‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'état (volume 2)Chapitre 15 sur 33 · MBMOIBCS ET SOUYEinRS · texte numérisé non relu

MBMOIBCS ET SOUYEinRS

ue pouvait être un capuciii défiroqué; il fallait donc que ce futce'Jourdan, trop fiùneux par les massacres de la Glacière d^Avighon , ou du moins quelque misérable qu'une ingénieuse barbarie avait fait placer là, pour ajouter à l'efFroi de la £aimille royale.

Peu de jours après le loaoût, l'Assemblée législative termina sa session , et décréta son remplacement par une autre assemblée. Les membres du parti de la Gironde, qui avaient le plus contribué à la chute du trône, se hâtèrent de se faire réélire.

Parmi les hommes de ce parti, quelques-uns ont conservé tant d'amis, qu'on ne peut le condamner légèrement. On vante encore la pureté de leurs intentions , leur probité rigoureuse , leurs talens éminens et leur indomptable courage. Je suis loin de leur refuser ces deux dernières qualités ; mais dans quelle situation était la France à l'époque où ils sont entrés dans l'Assemblée législative, et qu'ont -ils fait pour le maintien de la constitution , que cette assemblée était chargée de protéger ? M'était-ril donc plus possible'dè lia faire exéc^ttsr? Le roi était-il ùii obstacleîDVineible, ou la faction républicaine uu ennemi ddnt on ^ ne pouvait plus arrêter les

D0 COMTE LAVJILLETTE. 89

entreprises? Une lutte courageuse en feveur de la monarchie constitutionnelle n'était-elle pas un devoir sacré? Une résistance unanime^constante^ héroïque 9 n'était-èlle pas préférable à la déplorable et honteuse présomption de voiiloir régner sur les débris fumans du trône et de la constitution ? Je crains bien que Thifitoire n'accuse le parti de la Gironde d'avoir été entraîné par cette funeste manie de briller à la tribune, et que les plus fameux d'entre eux n'aient été tourmentés par la vanité de lutter de succès avec les héros de l'Assemblée constituante, plutôt que par la noble ambition de sauver la patrie en suivant une ligne tracée.

Les vingt derniers jours du mois d'àoùt ne furent pas perdus par les révolutionnaires; ils coiïuaissaient la maxime des victorieux, qu'il ne faut pas laisser un instant reposer l'ennemi après sa défaite. Aussitôt qu'ils eurent mis la famille royale au Temple, et qu'ils eurent massacré tout ce qui restait de Suisses à Paris et dans les environs, ils s'empressèrent de jeter en prison toutes les personnes soupçonnées d'attachement au roi. Ainsi les nobles, les prêtres, les domestiques du Château , jusqu'aux femmes, jusqu'aux enfans qui avaient eu quelques relations avec la cour,

^ MÉKOIIlB$ XT SOUVENIB» OU G. LAVALLETTE.

persona^ ue &jt épargaé, et M^^ntôt les prï$Qp» lurent plus iKiiphreuse^ que 1^ sa^lç» de spectacle. Ud malheur de plus vint iKiçttre le ci^mbje à hi rage des Jacobins et k^ la consternation ^- ^érale. Les ennemis du dehors obtinrent dfss jsqçcès alarmans ; le misérable man:ifeste du dvc de Brunswick fit connaître ^ la viU^ de Parâ^ l'affreuii^ chitiment dont elle était ipenacée. Les places frontières, Longwy, Verdun, venaient d'être prises, et, par une politique k jamais honteuse et criminelle 9 les souveraine qui venaient au secours de l'infortuné Louis XYI firent placer l^urs bannières &ur le^ remparts des places conquises, en ne laissant pas ignorer qu'elles ne seraient plus rendues. Le peuple français, outragé danis son indépendance, upit son ^ner^ à la fureur des Jaçol^ns, et la Frapce fut ^uvée au milieu de torrens de sang,

CHAPITEË VI.

I^'eDuemi 8*apptt>cbe. — Prise de Verdun. — Journées des a et ^ fe|||fi9bre.-rJ«4|uittePtrn»9t je m'eilg«ge.-*Mei tHusioUs et mop désappoiplemeDt. -- Arrivée du colovel d'HUllers; il' part pour Farinée du Rhin , d'où il m'envoie un brevet de soustieutenanC— Mort de Louis XVI.

Tuk nouvelle de la prise de Verdun et Pimpos^ 2»ifaiiliflèd'arrétiavrenûeisi anivèrent à Paris dans la malûée du dimanche a septembre, et vers cinq heures des nvunicipaus^ à chevail, portant un drapeau y parcdarurei»! le» rued eti criant aux arades. Jh ajoutneM : « L'eqne<iii s'approche,

« VOUS êtes tous perdus; la ville sera livrée aux a flammes et au pillage. Prenez les armes , courez (c vous réunir à nos armées, et Tinfame étranger a sera repoussé. Mais n'ayez rien à craindre des « traîtres et des conspirateurs que vous laissez <K derrière vous; ils sont sous la main des pa* « triotes , et la justice nationale , avant votre dé- « part, va les frapper de sa foudre. » Ces terribles paroles, répétées dans tous les carrefours, jetèrent l'effroi dans tous les cœurs. Que signifient ces mots : la foudre de la justice? Hélas ! on Tapprit bientôt ; le bruit circuU deux heures après qu'on allait égorger tous les prisonniers. Je courus au chef-lieu de la section ; j'y trouvai le greffier, M. Dutiilet*, qui me prit à l'écart et me dit : — Dans une heure, les prisonniers de l'hôtel de la Force vont être massacrés. Je viens d'obtenir de Tallien l'ordre de faire sortir madame de Tourzel et sa fille: Bléve, le capitaine des chasseurs, m'accompagne; il nous faut une troisième personne, me refuserez- vous? — J'acceptai la proposition avec transport. Il fut convenu que DutillQt entrerait dans la .prison , que Bléve et lui se chargeraient de ces deux dames ;r que je les accompagnerais.^ soûi pour entreteoirrel distraire les importuns qui pout*raieiil lesarréter pendant

DU COAITE LàVAtLETTE* 98

k route, dans uh quartier où ils étaient si con* nus ^' soit pour contribuer à les défendre si on les attaquait. Oii ne fit aucune difficulté pour faire sortir le^ dames; ilous descendîmes la rue du.B.oi-de-Sicile , nous traversâmes audacieusement l'église du petit Saint^Ântoine, où se tenait rassemblée. La nuit heureusement commençait à nous protéger; on ne fit aucune attention à nous, et mesdames dé Toni*zel trouvèrent dans la rue Saint^Antoine leurs amis, qui les mirent en sûreté. De retour chez Dntillét, nous dclibé* râmes surles moyens de s'opposer aux massacres des prisonniers de la! Forcée Le sentiment d'une bonne action augmente le courage: faire battre la générale était chose impossible sans un ordre du commandant en chef; le temps pressait; d'ailleurs ce commandant était Santerre, l'un des che& des Jacobins. Nous ne trouvàknes d'au-" tre ressource que de courir chez ceux des gardes nationaux sur lesquels on pouvait le plus comp* ter. 3'en vis beaucoup dans l'espace d'une heure et demie, et je ne. recueillis dé mes ardentes prières que toutes les lâchetés que produisent la peur et l'égoïsme; des hommes dans la force de l'âge et de la santé, chez lesquels j'avais cru reconnaître, avec un vif amour de la liberté , le sentiment de

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rhumanité et le respect pour Im bit» ne purent être émus par la peinturé des massacrcl^ dont ils ^alUient pour ainsi dire être lès témoin». Qws faire? fut le mot désespérant de tous ceux cpe je vis : je ne pus obtenir d'eux un noble môùve** ment de coeun Les uns né voulaient pas. croire aux massacre»; d'autres ne voulaient pis roax^ cher san» un ordre de leurs chefs; quelques-uns enfin médirent r-^Les prisonnierssont descon»* pirateurs qui ne méritent aucime pitié; no^ enfans partent pour l'armée, la guerre civile éclatera, nous périrons victimes de notre huma^ nité : d'ailleurs on dit qull y aura des jtiges , et les innooeibsseront épargnés.-^Les efforts de mes deux €on>pâgnons n'avaient paa été plus heu* reux; nous nous séparâmes à neuf heures* Défà les massacres étaient dans toute leur 69l*eu#« Moiiis connu que mes amis, je courbs à f hèlèl de la Forte* 11 y avdit, devant ta portedn guichet qui donne dans la rue des Ballets, unecinquim»tain^tl'homiïies auplus:o'étaieoti€s rbassacrëurs; le j^este était composé dé curteiix, plus «xécniblés, s'U est possible y <|ue les booi*reâi]x eus-»* mêmes; <^ar ils n'cteaient ni se reârer, ni prendre part à l'action 9 et cependant ils applaudissaient. J'avançai la téte^ et, à la vue d'un moiyceau de

vatlte. Deut h<yfin(fKe«â M fetcfévtïèretïî , ttie prireîùt brusqtieirient à\i éollet^ et, lii'eritr'àîdànt a^ec violeiice dads kf iie'éï> tùt réjj^rtt^haût mott' it^pioidëiiëé, se ààil'¥èreiil à toutes jàrnbes ett itte ratissant i^eul da6s robscùHtéf. Uhorreiir de ce» s)^^ectacle avait abiBittû tout raott courage, et je reiitrai ehezr nioi tn plëurëint dd hbnteet de désespoir sur rhumanité ^i indignement outragée y et sur le cai^aètérè français si' déplorabtement avIB.

tous lei détèilsf dës itiaésaereâ ont été côdSh gâé»dànsl les mémoires du tempsi; je pent donc beuteusement tùé dî^petiser de lés rënourèler iei': d'tiritkurs je <i'ett fus point lé spectaVew. Ils> diii^èi»ent pendant trois joufss et^ je Fécris eu rdugims^t, k cinq oeut^ toises des pHi^oâs on féignsît de ne pas^ savoir ^uede^ PraniçaSsétttfetfit mass^réSi pa^ cei^taines^' les bdutiquesi éla^ut ontrertes y les plai^ifs ^m tome leur vivacité ^ Foisivcfté dans toui?e sa' oonchalaàce; (ôcftes le» futilités 9 toutes Je6 séductions du lute, de la sefi^Ëilité'etfde la ^ébaucfhè, éite^çai^nt paisibtemént lewr emp#e. Ob jdddit Kgtidrance pour deshot^ufi^ ièùikfbtéÛiês dn n'avait pas lé cc^u-^ rage de^'opposei^- li y^vait cèpeudffnt itiie as*

96 XSiKMRES ET 80UV£VI]|S

semblée, oi^ne et suprême protectrice des loîs^ des ministres chargés du pouvoir exécutif, une garde soldée et des magistrats.. Tous ces infiortunés qu'^ massacrait avaient des amis ^ des parens, et leurs derniers regards n'ont pu se re* poser sur ce qui leur était cher; ils. ont péri après d'horribles angoisses , an milieu des tourmens les plus affreux* Il parait qu il périt douase cents personnes dans ces trois jours.

Tant de sang versé n'assouvit pas la rage. des septembriseurs. Ils sentaient bien que le massacre de douze cents personnes allait porter l'épouvante et l'indignation dans toute la. France et ds^Bs l'Europe entière : il fallait donc .vaincre à tout prix. La fierté nationale et la mauvaise politique des ennemis les servirent merveiU leusement. Près de soixante mille, hommes partirent de Paris pour l'armée en mains de quinze jours. La jeunesse des départemens y animée par le patriotisme le plus généreux , n'attendit pas rex|smple de la capitale , . et bientôt les armées furent triplées. Je n'osais m'enroler dans.un bataillon de volontaires; j'ét;9is signalé chaque jour comme un ennemi de. la patrie, c'est-à-dire des révolutionnaires. Les plus indulgens me blâmaient; j'étais une mauvaise

btr dOMTÈ LAVAIiLETtE. ^7

tété, tin étourdi^qnis'était'jeté par vanité dans

un parti qu'il devait détester. J'avais d'ailleurs

signé toutes les pétitions en faveur de la cour;

je m'étais trouvé au Château lé lo août ;!il n'en .

Saillait pas tant pour être condamné à mort. Ne

sachant comment ra'éloigner, j'allai consulter un

de mes plus chers amis, Bertrand, si honorable-

ment connu depuis par ses talens , son dévorue-^

meut à l'Empereur, et qui est maintenant à

Sainte-Hélène. Je m'étais Ué avec lui chez le pro*

cureur Dommanget, où il étudiait la science du

barreau. Il était destiné par sa famille à remplir

un emploi de magistrat dans sa province; depuis

la suppression des paHemens, ses études étaient

sans but. U fit mieux que moi : au lieu de: se

jeter dans les (^leréllès politiques, il se confina

pendant dix - huit mois dans une retraite poui'

étadiefles mathématiques. Avec un esprit juste

et une grande ténacité de caractère , il devait

réussir. U venait de se faire examiner; il était

reÇu^ et il allait partir pour Châlons comme élève

du génie. M'emmener. avec lui était impossible;

mais il me conseilla de m'enrôler dans un corps

franc, et il me donna l'adresse du lieutenant-'co-

lonel dllilliers , chargé d'organiser la légion des

Alpes. Quelques-uns de mes amis partageaient

.lOO uiUOiKSS ET SOUVENIRS

citoyens 9 et peut-être contre ma famille. Je n'ai pas attendu la nouvelle révolution .opérée depuis quatre ans, pour décider une partie de ces questions contre moi. Je ne savais pas alors tout ce que Texpérience m'a fait connaître plus tard. Npus arrivâmes à Âuxerre le troisième jour de notre départ, enchantés d'avoir quitté Paris, mais pénétrés d'inquiétudes pour ce que nous j avions laissé de plus cher. La propagande avait traversé cette ville, et elle y avait laissé des traces sanglantes. Les habitans étaient dans la consternation , et pleuraient encore de jeunes ecclésiastiques, fils des citoyens les plus recommandablés, qui avaient été massacrés. Nous logeâmes chez Tonde de l'une . de ces victimes , dont le cadavre avait été abandonné dans la £amge d'un fumier pendant trois jours, sans qu'on permit.à ses parens de l'enterrer. Nous jugeâiùes qu'il ne Caillait pas rester long -temps dans cette ville. Nous primes la route d'Autun , et nous arrivâmes le lendemain dans un village peu éloigné deVer^ man ton, situé au milieu des bois, et dont les habitans gagnaient leur vie à faire des sabots. Deux jours ayant notre arrivée, un évéque et ses deux grands .vicaires qui se sauvaient dans une berline, furent arrêtés par eux. Us fouillèrent la

DU COMTE LA.VAXLETTE. lOT

voiture, ils y trouvèrent quelques centaines de louis, et pour se dispenser de les rendre, ils* trouvèrent tout single de massacrer ces infortu-: nés; ce nouveau métier leur parut plus lucratif que Tautre, et ces honnêtes gens se tenaient à l'affût de tous les voyageurs. Notre habit de matelot promettait peu, mais nous pointions la tête haute, notre air leur parut dédaigneux, et un petit bossu, greffier de la commune, s'imagina que nous pourrions contribuer à les enrichir. Les paysans qui ne voulaient plus faire de sabots, et qui étaient affriandés par leur premier coup-de-main , applaudirent au bossu ; on nous fit entrer dans la municipalité, espèce de haUe^ où la foule nous suivit; le greffier s'établit sur une large table, se mit à lire avec emphase, et ea grossissant sa voix de chantre^ tous nos passéports. Il commença: Louis -Amédée-» Auguste d'Aubonne, André-Louis l^e Clerc de la Ronde, Marier Chamans de Lavalette; le drôle ajouta la particule de, qui n'était pas dans le passeport. A cette kirielle de noms aristocrates, la tumeur commença, nous ne vîmes plus que des yeux ennemis, et le bossu s'écria qu'il fallait visiter nos sacs. La bonne récolte ! j'étais le plus pauvre de la compagnie, et j'avais vingt-cinq .louis en or.

Ida MiMoius KT souv^ims

MousétiQn& perdus, lorsque d'Aubonoe, dput |^ taille éUil três-élevée, s'élança sur la table, çt ' se mit à pérorer l'a^f emblée; il fai^it de jolis vers, et cependant il savait tout le Yadé par cœur^ U commença par une bordée de juremeqs et de propos des halles qui surprit l'auditoire; bientôt il éleva son style , et leur prodigua les i^ots de patrie, de liberté, de souveraipeté du peuple , avec une telle véhémence et d'une vçôx $i écla^ tante, que l'effet devipl tout-à-coup prodigieux, et qu'il fut interrompu par de^ applaudissemens unanimes; mais l'étourdi pe s'en tint pas là] U donna în^périeusement l'ordre à Le Clerc d^ la Bonde de monter sur la tablç. Celui-ci, quoi^ qu'il ne fut pas bossu, était le plus grand îQirue que j'aie rencontré; c'était un homme de ^rentescinq ans, ridiculemeut bâti ^ le visagç noir comme eelui d'un Maure, les yeux enfoncés et couYei:t$^ de sourcils noirs et épais, Iç ue% et le Aiçnton d'iine largeur déinesuréet Il'Auboni^e dit à T^s* semblée : vous allez juger ^i nous sommes desi républicains de Paris ,^ et $e tournant ver^ la oompagiùe, il lui dit : réponds au catéchisme républicain; qu'e$t-ce qu^^ Dieu, qu'est-rce quç \e, pauple, qu'ert-ce qu'un roi? l'autre, d'un air contrit, d'uftf^ vqiiç pa^av^©, et ^^ tOif tirant

BU GOKTfi LAVA.LLBTTK. lO^

comme Arlequin , répondait : Dieu , c'est la na-^ ture; le peuple, ce sont les pauvres; un roi j c'est un lipn, un tigre, un éléphant , qui déohire, <|ui déirove, qui écrase le pauvre peuple. Il n'y eutplus moyen d'y tenir; Tétonnement^ les cris^ l'enthousiasme, étaient au combfè; on embrasse' les acteurs^ on les presse, on les enlève, c'est à qui voudra nous avoir chez soi; il £aillut boire; et l'embarras de quitter ces brutaux comme amis^ devint aussi grand que la crainte avait été forte, de leur échapper comme ennemis. Hettr6u&&* ment d'Auboline sut encore nous tirer d'affaire. Il leur représenta gravement que nous ne pou-& vîons'iious arrêter, et que la patrie réclamait notre courage ^ enfin ils nous laissèrent allers Chemin &isant , mes camarades me blâmèrent de n'ifvoir pas pris part à cette scène, et d'avoir conservé une gravité qui pouvait devenir sus^ pecte à des gens qui avaient tant d'envie de noua faire un très<^mauvais parti. Je n'avais rien à répMidife, j'avais admiré leur présence d'espiût et leur gaielé; mais je ne valais rien pour ces folies , on ne petit forcer le naturel. Pendaiit leur comédie, je me rappelais un trait que j'ai lu, }e crois , dans un ouvrage de l'abbé Le Bcectf , sur l'histoire de France au treizième siècle: un moine

I04 MEMOIRES ET SOUVElTIftS

d'Auxei^re OU de Dijon, répondait au supérieur des bénédictins de Paris , qui désirait le voir,: qu'à son âge il ne pouvait s'éloigner de son pays, et faire un voyage si long et si dangereux. Hélas! à la fin du dix-* huitième siècle le voyage était encore plus péWleux.

De ce repaire de brigands, nous allâmes à Autuu. L'uD d'entre nous avait des lettres pour un député de TAssernblée législative; il n'avait pss été renommé à la Convention , et il n'osait plus reparaître chez lui. Sa famille était composée d'une femme respectable et spirituelle, et de trois filles charmantes. Notre séjour près d'elles pouvait les compromettre : nous continuâmes notre route. Là, comme partout, la terreurétait au comble. Pas un mouvement, pas une tentative ne s'étaient élevés contre les entreprises des factieux; on se taisait, on s'éloignait pour ne pas se compromettre. Les plus hoiinétes gens étaient dénoncés, les dernières classes du peuple effrayaient par leurs clameurs, et partout eUes devinrent les maîtres, par la mésintell^énce et le défaut de courage de ceux qui, ayant tout à conserver, n'avaient pas honte de reculer devant ceux qui n'avaient rien à perdre.

Enfin nous arrivâmes , le 19 septembre, à

BU COMTE LAVAIXKTT£. lo5

Yillefninche près Lyon , où la légion Montes^ quiou tenait garnison. Le coinmandant d'Hilliers nou^ avait fait voir Tuniforniey il nous avait vanté la discipline et la beauté du régiment. Nous devions recevoir l'accueil le plus flatteur de }a part des officiers , tous jeunes gens bien élevés 9 et qui certainement vivraient en frères 9vec nous. Nous nous étions fiait des idées ravis* santés de notre^touveau genre de vie. En approchant de Villefranche, notre imagination échauf^ fée nous faisait hâter là marche. Nous arrivimea près de la ville, au bord d'une prmrie fort éten*due, à l'extrémité de laquelle nous aperçûmes quelques troupes qui manœuvraient. Soit illusion , soit mauvaise vue, ities camarades s'exta-> sièrent sur leur belle tenue. Effectivement les. fusils brillaient au soleil, et les lignes parais* saieot d'une admirable régularité;. pour moi .je ne:vo]rais que des uniformes bizarres, ou plutôt des lambeaux de la misère^ ]:^is qu'on juge de notre consternation , loraqu'én approchantvnous. ne trouvâmes que quatre. ou ciaq.cént&roalheu-t reux tout déguenillés^ et dont les officiers étaient, seuls vêtus de cet uniforme élégant qu'on nous^ avait tant vanté. Nous allions nous retirer, el peut-être prendre le hasardeux parti de déserter,

Io8 MiMOIRES ET SOITTEJSIRS

Les premiers temps me forent bien pénibles; j'avais vécu dans une douce aisance à Paris, au milieu de ma famille dont j'étais chéri, dans la bonne société qui était aimable pour moi : main* tenant il fallait vivre avec des soldats; lès sergens voulaient bien me protéger; les officiers ne me regardaient pas. Le dégoût commençait à s'emparer de moi; heureusement je fis à temps de profondes réflexions sur ma position , et il me parut possible d'en sortir en me livrant avec ardeur aux devoirs qu'elle m'imposait. Je passais mes journées au café ou à lire des romans; j'abandonnai cette vie oisive ; j'étudiai l'ordonnance militaire; je suivis avec exactitude tous les détails de l'instruction , et au bout de six semaines je fus nommé caporal. Ma position devint meilleure ; j'obéissais encore à tous, mais du moins je commandais à quelques^ins.

M. d'Hilliers nous arriva. La troupe fut bientôt complètement habillée; et comme cet officier s|)rtait du régiment d'Alsace, il nous soumit à une discipline si sévère et si exacte, qu'en moins de deux mois la légion put rivaliser avec les plus beaux corps de l'armée du Nord.

Ces devoirs prescrits pour chaque moment ,

DV COMTE LAVALL£TTE. tOQ

loin de medécaurager, me les firent aimer . Les manœuvres de bataillon me donnèrent le désir d'apprendre les élémens de la guerre, et je lus avec avidité quelques livres nouveaux qui venaient de paraître, la Guerre de Poste ^ de Cessac, les Fortifications de Campagne ^ par de Bélàir, etc« Mon colonel, qui avait pris de l'attaGhement pour moi, me donna des leçons de stratégie et de castramétation , et m'apprit à lire les cartes militaires. Je fus bientôt élevé au grade de sér-* gent, et mes espérances ne connaissaient plus de bornes, lorsque le générai Custines appela le colonel d'Hilliers à l'armée du Rhin pour rem* placer le général Houchard , son premier aide* de-camp , qui était appelé au commandement de l'armée de la Moselle. Le départ de M. d'Hilliers fut un ^coup de foudre pour moi; mais il m'avait promis, ainsi qu'à mes camarades, de nous appeler à l'armée du Rhin. Il nous tint parole, et peu dé temps après son arrivée à Mayence nous reçûmes des breVel de sousr lieutenans dans le ^3' régiment d'infanterie de ligne.

Je reçus à Bourg l'ordre de me rendre à l'armée du Rhin, à l'époque où furent annoncés le jugement et la mort du roi. L'impression, fut

iro MEHOIBSS fiT SOtUrfiNlil*

profonde àî%M une Tille où oependant les Jâco^ bin^ dominaient 4 et oà leurs Vôcifiétations njôn* tèrent la consternation à la terreur ^iie leurs menaces et leur conduite inspiraient déjà. II faut consulter ayant tout> pour avoir Texplicatioû de ce terrible jugement, une brochure de M. de Chàteatdiriaudy publiée au commencement de i8i5y laquelle explique avec beaucoup dé sagacité les motifs secrets qui déterminèrent tafit de députés à Toter la mort de Louis XVI. La muttl^ eipalité de Paris dominait avec toute l'énergie d'ude tyrannie sauvage et désespérée : elle von-" lait à tout prix la mort du roi, et menaçait hautement de massacrer toute la famille royale, qu'elte tenait seule en sa puissance^ Beaucoup de députés crurent qu'il n'y avait pas d'autre.^ moyens de sauver l'héritier du trône et sa famille , que d'offrir l'infartuné chef et» holocauste à la fureur populaire. C'était une erreur, mais elle étaift excusable. Au reste, s'il est vrai que Louis X Vl ait souscrit le traité de Pilnirt; s'il est vtM qu'il ait engagé tdùs les privilégiés k quitter la France et à s'enrôler sous les bannières de l'étraifg^t* ; s'il est vrai qu'il ait été d'accord avec ses frères «t le«i^ pafTtisans^ pmtv venir kl délivt^i* psrr tMé guerre qui livrait son pays à toutes les hôfi^r^ar&

DU COMTE/ ILAYALBKTTl. Ht

àSine invasioii, quoiqa^it e&t jiirérde maioteftir •t d'^zécuteor la oanstkiitien^ je a'hédite pas k dire qu'il fut coupable : il ne poui^ait plus régûèP. Mais la Convention n'avait pas le droit de le juger, et, en le faisant mourir, elle fit une faute bien impolitique. Comment ne vit-elle pas qu'en ôtant la vie à Louis XVI, c'était donner la couronne à Louis XVIII; qu'il fallait conserver le roi prisonnier, pour n'en pas donner un à l'ennemi; que ce roi , trop fameux par tant de faiblesse et par des vues si bornées et si fausses, devait être soigneusement protégé; enfin qu'en lui ôtant la yie on lui donnait tôt ou tard pour successeur son frère, établi au milieu de l'ennemi, dont les qualités d'esprit étaient supérieures à celles du roi, et dont le caractère, déjà si connu, devait avoir une influence si déplorable sur les destinées de la France ? Mais la Convention , pressée par les événemens, exaltée par les ressentimens et par la journée du lo août, composée en partie d'hommes sans expérience et frappés de la funeste manie de la célébrité, voulut imprimer aux esprits une sorte de terreur méléed'admiration , par une grande injustice, qu'elle appela un.grand acte de justice nationale. Elle réussit; mais la baine de llËurope contre elle fondit en armes

lia MÉMOirnss ET soimcnms du c lavali.ette.

sur la France, et la France, fiirieiue, puissante de tonte la rage de son gomremement, écrasa les armées de l'Europe»

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