CHAPITRE XX
Ibrafaim-Bey reparaît.— Combat de Gafarkalal — Bataille du mont Thabor.-^Le général en chef va coucher àNaaareth.^ — ^Re^pect da général Bonaparte pour les préjugés religieux. — M<)rt d^ Tioterprète Venture. — Retour devant Saint-Jean-d*Acre. — * Mort du général Caffiirellî.— Treizième assaut— On pénètre dans la ville et on est forcé d*en sortir. — Quatorzième assaut.
PEnDABT qu'on 86 battait sous Saint «Jean d*Acre, à la .manière des Croisés, au-delà du Jourdain, Ibrafaim-Bey rassemblait, avec ks ordres de Djezzar«Pacha, tous les Arabes des montagnes de Naplouse et tous ceux qui avaient
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été rassemblés jusque dans les environs de Damas. L^ général en chef avait eu la précaution de se rendre maître du pont dlacoub et du poste de Saphet. Les bords du lac Tabarieh étaient constamment parcoiittis par la tàvàlerie du général Murât. Le général Junot avait pris poste à Loubi, près de Nazareth. H fut bientôt attaqué à peu de distance de Gafarkala, et avec une partie de la 2"^ légère y trois compagnies de la 19"^ et cent cinquante dragon»^ il n'hésila pas-à l»k«Ver lé ehoc d'UEie ttiasse de plus dé trois tûnie homiiiés dé cavalerie; malgré tous les eâbrts dé l^éimemi, il finit par gagner les^ hauteurs de Nazareth sans avoir pu être enfoncé, et parvint enfin , après huit heures du combat le plus acharné, à forcer Fennemi de se retirer momentanément. Cette glorieuse défense fit sentir au général en chef la nécessité d'en finir avec ces ennemis dangereux, dont le projet était de venir l'attaquer jusque sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Il y envoya le général Siléber^ii^ peit de jours ^rè^, il thûtdkàhinlémieati seodtùn» dé Juâot et âe Kl^^ âVé^ U rcfetede^sa tûivàteii^^ la dicton d\xgéûétùlB(jfû «t haftpiècei&' d'aittHerié. Il fimi'efaé stfr F6titt; à neiif heums du' tnatiià il avait gagné tes ifé^tiièrés
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liauleurs d'où la Tue s'étend à troi& lieiieis siir la vallée qui est terminée par le mont Thabor. 13e là nous, aperçûmes les carrés du général SJéber qui ne présentaielit qu'une ligne noire, entourés et pressés par iui« mas^ énorme de cavalerie et d'in£einterie qui semblaieûl;, à cette distance de trois lieues, être une immense four^» milière. Tantôt la ligne française disparaissait et nous la crdjrions écrasée, puis elle se remontrait distinctement^ se couvrant de ses&ux, pendant quelques minutes. Le général en chi^f commença par jeter sa cavalerie sur les hauteurs de sa droite y où était placé le camp des raamelucks et que l'on trouva désert. Il fit ensuite former deux carrés d'infanterie i et prit ses dispositions pour tourner l'ennemi à une grande distance.
Arrivé à une demi^lieue du général Kléber, il fit diriger sur lui le généra) Bampon f à la tétç de la Sa*^ delni-brigade^ et lorsque celte troupe fut en marche 9 il se fit connaître en faisant tirer une pièce de canon de douze. L'effet en fut théâtral». Nous vîmes à Tinstant le gépéral Kléber, quittant la défensive, s'avancer ^s'emparant du village, de Fouli , et Teupepii prenant la fuite dans toutes les directions.. Mftis d'ui» çoté^il rencontradevant lui legénéralRamp.on^l^ général.
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Vial l'avait coupé vers les montagnesdeNaplottSEe , le général Murât 1 attendait au pont d'Jaooub; les guides à pied tombèrent sur lui vars Jenin; il ne lui resta plus de ressource que de fuir derrière le mont Tbabor, d*où il gagna pendant la nuit £1-Mékaniehy et de là le Jourdain, où un grand nombre se noyèrent en cherchant à le traverser.
Après la bataille, le général en chef alla coucher à Nazareth. Cette petite boui^ade est assez avant dans les montagnes; sa situation très-pittoresque la présente entre deux bouquets de bois, Tun de sycomores et l'autre de datti^v; la majeure partie des habitans est chrétienne. Avant d'entrer dans le village, il s'arrêta près d'une fontaine antique où de nombreux bestiaux se désaltéraient; là les principaux du village attendaient le général en chef : tout rappelait ces scènes de l'antiquité décrites si naïvement dans la Bible. Les Français furent reçusavecdegrandes démonstrations de joie, et le générai Bonaparte et son état-major allèrent passer la nuit dans le couvent de Nazareth.
Ce couvent a évidemment été bâti du temps des croisés; la maison est peu considérable. Le lendemain matin le général en chef demanda au
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supérieur de le conduire dans l'église. Cet édifice, qui rappelle assez nos églises de village, n'a rien de remarquable, si ce n'est la chapelle qui fut, cttt«on , la chambre à coucher de la Vierge. Elle ^t placée sous le maître-autel ; on y descend par quelques marches très-larges; un autel remplace le lit, et comme elle a été creusée dans le rocher, elle n'a pas plus de 7 pieds d'élévation. Le supérieur, qui était espagnol, mais qui parlait bien l'italien , nous fit remarquer à la gauche de l'autel une colonne de marbre noir, dont le fïit est engagé dans le plafond , mais dont la base était brisée à quelques pieds du soi, de manière à ce qu'elle paraissait suspendue. Le prieur nous dit avec beaucoup de gravité, que lorsque Fange Gabriel vint aimoncer à la Vierge sa glo- « rieuse et sainte destinée , il toucha du talon cette colonne qui se brisa. Le rire éclata parmi nc^s; mais le général Bonaparte, d'un regard sévèriç.^ nous rendit notre sérieux. Le long du cloître étaient étendus une trentaine des blessés du combat de la veille; plusieurs d'entre eux venaient d'expirer, mais beaucoup ' avaient re^u des moines les derniers secours de la religion : c'était probablement à Tinstigation de ces pieux cénobites; car l'armée française, à cette époque,
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était fort élnuigère à tout sentiment l^igieux. L'aspect du pays dans lequel ils combattaient, les noms de la plupart des lieux avec lesquels ils avaient été Êuniliarisés dans leur en&Bce, presque tous étant nés de 1776 à 1780 , rien ne paraissait leur rendre les sentimens et les sou^ venirs du jeune âge. C'est là que nous perdîmes un des hommes les plus utiles au général Bonaparte et à l'armée, M. Yenture, premier interprète du général en chef. Ce vieillard avait passé toute sa vie dans l'Orient; aussi là composition de sa famille se ressenfait'^lle de cette vie errante: sa femme était Grecque ^ sa fille Égyptienne, et son gendre Polonais (1). Il fut vive^ ment regretté ; mais il fut dignement remplacé
(1) J'assistai à son départ de Paris. Il se mit en voiture avec le colonel Sulkowsky. Sa femme et sa fille fondaient en larmes, persuadées, par je ne sais quel présage, que tous deui ne retiendraient plus. Après une heure de douleur, eikt oommençaient à «e consolef, lorsque leê deux voyageurs reparurenl tout à coup* I^eur voiture s'était bri9ée près de la barrière. Je m'attendais à de.nouTeUes lamentations^ lorsqu'à mon grand étonnement cet accident les combla de joie, et leur douleur fut d'autant plus grande- lorsqu'elles apprirent qu'ils avaient succombé.
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par M. JaubeH, son élève, qui a été conservé aux sciences et à se^ amis, malgré de nombreux et périlieuc voyages.
Noos retointiâmes devant SaintHreàu-d'Acre, et là^ lé général en éhef apprit que le contre^ amiral Perrée avait enfin débarqué à Jaïfa trois pièoes de 24, six de 16, aveo des munitions* Les travaux de la mine avaient toujours continué; le 5 floréal il Ait décidé qu'on la fbrait sauter. Tontes les batteries commencèrentà jôuercoi^tre rènnemi pour lui faire prendre le change^ et le feu fut mis à la mine ; maïs un souterrain qui se trouvait dans la tour offrit une ligne de moindre résistance : un seul côté fiit détruit , et la brèche fut aussi difBcileàgravir qu^auparavantll fallut donc recommencer à battre en brèche et la courtine et la tour. L'aflfiaire du 6 fut encore plus meurtrière que les autres, quoique sans succès. Pendant six heures, quatre cents hommei^ écaîent sur la brèche qui regardait le fossé ;^ rennemi, établi sur le revers, ne cessait de faire rouler des artifices au milieu de cette mas^ d'hommes , qui ne pouvaient pas avancer, et qui ne voulaient pas descendre. Enfin la naissance du j^Mir éclaira cet affreux désordre et cette po* sition impossible k conserver; il fallut encore
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abandonner la tour. Nous avions fait des pertes énormes en pffîcijers, et surtout dans Tarme jdu génie: le général Caffarelli,.qui la .coonmandait en chef, donpaitcjùelque. espérance deguérison, ma» chaque jour il demandait pourquoi tous ses camai'ades ne venaient plus le voir. Quoi qu'on fit pour dissimuler la triste nouvelle de leur mortr l'inquiétude et le chagnu augmentaient sa maladie; il.me dis^ait quelquefois.: « Tous ces aje^nesgens pleins d'espérance, c'est moi qui a les ai séduits y qui les ai entraînés. Fautril. qu'ils « périssent devant une misérable bicoque ? »
Enfin la mort du jeune Say, son ^bef d^étatmajor, qu'on ne put lui cacher, le jeta dans l'abattement, et bientôt il nK)!urut.
Ce n'est pas seulement l'armée qui dut le regretter; Caffarelli joignait à des connaissances fort étendues une sensibilité et, un charme de caractère qui Je feront regretter toute la vie de ceux qui Topt connu. Il aurait certainement joué un rôle fort important sous l'Empire ; car le général Bonaparte l'estimait, l'aimait et le considérait beaucoup.
Déjà l'armée avait donné dpuze assauts à la place et supporté vingt-six. sorties, lorsque le général Kléber et sa division furent .rappelés
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au camp. Une nouTelle mine avait été pratiquée; on était près d'arriver au point oii elle devait être chargée» lorsque l'ennemi l'éveuta encore; malgré' tous nos efforts il parvint dans le boyau ; on fut alors obligé de faire sortir nos mineurs avec précipitation des boyaux de mine, et de les combler par explosion. Cet événement était d'autant plus funeste, qu'il n'y avait pi lis de ressources pour se rendre maître de la place par ce moyen; on eu revint donc à la canoniiadé> mais il fallut bientôt la ralentir, parce que lès poudres qu'on attendait de Gaza n'étaient point arrivées. Enfin, le lendemain nous en reçûAies iine quantité sufiBsante; les soldats redèiiblèrent de courage, et apprenant que la division de Kléber arrivait, tout le camp alla au devant d'elle , en la félicitant et lui présageant tout l'honneur de la |>rise de la place. I^es batteries avaient détruit une grande partie de la courtine qui présentait un large espace pour monter à l'assaut. Ce furent les grenadiers de la division Kléber qui furent chargés de cette honorable mais périlleuse mission ; mais, au moment où ils descendaient dans le fossé pour le traverser , l'ennemi les prit en flanc , par une vigoureuse fusillade des deux côtés du fossé.
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Cependant les grenadiers pénétrèrent dans la ville; mais là ib trouvèrent de nouveaux feux partant de tous les côtés d'une vaste place et du palais de Djezzar; la difficulté de monter à la brèdbe ne pernottait pas à nos troupes de s'é^ lancer iicilenient dans cette nouvelle enceinte ; les plus braves y périrent, les autres hésiterait. Il fallut ramener les troupes dans les tranchées. Le géoérid en chef hésitait à donner le quator* sîème assaut; mais les grenadiers et la plupart des officiers qui étaient entrés dans la ville le pressèrent avec tant d*instanoe de les laisser remonter encore une fois, que le général en chef, après avoir fait élargir la brèche, leur per« mit de se lanoer de nouvean^ Le généi^ Kléber se plaça sur le revers du fossé , et là, Fépée à la main 9 d'une voix de stentor il animait les troupes au milieu des morts et des roourans.
En voyant cette grande figure qui dépassait les soldats de toute la tête , on l'aurait pris pour un des héros d'Homère. Le bruit et la fumée du eation, les cris des soldats, les hurlemens des Turcs, tontes ces troupes se précipitant sui* l'ennemi, faisaient battre le cmur d'enthousiasme et de rage. Personne ne doutait que la ville éUntà ttous)^ lorsque tont à coup la colonne s'ariwta.
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I>e général Bonaparte a'élait établi dans la bat* terie de brèche pour exanoiner le mouvement de l'arm^Q; il avait placé sa lunette entre les fas* cines de la batterie, lorsqu'un boulet, parti de la place^vint frapper lafascinesupérieare ; le général en chef tomba dans les bras du général Berthier : ' nous le crûmes mort: heureusement il n'avait poipt été frappé; ce n'était quun effet de la commotion de Tair* En vain le général Berthier Tengageg^t-il k se retirer; il reçut une de ces réponses dures et sèches, qui ne permettaient k p^son^ d'insîsler. Tandis que nous exàmi^ njan^ cette singulière absence de tout noonve- (nent An la part des troupes, une halle vint tra-^ verger la tête du jeune xirrighi, qui était placé entre le général en chef et moi. D'autres ensuite furent bientôt tués sans qu'il fût possible d'éloigner le général Bonaparte, Enfin nous apprîmes quel était l'obstacle qui ne permettait plus aux troupes d'avancer. Dans l'intervalle des deux assauts, Tennemi avait rempli un vaste fossé de toutes sortes de matières inflammables, et des décharges furieuses et répétées tuaient tout ce qui $e présentait devant hii; il était trop large pow pouvoir être traversé; il n'y avait pas moyçn de 1^. tourner, et nos soldats restaient
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devant cet obstacle insurmontable , furieux de ne pouvoir avancer, et obstinés à ne pas s'éloigner. Là furent blessés plusieurs généraux et un grand nombre d'officiers et de soldats furent tués. Nous eûmes à regretter le général de division Bon , l'adjudant'général Fouler, et Croisier, aide-de-camp du général en chef.
Ck>ntinuer le siège était payer . trop cher la conquête d'une ville où la peste faisait déjà des ravages; elle nous avait été apportée au camp par la deuxième demi-brigade légère, qui en avait été atteinte à Damiette ; l'armée l'avait retrouvée à Jaf&i; et quoique cette peste n'eût pas les terribles caractères qu'elle avait développés à Alexandrie, quoiqu'on l'appelât peste bénigne, elle faisait beaucoup de victimes, et en aurait sans doute immolé davantage , si nous avions pris Saint- Jean-d' Acre.
Le général Bonaparte était convaincu que cette fièvre était bien la peste; le médecin en chef Desgeuettes prétendait, au contraire, que ce n'était qu'une simple fièvre. Son opinion et ses raisonnemens calmaient un peu les soldats; mais ils avaient l'inconvénient de disposer les esprits à éloigner les précautions indispensables dans une maladie contagieuse. Il voulut même
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joindre la démonstration la plus éclatante à ses raisonnemens en s'inoculant la peste : au milieu de l'hôpital, devant tous les malades^ il fit pénétrer une lancette dans le bubon d'un pestiféré, et s'en fit une blessure sur le côté gauche. Cette action , d'autant plus courageuse qu'il a avoué depuis que la maladie avait les caractères de la peste, fit l'admiration de toute l'armée, et lui assure, dans la postérité, une gloire durable.
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