbeté un jouet de dix centimes.
Lorsque l'on a que ses bras pour nourrir une nombreuse famille, il y a fort a faire si l'on veut l'élever sans faire du tort a personne.
Quelles que soient les faiblesses que mon père ail pu avoir, sa tâcbe a été rude, lia du se lever matin et se coucber tard bien longtemps pour nous procurer les choses indispensables il la vie. Il était bien secondé dans son travail par ma mère : elle était forte, robuste et travaillait autant et peut être plus que lui. Malheurouscment elle était complètement illettrée.
Mon père avait de singulières idées sur l'autorité maritale et paternelle; il croyait avoir le droit de battre sa femme et se55 enfants sans que personne ait rien a y voir.
Ces idées absurdes avaient cours dans le milieu où il vivait. Je me rappelle avoir vu dans ma jeunesse ces idées partagées par un grand nombre d'ouvriers. Presque partout ou j'ai travaillé, soit enfant, soit ieune homme, j'ai vu les maris battre leurs femmes.
li MEMOIllES ET SOUVENIRS
Ils ne se croyaient pas méchants pour cela, ils pensaient tout simplement user iVvm droit.
Aujourd'hui les mœurs se sont. Éien améliorées sous ce rapport, 11 i\y a plus que quelques brutes arriérées qui battent leurs femuu»s : ils forment heureusement l'exception, tandis qu'autrefois c'était le petit nombre qui ne les battait pas.
l)ien que mon père eut été afdlié à la Charbonnerie sous la Restauration » il n'avait pas d'opinions politiques bien arrêtées. Il croyait que la religion était bonne pour les femmes et les enfants; quant à lui, il n'allait a la messe qu'une fois par an, le jour de sa fêle, le lendemain de Noël. Malin et soir il nous obligeait il faire la prière en commun 5 haute voix ; s'il était à la maison le soir, il ne manquait jamais de dire la prière avec nous. Ce n'est qu'après quelques années de séjour à Lyon, lorsqu'il eut enrichi î^a bibliothèque du Bon Sens du curé Meslierj du Citaleur de Pigault- Lebrun, etc., qu'il cessa toutafaitde prier et nia d'uTie manière absolue l'existence de Dieu.