CHAPITRE XVI
Préparatifr et départ de l'expédition d*Égypte. — Malte. — Ma mission à Corfou et a Janina. — Retour en Egypte.
Je parlerai plus tard démon mariage avec mademoiselle Emilie Beauharnais. Les préparatifs de l'expédition d'Orient avaient été faits avec un très-grand secret ; le Directoire n'avait pas même voulu confier à ses sous-ordres les expéditions des ordres nombreux qu'il devait donner, et le secret avait été si bien gardé, que l'Angleterre n'en soupçonna pas le but et ne put prendre aucune pré-
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caution. Quatorze vaisseaux de ligne étaient réunis à Toulon. On ne put prendre que la moitié des matelots nécessaires sur chaque vaisseau ; l'autre moitié de l'équipage était composée de tous les régimens de Tardllerie expéditionnaire. C'était l'amiral Brueyx qui commandait la flotte, et les officiers qui étaient sous ses ordres , tous pleins d'ardeur, avaient, pour la plupart, déjà la réputation d'hommes habfles.
Indépendamment de l'armement de Toulon , des troupes, embarquées à Gènes, à Âjaccio et à Cività-Vecchia, avaient reçu des ordres combinés pour rejoindre la flotte avant qu'elle fut arrivée devant Malte. Tétais embarqué sur la frégate VArtémise^ qui servait d'aide-de-camp à l'amiral. La flottille du général Desaix ne se trouva point au rendez-vous, et tArîéndse fut chargée d'aller à la découverte. Le général Murât vint nous joindre ; et, comme nous n'étions pas loin de llle de Malte, il força le capitaine à lui donner une barque pour qu'il descendit jusqu'aux défenses extérieures de la cité Valette. C'était une imprudence; il en fit une seconde, que je rappelle, parce qu'elle donne une idée du caractère de ce général. Tout en croisant devant Malte, le seul vaisseau de haut bord qui fut en
la possession de Tordre arriva sur nous pour rentrer dans le port. Murât voulait que ce bâtiment maltais passât sous le vent de la frégate. C'était. contre les usages de la marine; mais le capitaine du vaisseau, troublé par cette inconcevable prétention , et intimidé à la vue du drapeau tricolore, obéit au mouvement sans hésiter, pour entrer dans le port; mais, à son arrivée, il jeta l'alarme partout, et la ville, qui aurait pu être prise à l'improviste, se trouva en état de défense quand nous débarquâmes.
Enfin, le lo juin, la flotte parut devant Malte. La vue d'une flotte si considérable, et de quatre cents bâtimens qui portaient une armée formidable, jeta le grand-maitre et son conseil dans un grand abattement, et porta le trouble parmi les chevaliers et le peuple de l'île. Le déssordre allait être au comble, car déjà un chevalier de Malte français avait été assassiné par la populace de la capitale, lorsque le général en chef envoya son aide-de*camp Junot , pour sommer le grand-maitre de lui ouvrir les portes. La réponse fit connaître que le gouvernement était décidé à se défendre. Alors une partie de l'armée débarqua, attaqua tous les fortins qui défendaient le rivage, s'en empara, et bientôt investit la
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frface. Le& fortifications de la cité Valette consistaient en nu fossé taillé dans le rocï, et dont les dimensions rendaient l'attaque fort redoutable : la tranchée était impossible à ouvrir, et l'île elitière ne pouvait nous donner assez de bons ^ ai même de terre, pour établir des batteries et nous mettre i l'abri de Tartillerie dé la place. Heureusement la peur fit penire la tête au grand-maître : le consul de Russie avait déjà exigé que l'île fut remise entre les mains des troupes moscovites, que l'on attendait. Le grandemaître , voyant que Fordre de Malte était perdu , et sans songer que,- d'un moment à l'autre^ une flotte anglaise pouvait le délivrer, prit le parti de signer la capitulation avec le général Bonaparte. Le traité fut bientôt conclu, et, le surlendemain de notre arrivée , l'armée entière était maîtresse de la ville et des forts, et la flotte dans le beau port de la cité Valette. En examinant ces fortifications plus en détail, le chef du génie, général Caffarelli, dit au général en chef: « Il est fort heureux qu'il se soit trouvé «( des gens dans la place pour nous eu ouvrir lés (t portes; car, si elle eût été déserte^ toué lés ef- « forts de l'armée n'auraient pu lui en procuret* a l'entrée. » Le lendemain de la prise, le grand-
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maître et tout son état-raajor monta mr um brick, et je tas chargé àe les conduire, avec la frégiite Vjàrtémise^ jusqu'au fond du golfe Adriatique, pour qu'il ne toiobât pas entre les mains des fiarbaresques , cpi em auraient fait un trophée. Deux jours après mon embarquement, nous reAcootràmes un bâtimesnt pagiisain , qui nous annonça qu'il avait vu le matin une flotte ai^aîse, qui se dirigeait vers Malte. Benreusement que l'armée et son ebef en étaient 'déjà partis. Notre gravide flotte et nos quatre cents vaisseaux de transport longèrent , pendant ia nuit, la côte -.nord de l'ile de Candie, tandi$ que Pamiral Nelson la côtoyait par l'autre coté. On aJiong^temps agité, stir la flotte, ce qui serait arrivé si Nelson nous eut rencontrés. Les offîûiers> de ;tBrre, et surtout ceux <{t»i étaient sur les viaifiseaux de Jigne , étaient co»vainou$ que nous aurions battu la flotte anglaise; le général Bonaparte apfHflyait cette opinion de toute l'autorité de son iKHn. J'avoue c(ue jen'ai jamais été di^ cet avis : quatre <!ents bâtinoens de transport, fiant la moindre partie des cap^taine^ étaient Français^ et qui> s'étendaient sur tous les points de l'horizon , auraient été promptement dispersés par les frégates anglaises. Malgré tous
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les efforts des nôtres, nous aurions éprouvé de grandes pertes : Texpédition d'Egypte devenait impossible ; mais l'armée se serait jetée sur les cotes de Sicile, et se serait emparée de cette île. La lâcheté du grand-maître et la misérable défense des chevaliers de Malte étaient un coup de la fortune ^ qui protégeait la destinée du général en chef.
J'avais reçu Tordre (i) d'inspecter les fortifications de Corfou et les magasins de munitions dont cette ville devait être pourvue. Je devais ensuite me rendre auprès d'Ali ^ pacha de Janina, pour lui annoncer la prise de l'Egypte, lui persuader que nous restions amis du grand -seineur, et qu'il était de son intérêt de ne pas se séparer de la France. Ma mission était fort délicate et très-difficile : Ali-Pacha nous était connu pour un homme sans foi, qui vivait bien avec les troupes répandues sur les îles Ioniennes et sur le littoral de cette portion de la Grèce, dont il était le commandant, mais qui nous abandonnerait et deviendrait notre ennemi, lorsque sa politique lui présenterait d'autres avantages. Arrivé à Corfou, je vis le général Chabot, qui
(i) Voir Pièce» justificatives,!)* i.
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d'abord me demanda si j'étais porteur de riches présens pour Ali -Pacha, et de beaucoup d'argent pour semer le long de la route; <r car, me « dit-il , ce sont les meilleurs argumens que vous « puissiez lui présenter. » C'était précisément ce que le général Bonaparte avait oublié. «Mais « rassurez-vous y me dit-il, le pacha est sur le « Danube, où il se bat, bien malgré lui, devant « Udim, contre Paawan-Oglon. » Cette nouvelle me fîitd'un grand soulagement; je me hâtai de remplir les autres parties de ma mission et de gagner l'Egypte.