ÏHS MÉMOIRES ET SOUVENIRS
être l'armée sera-t-elle commaudée par un homme plus heureux ; d'ailleurs le décret qui prononce mon éloignement est formel. On ne me pardonnerait pas même une victoire , et l'obtenir maintenant me paraît impossible, nous avons i peine treqte-cinq mille hommes en désordre, l'ennemi va nous en opposer quatre* vingt mille ; ma mort ne remédierait à rien, il faut partir. Le lendemain il quitta le commandement et il s'éloigna de l'armée.
Cette armée se trouva donc sans général en chef devant un ennemi formidable , et l'embrigadement s'opérait tranquillement. On fit peu d'attention à tout ce désordre. Quarante miUe paysans levés en masse nous arrivaient sans armes, sans uniformes, remplis de bonne volonté sans doute, mais sans expérience et n'ayant jamais vu l'ennemi. Le choix du général en chef était embarrassant. On l'offrit d'abord au général Laudremont, commandant l'avant -garde, mais il était gentilhomme, et quoiqu'il fût homme de mérite, on le rapela peu de jours après sa nomination. Il fallut donc chercher ailleurs, et un colonel , appelé Corbin , ne craignit pas de se charger de ce fardeau. Deux jours après sa nomination , les commissaires de la Convention ,
pour le mettre plus àcson aise, destituèrent et éloignèrent brusquement de l'armée treize généraux; le chef d'état-major, le commandant de l'avant «garde y des généraux de division, personne ne fut épargné. Cette folle mesure fut prise le 12 octobre i793,et le iS, à quatre heures du matin, l'ennemi nous attaqua sur toute la ligne, nous enfonça, nous culbuta; à hmt heures nous avions perdu les lignes, et nous étions en retraite sur Brompt datas le plus grand désordre. Heureusement nos quarante mille paysans s'éloignèrent assez vite pour ne pas. embarrasser long- temps notre retraite. Ils avaient leurs foyers et leurs familles à défendre. A la seconde journée nous n'en vîmes plus un seul.
Ils n'en sont pas moins devenus depuis de trèsbraves soldats, quand on les a rappelés; mais au moins on les mit en état de combattre avant de les présenter à l'ennemi. L'arrière -garde était assez bien commandée pour couvrir la retraite; elle se battit avec courage sur les hauteurs de Brompt pendant toute une journée, et elle donna le temps à l'armée d'arriver sur Haguenau. Là, les commissaires et le général en chef mirent en délibération s'il ne valait pas mieux se diriger sur Saverne et abandonner Strasbourg à ses propres
l3o MÉMOfRES El SOUY21CI1IS
forces. Heiireùsement, avant de prendre une ré-^ solution j on jugea nécessaire de cotisulter M. dé YillemanEy^ ,comnlissaire-géiiéral de Tarmée. Il se contenta de déclarer que Strasbourg , ayant con* stamment fourni l'armée de vivres et de muni* tions^ ses magasins étaient épuisés; que cette ville ne pouvait être mise en état de soutenir uh fM^ avant qtlelque temps, et que si on Taban^ donnait , il était à craindre qu'elle ne fût obligée de capituler. M. de Villemanzy fut fait pri&on* nier à Haguenau, où il était resté poUr veiller à révacuatîon des magasins de cette ville : f opinion générale était alors qu'il s'était livré. Si cela est vrai , je crois qu*il fit bien ; il atifait été arrêté en arrivant à Strasbourg, et vraisemblablement il aurait péri sur Téchafaud. Il passait pour étt^è ennemi de la république : je n'en sais rien ; mais il était homme bien élevé, il avait un liaut mérite, et sa place était enviée. Cette observation décida le conseil à couvrir cette ville. Le qûàr* tier génét*^! alla s'établir à Schiltikeim , village situé ^ une lieue de la ville. L'armée fut éteiadM sur une ligne déplus dé dix lieues^ depuis ià rive du Rhin jusqu'eti avant de Savernè , et en atten-' dant des ordres du gouvernement ^ le cdmmàâde-^ ment «n chef fut confié au j^néftil Michàild. G%
ou COMTE LAVALEBTTÈ. ]3l
choix provisoire était sage ; U général Michaud était Un homme prudent ^ qui sentait tous les dangers de la position , et qui s'appliqua à la retnire la moins mauvaise possible , en présentant à Tennemi une apparence de force qui le rendit circonspect
M. de Wurmser commandait les armées combinées contre nous. S'il avait eu un peu de résolution il nous aurait encore battus, et il se serait peut-être rendu maître de Strasbourg, Mais il croyait avoir beaucoup d'amis en Alsace; il s'imagina que le régime des Jacobins et ses intrigues lui jetteraient dans les bras toute la province. Il se trompait; on détestait encore. plus les Autrichiens que les révolutionnaires, car on était Français en Alsace. Tandis qu'il tramait d'obscures intrigues , l'armée respira, et la frontière de l'est fut sauvée.
Enfin un général en chef nous fut annoncé ; mais l'étonnemeht fut extrême quand nous entendîmes prononcer le nom dé Pichegru. Ce général était complètement inconnu à l'armée. Après beaucoup de fenseignemens j nous apprîtmes qu'il avait un commandement obscur dans le département du Haut^Rhin; qu'il sortait dé Vartillerie, où il avait servi en qualité dé sous-
t3a MÉIfOIBES ET souvsHns
officier; et qu'il avait été peu de temps avant chef de division au ministère de la guerre. Ce nom de PichegrUj qui fut bientôt après célèbre en France et dans toute l'Europe, était prononcé avec dédain, et même avec une sorte de dérision , par tous les étourdis de l'armée. Mais peu de jours suffirent pour lui conquérir l'estime générale. Je faisais encore partie de l'état-major; je le vis un des premiers. C'était un homme de trente-cinq ans, d'une taille moyenne, et qui avait de beaux yeux pleins de feu et d'intelligence, le maintien mililaire, et un calme imperturbable. Il commença par rétablir Tordre dans l'armée, et par rectifier, autant que possible, tout ce que sa position avait de défectueux. Il rendit aux troupes la conscience de leurs forces, leur parla de leurs devoirs sans phrase, et leur promit des succès sans exagération. L'hiver était dans toute sa rigueur et les obstacles multipliés, mais communs aux deux armées. Les Prussiens et. les Autrichiens vivaient mal ensemble; leurs chefs se détestaient : M. de Wurmser se montrait timide et irrésolu. Il fallait donc profiter de toutes les chances que nous offraient ces dispositions pour attaquer, et parvenir à débloquer ia place de Landau. Nous reçûmes bientôt des
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renforts y et Saint^Just, membre du Comité de salut public 9 arriva brusquement à Tarmée. La conduite de ce jeune homme nous révéla Fexistence d'un gouYernement terrible par son énergie , lorsqu'on ne croyait avoir qu'une assemblée turbulente et sans vues. Saint-Just fit de sévères réprimandes à ses collègues, et en éloigna plusieurs. Il s^ iît en même temps rendre compte des causes de la perte des lignes de Weissembourg, fit arrêter plusieurs généraux et huit ou dix chçfis; de corps. Le sort tomba sur les pauvres gentilshommes qui n'avaient pas encore quitté l'armée. Un tribunal de sang les condamna , et ils . furent fusillés à la tête de l'armée. Cette cruauté était inutile, car il n'y avait point eu de trahison , etla perte des lignes était moins due aux généraux qu'aux mauvaises mesures des commissaires de la Convention ; mais Saint-Just avait lu que les Romains s'étaient quelquefois bien trou^ vés d'employer une sévérité cruelle pour rétablir la discipline dans leurs troupes; et cet homme, qui se croyait le génie de Sylla parce qu^iLen avait la froide barbarie, vint préluder à: toqs les massacres dont il devait couvrir, la France quelques mois plus iard. Il crut cependant éta** blir une compensation , en frappant le président
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de l'atroce tribunal qu'il venait d'employer. C'était un misérable prêtre étranger , nommé Schneider y qui se faisait appeler le Marat du Rhin. Depuis plusieurs mois, Fevétii des titres de président du tribunal et de général de l'armée révolutionnaires, il épouvantait TAlsace de ses cruautés et de ses débauches; il parcourait toute la province suivi de juges, vrais bandits, et de soldats-bourreaux ; une guillotine,attelée comme une pièce d'artillerie légère, l'accompagnait partout ; et quand il arrivait dans une ville, pas un seul habitant ne pouvait espérer d'échapper ; le sexe, l'âge, la beauté, l'éclat d'un nom ou de la fortune, tout était crime aux yeux de ce brigand. De tous les hommes féroces qui se sont signalés à cette époque, Schneider fut peut-être celui qui avait le plus de ressemblance avec Néron : la vue des supplices et du sang répandu lui causait une éfnotion qui ressemblait à la volupté. Les traits de barbarie de ce monstre sont empreints d'une originalité qui fait frémir; et l'on vqudrait les révoquer en doute, si le témoignage unanime de cent mille habi tans, et les faits matériels , n'étaient pas d^rrécusables preuves. Saint- Just le fit arrêter et l'envoya dans les cadiots de Paris. Il y fut condamné, non pour ses
DU COMTB LAVALLErTE^ l35
crimes , mais comme complice de conspirations de prison, qui n'existaient pas, tant la justice était outragée dans ces temps déplorables.
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Park^ mais cette fois comoie un traître : il périt sar l'échafaud.
I^a journée de Brompt nous donna sûr l'ennemi une supériorité que nous ne perdîmes plus. Le général Hoche faisait des progrès sur la droite de l'ennemi; il parvint à tourner sa position près de Pirroasens^ et peu de jours après, débouchant des montagnes, les deux armées françaises se rencontrèrent près deWeiS' sembourg. ^'ennemi , découragé , battit en ^e* traite, et Landau fut débloqué. I^ réputation de Pichegru fut dès -lors établie; la noblesse de son caractère le fut également par un trait que je ne dois pas oubher : le général D|9saix était d'une extraction noble ; le décret qui prononçait l'éloignement des nobles, ne lui avait pas encore été appliqué. Les commissaires de la Convention balançaient à priver l'arpiiée d^in officier habile, d'une valeur bnll^tite, et adoré des soldats; cependant le Comité de salut publie envoya jusqu'à trpis fois l'ordre à Piohegru de le destitua; il n'en fit rien , et n'en parla même à personne : Desaix ne l'apprit qu'à la fin de la campagne. Cette généreuse déso^ssanee con* serva aux armées, pendant dix ans lUn^des pUis graqds généraux qui aient illustré la France, et
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l'un cies pins beaux oaractèrea qn'û.n puifiseoffrb* pour modèle.
La réunion des deux armées, après de si grands succès, fut un beau spectacle: les généraux se félicitèrent de leurs efforts mutuels. Mais bientôt la discorde éleva parmi eux des dissensions plus dangereuses que ne rirait été Tennemi:
chacun voulait s'attribuer tous les honneurs du succès, et Vamour-propret blessé aurait peut-être ensanglanté le chainp de la victoire, si le gouvernement n'eût mis les rivaux d'accord en les séparant. Pichegru fut nommé commandant de Farmée du Nord. Le général Hoche fut envoyé à celle rassemblée près de Nice; il y était à peine arrivé, qu'il y fut arrêté, et jeté dans les çe^chots de la conciergerie, qu'il ne quitta qu'après le 9 thermidor. Le Comité de salut public lui fit expier ainsi sa gloire, et les torts de la fierté de* son caractère.
L'armée du Rhin poursuivit ses succès pendant cette année (1794)- Notre position sur la Queieh fut assurée ; les Autrichiens avaient repassé le Rhin. Nous eiimes encore avec les Prus-^ siefis quelques combats brillans , et je me rappelle qu'à la fin d'une journée qui fut à notre avantage, dans les environs de Germesheim,
l4o MÉMOIRES ST SOUVENIRS
nous trouvâmes sur les portes d'un village dont nous nous emparâmes , ces mots écrits au crayon : cuiieu^ braves Français. Peu de temps après, le traité de Bâle fut signé; et rendit amis deux peuples qui s'estimaient. La haine commune fut réveillée à une époque plus récente; et il faudra beaucoup de temps pour la calmer. Au mois d'octobre l'armée vint s'établir devant Mayence pour contenir l'ennemi, et l'empêcher de déboucher par ce point. Les soldats se firent des cabanes sous terre avec beaucoup d'industrie.* Protégés par des fortifications de campagnes, qui couvraient ce camp d'une espèce nouvelle , ils y passèrent un des plus longs et plus rigoureux hivers dont on ait conservé le souvenir. Le but qu'on s'était proposé en prenant cette position, fiit rempli, du moins pendant six mois; mais il fut payé trop cher: au mois de janvier , la moitié de l'armée languissait dans les hôpitaux. En juin , l'ennemi rentra en campagne, et, ce qu'on aurait dû prévoir, il passa le Rhin derrière. nous, tourna notre position , et nous força ainsi à revenir sur le Lutter. Le général Moreau vint prendre le commandement de l'armée du Rhin. L'histoire de cette .campagne est connue, je n'en parlerai pas. Je
DU COMTE LAVALLETTE. l4l
quittai rànnée quelque temps avant la retraite. Le général dHilliers venait de sortir de prison; il était nommé chef d'état-major de la première division militaire à Paris; il m'offrit de revenir près de lui reprendre mes fonctions d'aide-de-camp. Tétais heureux à l'armée, mais je désirais vivement révoir ma famille, et je partis.
Avant de quitter l'armée du Rhin où je ne retoiirnai plus, qu'il me soit permis de lui faire mes adieux , en lui consacrant quelques lignes. Cette armée n'était pas la première par son importance ni par ses exploits. Chargée par sa position de couvrir l'Alsace, et de défendre la partie du Palatinat qu'elle avait conquise, elle y réussit par des succès souvent disputés , mais en définitive toujours heureux; et elle rendit un grand service à la France , car Tennemi convoitait cette partie de ses frontières, qu'il n'aurait peut-être jamais rendue. La Lorraine est le berceau de la maison impériale, et les Allemands regardent l'Alsace comme un démembrement du territoire germanique^ qu'il est dé leur avantage et de leur honneur de réunir à la mèrepatrie; même langue, mêmes usages, même croyance, .et, par- dessus tout, le désir si vif d'af&iblir la France, et*de pouvoir l'attaquer
l4a M^MOIBES £T SOUTUriBS
jusqu'au cœur; ce projet n'est point aban-* donné.
L'armée du Rhin partagea ayec les autres ar-* rnées de cette époque l'avantage, unique dans notre histoire, d'être commandée par des généraux et des officiers presques tous sortis de ses rangs, et instruits au milieu d'elle. Â la tête des plus habiles, se placent Kléber, Desaix et Saiiit-Cyr. Kléber était né à Strasbourg; il aurait servi dans l'armée autrichienne avant la révolu* tion; il vint à Farmée du Rhin cotnme chef d'un bataillon de volontaires du Haut- Rhin. Cétait un homme d'une forte et gigantesque stature, qui rappelait les héros d'Homère; sa voix était éclatante et impérieuse , son ame s'élevait et s'échauflait à la vue du danger : instruit dans toutes les parties de la science militaire, il u'é* tait pas doué de cette audace d'exécution qui a distingué d'autres généraux , mais il joignait à toute la prudence que donne une longue expérience, les ressources qu'on peut tirer d'un sangfroid imperturbable et d'un coup d'ceil sûr et rapide. De tous les généraux, Kléber est peut-être celui dont les soldats ont conservé le souvenir le plus flatteur, parce qu'il les aimait comme ses enfans, qu'il s'occupait sans cesse de leurs bé-
un eOBFTE LAVALLETtt. l43
Soins ^ et qu'il 'les égayait même au milieu des dangers par des mots heureas^ dont la tourburë originale était encore plus piquante dans l'Âpre accent de la langue de son pays.
Desaix, né en Auvergne^ serrait déjà comme officler'depuis plusieurs années dans le régiment de Bretagne. Sa taille était élevée et sa figure singulière; de beaUx yeux noirs pleins de feu accompagnaient un nez attaché au haut du front ; ses lèyres épaisses et habituellement sé-^ parées laissaiedt voir des dents d'une éclatante blaftcheur; ses cbeveux plats et noirs comme lebène ombrageaient son visage fortement coloré: son maintien était embarjassé sans gaucherie 9 et annonçait la timidité et l'inhabitude du monde; il ressemblait assez à un sauvage de rOrénoque qu'on aurait velu à la française^ Mais On s'accoutumait bientôt à lui; sa Voix était douce ^ et lorsqu'on avait pu le tirer de sa ré-^ serve habituelle 9 il chamiait par la variété de son instruction , et par la simplicité de ses manières \ il n'avait aucun des défauts d'un homme accoutumé à vivre dans les camps : je ne lui ai jamais entendu prononcer un mot grossier; une expression indécente le faisait rougir. Comme il étàfi d'une boblé facile et inaltérable, ton état-
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mâqor menait joyeuse vie, et les jolies filles du Palatiuat s'arrêtaient souvent à son quartiergénéral ; il souriait à tous les plaisirs sans les partager, mais avec l'indulgence d'un père quiferme les yeuxsur lesétourderies de ses enfims. Je ne me rappelle pas l'avoir vu une seule fois vêtu de l'uniforme de son grade : il portait habituellementun habit bleu sans broderies et dont les manches étaient tellement courtes, que nous prétendions, en badinant, qu'il lui avait servi à sa première communion. Souvent il montait à cheval sans épée lorsqu'il faisait la visite des postes. Une nuit, ayant ordonné l'attaque du couvent de Marienborn, p^ès de Mayence, et que l'ennemi occupait en force, il se trouva sans armes au milieu d'une infanterie surprise, quise défendait à la baïonnette dans les vignes. Dessaix s'aperçoit qu'il n'a pas d'épée, arrache un échalas , et continue à se battre comme s'il avait eu l'épée de Roland dans les mains. Savary, qui était alors son aide-de-camp, se jeta devant lui assez à temps pour lui sauver la vie , en tuant un grenadier hongrois, qui allait le percer de sa baïonnette.
Je ne dois pas oublier le général Saint-Cyr, quoiqu'il vive encore et qu'il soit puissant; mais
BU GOUIE LAVALLETTE. l4^
ceci ne doit paraître qu'après ma mort. Il était arrivé à Tannée simple capitaine dans un corps franc formé à Paris pendant le terrible mois de septembre 179a : cette troupe , composée de mauvais sujets parisiens , c'est tout dire, se vantait hautement, dans la route, qu'elle allait mettre l'armée du Rhin au pas , c'est-à-dire qu'ils voulaient la rendre républicaine : nous n'étions, il est vrai, ni pillards ni fanfarons. Elle commit de tels excès, que le général Custinesla fit entourer par sa cavalerie, honteusement désarmer et licencier. Saint*Gyr se trouva sans emploi. Il avait visité dans sa première jeunesse , comme artiste, l'Italie et la Grèce, et il dessinait avec facilité. Un jouril était occupé^ près de Mayence, à faire un croquis de la position d'Œkhejim, lorsque le général Custines, dont la vue était perçante, l'aperçoit de loin , fond sur lui de toute la rapidité de son cheval , et le voyant vêtu d'un uniforme qu'il détestait, il lui demande avec colère ce qu'il fait là, et lui arrache le papier des mains; mais trouvant la position exactement tracée, il l'interroge, parait satisfait de ses réponses, et le nomme officier de l'état-major-^énéral. Quelques mois plus tard , un peu avant notre désastre à Weissembonrg, le hasard le servit en- I. 10
l46 MSMOUiES ET SOOVENIBS
core mieux. Nous avions été repoussés dansl^s gorges d'Annweiller; les cônuaiissftires de la Convention , ne voyant que trahison partout, ne savaient plus à qui confier le commandement tles troupes: Saint-Cyr traversait la rue sous les fenêtres du quartier-général ; un offîcier l'indiqua, aux commissaires comme un homme sur lequel on pouvait compter: on le fit monter, et, après quelques questions, on lui proposa de partir avec deux milie hommes et d'attaquer l'ennemi. Son nom de famille Goui^ion fit cependant froncer le sourcil, c'était celui d'un ami de M. de Ijafayette, et ancien major-*général de la garde nationale de Paris^ quoiqu'il eût été tué à l'armée I ses pareqs n'en étaientpas moins persécutés. SaintrCyr battit l'ennemi ^ lui fit plusieurs centaines de prisonniers, et repril la position. Trois mois après il était général de division; il commanda constamaoent 4e centre de l'armée, dont on l'appelait le bouclier. Apr^ ces généraux célèbres paraissaient avec éclat une foule de jeunes gens, qui tous ont acquis une gloire qui devrait être durable : &ûute*Stt2anne , Guyot, Boui*sier, Bellavesne, Férino, Haxo, Dode, ]!iempde,Gémencel, Eririon, d'Astrel, et vous, infortuné liahorie, si recommandabie par une
BU COMTE LAVALL£TTE. l47
fermeté d'âme que dix années d'iofdrtnne n'ont pu vaincre ^ et qui reçûtes la mort en souriant; vous tous, mes anciens chefs^ mes chfirs arais, que ne puis ^ je environner vos noms de tout rédat de vos briUans faits d'arabes! vous contribuâtes puissamment à sauver la France; deviez -vous penser alors qu'un jour on vous en punirait par Toubli ou la per«âécutîon !
Avec de tels, chefs amts des soldats, et que
la plupart d'entre eux avaient commandés
comme ofi&ders particuliers , la discipline était
exacte mais douce; chacun aimait son métier et
le fiayait bien : les basses jalousies, les liaines et
les délations étaient inconnues. Les plus âgés des
généraux avaient à peiné trente ans^ et comme
la révokilion lès avait trouves dans tïne condl^
tipn médiocre , et à cette époque de la vie oà la
moilesaeet toutes les habitudes )de h corraptioa
sont ordînaîrement sans influence, tous n'aspi^
raient qu'à la gloire, et ne la trouvaient belle
qu'en vi#onnée de dangers. ï'ai souvent entendu
dans le monde rèroqùer en doute l'habrleté de
nos généraux, malgré les simcès constans qui
ont établi leur r^utatioa: il est impossible,
ditron , d'apprendre si bien et si vit^ le n)étier lé
■ 48 MSMOUUBS ET SCNJYKfflBS
plus difficile, et qui exige plus que tous les autres une réunion de connaissances qu on ne peut acquérir qu'avec beaucoup de temps, et surtout avec le secours d'une éducation spéciale, qui a manqué à la plupart des généraux de la république. On ne sait pas assez que pour se rendre célèbre dans la carrière militaire, la première des qualités est une ame forte. Ce don de la nature, dont on fait si peu de cas et d'usage dans la vie civile, est cependant si néœs^ saire, qu'il eût sauvé la France, il y a peu d'années, si ceux qui influaient alors sur ses destinées en eussent été pourvus; cette qualité est la plus indispensable dans Tétat militaire : la nature seule peut la donner, et die en avait doué tous nos généraux célèbres. Ensuite il n'est pas vrai qu'ik aient été mal élevés ; en me bornant à ceux de la première époque de la guerre , Pichegru, Bemadotte, Jourdan, Morean, Kléber, Desaix, Saint-Gyr, Hoche luwneme, qnoiqu'élevé k l'école des en£Eins des gardes-françaises, avaient tous étudié avec fruit les principes de l'art militaire. L'éducation de la plupart d'entre eux avaût été aussi soignée que celle de la noblesse; il £siut aussi considérer que dans toute autre profession l'élève le plus passionné
ou COMTE LAVAIXETTE. î^g
ne peut donner plus de douze heures par jour à ses études, et les distractions sont fréquentes ; à l'armée tous les instans sont consacrés à la science militaire. La passion de la gloire, celle de l'ambition 9 les charmes du commandement, l'affranchissement des devoirs et de Toisiveté du monde , tout porte les militaires à ne parler que de leur métier, à s'en occuper sans cesse; la variété des événemens , leur rapidité, leur multiplicité redressent le jugement pour ainsi dire à chaque heure, enrichissent la mémoire, multiplient lesexemples, et accumulentles progrès. Les fautes se développent au grand jour^ leur punition ne se faitpasattendre, et comme elles frappent nonseulement le coupable, mais encore tous ceux qu'il commande, et tous ceux qui l'entourent, chacun devient solidaire pour son voisin, et tout le monde a le plus grand intérêt à bien faire.
La composition des troupes contribua aussi autan$ que leur valeur à nos succès ; l'amour de la patrie , l'horreur du joug étranger , les avaient animées sous le toit paternel depuis 1789. Au premier appel, les citoyens avaient volé àla frontière; une foule déjeunes gens bien élevés, que I9 passion de la gloire et de l'ambition avait réunis-
iSa MEMOIRES ET SOUVENIRS
et j'étais sans expérience. Je n'avais pas encore vu Tennenii^ et je m'inquiétais beaucoup du maintien que j'aurais à la première action. Je me trouvai d'abord un courage bouillant qui ne me laissait pas la tête libre , mais j'eus le bonheur d'être attaché à la division du général Desaix : le calme facile et imperturbable , la douce gaieté de cet excellent homme, au milieu du feu le plus meurtrier, me firent sentir qu'il n'y a pas de véritable valeur sans toutes ces qualités. Je m'examinai sévèrement, et je fus mécontent de moi : je ne savais pas maintenir mon cheval dans la- ligne du boulet, je traversais trop rapidement les troupes qui se battaient, quelquefois je prenais des détours quand je pouvais aller tout droit; j'eus honte de tous ces manèges, et je me travaillai si bien , qu'à la fin la mitraille avait perdu le droit de m'importuner : il me fallut du temps pour arriver à ce degré de tranquillité. Combien de fois suis-je retourné sur mes pas , pour me placer au milieu du feu et parmi les tirailleurs! quand j'y étais resté long -temps,, j'étais content de moi , cela est si doux ! Cette force morale a peu servi à mon avancement , mais elle m'a rendu digne d'être l'aide-de-camp du vainqueur de l'Italie , et elle a contribué à
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m'acquérir son estime; elle m'a fait aossi soutenir la prospérité avec modération , et elle m'a puissamment aidé dans mes jours d'infor* tune.