‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'état (volume 2)Chapitre 19 sur 33 · I 7 A MÉMOIRES ET SOUVENIRS DU C. LÀ V ALLETTE · texte numérisé non relu

I 7 A MÉMOIRES ET SOUVENIRS DU C. LÀ V ALLETTE

dans soD discours prononça son nom en l'ac-^ compagnant d'éloges , ceux qui entouraient le général voulurent le faire avancer au premier rang, il les repoussa avec une humeur et une i confusion qui nfe firent grand plaisir. Il y avait dans cette action moins de hauteur qu'un seur timent délicat des convenances ; il se sentait honteux d'être loué d'une telle victoire. Il est vrai qu'il n'avait pas une prodigieuse estime pour ceux en faveur desquels il avait combattu, et qui lui prodiguaient des applaudissemens. j

ŒAPITRE X.

Directoire. — Le général Bonaparte épouse la veuve du général Alexandre Beauhamais. — Il part poîir Fltalie. — Pacification de la Vendée. — Le général d'HIlliers reçoit des lettres de service pour l'Italie, ou je le suis.

La Convention se hâta de terminer sa session si orageuse ) si funeste à l'humanité , mais si mémorable* par la vigueur incroyable avec laquelle elle sauva la France du joug de Tétrajo* ger ; elle remit les rênes de l'État aux mains du directoire. Le général Bonaparte fut nommé

commandant en chef de la première division militaire et de la ville de Paris. Une des premières mesures que prit le nouveau gouverne* ment fut de faire désarmer tous les citoyens de la capitale. Us donnèrent leurs armes sans beaucoup de répugnance; l'essai qu'ils venaient d'en faire avait été trop malheureux pour qu'ils les regrettassent beaucoup. Le désarmement fot exécuté avec une grande sévérité; les armes blanches étaient même comprises dans la confiscation. La veuve du général Beauharnais allait remettre à l'un des commissaires chargés <le cette opération le sabre de son époux, lorsque son fils Eugène, à peine âgé de treize ans, s'empare de l'arme et proteste qu'on ne la lui arracherait qu'avec la vie. Le commissaire consentit à la lui laisser s'il se procurait une autorisation du général en chef. Eugène courut chez lui; rémotion profonde dont cet enfant était pénétré, son nom, sa figure agréable, la chaleur et la namtéiie ses instaiices iéuchèreiit le général; il l'embrassa, dui p^mit ide garder son arme cftiérie, et désica connaitoe ooiadame de Beau** harnais. Elle était jeii ne, aimable et plus <|ae jolie; il en devtUit épris ^ et >bien tôt il l'épousa. Ainsi oette iinimi qui (nnt longntemps sibieureiise^

DU COHTE LAVAtLETTË. 173

eut pour origine nu aimable trait de piété filiale.

Le général Beauharnais, 'en quittant Varmée du Rhin , s'était retiré sur une de ses terres située iii({ue1ques Heues dé Blois; il y vivant dans une profonde retraite , gémissant sur toits les déplorables «xcès qui déshonoraient la liberté, regrettant amèrement la gloire qu'il ne pouvait plus partager; mais son nom avait eu trop d'éclat pour qu'il pûl espérer d'échapper aux persécutions dont les membres de l'Assemblée coDBtituante étaient les victimes. Il fut arrêté et jelé dans les prisons de Paris , peu de temps avant le 9 thermidor, et lorsque le peuple commençait enfin à retrouver de la sensibilité ettde l'efiCroi, à la vue des supplices dont on -avait ass&vtti m^ regards depuis si teng^temps. Les Jacobins ittiaginèrent desconspirations de prisons , pofur avoir vm prétexte de prolonger leurs massacres ; ils avaifetit mêlé avec les prisonniers quelq^ucs :espio«is, qui tronivèrent des hommes «isez Mches pour racfaeter leur- vie aux dépens d'vne atroce celcmme^ L'um de ces misérables, forieux d-avxrir été découvert par M. de Beaufaamais, dans ses inf^atâes intrigues, et iiiqnieft de le voir se déclarer avec totile l'indigTiation et

toute la hauteur d'un honnête homme , le dé-*» nonça; on l'en punit en l'envoyant àTéchafiiud. Il périt le 7 thermidor y deux jours avant la chute de Robespierre.

Madame de Beanharnais avait été enfermée dix-huit mois dans une deà prisons de Paris ; elle y était tombée gravement malade, lorsque son acte d'accusation, c'est-à-dire l'arrêt de sa mort, lui fîit remis. Heureusement, un honnête et courageux médecin polonais , dont je regrette de ne pas savoir le nom, fut chargé de la soi*gner ; il déclara que la maladie allait en feire justice, et qu'elle n'avait pas huit jours à vivre: elle fut ainsi sauvée. A sa sortie de. prison, elle employa avec une bonté courageuse .tous les avantages que lui donnaient son nom , son malheur, et tous les dons de son esprit aimable, pour obtenir la liberté d'une grande partie de ses compagnons d'infortuné. Elle était donc aimée et respectée par tout ce que la société présentait de plus recommandable ; ses précieuses qualités l'ont rendue digne de son in^ croyable élévation. Il me sera doux de revenir souvent a elle dans le cours de ces mémoires. Les fonctions du commandant en chef de Paris donnaient de grands pouvoirs au généralBona*

DiD COMTE LAYàlXETTE. I77

parte, et sa conduite dans la journée du i3 yen* démiaire lui assurait de ju/stes droits à la jconfiance du Directoire ;• mais bientôt: le gouverti^ment se sentit importuné et,in^n}e humilié; du joug de son jeune général. !$n effet , il ne faisait rien qu'à sa tête, se mêlant de tout , décidant sur tout^ et ne répondant qu'à ses idées; l'activité et l'étendue de son esprit, la hauteur de ^on. .caractère, ne pouvaient s'accpmmoder de l'obéissance en quoi que ce fût Lie Directoire voulait eficore ménager les Jacobins; le général fit fermer Jta salle de leurs assemblées, et le gpuverneiQ^qt ne l'apprit qu'au mqment où il allait en délibérer. Des personnes de l'ancienne noblesse paraissaient dangereuses à Paris; le Direct€|ii;e voplut les eu éloigner , le général les couvrit dç sa protection ; il £aillut. céder. II prescrivait des mesures, rappelait des^ généraux disgraciés , repoussait, avec hauteur toutes les préyentiops, blessait itQUtes les vanités, se moquait de tous les préjugés, bravait toutes les haines, appelait gaucherie la marche lente et embarrassée du gouvernement; et quand, au Directoire, on s'avisait de lui faire des représentations,: il ne se ûcbait p^, mais il pré^ntait ses idées et ses projets avec une lucidité, une facilité et une I. 12

178 MÉHOIftCft tT SMVF.IflltS

ékyqdence (ftit ne Isrikâsiiëht rien à répondre > et deux heures après , tout ce qu'il avait dit était tnEécuté. Au vt^e^ si te Directoire étaft fatigué dé lui, le général Bonaparte ne Tétait pasmoiiiB lie celte vie- de Paris , qui n'offrait aucune carrière à son ambition , aucune gloire à son génie; ttepuîfe tong^emps il avait formé le projet de cimiquétîr lltalie* Uti k>ng séjour à rarmée de Ntee, l^i avait donné le temps nécessaire de ttiârir ses dessetnls /d'eti calculer toutes lés dif^ ficulfés, et d'en saisir to^ttes les chances; il deinimdd âu gfyoverneiBent le eominàhdement de cette armée , de Targent et des troupes, H fut nommé général en chef, on lui donna des ft*Oapès , mais avec la modique soiîime de cent teille écus. C'est avec si peu de ressources qu'il devait conquérir lltarlie, à la tête d'une àhoaée qui- ifi^étàît p«as pajrée depuis «iic mfOis, et qUi n'iavàit pals mêtné et soulietis. Mai^ Boiïlipartie avâ'it la cbnscifeilce de ^a force, et embrassant un ihafmen^ âvenit Alrec ivresse, il "fit ses àdieuit 'an Directéire, qui le vit partir avw un plaidât* àecret'j h>eét*e*ux de se débarrassetr êhih homme dont té cdfractère )è subjiigusAt, et dotit les vastes projets 'h'étîtîei^t, auï yènicde la plteipatt de ^es membres ^ qu'une «saillie de

jeuae homme plein d'orgueil «t de prést>nifpi. tk>D.

Cependant le général d'HilHers atait été ée%^ titaé lie fendeinain du i3 tendémiarre , pour »'ètre expriné airec fovce contre <!ette joilméê; il s'adressa an général B^naparteqoi lui fit ref!idre du senrice, *el il fut envoyé eomme chef d^étatnmjbr à la division de droite de l'armée de l'ouest^ dont le 'quartier-général était à AlençoUi Le feu de la giierre dfins la ¥endée a*éteignait par Jaaaitiide et faute d'alimens. Le passage de kl JLoire avait eu des suites trop funestes aut Vendéens, pour qu'ils pussent encore prolonger la lotte : leurs plus liabiles chefs avaient péri. Les petits^ fils d'Henri, IV avaient dédaigné de paraître au m^i^u de ces courageux soldats^ qui n'avaient point d'^miformes, qui se battaient sans iordife, et dont 4^ensemble ne présentait pas l'éda^ quelquefois «i vain des troupes de ligne. Gbaorette, le seul ^hofntne capal^e de soutenir eneofe S091 parti, aviift été fusillé a Tfalites^ar ordre èa gonverneoient ^ qni se serait honoré en lin implant' la vie. Enfin, 4a malheureuse tentative de Quibevon avait -poii^lé te dernier cmtp à l'entbonfitasme et aux espél'ances des insurgés; des bandes épavs^s et f^gbmnt ^ans but concerté^

ido MilIOIIIES ET SOUVENIRS

portaient encore 1^ ravage dans quelques cantons. Le général Hoche, auquel on confia le commandieroent de tous les départemens de Touest, réussit: en peu de temps par sa sagesse , sa modération et sa fermeté , à faire disparaître les derniers, excès de la guerre civile* Il établit un système de. colonnes mobiles , dont les mouvemens étaient calculés avec assez de précision , pour qu'en parcourant le pajrs sans cesse, et dans tous les sens, elle^ pussent souvent se rencontrer et se prêter secours en cas d'attaque supérieure. L'ennemi, ainsi traqué, et n'ayant pas un moment de repos et âe sûreté, tomba dans le 4écouragement; et trouvant un reiuge protecteur dans l'oubli du passé et dans l'acte de pacification, il prit enfin le parti de préférer à des efforts désormais sans but une tranquillité qui lui assurait l'exercice de ses devoirs religieux, pour lesquels il avait pris les a;rmes , et la certitude d'un meilleur avenir. Dans la Normandie, où j'étais, la guerre s'y faisait sans gloire, mais non pas sans dangers; les chouans, à l'abri des surprises derrière. leurs haies élevées, nous ajustaient à bout portant, et nous tuaient beaucoup de monde. Pour entretenir leur caisse militaire, ils arrêtaient les voitures publiques,, dépouil-

DU GOMT£ LÂVALLETTE. l8l

laientles voyageurs, et souvent les masseraient. Ces messieurs se persuadaient que leur titre de royalistes ennoblissait jusqu'au lilétier dé brigand. On avait fait contre eux, peu avant notre arrivée, une battue générale et bien dirigée qui les dégoûta d'un métier qui ne leur offrait pins eh perspective que le cbàtimeu t réservé aux voleurs de grand chemin. Le comte Frotté, qui commandait cette noble milice, permit à sesconipaguoBs de s'arranger, et il se retira en Angleterre ;aprèjs avoir, nous dit-on, brisé son épée. Les ch^fs les plus marquans écrivirent donc au général Montigny, qui commandait la division, pour solliciter une entrevue. Il fut décidé qu'on se réunirait au château de Louvet, près d'Al^nçon. J'allai chercher ces messieurs dans un bois près du chàtdku; j'y fus conduit les yeux bandés, et après un quart d'heure de marche, je. trouvai dans un fourré une douzaine de malheureux déguenillés, étendus sur le gazon, et exténués de fatigue et de misère; quelques-uns se &i^ saient remarquer par un caractère de fiertéetdc) hauteur, qu'ils ne démentirent pas dans le coijirs de la conférence. Leur soumission fut entière; plusieurs durent s'éloigner du théâtre de leurs exploits, et d'autres prirent parti dans lep

l8u lË^BfOIRSS KT SOIlVRIflM

troupes de la iH^piibKque. Le traîté signé ; tiôus psissàihês X0VÈ danfs iitié s$Xh Voisiné où un »p)ehdide déjeimèr àVskii été prépfai'é; nous étttmft "fifigt {^ersèifiies deti^otit autour cfe cette ftable^ noiis r«gairdaiil eii sîiéhce. Le général Mofitigny les engagea h é&^ààsébîi^; nh tnouvement de tête qui n'étâît pas éc|iiivoqué fût la seule répotme. Tout le niefn^e sortit en éctiangeant gravewaent de froides politesses ; on remonta à cheval*, et Pon se sépslra.

Une des claiiiseà du traité portait la restitution aux chefs dé leui's biens non Tendus ; ceux de IVfnée dé la Vendée ràvaieht déjà obtenue.

C'était nonnseulement le prix de leur valeur et delèuts'elfortSi mai» encore de feints sentimens ft*ançflisy qui leur avaient feit préférer tous les dangers de U gnen-e cîvïFe, a la honte de servir ^tts des drapeaux étrangers. Maintèirarit que tes émigrés sont heureux, du moins parte rang et ta confiance que le souverain leur accorde, on doit s-'expliquer librement sur leur Conduite. Le prtetnîér mouvertient qui déteimina ïeur fuite ne peut "être Mâmé} maïs péut-ou excuser la hontaïse résolution d^aller se mettre à la solde des ennemis de ièufr patrie? La révolution était une qiK^relte de fàmillje dont îl fallait à tout prix

BU QQAC1X LAYALLCm. |&3

écarter l'atraager. Que fàouv^it^^on altendRe .des Autrichiens, des Prassiens etdes Anglais, ai pft n'est rassei?vifiBenieiit4le>la'FraDoe^ son dj^inem*^ brament et sa honte? Les Vendéens comlofittaienè an»i pour le inqindep ije.la veligion et de.h^ HBoi^mchiei mais loin de se iiwrer k i'ennemî estérieur , ils ne permirent jamaif que tes troupes anglaises vinssent p ienr secours. Us n'auaiedt point oublié que Heai^i iV avait été foroéde pvendve les reitres à sa scddeç sa. grande ane aurait été révoltée de ên» mettrp.aux gages des Aileosands. La oauseide^ Vendéens, ainsi défett-r due, était respeetal^e.ils nepoiivaienti'einpQMrler j^ane doute^ concpîe la lerme vdionlé .d^ toqte une nation qui voulait la liberté, et qui ne piouvait alors l'oblenir sous le gouvernement des Bourbons; mais du moins ils étaient Français; et les troupes qui les ont combattus éprouvèrent un sentiment de 6erté, à l'aspect de paysans français, qui leur ont opposé un courage et une constance plus grands que ne le firent tous les rois de l'Europe réunis.

Cette guerre de chouans ne plaisait pas au général d'Hillier^ plus qu'à moi. Il n'avait p^s attendu la pacification pour solliciter du général Bonaparte l'honneur de servir sous ses

l84 MiMOIRBS ET SOUVENIRS DUC JULVALTJETTE.

ordres. Les lettres . de service, ne se > firent • pas attendre. M.. d'Hilliers se rendit en poste en Italie; je fus obligé de Êdre la route à cheval et par:étiqpes. Le nom de Bonaparte retentissait partout sur mon passage; diaque jour apportait la nouvelle d'une victoire. Ses lettres au gouvernement, ses proclamations d'un style si élevé et d'une éloquence si remarquable échaufiEsient toutes les têtes. La France entière partageait l'enthousiasme de l'aAnée pour tant de gloire et pour des triomphes si brillans et si multipliés. Les noms de Montenotte, de Miltesimo, de Lodi, Milan, Castiglione, étaient répétés avec un noble orgueil, avec ceux de Jemmapes ^ de Fleurus et de Valmy.

Page 1