‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'état (volume 2)Chapitre 24 sur 33 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Départ da général Bonaparte pour Radstadt. — Assassinat des plénîpoCentiaîres.

Il partit pour Radstadt, en traversant la Suisse; ses compagnons de voyage étaient le général Marmont , Duroc , moi , son secrétaire Bourrienne^ et Ivan son médecin. Son unique station fut à Genève, où déjà le Directoire commençait, par des manœuvres secrètes, à augmenter le nombre de ses partisans, qui devaient un jour contribuer à réunir cette république à la France.

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Cariiot s'était réfogié dans cette vîUe, et le gé«^ néral Bonaparte lui fit insinuer le conseil de s'en éloigner proniptetnent, pour éviter l'éclat d'une persécution qu'il ne pouvait pas empêcher.

M. Necker habitait alors sa terre de Coppet ^ voisine de Grenève. Il croyait encore à son illus* tration , et se flattait que le vainqueur de lltalie . lui ferait une visite. J'ignore quelle était l'opi-» nion du général Bonaparte, à cette époqtie, sur les talens financiers de l'ex-ministre de Louis XYI; mais il faisait peu de cas de son caractère ^ et avait prononcé une désapprobation formelle du choix que le souverain avait fait de lui pour administi^r k France. Nous avions forte envie dé voir avec lui le château que Voltaire avait illustré dans la dernière partie de sa vie; mais le général en dief avait aussi ses griefs cotitre Voltaire. Il trouva donc plus naturel de ne faire ni l'un ni l'autre pèlerinage. Nous traversâmes là Suisse sans nous arrêter. Cependant sa voiture ^'étant brisée à une lieue de Morat y nous finies cette partie 4e la route â pied; quoiqu'il fût à peti près sept heures du matin /déjà la route était peiipléede beaucoup de personnes, et particulier rement de femmes, qui avaient paséé la nuit pour tâcher de voir le vainqueur de l'Italie. Arrivés

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près de l'ossuaire où sont déposé^ les restes des soldats bourguignons tués k la célèbre bataille de Moraty il trouva un général d'Erlac, de la célèbre famille de ce nom , et qui attendait le général en chef, prévoyant bien qu'il s'arrêterait près de ce monument. Le général Bonaparte , qui ne portait point d'habit militaire, ne fut pas reconnu de cet étranger , et en reçut tous les détails qti'il désirait sur la victoire remportée par les Suisses, Après avoir examiné la position militaire, il se contenta de dire: « Il fallait que « Charles •- le -Téméraire fût un grand fou.» Cette réflexion prononcée d'un ton ferme, fit connaître à M. d'Ërlac qu'il était en présence du héros quMl désirait tant voir. Un salut respectueux et un compliment plein d'émotion furent les seuls hommages qu'il put lui rendre, car le général s'éloigna.

Le surlendemain nous passâines à Offenbach, quartier-général du général en chef Augereau , nommé commandant de l'armée du Rhin. Le général Bonaparte s'arrêta devant sa porte, en lui faisant annoncer qu'il était là , que , trop pressé pour s'arrêter , il désirait le voir un moment ; mais le lieutenant du général en chef commençait à l'oublier, et il se contenta de répondre

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qu'il étQit à sa toilette. Cette impolitesse fut mal réparée y le lendemain, par Tenvoi d^on de ses ^des^e^camp. Les torts nombreux qa'il avait envers le général Bonaparte augmentèrent sa haine, qui n'a fini qu'avec sa vie.

Le traité de Campo-Formio portait qu'un congrès serait rassemblé à Radstadt pour y traiter de la paix entre. l'empereur d-Autricbe, les membres de l'Empire d'un oàté et la république de l'autre. U y avait dansleohoixi de cette vi^le une sorte de^ rapprochement afvec l'époque ce» lèbre qui réunit en 1707, dans le même dhâ** twu de Radstadt, le duc de Yillars et le prince Eugène de Savoie. L'empereur, cette fois, n'a-vait pas jugé à propos de s'y faire représeailsir par un.deses guerriers. Tous savaient été battus par la France. Ce fiit donc le comte de Metternich qui. représentait l'empereur d'Autridie, le comte de Lerbach^ le roi de Bohème et de Hon<grie;. le comte Cobentzel y était venu comme plénipotentiaire au traité de Campo^Foirmio, accompagné de quelques antres, diplomate» v également signataires. Du côté de la Fraocç, était M. Treilhand, ancien membrei de la Con^ veniioB, eti qoi'pvaît çon*i$eulement voté la nioot du roi , mais qui , à • cette |époque> se* van«-

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tait d'avoir décidé le duc d'Orléans à prononcer le même vote. C'était un jurisconsulte fort savant, d'un caractère sévère ( c'est à lui qu'on doit le Code criminel) ; mais qui^ loin d'avoir de l'éloquence, n'avait pas même une élocution &cile. Avec lui était M. Bonnier d'Arco, homme dur, d'un caractère sauvage et d'une humeur souvent farouche. Ces deux plénipotentiaires étaient loin de plaire à cette foule de diplomates couverts d'ordres, et dont les titres les plus pompeux précédaient leurs anciens noms. Le contraste était piquant, car ces deux plénipotentiaires de la république ne quittaient point le chapeau rond , et leurs souliers étaient fermés avec des cordons ; mais il fallait plier devant la république française, et les plaisanteries contre ces deux messieurs expiraient à leur arrivée. lie général en chef n'avait nulle envie de rester à Radstadt. Les discussions obscui^es de la négociation qui allait s'entamer et toutes les finesses astucieuses de la chancellerie allemande, auraient été un triste dédommagement dp toutes ses fatigues de l'armée et une plus triste récompense de ses victoires : tout se passa donc en politesse; il n'y eut qu'un trait saillant qui distingua cette courte période de son séjour.

Le roi de Suède , en sa qualité de grand-duc de la Poméranie, avait envoyé au congrès de Rad« stadty le comte de Fei*sen, autrefois célèbre à la Gour de France et chef du fiEiineux voyage de Varennes. La haine de son souverain pour la France était connue, et sa personne he pouvait plaire. Il eut le fatal désir de se faire présenter au général. Quand il se trouva devant lui , celuici lui dit: <c Comment, monsieur, avez* vous « cru pouvoir servir utilement les intérêts de la «Suède, vous qui n'êtes connu que par vos « affections pour un gouvernement justement « proscrit en France, et. par vos efforts si vai- « nement employés pour son rétablissement? »

M. de Fersen répondit quelques mots confus, que nous n'entendîmes pas. Le général Berthier, qui était présent, s'approcha de lui, et, pour diminuer sa confusion, lui rappela qu'ils avaient fait la guerre d'Amérique ensemble. Ce court entretien permit à l'ambassadeur de se retirer avec uD^eu moins d'embarras, et le lendemain il quitta Radstadt pour n'y revenir que pins tard.

Deux jours après cette scène, le général Bonaparte partit pour Paris^ me laissant au congrès avec M. Perret, secrétaire de la légation

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à GacnporForniio. « le ne peux yoib «iMnener & a Paris^ me dit-iL, le Direofeoine ne tous par* « donne pas votre conduite au i8 frisctidor, et « le moment n'est pas venu de vous justifier.; j^e tf vous dédoflamagerai pkis tard, restes donc « ioi. Écrivez^moi œ que vous apprendrez de « tout ce bavardage diplomatique. Cesit un « moyen d'instructioci <}ue vous rrouveriee rare^ ce ment. Je vous laisse «quelques gens de ma « maison; car \e veux entretenir la !eroya«ce que a dans peu de temps je reviendrai ici* »

Son intention n'était pourtant pas de retourner à Radstadt. Les difficultés élevées par les insinuations de AL de Thougeat arrêtaient à chaque pas la .marche des affaires. Après trois mois de discussion , on n'était pas ^core parvenu à s'entendre sur la manière de «conclure. Les députés des piNasances du second ordre «en Allemagne, une foule démembres de la noblesse immédiate et les^nomhreuK et riches bénéficiaires cherchaient un appui dans le iroi de Prusse^ qui -n'avait ni la volonté ni la puissance 'de les |>r6téger. Bien convaincu de la haine que leur portait l'empereur d'Autriche, et de sa résolution làe les sacrifier, la «plupart d'entre .eux cfaçrcbôrent un autre appui^ tpar des dëmarcfans secrètes

PU GÛMTB i.AViLl>LSirrS. a6k

auprè» clés miDistres pleoipolentiaire» de France. Ma po^licMi deveoaît fort délicate, fétaîa dé* testé par les membres du Directoire^ et par eon* séquent eo défiance yi8rà--vis des plénipotea* tîaires de la République. Je ne pouvais pi» faire connaître le véritable motif de mon séjour à Radstadt Ma présence au congrès donnait de l'humeur à MM. Treilhardet Bonnier^ et les mi- Bistres d'Allemagne, forcés par leur position à faire un accueil obligeant aux Français qui résidaient près d'eux, me regardèrent comme leur représentant, et y trouvant moins pénible de se rapprocher d'un militaire qui avait la confiance du général Bonaparte, ils réunirent sur moi seul tout l'accueil qu'ils auraient dû partager , et ne donnèrent aux autres que de froids égards. Tê^ tais donc sans cesse dans la société du comte Co* bentzel et de la &mille Metternicb. Mais.j'avàis. pris la précaution de prévenir le général Bonaparte de ma nouvellesituation.il l'approuva, en me recommandant toutefois d y mettre la réservé convenable. Je ne rappellerai pas les détails, dé tout ce qui s'est passé pendant cinq nK>is dans cette petite ville d'Allemagne. Le bavardage di-^ plomatique, les discussions, la plupart sans ré* sultat, de grands dîners et beaucoup d'eanui

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seraient sans intérêt pour le lecteur. Cependant je crois qu'il peut être intéressant que je communique ce que j'ai appris depuis sur l'assassinat des ministres plénipotentiaires de la République. J'ai appris ces détails du prince de Linange et du comte de Solms-Laubach, avec lesquels j'étais très-lié, qui étaient à Radstadt pour leur propre compte, et qui montrèrent dans cette catastrophe un courageux dévouement pour nos malheureux ministres.

Ceux-ci avaient profité avec empressement des démarches secrètes que faisaient près d'eux les ministres du second et du troisième rang, et plusieurs membres de la noblesse immédiate d'Allemagne. Dans Tespérance d'être épargnés, si la guerre recommençait, ils promettaient de reprendre le parti de la France. Ces menées secrètes n'avaient pu m'échapper puisque, par la disposition de mon appartement dans le château, je rencontrais souvent les secrétaires de légation des petits princes d'Allemagne, se glissant chez MM. Treilhard et Ronnier, auprès desquels je logeais. Ces manœuvres secrètes devinrent plus fréquentes lorsque M. Roberjot vint remplacer Treilhard : celui-là avait rempli plusieurs missions diplomatiques. Ses formes étaient plus po-

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Ues, plus attrayantes que celles de ses confrères. Le comte Lerbach, homme d'un caractère déterminé, pleia d'énergie, et ennemi acharné des Français, connut sans doute proniptement )es dispositions des ennemis cachés de l'Autriche. A mesure qu'on avançait dans les négociations , il. paraissait plus évident que la paix ne serait pas d'une longue durée, et la guerre fut résolue en secret lorsque l'on apprit rembarquement du général Bonaparte, pour l'Orient ^ avec une partie des généraux français les plus habiles, et trente mille hommes des meilleures troupes de la République. Le comte de Lerbach quitta Radstadt peu de temps avant l'ouverture des hostilités, et on ne doute pas que ce ne soit lui qui ait fait décider, par le cabinet autrichien, l'arrestation des ministres de France.

Un régiment de hussards du nom de seclairs^ espèces de pandours^ recrutés sur les frontières de Turquie, entourait déjà Radstadt , lot*sque les ministres de France reçurent Tordre d'en partir. Le commandant badois de cette ville les avait en vain engagés à s'éloigner dans la matinée, pour se trouver sur la rive gauche du Rhin avant la nuit. Embarrassés de leurs préparatifs de départ, encombrés de papiers qu'ils voulaient conserver,

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et convaincus que le caractère sacré de plénipotentiaire devait les mettre à l'abri de toute iusuite, ils ne partirent que peu d'heures avant la nuit, et furent arrêtés et massacrés à qudques lieues de Radstadt. Je suis bien persuadé que Tordre de les tuer n'a pas été donné par le gouvernement autrichien; mais le but de se rendre maître de leurs papiers a été attônt, et comme ils avaient beaucoup d'argent sur eux, les soldats, excités par la cupidité et enivrés avant l'action, trouvèrent commode de prévenir les plaintes en assassinant.

J'arrivai à Paris un mois ^aviron avant notre départ pour Toulon.

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