‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'état (volume 2)Chapitre 26 sur 33 · CHAPITRE XVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVn

Entrtvve sur F Orient atec f amiral BmepL^-^Moti arrivée au Caire. -^Moarad-Bej. — Son IntnâpidUé et sa caostance.^ AdmÎDÎstratioD oppressive des Mamelucks. — Çombai de Salahieh. — Le général apprend la noavelle de la perte de la bataille d*Aboukir.

A quelques lieues d'Aboukir, où j'avais ordre de me rendre, la frégate que je montais fut poursuivie par un bâtiment anglais , qui vint reconnaître la flotte. C'était le 21 juillet ; je montai sur V Orient pour voir l'amiral Brueyx, commandant en chef. Je ne m'attendais pas à trouver la flotte embossée dans la rade d'Aboukir. Voici

MÉMOIRES ]îT SOUVENIRS DU G. LAVALLETTE. a<l3

mot pour mot ce que me dit l'amiral : a Le gé- «Déral Bonaparte, en quittant Alexandrie pour « s'eufoncer dans le désert, m'a donn^ l'ordre ou «d entrer dans le port vieux d'Alexandrie, ou « de me rendre à Corfou avec la flotte , après « avoir débarqué tous les effets et les approvi- « sionpemens de l'armée de terre; mais depuis , je « n'ai aucune nouvelle de l'armée, ni de son chef. « J'ai fait sonder les passes du port vieux; mais a on ne peut y entrer que par un vent du nord- «ouest à force de canots; ce travail a été lotig,

<c et il n'est encore entré dans le port que le...

« Il est bien entendu que je ne peux m'éloi- « gner des côtes de l'Egypte qu'après avoir reçu « des nouvelles de l'armée. Puis-je partir et ren- « trer dans un port de l'Europe ? sans donner « au gouvernement et à la France des nouvelles, a de ses en&nsPSi, par impossible, le général «Bonaparte trouvait dans le pays des obstacles a insurmontables, et qu'il fat obligé de se rem- « barquer, ne serais-je pas criminel de lui avoir « enlevé le seul moyen de retraite qu'il* a mis à «ma disposition? Depuis que je suis ici, c'est « aujourd'hui la première fois que je vois un « vaisseau anglais. Il est probable que demain ou «après je serai attaqué. Je vais faire revenir le I. i8

3^4 MlilfOIRKS ET SOirVBKtRS

a bâtiment qui est dans le port vieux. Si vous « m'en Croyez, restez auprès de moi, nous avons . abonne espérance, et vous aurez l'avantage <K d'aller porter à votre général la nouvelle d'une « belle victoire. Puisque je ne pouvais entrer <K dans le port vieux d'Alexandrie, ni m'éloigner « des côtes avant d'avoir reçu des nouvelles , je « me suis établi ici militairement. L'embôssage d est de nécessité parce que, étant parti de Toute Ion avec la moitié des équipages seulement, « je n'ai pas assez de monde pour me batti*e à la voile. » Le major-général Gantheaume ajouta ceci ': « Nous sommes un peu loin de cet îlot que vous « voyez, parce que le fond fait chasser sur nos â nos ancres, et qu'il y aurait danger à s'apprp* tt cher plus près; mais nous sommes gardés de « ce coté par une formidable batterie. »

Après avoir causé avec l'amiral, je me promenai seul, à la nuit, sur cet immense b&timent, percé pour i3o pièces de canon. Je n'y rencontrais personne ; il me semblait être dans l'église Notre-Dame; ce qui ajoutait à la singularité de cette solitude, c'est qu'avant le débarquement il était monté par a,i45 personnes; maintenant il n'y en avait plus que 600. Plus je ccmsidéraîs cette immense citadelle, moins j'avais l'e^ivie

m COMtE LAVALLETTE. ^l'jS

d'assister au combat. Dans 1% fait^ je n'étais point officier de marine, mon devoir était de rejoindre mon général. Il ne manquerait pas de gens pour loi porter la nouvelle de la victoire , et je serais très^Uâmé et très-peu plaint, si, par un désastre, j'étais prisonnier ou tué, ou si je succombais. Je vins donc trouver l'amiral, et je lui dis: «Toutes réflexions faites, il faut que je pour- «suive ma roûCe. Je dois aller rendre compte dé « ma mission et de la position dans laquelle je 4t vous ai trouvé. » Il me procura un canot pour me conduire à Rosette ; mais j'eus bientôt à me repentir du parti que j'avais pris. Le bogare formé par la lutte du Nil et la mer, était alors très -mauvais, et une violente tempête ajoutait encore au danger qui nous menaçait. Un bâti* ment chargé de vivres venait de périr corps et biens; un autre, beaucoup plus fort, luttait en* core, et voulut bien nous jeter une corde pour nous attacher à lui^ et nous préserver d'une course £3rcée en 'pleine mer, où nous aurions été engloutis, ou de nous perdre sur les brisans. Nous restâmes ainsi dix-sept heures. Enfin la mer devenant un peu moins haute, je pris le parti d'avancer rapidement pour gagner l'embouchure du Nil; les matelots n'en avaient

1']& MÉMOIBES ET SOUTEHIRS

guère envie; mais je fus secondé par l'enseigne qui commandait le canot, jeune hoinme plein d'énergie et d'intrépidité. La première vague qui nous poursuivait nous couvrit d'eau. Il fadkdt encore un efiFort, et tandis que les matelots , pâles comme la mort, ramaientcependantavec vigueur, un ccHupagnon de voyage, officier dans les guides, se mit à genoux et commença son paJterj dont il ne manqua pas un mot jusqu'à. la fin. Le danger passé, le courage lui revint, et tout honteux de son action à laquelle il ne comprenait rien, il me dit tout bas : a J'ai trente*huit ans, et depuis « l'â^e de six, je n'ai jamais fait une prière ^ et je « ne conçois pas comment elle est revenue à ma a mémoire, car je vous déclare que maintenant c< il me serait impossible d'en retrouver un seul te mot » C'était certainement un des braves de l'armée d'Egjrpte. Je crois qu'il est mort en Espagne, général de brigade.

Je trouvai à Rosette le commandant Bidon Julien , qui n'avait pas plus de nouvelles de l'armée que l'amiral Brueyx : « cependant, me dit-il, je « suis tranquille, les gens du pays sont inquiets, « et par conséquent nous sommes victorieux.

« Vous n'avez rien à craindre sur le Nil, je vais « vous donner un bâtiment armé, pour vous

« conduiFe au Caire, dontrarmée doit étremain- « tenant en possession. » Le lendemain de mon embarquement sur le Nil je rencontrai Arrighi (maintenant duc de Padoue), qui venait du Caire, et qui portait à l'amiral la nouvelle des triomphes de l'armée, et Tordre réitéré de se rendre à Corfou. Quand j'annonçai au général en chef que la flotte était encore à Aboukir, il montra beaucoup d'humeur , et , pensant qu'il serait possible qu'Arrighi trouvât des obstacles pour arriver promptement prés de l'amiral, il expédia la nuit même de mon arrivée son aidede-caimp Julien, porteur de nouveaux ordres. Ce malheureux jeune homme descendit le Nil sur une djerme , escorté par une douzaine de soldats. Son inexpérience le perdit. Entré dans la branche d'Alexandrie, il crut pouvoir se reposer pendant la nuit ; les Arabes le massacrèrent, ainsi que son escorte. Le général Bonaparte perdit en lui un des meilleurs officiers de sou état^major,. et moi un excellent ami.

Cependant les Anglais furent quatorze jours, sans paraître, et Arrighi trouva l'amiral, dont l'opinion était que les Aurais, les ayant comptés, ne voulaient pas livrer de combats. Ce ne fut que quatorze jours après (le i* août) que NeU

278 MBMOIBSS ET SOUVENIRS

son parut devant Alexandrie avec quatorze vais-^ seaux et plusieurs frégates. Le récit de ce combat, auquel je n'ai pas assisté d'ailleurs, est trop connu pour que je le rapporte ici.

Le général en chef, quoique arrivé depuis peu de jours au Caire , s'y était fait précéder , comme partout, par des ordres si fermes et une administration si sage , que les soldats et tous les Français avaient déjà pris l'habitude de par* courir la capitale et tous les environs , sans concevoir la plus légère inquiétude. La ville du Caire présentait un curieux spectacle aux Européens qui la parcouraient la première fois. J'étais débarqué à Boulack sur le Nil. La distance était considérable pour arriver sur la place £l*Bekir, où demeurait le général Bonaparte; les rues étroites de la ville étaient encombréeis de chameaux en files nombreuses, attachés les uns aux autres, chargés de ballots, et conduits par un seul homme. Les hahitiEms traversaient les intervalles avec une gravité lente , et la pipe à k bouche. Nos soldats , montés sur des ânes , galopaient joyeusement, et se glissaient entre les chameaux eu riant aux éclats; une affreuse poussière et je ne sais quelle odeur de momies nous suffoquaien t^ et de temps en temps de graves

HD COJfT£ LAVALLETtE. 279

MMSulmaosy montés su r des mules, se frayaient un passage , précédés de bâtonniers , qui frappaient sur tout ce qui leur £adsait obstacle , et même sur les hommes qui ne se levaient pas à leur approche. £pfin des mepdians, cachant avec soin leur visage, peu soucieux de découvrir ce que les nôtres montrent, importunaient les passànspar dçs cris bizarres, qui ressemblaient à des imprécations de la colère , pour obtenir l'aumône.

Mourad-Bey, après là bataille des Pyramides , s'était réfugié dans la Haute-Egypte. Il lui restait encore plusieurs milliers de mamelucks. Son in^ fluence était considérable sur les peuples ; comme elle pouv^t être dangereuse , le général en chef, tout en préparant contre lui l'expédition confiée au général Desài;ic, e^aya di9 le gagner par des né* gociations secrètes. $a femo^e légitime et tout sou ,harem étaiept restés au Caire. Il enVoya Eugène de Beaubarn^is pour lui pprter ses complimens fit Fassurançe de sa tranquillité. Eugène fut reçu avec politesse par c^tte dame , qui lui donna, en écha^iige des çadçiaux que lui avait envoyés le géjiéral en chef, le b^au s^hall çt des armes de son mari. Mais les égards prodigués à la femme de JMourad-Bey, n'eurent aucun effet sur lui. La vigueur et l'habileté du général Desai?:» le cou-

a8o MÉMOIRES BT SOUVEHIRS

rage des troupes, qui le forcèrent plusieurs fois à se jeter daus les oasis, et réduisirent sa troupe à quelques fidèles amis , ne purent décider ce chef intrépide à prêter l'oreille à aucun arrangement y et ce ne fut qu'après plus de deux années de combats et d'adversités qu'il consentit enfin à se rapprocher du chef de l'armée française ; mais alors le général Bonaparte avait quitté l'%pte.

On avait supposé que dans ce pays si fertile toutes les richesses de l'Orient se trouveraient accumulées. Nous trouvâmes la misère partout. L'administration des mamelucks était sans bon sens et sans modération. Indépendamment du miri, et d'un autre impôt que le peuple d'Egypte était obligé de payer au Grand-Seigneur , il £dlait encore acquitter tous les impôts que le caprice et la tyrannie dessous-ordres inventaient tous les jours. Les beys , chefs des mamelucks, les officiers particuliers cantonnés dans les provinces, et jusqu'aux simples cavaliers mamelucks, chargés de maintenir la police dans les villages , tous s'attribuaient le droit d'imposer et de lever des taxes^plus ou moins pesantes. Le fellah , ou paysan , succombait sous le poids de tant d'exactions ; et si le malheureux avait des enfans de l'un et l'autre sexe,

BfJ COMTE LAVALLETTE. 28 1

qui attirassent l'attention des chefs, ils étaient enlevés pour satisfaire à leurs brutales débauches.

Une des premières opérations du général en chef fut de rassurer le peuple sur ses propriétés, de lui bien faire comprendre le système simple et judicieux des impôts auxquels ils allaient être soumis, de lui faire connaître qu'à l'arbitraire dont il était victime sous les mame* lucks, allaient être substitués des divans, composés dans chaque province des hommes les plus respectables, pour leur rendre la justice. Toutes ces déclarations commençaient à rassurer le peuple, et nous n'eûmes véritablement pas à nous plaindre de lui , pendant les six premiers mois de notre séjour dans le pays.

Les tribus d'Arabes étaient cependant fort dangereuses. On était parvenu à faire la paix avec quelques-unes; mais plusieurs d'entre elles, plus nombreuses et mieux armées, continuèrent à intercepter souvent nos relations et nos convois, soit par terre, soit sur le Nil. Il fallut donc organiser un système de poursuite, et il fut suivi avec une telle énergie, que ces tribus sentirent enfin qu'il fallait se soumettre, ou aller chercher d'autres déserts,

Mourad-Bey, relégué dans la Haute -Egypte^

iàS2 Mémoires et souvEKms

ne donnait plus d'inquiétudes ; mais Ibrahini>-Bey, le plus puissant des chefs mainelucks après lui , était allé au-devant de la caravane qui revenait de la Mecque , et , sous le prétexte de la défendre contre l'armée française, il l'arrêta dans sa marche, et se mit à la piller. Puis , revenant sur l'Egypte par Salahieh, il annonça le dessein de venir attaquer de ce côté l'armée française. Le général tlégnier, que j'accompagnai dans cette courte expédition, eut bon marché des Arabes et des mamelucks de l'avant-garde; mais il ne se dissimula pas que sa faible division serait bientôt écrasée 9 si l'on n'arrivait à sou secours. Tallaien instruire le général en chef, qui courut promptemeut à lui , à la tête de quelques régimens de cavalerie, que l'on était parvenu à monter avec les chevaux qu'on avait pu trouver dans la Basse- Egypte. Les mamelucks furent battus à Salabieh , qui a donné le nom à ce combat. Ce fut alors que le général en chef apprit le désastre de noire flotte à Aboukir. La nouvelle lui en avait été apportée par un aide^de^camp du géaéral Siéber. Comme le cheval de cet officier ne pouvait plus avancer, il avait écrit quelques détails dans une lettre ouverie, que je trouvai entre les mains d'un paysan à qui il l'avait confiée. Je lus la

lettre, et je m'approchai du général en chef en le priant de s'écarter un instant du groupe de son état- major. Je lui remis alors le billet; après ravoir lu : « Vous savez ce qu'il contient , me dit- « il; gardez le secret. » Nous retournâmes à Belbeys , où le déjeuner était préparé sur la table. Tout le monde était fort gai, et surtout les troupes, qui avaient repris aux mamelucksles marchandises dont la caravane avait été dépouillée par eux. Ils allaient les vendre à vil prix, maïs le général en chef donna Tordre qu'aucun officier n'en put faire l'acquisition , et que ces dépouilles seraient vendues par les soldats à leur arrivée au Caire. Au milieu du déjeuner , le général en chef dit à ses convives : « Eh « bien , vous vous trouvez bien dans ce pays ; «cela est heureux, car nous n'avons plus de c< flotte pour nous ramener en Europe. » Puis il donna des détails sur la bataille d'Aboukir. Cette nouvelle fut reçue avec le calme que le général avait employé en la donnant. Tout le monde eut bientôt pris son parti , et il n'en fat plqn question >

Page 1