CHAPITRE PREMIER
Mon édttcatioD et me» premien goùto. — J'assiste su débat de Im révolation. — Pillage des magasins de M. Réveillon. — Gon* vocation des éUts-géoéraiix. — Prise de la BasUlle. — ])iqitrtre de Foulon.
Jb suis né à Paris en 1769. Mon père, dont rédttcation avait été &ite avec soin /et qui en sentait tous les avantages , veilla sur la mienne
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avec une application constante ; j'entrai tard au collège y.parx^e que ma santé était très-fiiible; j'en sortis en 1788, après y avoir travaillé pendant huit ans à nie charger la mémoire de latin que je n'ai jamais bien su , et de grec que j'ai complètejneiit out)lié. J'avais pour confesseur un excellent homme, mais qui m'é<^auflb la tête pour préserver mes moeurs; il me mit entre les mains beaucoup de livres de piété ^^ et il se plaisait à me faire apprendre par cœur les orateurs sacrés. Je pris un tel goût pour les sermons de Massillon et pour les oraisons funèbres de Bossuety que ma vocation poqr. Tétat ecclésiastique me parut décidée. Je tourmentai ma famille et j'en obtins l'autorisation de commencer mon cours de théologie ; mais la première année suffit pour me dégoûter. Cette méthode d'argumentation exprimée en mauvais latin, cette na^nie de vouloir sans cesse prouver le pour et le contre, et de ne présenter aucune idée fixe sur quoi que ce soit, me firent prendre en aversion cette étude ; je ne pouvais concevoir comment on avait besoin de tout ce fatras pour arriver à l'éloquence de Itf chaire* Je iii«é décidai dioue ^ w%f^r daq^, la oarricfref'du b«*reaQ; Mo)q père vil( i^veo plansîf teediangement: dans n»es ^àfi^^ et: il fut débridé
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que jf travailleraJLS chez uu notaire et enauite chez un procureur. La besogne du notaire m'en- «wjW^ pïu5{ienc9ire,que la ti^é^lpgieiSy re?*?i ^* p9^J9p.t pjrès, d'i;^ an^; Lp praticien m'ouvrit em^ufljç 8f[>ii; étu4ç : heureusement c'était un hcMp^me d'çfpritj appdé Dommanget; il n'aimait de sa pi^o£e|s$iofQ, qu^ les b^éfices qu'elle lui rendaijL II ayaU;iuiie.h^liothjèque nom^reiise et c]:^lf^., e^c(9(p^e je ij^çjui étais point à charge, il fne laissait passer mon temp^ au milieu de sesê liVrç»; j'y fis^ dç bennes lectures , et j'y pris pour la. litl^érature un goût qui nte s'est ppint affaibli. Je -m'si^taçhai particulièrement 4, l'histoire de FrailEioe , dont je n'avais a^çune idée :^Le système d'nstructif^ él^it. étrange alors. Des milliers de jei^nes gensa.handonnaimit tous les ans les collèges^i apr^ leurs, études. terminées I la tête rempli de maxinies républicaines, l'esprit échauffé d^ toutes les vertus qui ont bril][é dans les anciennes républiques,, pénétras d'un profond qiépris pour les jgquver^mens monarchiques, et pepeçdant flétris; d'une ignorance honteuse suif rh^qire de jieur patrie. Le nom d'Henri IV uf niou/i,a.pas été prqnçqpé une seule fois pendant mes huit annéei^ d'étude, et je Tavoue, j'ignorais encore à dix-sept ans, à quelle époque*
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et comment s'était établie la maison de Bourbon sur le trôné.
Les é vénemens qui précédèrent le grand drame de 1789 y me surprirent au milieu de mes livres ' et de ma ferveur pour l'étude. Je m'étais attaché à V Esprit des lois; cet ouvrage me charmait par sa gravité , sa profondeur et l'élévation de ses pensées. Je voulus y joindre la lecture du code de nos lois 9 et Dommanget, à qui je le demandai, me montra en riant le Code Justinien , les coutumes du royaume , les arrêts des parlemens et les' ordonnances de nos roià , escortés de la foule immense des interprètes et des commen*tateurs ; ce monstrueux amas d'in-folios m'effraya, et j'en conclus fort légèrement, avec beaucoup d'autres, qu'il valait mieux tout refaire que de se charger la mémoire de tout ce ténébreux butin. A mes graves lectures, j'ajou*tai celle de tous les pamphlets politiques qui commençaient à être nombreux. Ce mélange fer^ menta dans nia tête, et je crus, en sage de vingt qns, que je ferais bien de joindre aux méditations du cabinet l'observation de toutes les scènes de désordre c|ui furent le prélude de }^ révolution.
Il y avait alors dans le faubourg Saint-An-
toine un riche manufiicturier de papiers de tentures, appelé Réveillon : cet homme employait plusieurs centaines d'ouvriers; ceùx«ci, mécontens du refus d'une augmentation de salaire, et probablement pouteés par des ennemis de leur maître, se révoltèrent, et prirent la résolution de le tuer et de saccager rétablissement qui les faisait vivre. Le désordre fut bientôt sans bornes, et le guet de Paris n'étant pas assez fort pour l'arrêter, une partie du régiment des gardes^ françaises marcha contre ces misérables. Je vou* lus voir ce spectacle de près, et je me trouvai entre les pillards et les troupes quand elles ar* rivèrent par divisions 9 et qu'elles firent feu. Beaucoup d'hommes furent tués, plusieurs arrêtés , et je crois qu'un d'entre eux fut pendu peu de jours après. Cette manière brutale de calmer le désordre m'indigna , et je n'allai pas loin pour apprendre que c'était l'usage des gouvernemens qui voulaient montrer de la vigueur, et qui aspifraient à se faire re^ecter ; qu'enfin il était plus commode de réprinier le crime par la force, que de le prévenir par la sagesse et la fermeté : cet usage dure encore. Les habitans de ce fauboui^ n'oublièrent pas cette expédition militaire, et j'ai de bonnes raisons de croire qu'elle a beau-»
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et les préjugés de la cour stenôent u&invmciUe* obstacle à la réplairation du mal ; ils voukireot un système de gouveruement dans lequel la nation fut comptée pour beaucoup , et les privilégiés à peu près pour rien. M. Necker^ financier habile, philosophe et citoyen né d'une république, les encouragea. Mais le roi, cédant aux représentations de ses courtisans et à son aver* sion secrète, chassa ce ministre.
Cette nouvelle arriva brusquement à Paris,, le la juillet, au moment où tous les habiians étaient dispersés dans les promenades; elle jeta la confusion et la douleur partout, et bientôt les bustes de M. Necker et du duc d'Orléans sont promenés en triomphe dans les rues. Des orateurs se font une tribune dans le jardin du Palais- Royal, et attirent autour d'eux la foule. «Tout est perdu, disaient4k; les états-généraux « vpntétre dissous.Tos plus zélésdéfenseurssont « déjà forcés de fuir, et vous allez tomber sous « l'intolérable &rdeau d'impôts aoeablans, et sous « les sanguinaires caprices d'un affreux despo«^ « tbme. 9 Ces discours produisirent une agitation que la. présence des. troupes suisses contribua beaucoup à augmenter. Le gouvel-nement voulut se servir dii régiment des gardes pour dissiper
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ce qu*0D appelait des séditieux» Les soldats. re** poussèrent leors officiers et se rangèrent du côté du. peuplé. Quelques ; escadrons du régiment royal -allemand se préseâtèfent > on les sifiQa; ils voulurent charger ]a foule, on leur tira des coups de fiisiU» et les Suisses campés dans le Champ-de-Mars .furent éloignés» La populace, échauffée jusqu'à k fureur , . se rua coQtre ses ennemis naturels; les employés de la ferme générale furent obligés de sejCaçher^etle feu fut rais > aux barrières'. Au milieu de ce désordre, une; rumeur vague, et d'autiint plus effrayante qu'elle était moins constatée , répandit partout que des brigands s'approchaient pour saccager la ville. C'était au moins une plaisanterie de bien mauvais goût. Mais ceux qui la firent , jugèrent bien les Parisiens en n'y mettant pas plus de fa« çon. Effectivement la bourgeoisie, qui était restée spectatrice paisible de tout le tumulte, s'émut enfin,. et le i4 juillet, plus de deux cent làille hommes s'étaient armés de tout ce qui leur était tombé SQus la main. La npuvelle de ce soulèvement général épouvanta la Cour, et toutes les troupes de ligne disparurent des environs de la capitale.
Enfin le soleil éclaire le. quatorzième jour dé
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juillet:^ ë{k)(^è à jàfn&aid fameuse; ère à |ftinai# mémorable dàâs les £aistés de là Fi^nee, et que tous les peuples seront obligé^ de cônftigiieir jdans leurs annales; car quel est celui d*eiitK eux dont Texistence politiqu^ç et civile n'a pas été puié* samment modifiée par la révolution*?
Là pbpblace avait poursuivi le gu«t) les eoéo^mis et les mouchards ^ c'était tout simple ; mats cotnment une imm^tise population put^^dle croire qu'à la prise de la Bastille était attatrhée sa destinée 9 et comment se persuada-t-«llë avoir tout vaincu quand elle s'en fot rendue maîtresse?
La forteresse de la l^tiile avait été construite MUS le régne de Charles V, aune époque oùies armes à feu étaieM à peine connues. Sa situation hors de là porté Saint-Antoine annonçait assei^ que le roi Charles V ne pouvait avoir eu le pro^ jet de s'en servir pour Contenir la tapltate.;!! voulait, disait-on, y placer ses trésors; mais* les . distribution^ intérieures prouvaient qu-bn âHraît eu pour but de faire une pritôn d'Etat Ôdttë {^rétendtiefortèresse se composait de tih^ tottrë, élfevéeé de cent viiigt pieds environ, liées .entre elles par de hautes et fortes murailles, et efatdiiréei^ de larges et profonds fossés; son entrée
étftit pïMêgêt {mr!;deâ fyM^evis ^'et, M 1 4 joil^ let, elle était commandée f^r un gouvërneulr et ciéfendae par unfé soikàntftiDe dé Sciitoeé vété* ranâ; què^u^s vieuk'cafoond d^Utt faiblç oaUbi^ étaient étabiîd suîr le^^erradies des tours. Oet at>pâreil«n'^tt pas - bien fot<midable( mais une Mainte qui tenait de la sup^*;^tition était établie pànili le peuple : ou en racontait des areh tares mei'veiUenses; Depuis des sièdes eHe.aTa^t ren*fért^i^dans son enceinte inconnue les plus nobles victitnes dû despotisme. Quelques prisonniers^ qui avaient été asisez heureux pour en sortir, en iavaient pubKé des détails épouvantables. Ces foï^mi(^ables tùvtvs ; ces sentinelles vigilantes ^ qui ne permîettâient à qui quece soit d'y jeter en passant un coup-d'œyi fiirtif ; ces gardiens nombreux, efirayans par leurs regards, plu| effrayans par leur silence > tOut inspirait la terreur, ou irritait là curiosité. Cependant cette prison d'£tat n'était pas dangereuse pour le peuple; elle n^était destinée que pour les personnes (considérables par leur nais* sàncé, et poUI* lés gens êé lettres qui s'avi^ sàient de déplaire au )[ninistère; Mais au besoiià de satisfaire sa curiosité se joignait aussi te sen^ timent d'un noble instinct pour les victimes
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nombreuses qu*on supposait y être renfermées, «t toute la population de Paris voulut s'emparer *de la Bastille. Une quantité considérable de fusils et quelques canons étaient renfermés à l'hôtel des Invalides ; on les indiqua à.la multitude, qui s'en empara, et courut aux pieds des. murailles de la forteresse, ayant les gardes-françaises à sa tête. On tira quelques coups de canon qui ne firent pas grand mal aux murailles; le gouverneur y répondit par quelque^ boulets qjR se perdirent dans la rue Saint-Antoine : la terreur et bientôt la rage furent au comble. Le gouverneur n'avait ni munitions, ni troupes suffisantes; pas même des ordres précis pour se défendre, n fit, dit-on, baisser le pont-levis pour recevoir une d^utation de patriotes qui venaient lui proposer de se rendre. Hulin, depuis général, qui faisait partie de cette députation, m'a raconté qu'en entrant dans la cour du gouverneur ses camarades et lui furent accueillis par des coups de fusib. Le gouverneur fut arrêté, bientôt après le major suisse, et la Bastille fut prise. Ces deux officiers furent traînés jusqu'à la place <Je Grève, accablés de coups .et de malédictions. J'étais sur cette place avec l'informe bataillon de mon district. L'infortuné major passa devant
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nos rangs; c'était un homme d'une taille élevée et d'une figiu'e vénérable : deux forcenés le tenaient à la gorge , et s'écriaient : Foilà le scélé^ rat! Ce malheureux cherchait cependant à faire encore bonne contenance; mais la terreur et l'agonie étaient peintes sur son visage. A quelques pas de là, nous entendîmes une explosion d'arme à fau : c'était un coup de pistolet qui venait de terminer ses angoisses. Cet affreux spectacle me donna pour la licence du peuple une horreur et un dégoût qui ne se sont jamais affaiblis, et les scènes que je raconterai plus loin n'ont pas peu contribué à les augmenter.
Je compris cependant que des étrangers qui tuèrent des Français pouvaient être massacrés , dans la première chaleur du coinbat, par des vainqueurs féroces, qui n'avaient aucune idée des lois observées à la guerre ; mais je n'ai jamais pu comprendre le meurtre de MM. Foulon et Berthier de Sauvigny. Le premier avait été, je crob, intendant de Paris, et le second était son gendre et son successeur dans cet emploi. Dans les provinces, un intendant était un homme considérable par ses fonctions et son influence; son caractère, son habileté ou son incapacité pouvaient exciter l'estime, et plus souvent la haine, I. a
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Mais à Paris 9 qoi connaissait rinténdant de cette immense capitale, où tout abondait comme par magie? Dans un temps de disette , le peuple s'en prenait au prévôt des marchands , au lieutenant de police, peut-être au parlement; mais Tintendant était perdu dans la foule des |;6bs riches. Ce n'était point enfin un magistrat , ni un homme iconnn de la multitude. Je peux assurer , sans crainte d'étl*e démenti, que, dans la bourgeoisie et ettdare moins dans les basses classes , on ne tconnaissait ni le nom de l'intendant ni sa per* sonne; tout au plus ses bureaux, où l'on allait payer l'impôt. Voilà cependant que tout à toup le brait circule que l'intendant a dit et répété à haute voix : Que idu foin éiait suffisant pour nourrir la canaiUe de Paris. MM. Foulon et dep* thier s'étaient sauvés. De eélés patriv>tes courent après eux , les atteignent à plus tie vilngt iieueis de PàHfs. 0(1 tes y ramène^ et une centaine de misérables les mirent à 'mort avec dés circonstances d'une atroce bisn^barie. Je traversais la place de Grève pd«ir aller à la Comédie Française; il pleuvait, et il n'y avait du tumulte que devant l'Hàtel-de-Ville. J^ais sur te parapet, lorsque je vis s^élever au-dessus de la foule une figuré de vieiHard à cheveux bbncs : c'était l'in-
fortuné Foulon qu'on hissait en place du réverbère. Je retournai chez moi lire mon cher Montesquieu, et de ce moment je commençai à prendre en haine une révolution où Ton tuait les gens sans les entendre.