‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'état (volume 2)Chapitre 22 sur 33 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Marche embarrassée du Directoire. — Il médite un ctmp d*étaL

— Le général Bonaparte m'envoie à Paris Ses instmetioDS.

— Je lai transmets le résultat de mes observations. — Ifadame de Staël. ~ i8 finictidor. — Je repars pour l'Italie.

Tandis que la France et ses années jouissaient enfin d'un repos acheté par des efforts si héroïques 9 le gouvernement laissait échapper le triste secret de sa faiblesse et de son impéritie y par ses dissensions intérieures. Les hommes éclairés avaient senti promptement que le Directoire

MEMOIRES BT aOHVENIHS DU C. LilVALLETTE. aiQ

n'obtiendrait qu'une exûitence éphémère et orageuse. Outre Timpossibilité de conserver une harmonie par&ite ent^e cinq personnes^ armées en commun de tous les pouvoirs, et dirigées pat* des passions, des préjugés et des caractères si différons, il était facile de sentir qu'un hommage rendu à la monarchie par cette cûacèntration de la puissance , rappellerait trop de souvenirs et de regrets 4^ l'ancienne fornip du gouverae*i ment, pour que ses partisans ne tentassent pas de Boureanx efforts en sa faveur. Pqur les roya* listes , le Directoire n'était donc qu'un passif à la monsirchie. Ils espéraient que le trajet serait court, et bientôt leura désirs, efiflacqméspar l'ospéranoe du succès, leur donnèrent f|e l'audace. Pour k premièt^e fois ils eqmbinèreqt un plan raisonnable,ens'adressantaux passiotis de leurs ennemis et à l'ambition arniente dans ses calet^ls. La constitution de l'an yi avait créé deux Con* seils, l'un appelé des Cinq^Cenis et Pautre des y/«- ^/}^. Parmi lesperv>nnes qui les composaient, se trouvaient encorf beaucoup de membres de la Convention, qui ne pouvaient supporter l'i-. dée du i^Qtour des Boui^bons ; mais avec tnx siégeaient aussi d'anciens constitutionnels, qui avaient appelé, de tou^ leurs vœux et de toiis ïeursL

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efforts, la monarchie représentative. La plupart d'entre eux étaient des hommes de mérite. Tous avaient été persécutés sous le Comité de salut public. Les membres du Directoire sortaient tous de la Gonyention , et la majorité d'entre eux avait voté la mort du roi. Ces titres ne les recommandaient pas à la confiance du peuple , encore moins à celle des constitutionneb. Cette différence dans la conduite et )|s opinioi» éleva promptement, entre le gouvernement et une partie des chambres , une aigreur qui s'attachait à tout. Peut-être cependant u'aurait-elle pas amené une catastrophe, si l'un de nos généraux les plus célèbres n'était pas arrivé dans le Conseil des Cinq- Cents ^ déjà chargé , en fieiveur des Bourbons , d'une conspiration qu'il était bien résolu à faire réussir.

Pichegru, car c'était lui, avalit depuis longtemps conçu ce funeste projet. Je tiens du général Lahorie, qui l'accompagna à Paris lolrsque la Convention fit venir le vainqueur de la Hollande pour écraser les Jacobins, qu'en quittant la capitale après Taf&ire du 12 germinal, Pichegru se plaisait à lui montrer son mépris pour cette assemblée; ce mépris était si exalté, qu'il s'indignait au souvenir des éloges et des honneurs

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qu'on venait ^e lui prodiguer* C'est dans ces dispositions qu'il prit le commandement de l'armée du Rhin; bientôt commencèreqt ses relations avec le prince de Condé. Elles ne purent rester long-temps secrètes; le^ prince hésitait , demandait des conseils 9 sollicitait des ordres du comte de Lille. Ces incertitudes, ces correspondances multipliées mirent tant de gens dans la confidence , que f loin de pouvoir révoquer en doute l'existence du complot, il ne manquait plus que des pièces matérielles pour en faire l'histoire complète. Ces pièces furent bientôt trouvées. Le comte d'Entraigues, émigré fougueux et d'un esprit actif, mais assez mal réglé , était un des agens de la correspondance. Attaché à la légation russe auprès de Tancien gouvernement vénitien , il était resté à Venise^ se croyant en sûretésous un uniforme étranger; le général en chef le fit arréilbr.* On trouva chez lui une grande partie de la correspondance ; elle fut envoyée au Directoire.

Un gouvernement qui se serait senti assez fort pour être juste , aurait fait arrêter le traître, et les lois auraient prononcé. Mais le Directoire vit Pichegru protégé par ses éminens services, par sa haute réputation , par son titre de dé-

3aa Miimomiss fit sotfvsNilts

puté , enfin pài* Tappui et tout na fMHrti. L'exâ^ men da coûiplot prouy& d'ailleurs que^ si le gé^ néfâl Moreaa n'y avait pa& donné les mains, il en avAit du moins eu Coniiaissàq<;e. Quand il eut apprise que le gouvernement était instruit , il s'était hâté de le dénoncer; mais cette révélation tardive ) loin de détruire léë soupçons, les avait confilmës. Enfin d'autres noms considérables pouvaient encore s'y trouver; toutes ces considérations firent craindre au gouvernement une procédure légale , dont Véclâit et l'issue Ini semblaient ne pouvoir être que funestes , et il préféra envelopper dans une mine Commune , par un cùup d'état y et les lraftt*es à la république ei ses eùuetnis particuliers.

Lé général Bonaparte suivait attentivement la marche et les progrès de des tristes dissensions. t>ans la chaleur des discussions du Gonisell de^ Cînq-Cènts , quelques attaqués avaient ét^ dirigées contre sfeà lieuteUans, et mênae contre lui \ il les repoussa avec hauteur ; mais bientôt ^^ mené à la réflerion , il résolut d'envoyer à Paris quelqu'un qui pût lui donner des notioni etnetes sur la Situation des âffàirèls, et je fus choisi pDur rémjïlir cette mission. — «Yoyei tbùt le montre, me dit-il; défendez" vous dé resj)r{t de j^arti,

DU COMTE tÂVALLÊTit:. !laS

dofiBiez-»iiiuila vérité ^ et dotine^-^là-moi dégagée de toatë paasiOD. »

J'ak*rivai dans le mois dé mai. Lëis rliembi'éÀ du gouvernemekit au nombi^e de tihq étaietn alors: Barras, Rewbell, Caraot, La Réveillère- LépauX) et Barthélémy; les quatre premiers sortaient de la Convention, et quoique aucun d'efttre eUKoe s'y fût signalé , à Tépoqué de la terreur, par deb actions atroces» les trois premittrs avaient cependant prononcé la mort du roL Ce vote , qui peut prélaentei* pour etcuses des considérations fatale^ , mai^ puissantes , lés confondait cej^ndapt avec lés plus fougueux Jacobins > et nuisait à la Considération dont ih avaient biesoin d'être entoui'és. On suppôiftait , aveciflàpatîftDce, le joug de gens qui rappelaient die ai triâtes époques , et partictilièrèinëttt les constitutionnels de 91^ qui aVaieùt à lëttr reprocher, et la deatrutitton de leur ôUVi nge , et leâ ()ersémitionâ qui avaient pesé 6i long^temps sur eut. Quand j'arrivai, la lutte était violente , et les adversaires du gouvernement he cachaient pas le projet de renverser la Majorité. Ma première Ti^He fut à Barras ^ qui paraissait avoir itonsenré de bons aeniiniens pour le général Bonaparte, et qui m'cxprir^ le défir d'entretenir

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l'ainitié qui les unissait depuis long-temps.. Je vis ensuite Carnot; celui-ci s'expliqua sans abandon avec moi; les rapports intimes du général Bonaparte avec Barras , lui imposaient une grande réserve. La différence de système et de vues sur des points de gouvernement, avait élevé entre ces deux directeurs une animosité qui éclatait par des invectives et des menaces , et qui fermait toute voie à une réconciliation. Cependant Carnot s'exprima avec sincérité. — «11 est impossible , me dit-il y de marcher plus long-temps dans la route révolutionnaire ; si l'on ne veut pas adopter un système durable de modération, tout est perdu. La France a eu horreur tout ce qui rappelle l'époque déplorable où la cruelle nécessité de la sauver a jeté la Convention ; il y a dans les esprits une irritation , dont, l^s effets , si Ton n'y prend garde , seront de nous dégoûter promptement du gouvernement républicain y et de nous ramener des désordres dont nous ne sortirons plus que pour plier sous le joug des Bourbons. La faction ^ contre laquelle je lutte, n'a pas honte de m'accuser d être royaliste, et cependant personne n'est plus convaincu que moi de la trahison de Pichegru , et de la nécessité de l'en punir; mais on veut gou-

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verner la France comme un club. Des vues étroites, l'esprit passionné des factions, les préjugés de Tignorance^ et la peur toujours soup-^ çonnease et aveugle , président à toutes nos ac-' tions; on ne veut s'attacher qu'à là violence qui irrite, tandis que la modération et la fermeté suffiraient pour tout adoucir. Ma situation est triste, car je suis forcé de marcher avec un parti dans lequel, sans compter Pichegru, se trouvent des hommes qui ne m'aiment point, qui peut-être conspirent avec lui, et qui perdront la république sans atteindre le but secret de leurs efforts. J'ai cherché, ajouta-t-il, à ramener Pichegru; je ne le connaissais pas personnellement : l'entretien que j'ai eu avec lui m'a convaincu qu'il est plus habile que je ne pensais, et qu'il a pris son parti. J'ignore quels sont ses moyens d'exécution, maintenant qu'il est éloigné de larmée; mais ils échoueront contre la fermeté vigilante du gouvernement, et surtout contre l'opinion publique si prononcée contre les Bourbons. »— -Cet entretien, dont je né rapporte que la partie la plus saillante , fut le seul que Carnot m'accorda. Barras m'avait ouvert sa maison ; j'y allais trop souvent pour que Carnot ne me regardât pas comme un I. i5

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homme dévoué an parti de ce directear: j'en étais cependant bien éloigné. Tous ses discours ne respiraient que haine et vengeance. Un mois avant la catastrophe , la résolution de la rendre terrible était irrévocablement prise, et les victimes désignées. Ma position et mon devoir m'interdisaient toute action dans cette hitte, mais j'écrivis la vérité au général Bonaparte; je lui représentai qu'il ternirait sa gloire s'il paraissait donner de l'appui à des violences injustes^ et que la position du gouvernement ûe justifiait pas ; qu'on ne lui pardonnerait pas de se lier avec le Directoire pour opérer le renversement de la constitution et de la liberté; que des proscriptions allaient être dirigées contre la représentation nationale, et contre des citoyens recommandables par leurs vertus; qu'on allait punir sans jugement, et quela haine qui sortirait d'une telle tyrannie se répandrait non^enlement sur le Directoire, mais encore sur le système du gouvernement républicain f qu'enfin, il ne m'était pas démontré que le parti qu'on allait proscrire voulût le retour des Bourbons; et que d'aillenrs la punition légale , ou l'éloignement de Piche-^ gru, seraient suffisans pour détruire tout projet de cette espèce. Ces considérations firent sur le

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général Bonaparte assez d'impression , pour qu'il s'abstint promptement de s'exprimer, dans sa correspondance avec le Directoire ^ sur la &^ tuation intérieure de la France; bientôt méçae^ il cessa de lui écrire. Ce silence prolongé parut extraordinaire à Barras; il en devind. facileM ment là cause. Il continua de me recevoir ; niais je m^aperçus à la gravité de son nOaintieâ^et aux insidieuses questions de ses favoris^ qu'il me soupçonnait de ne pas être de ses amis. Je tt'ui jamais aimé les fausses positions^ je sortis promp*" tement de celle-ci en déclarant franchement med sentimens à l'un de ses confidens. « Je Connais assez les desseins du gouvernement , lui dis-jé, pour ne pas lili nuire auprès de ses ennemis si jeles divulguais;. ce serait d'ailleufsune espèce de trahison; vous savez que je n'en vois auctm^ mais comme citoyen et comme honi)éte homme, je ne dois pas vous cacher que je n'approuve pas le coup d'état que l'on tnédite; vous allez fouler aux pieds les lois et la liberté; ce système de violence tournera contre vous tôt ou tard. Après dix années d'efforts et de malheUf^ pour obtenir un gouvernement représentatif, il est afËreiix de ne recueillir que la tyrannie ou tontes les convulsions de l'anarchie.» Il ne me répondit

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que par des lieux communs, tirés de la néces-^ site de frapper une Ëiction qui voulait renverser la république. Barras, à qui cet entretien fut rapporté, et c'était mon intention, crut devoir dissimuler, et ne m'en traita pas plus mal; mais il me fit surveiller avec un soin qui s'étendit sur ma correspondance avec le général Bonaparte; elle était en chiffres, et cette. preuve de défiance et de mystère, en augmentant les soupçons, contribua peut-être à hâter la catastrophe, dans la crainte que Bonaparte ne prit un parti qui aurait embarrassé le Directoire.

Je crois convenable de tracer ici quelques traits de ces membres d'un gouvernement dont l'existence a été si courte, mais dont les opérations ont eu tant d'influence sur les destinées de la France et sur les affaires de TEurope.

Barras, qui remplissait alors les fonctions de président, était issu d'une des plus anciennes familles de Provence. Une jeunesse orageuse et le désir d'avancer rapidement dans la carrière militaire, l'avaient conduit dans l'Inde où il ser^ vait dans un régiment colonial. De retour en France en 17 89, il prit parti dans la révolution; 41 n'y obtint cependant aucune célébrité. La nature lui avait refusé tous les moyens d'éclat par

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lesquels on acquiert des succès de tribune ; mais A était homme de résolutioki; et sa conduite à là chiite de Robespierre , en lui attirant la haine des Jacobins, lui fit partager la reconnaissance dé la France entière avec ceux qui contribuèrent à détruire cette effroyable tyrannie. ,

A l'époque dont je parle, Barras était le plus violent des trois membres du Directoire qui voiilàientun changement dans les Conseils. Sa haine , contre Carnot était si exaspérée, que, peu de jours avant le i8 fructidor, un de ses confidens, à qui je faisais la remarque que Carnot saurait bien sans doute se soustraire à la persécution , me fit cette réponse : Nous le tuerons. Il avait sans cesse à la bouche les expressions les plus in<jurieuses contre ceux qu'il soupçonnait d'être royalistes. Cependant comment concilier cette haine des Bourbons et de leurs partisans avec les révélations publiées par Fauche Boreldepnis la restauration , et que Barras n'a point démen* ties? Cet agent de Louis XVIII assure quèledi*^ recteur avait souscrit aux projets du comte de Lille, pour opérer une révolution royaliste; qu'un pardon en forme lui avait été envoyé, et Une amnistie pour son vote dans le procès du roi défunt; enfin que plusieurs millions luiiivaieBi

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àu 3outien de la liberté et à rindépendaiice de la patrie. I^a nature de son esprit et l'inébranlable fermeté de son ame, Ipi ont donné pour le gouvernement républicain une prédilection que Texpérience ne parait pas avoir altérée.

Étranger à toutes les petites passions qui animent et soutiennent l'état social , il ne tient compte ni de la corruption ni de la vanité de ses concitoyens. La république étant à ses yeux le meilleur des gouvernemens, rien ne lui parut . difficile pour le niaintenir , et peut-être rien nie fut trop sévère à ses yeux pour le faire triompher. Cependant ce républicain austère était un homme bon , aimable dans sa famille, indulgent pour 1^ faiblesse et Terreur. Ses ennemis même ne le confondent point avec ses cruels collègues de la Conventioi^. A l'époque dont je parle , il combattait pour adoucir la position des émigk«és, et pour assurer le repo3 de leurs familles. Il repoussait toutes les mesures oppressives, il voulait que la prospérité de l'État fui établie sur de bonnes lois, et sur tous les bienfaits de la paix.

Les ministres qui administraient sous cette pentarchie n'ont pu échapper à l'oubli , à l'excep- \\on d'un sçuK dont le nom se recommande â(,

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fait juger capable de gouverner l'État. Carnot Ta fort maltraité dans un de ses écrits. Je crois quUl y a beaucoup d'exagération dans ce portrait tracé par le ressentiment. Cependant plusieurs traits approchent de la vérité. Il se faisait appeler le bonhomme par ses amis et ses laquais, et il pleurait de joie le i8 fructidor , en apprenant que trente législateurs allaient être jetés sur les sables brûlans de Cayenne. Ce philosophe s'était fait chef de secte; et sa théophilanthrôpie, qu'il chercha à propager, n'était autre chose que le pur déisme. Il présentait en offrande des fleurs . sur ses autels ; mais les pauvres prêtres chrétiens expiaient dans les cachots le crime d'enseigner la religion , et Laréveillère était tout<-puissant.

Le seul homme qui dans le conseil était digne de ses hautes fonctions , et qui jouissait d'une considération non contestée, c'était Carnot. A cette époque il n'avait pas encore entièrement développé cette inflexibilité de conscience et ôe rare désintéressement qui l'ont rendu jusqu'à présent inaccessible aux séductions de la puissance autant qu'à ses menaces et à ses rigueurs ; mais ceux qui l'approchaient, admiraient en lui cette dignité du caractère qui ne s'attache qu'à la «vertu 9 et de vastes connaissances consacrées

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étraDgèreSy on homme de naissance et de la monarchie pourrait leur être utile.

Lorsque M. de Talleyrand entra au ministère, les dissensions étaient dans toute leur violence; il écarta doucement de lui ses anciens amis qui luttaient dans les Conseils contre la majorité du Directoire^ en feignant de croire qu'ik voulaient tous le retour des Bourbons, et il resta froid spectateur de leurs désastres. Ce qui lui importait avant tout, c'était la conservation desa place et le prompt rétablissement de sa fortune, que d'anciens désordres et les événemens avaient détruite. Uparviul promptement à ce but sans en être détourné ni par les clameurs de ses ennemis, ni par les humilians et grossiers reproches de ses maîtres, auxquels il n'opposa jamais qu'une résignation calme, patiente, et je dirais presque nonchalante. J'en ai vu quelques exemples, et j'ai senti que l'ambition ne peut inspirer que du dégoût quand il Êiut l'acheter à ce prix. A côté de lui, et dans son mtimité, vivait madame de Staël, depuis long-temps célèbre par un esprit supérieur, et par une passion de renommée qui s'alliait avec une élévation et une bonté de cœur qu'on n'a pas assez connues. Il est vrai que c'est un. peu sa faute; je suis resté

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persuadé qu'elle n'avait pas prévu les proscriptions cruelles qui accablèrent le parti vaincq^ mais je n'ai jaiinais vu une telle chaleur à les poursuivre. Elle ne voyait sans doute dans cette lutte que le triomphe de ses opinions , je dirais volontiers, de ses sentimens politiques; mais il faut avouer que l'absence de toute réflexion a pu seule la pousser à prendre parti avec tant d'éclat poi^r des hommes qui foulaient aux pieds la liberté et la représentation nationale , les deux plus chers objets de son culte. A cette époque elle portait jusqu'à l'enthousiasme son admiration pour le général Bonaparte. Je la vis pour la première fois chez M. de Talleyrand; pendant tout le dîner, ses éloges du vainqueur de l'Italie avaient toute l'ivresse, tout le désordre et toute l'exagération de l'inspiration. En sortant de table, la société se dirigea vers un cabinet pour y voir le portrait du héros; et comme je ùie reculais pourla laisser entrer : Comment oserais-je passer, dit-elle en s'arrétant, devant un aidede-camp de Bonaparte. Ma confusion fut si visible, qu'elle lui en donna un peu , et qu'elle fit rire jusqu'au maître de la maison. J'allai la voir le lendemain ; elle mereçut assez bien pour que j'y retournasse souvent, et j^attesteque son entrai-

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nante imaginatioii , son iocroyable activité ne se sont pas démenties un instant jusqu'à la catastroplie. Elle ne voyait que la contre-révolution, le retour des Bourbons , les vengeances des émigrés et la perte de la liberté.

Enfin, le dénouement devint inévitable; la rage des partis était arrivée à son comble; les journaux, les pamphlets, et jusqu'aux placards contenaient les provocations les plus violentes. La constitution n'ayant pas fait au Directoire la voie assez large pour se défendre, il prit le parti de renverser toutes les barrières. Cependant un général de réputation lui manquait pour mettre son plan à exécution. Augereau vint à son secours. La veille de son arrivée d'Italie, je reçus une lettre du général Bonaparte dans laquelle il me disait : « Augereau 3e rend à Paris, ne a vous livrez pas à lui; il a jeté le désordre dans a l'armée; c'est un factieux.» J'appris à mon retour en Italie que la mésintelligence entre les généraux et les officiers des deux divisions Augereau et Bernadotte , était descendue jusqu'aux soldats : on se traitait publiquement de jacobin et de royaliste. Le général "Augereau s'était hautement prononcé pour la majorité du Directoire; Barras, qui comptait sur lui, l'appela

à Paris, et lui donna le commandement militaire.

Le gouvernement, assuré de Tappui de son gé^ néral , désigna ses victimes; et dans la nuit du 1 7 fructidor ses ordres d'arrestation furent délivrés ; comme elles pouvaient échapper pendant la nuit, on attendit le point du jour; et par une misérable combinaison , digne d'un théâtre de mélodrame y cet attentat fut annoncé avant le jour par la décharge d'une pièce de vingt-quatre placée sur le terre-plein du Pont^-neuf; l'explosion brisa toutes les fenêtres du voisinage, et jeta l'épouvante dans la ville. A huit heures du matin , le directeur Barthélémy, trente membres des deux Conseils et plusieurs écrivains étaient arrêtés. Peu de jours après , une partie de la France vit traîner ses représentans , enfermés comme des bétes féroces dans des charrettes grillées; ils furent conduits à Rochefort,et delà embarqués pour la Guyane , dont le climat empesté tua une partie de ces infortunés. Plusieurs des victimes désignées parvinrent à se sauver. Car^ not trouva un asile dans la maison de M***, l'un des plus fougueux partisans de cette journée ; mais il était compatriote et ami du directeur, et son ame généreuse sut concilier les devoirs de

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ramitië avec les passions de Fesprit de partL J'avais passé la soirée du 17 chez Barras. L's^i* tation mal déguisée de se3 courtisans ^ et quelques mots que je saisis, m'avaient appris le secret de la nuit* Je me retirai de bonne heure , bien décidé à ne pas me montrer le lendemain , ne voulant pas faire supposer, par ma présence, que le général Bonaparte approuvait cette vio* lence inouïe. J'allai cependant chez Barrai le surlendemain; à peine m'eut^l aperçu , qu'il me fit entrer dans son cabinet, et là, prenant une attitude et un tondeVoixmenaçans: «Vous avez, me dit-il , t^ahi la république^ et votre général : depuis près de six semaines le gouvernement est sans lettres particulières de lui ; vos opinions sUrcequise passe nous sont connues , et nous ne doutons pas que vous n'ayez présenté notre conduite sous les couleurs les plus odieuses ; je vous déclare qu'hier au soir le Directoire a mis en délibération si vous ne deviez pas partager le sort des conspirateurs qui sont en route pour Guyane : par égard pour le général Bonaparte , vous resteîs libre ; mais je viens de faire partir mon secrétaire afin de l'éclairer sur ce qui s'est passé et sur votre conduite. » Je lui répondis a^eo sangfroid : «Vous avez été trompé; je n'ai trahi per-

DU COMTE LAVALLITTTE. aSg

sonne ; là journée du ift est une calamité; on ne me persuadera jamais que le gouvernement ait le droit de punir , sans jugement, des représen* tans du peuple au mépris ^e toutes les lois; je n'ai pas écrit autre chose depuis six semaines; et si vous voulez vous en assurer , voici la clef de mon secrétaire ; faites saisir mes papiers , et leur vérification couvrira de confusion les calomniateurs. » Cette réponse modérée , mais ferme, et surtout ma proposition, le calmèrent; il voulut entrer en explication, mais je me retirai. £n rentrant chez moi, je brûlai ma correspondance ; elle pouvait compromettre mon général , il n y avait donc pas à balancer. J'expédiai ensuite en courrier extraordinaire un officier d'état-major qui était à Paris, pour rendre compte au géné^ rai de tout ce qui s'était passé; et ne voulant pas que mon départ précipité pût être attribué à la peur, je restai encore huit jours dans la capitale. J'allai cependant chez le général Augereau pour prendre ses commissions. La tête lui avait tourné depuis son séjour à Paris ; il me parla du général en chef avec assez de légèreté, et du 1 8 fructidor avec plus d'enthousiasme qu'il ne l'aurait fait de la bataille d'ArcoIe. « Savez-vous bien , me dit-il, que vous mériteriez d'être fusillé pour

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votre conduite 9 mais soyez tranquille et comp-» tez sur moi. » Je le remerciai en souriant; mais je sentis promptement qu'il était inutile de mettre sa bienveillance à l'épreuve, et je pris le lendemain la route d'Italie.

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