CHAPITRE XIV
MoD retour de Paris après le 1 8 fructidor. — Première idée de rexpédilîon d*Égypte.— Ses motifs.— Son but. ^Mission de M. Poussîelgues à Malte.
Je quittai Paris le i^'Yendémiaire, au moment où le Directoire^ les ministres, et toutes les autorités constituées, se dirigeaient vers le Champ-de*Mars pour célébrer la nouvelle année; c'était la coutume alors. Le président du gouvernement montait sur Tautel de la Patrie , y prononçait un discours, dans lequel, au milieu 1. i6
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des éloges donnés aux armées, se trouvaient souvent des insinuations menaçantes contre les ennemis du gouvernement, et beaucoup d'injures contre les souverains en guerre avec la république. C'était sous la voûte du ciel et ea présence de l'Être Suprême, comme l'on disait encore alors, que ces espèces de prédications étaient prononcées devant la foule, qui s'y rendait en grande affluence , si le temps était beau. 11 me tardait beaucoup de traverser les Alpes et de savoir ce que penserait le général en chef de ma conduite. Au passage du Mont-Cenis, je rencontrai un aide-de-camp du général Augereau, nommé Deverine, qui s'en retournait consterné de la dure réception qu'il avait reçue du général Bonaparte, et qui me raconta sa déconvenue.
Il avait été envoyé en Italie, peu de joui*s après la journée du 1 8 fructidor, par son général, pour réclamer du payeur de l'armée 600,000 francs c(u'oti ne lui devait pas, mais qu'il Croyait qu^on n'oserait pas lui rèftisét^. Cet officier était auàisi portetii' dèsl copiés delà correspondance secrète dé Cîarkè àVec le directeur Cârfaot , depuis sOn entl*éé en Italie. Les généraux de l'àrAiéë, àux- (|U6ls Aùgel^au eniVoyait topië dé dès léttrf'es , y étaient fol*t maltraités par le diplomate militaire;
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et le général en chef y était attaqué jusque dans sa vie piivée. Furieux contre Clarke, ils crurent devoir remettre à leur chef ces lettres inju-^ rieuses ) en ne cachant pas leur mépris pout ttn homme qu'ils n'avaient jamais vu dans leurs rang8« Le général Bonaparte y instruit de la demande d'argent par le payeur de l'armée, lui or« donna de ne pas payer, fit venir le maleticon*. treux aide-de^camp, et après l'avoir sévèrement réprimandé, le renvoya à Paris plus vite qu'il n'était venu. Le pauvre jeune homme était âu désespoir, et maudissait surtout Augereau qui l'avait exposé à cette avanie <
Ce léger accident me fit connaître en partie les dispositions du général Bonaparte, et je dou«^ blai de vitesse pour arriver près de lui.
l'allais entrer dans la longue avenue qui con^ duit au château de Passeriano, lorsque j'âper^ çusClarke, qui fit arrêter ma voiture. Le Directoire venait de lui ôter sa niissidn diplomatique > et de le destituer comme général en activité. «Je mé trouvé dans la ptkis triste positioâ, me «dit -il, mais tu peux cependant m'étre utile: « garde le silence sur l'irritation du Directoire «contre moi; présente ma destitution comme « une conséquence naturelle de la chute de Car*
anot: cela suffira pour que le général Bonaa parte me garde près de lui. Il sait à quoi s'en « tenir sur ce que j'ai écrit contre les généraux; a il saura bien les faire taire. > Clarke était malheureux, je le connaissais depuis long-temps, et je lui donnai ma parole de le servir. Cela ne fîit pas difficile au reste : le général en chef avait du goût pour lui; le Directoire Toublia, on n'insista pas pour qu'il fût éloigné de l'armée.
A peine arrivé au château, le général Bonaparte me fit descendre dans le jardin , et là, pendant quatre heures de suite, il ne se lassa pas de me questionner. Ma correspondance l'avait bien miâ au fait de tous les détails de l'événement; mais il fallut encore lui conter par le menu l'histoire des hésitations, des emportemens, et, pour ainsi dire , jusqu'aux gestes des principaux acteurs. Son opinion était arrêtée depuis longtemps sur les membres du Directoire, et même sur la nature de ce gouvernement; «mais, dice sait- il, avec des formes si rudes pourquoi «tant de faiblesse? Pourquoi ensuite tant de 5 témérité, quand la fermeté suffisait? C'est ce couardise de n'avoir pas fait faire le procès «àPichegru; la trahison était flagrante, et les « pièces plus que suffisantes pour le convaincre.
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« A tout prendre , si la haute cour l'eût absous , « il n'en était pas moins déshonoré devant «c Tarmée et la France entière. La force quand « on ne peut faire autrement, soit; mais quand «on est le maître, justice vaut. mieux. » Puis, suivant son usage, il continua long -temps sa promenade en silence. Enfin il ajouta en me quittant : « A tout prendre, cette révolution aura « été un vigoureux coup de fouet donné à la na- « tion. »En rentrant au château, il fit venir Botteau, le secrétaire de Barras, eut un long entretien avec lui , et le fit repartir pendant la nuit. Peu de jours après, Bernadotte revint de Paris. Je m'aperçus promptement qu'il avait prér sente les événemens du 1 8 fructidor sous un point de vue plus favorable au gouvernement; mais à travers tous les détails qu'il donna , les critiques nombreuses de l'administration de la guerre , et ses conjectures sur la reprise des hostilités, le général Bonaparte n'eut pas de peine à pénétrer son ambition et ses projets. Le Directoire l'avait comblé d'éloges, le ministère de la guerre lui était promis, et lorsque, peu de temps après, le général en chef apprit la nomination du général Augereau au commandement de l'armée du Rhin , il sentit qu'avec un aussi faible
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compagnon et un ministre de la guerre si am* bilieux, il lui serait impossible de marcher librement et d'obtenir des résultats glorieux* La paix fut donc décidée dans sa pensée. Je suis loin de douter que des considérations d'un ordre plus élevé, celle surtout de donner la paix à la France, qui succombait sous le poids des sacri- 6ces, ne dominèrent pas sa résolution; mais le choix de ces deux hommes y entra pour beaucoup.
Pendant les longues journées de désœuvré* .nent que lui laissaient les vagues discussions diplomatiques, le général en chef passait une partie de ses soirées avec le savant Monge, qu'il avait fait venir près de lui. Parmi les entretiens variés et instructifs dont le général en chef faisait ses détices, le projet de la conquête de l'Egypte si souvent présenté au ministère, sous les règnes de Louis XV et de Louis XYI, fut rais sur le tapis. Le général, qui allait toujours au fond des choses, désira lire tout ce qui avait été écrit k c^ sujet. Monge, qui avait été quelque temps à la tête du ministre de la marine, parvint à lui procurer promptement les papiers les piusintéressaiis. Les moyens projetés d'exécution parurent mauvais^ au général en chef; mais la fertilité de
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son. esprit lui .fit découvrir tou3 lès avantagf9s qu'il pourrait retirer de sa position ^ pour c^réer un plaa d'une ei^écution plus facile qt plua riche eii résultats. Il est prçbabl^ que Q^tX^ idée fut dè^-lors çomœupiqiiée ap pirectoire; car bienr tôt les premier3 geriues de Fes^écutiou coromep* cèrent à se déyelopper ejfx secret. La légation françai3e à Gènes avait alçr^, pour premier ser crétaire M* Poussie]gue39 ancien chef de division au trésor public, Ce diplomate avait plusieurs de ses parfsnsàMalte, qpiy exerçaient la pro£esr sipn de négociant. Pous^ielgues fut appelé f)u quartier-général, et bientôt après. se rendit à Malt^* Sa mission avait pqur but de sonder les dispositions du gouvernement et ceUes des cbeval^fs français, de bien connaître celles du peuple, et les re^ources aiu$i que les obstacles que l!on pourrait; rencontrer , enfin, de tâcher d'envoyer au qnartier-général quelqnes*un3 des dievaliers de Malte que le général Bonaparte pouvait avoir connus à l'École Militaire. Cette mission fut remplie ayec beaucoup de secret et d'inlelbgence , et en attendant le retour de Poussielgues, les travaux secrets sur cette partie avancèrent rapidement* Pour donner le change au:i^ Wrieux , il mit en avant un projet de voyage,
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après la paix conclue. II se proposait de parcourir TAlleniagne et tout le nord de l'Europe, avec sa femme, Monge, le général Berthier et Marmont. J'étais destiné à accompagner Eugène Beauharnais, qui avait à peine dix-sept ans à cette époque. Le général Bonaparte s'amusait à nous dresser un plan d'études et d'observations , dont nous aurions à lui rendre compte aux différentes stations où nous devions nous rejoindre. Ce projet était d'autant plus raisonnable, que le général Bonaparte pouvait difficilement vivre en repos, en France, si la paix était durable. Il n'aurait pu éviter le choc des dissensions qui animaient les diverses factions, et peut-être de prendre part aux mesures qu^elles auraient tentées pour triompher. Le Directoire le craignait ; sa gloire l'importunait , son influence allait être imniense sur l'armée. D'un autre coté, sa jeunesse le repoussait d'une place au Directoire, et la pensée d'être le ministre de Barras et de LaréveîUère-Lépaux lui était insupportable.
Toutes ces réflexions le décidèrent à faire la paix malgré les ordres du Directoire. La désharmonie et son mécontentement parurent dans ses lettres dp cette époque adressées au gouvernement. On trouve dans la correspondance inédite
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trois de ces lettres adressées au Directoire exécutif, où toute son humeur est développée avec une énergie et une hauteur qui le fit trembler , et fut le germe de la haine qui amena depuis le i8 brumaire. Le Directoire ne voulait pas sacrifier Venise à l'Autriche, le général Bonaparte voulait conserver Mantoue, et quoique les instructions qui lui servaient de direction dans la marche du traité ne lui prescrivissent pas impérieusement de ne pas abandonner Venise , il se décida à signer, le 4 vendémiaire (a5 sept. ), le traité de Passeriano , bien persuadé que le gouvernement n'oserait pas manifester son mécontentement, et que la France, heureuse de la paix, couvrirait de ses applaudissemens les rumeurs des ennemis du général. D'après nos conjc^ctures , le courrier du Directoire devait arriver à Passeriano le jour même fixé pour la signaturc. Il calculait avec moi la distance que ce courrier devait parcourir , l'heure de son arrivée, et ne se dissimulait pas l'embarras dans lequel il se trouverait , si l'ordre de ne pas aller plus avant lui était prescrit par le gouvernement. Puis, se rappelant avec humeur la marche si lente de Moreau en Allemagne, lorsque lui-même était à Léoben quelques mois avant; revenant sur la
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nominatiim <f Aug^reau au comniandetneot de Tamiée dn Rhin , au lieu du général Desaûc, qu'il avait demandé avec instance, il ajouta avec beau-» coup d*huQ)eur : « Je vois bien que ce sont des « dé£siites qu'on me prépare. Cet homme (en pat> « lant d'Augereau ) est incapable de concevoir a un plan un pçu étendu. Il se fera battre ou n'a*» a vancera pas; toutes les forces autrichiennes se « rejetteront $ur moi , et ma chère Italie dévien* a dra le tombeau de l'armée française. » Puis il me questionnait sur les dispositions de la France, que je venais dç parcourir: je l'assurais avec chaleur de l'enthousiasme qu'y procurerait la paix , des bénédictions du peuple qui lui seraient adressées, et du bonheur public qui serait son ouvrage.
En&n, le 27 vendémiaire.» les ministres d'Autriche furent mandés à Passeriano, des secré-taires des deux légations firent les copies du traité. Le travail dura toute la journée. Le général était d'une gaieté charmante. Mus de discussions ! II resta une partie de ^la jour<* née dans son salon; il ne voulut p^as même qu'on apportât des bougies quand- la nuit fut venue. On s'amusa à causer et même à faire des contes de ^evenans, comme si l'on eût été en
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famille dam un vieux château. Enfin, vers dix heunçs dvsoir, on vint lui annoncer que tout était tertniné. U courut au cabinet , signa gaie^ nient, et le général Bertbier, porteur du traité, était à minuit sur la route de Paris. Douse heures après, le courrier du Directoire arriva. S€« ordres étaient positiËi, et s'ils fassent arri*yés la veiUe^ le traité n'eût pas été signé. Dès le lendemain de la signature , le général en chef manifesta au Directoire.le désir de quitter l'Italie pour venir prendre du repos en France; qiais il était indispensable d'organiser la république cisr alpine et de prendre des piesures de précaution contre le pape, et le roi de Naples, qui manifestaient encore les intentions les plus bofk tiles. Une escadre et des troupes avaient été envoyées à Gorfou , à Zante, à Géphalonie ^ pour s'emparer de ces iles: vénitiennes ,^ qui avaient été cédées à la France par le traité de Campo^^ Formio, et le gëi^éral ne voulait pas s'éloigner dltatie, avant de recevoir des nouvelles de leur CMrganisation.
Cependant M. Poussielgqescommepçait à don^ ner les détails qu'on lui' avait demandés, sur la dispOfSitioQ des esprits à Malte. U était parvenu à envoyer au général en dief M. N..., son ancien
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condisciple à l'École Militaire, et établi dans Tîle comme chevalier depuis plusieurs années. Il résulta de son rapport et des lettres de M. Pqus* sielgues , que les chevaliers de la langue fran-çaise, ne recevant pas d'argent ni de nouvelles de leurs parens, et réduits aux plus tristes expé« diens pour vivre, feraient bon marché de leur fidélité à rOrdre, et ne demanderaient pas mieux que de sortir de l'île , pourvu qu'il leur fût permis de rentrer en France ; que le grand-maître Hompesch, homme sans caractère et épouvanté de sa situation, ne tirerait sans dout« aucun parti des ressources que lui présentaient sa position militaire et les forces de terre et de mer qu'il avait à sa disposition. Les personnes qui l'entouraient exerçaient sur son esprit une influence d'autant plus fâcheuse que les Anglais et les Russes convoitaient la possession de l'île. Ces derniers avaient un consul, homme d'un esprit audacieux et actif, qui épouvantait le gouvernement de ses menaces, et jetait le désordre et l'effroi dans tous les esprits. Il était donc d'une grande importance pour le général Bonaparte de prendre un parti, et d'arriver devant l'île avec des forces imposantes, qui détermineraient le grand-maître en faveur de la France. Aussi
se décida-t-il à quitter enfin l'Italie. Il fit une adresse à Tarmée , et chargea le général Rilmaine de la commander.