CHAPITRE X
Aspect des Tuileries*— -Arrivée de l'empereur.—- Fouché à la police. — Camot à l'intérieur. — Je reprends le service des postes le II. — Proclamation du congrès de Vienne. — Situation de Fempereury son danger et sa nouveauté. — Champ de mai. — Déclaration du conseil d'état. — Le général Bourmont. — Découverte singulière et triste. — * Fouché.
Pkéoccvpé de l'énorme fardeau dont j'allais être chargé dans quelques heures,, car j'étais bien décidé à n'accepter aucun autre emploi que ce« lui des postes , je me trouvai engagé peu à peu et naturellement à, remplir les fonctions de directeur général. Encouragé, secondé par les ad* ministrateurs et. les employés de tous, grades,
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tous enchantés de voir ies Bourbons en fuite, bien convaincus j comme moi, que nous ne les reverrions jamais, et déjà tellement oubliés, qu'il nous semblait que ce règne de onze mois n'était qu'un mauvais rêve de quelques heures. Après avoir pourvu à tout le service comme je l'attendais , dans l'intérêt de l'empereur , j'allai aux Tuileries. Cinq ou six cents officiers en demisolde se promenaient dans la yast^ cour , s'embrassant, se £élicitant de revoir Napoléon. Dans les appartemens les deux beltes-sœurs de l'empereur , la reiijte d'JEspagne ejt la reipe 4.e fîgUa^e, l'attendaient avec une profonde émotion. Bientôt leurs dames de service et celles de l'impératrice vinrent se joindre à elles. Les fleurs de lis avaient chassé les abeilles partout ; cependant en examinant l'immense tapis qui couvrait la salle du trône où elles étaient, une d'entre elles s'aperçut qu'une des fleurs de lis paraissait détachée. £Ue l'enlevâet bientôti'abeille parut. Toutes ces dames se mirent à l'^^wfige , et jea nains d'une 4^»H.4ieure, auxiciat» (}^ rira îdè^oïke Ifassraabléé ; le <apu redevint iippétial. ; '
Les heures oependaof: ^l'écoukient f Paris ^it calme; las^abitans él<9gaéi;4é6.1?iiileries ne^'ea appro<^aieat ^s ; chacun restait cheê soi. Le
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départ du roi , Tarrivée de Tempereor étaient un événement immense, et teilemenf singulier, que les quatorze siècles de la monarchie n'avaient rien présenté de si extraordinaire; Et cependant rindifFérence semblait dominer tous les esprits. L'événement était-il au dessus de la portée des âmes communes? ou bien plutôt le bon sens du peuple lui disait-il que ce n'était pas pour son l>onheur que ces deux monarques luttaient ensemble , et qu'il n'en résulterait pour lui que soufirances et sacrifices?
Mais il n'en était pas ainsi dans les campagnes. Des officiers qui arrivaient de Fontainebleau, en précédant l'empereur, nous dirent qu'il était trèsrdifficile d'avancer sur la route. Des masses profondes de paysans la bordaient des deux côtés, ou plutôt s'en étaient emparés. L'enthousiame était au comble. On ne pouvait dire à quelle heure il arriverait. Il était à désirer qu'il ne pût pas être reconnu, car, à travers tout ce délire et ce désordre , la main d'un assassin pouvait pénétrer jusqu'à lui. Mais il avait pris le parti de se jeter, avec le duc de Yicence, dans un mauvais cabriolet, et enfin, à neuf heures du soir, cette voiture s'arrêta devant la première entrée voisine de la grille du quai du Louvre;; A peine eut-il mis II. - II
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pied à terre, qu'un cri de Vive Femperenr, mais un cri à fendre les voûtes , un cri formidable se fit entendre : c^était celui des officiers à demisolde, pressés, étouffés, dans le vestibule, et remplissant Tescaber jusqu'au comble. L'empereur était vêtu de sa célèbre redingote grise. Je m'avançai vers lui, et le duc de Yicence rae cria : i Au nom de Dieu ! placez-vous devant lui , a pour qu'il puisse avancer. > Il commença à mon* ter l'escalier. Je le précédais, en avançant à reculons, à une marche de distance, le oontem^ plant avec une émotion profonde , les yeux baignés de larmes et répétant dans mon délire :
n Quoi î c'est vous ! c'est vous l c'est enfin voos l • Pour lui , il montait lentement, les yeux fermés, les mains étendues en avant , comme un aveugle, et n'exprimant son bonheur que par son sou* rire. Arrivé sur le pallier du premier étage, les dames voulurent s'avancer pour arriver à lui ; mais un fiot d'officiers de l'étage supérieur bondit sur leur passage, et si elles avaient été moins lestes , le flot les aurait écrasés. Enfin Fempereur put entrer chez lui ; les portes se refermèrent avec efifort, et la foule se dispersa, heureuse de l'avoir entrevu.
Vers onze heures du soir je reçus Tordre de
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me rendre aux Tuileries ; je trouvai dans le sa** Ion les anciens Biinistres^ et l'ienipereur au mi«> lieu d'eux, causant tranquillement de l'adonnis» tration , comme si nous eussions été de dix an* nées en arrière. Il sortait du bain, et il était vêtu de son petit uni£ornie« Le su^t et le ton de la conversation, la présence de toutes ces personnes qui, pendant long-temps, avaient travaillé sous lui, contribuaient à effacer complètement, de ma mémoire, et la hmîlle des Bourbons, et son ré^e de près d'une année. Mais sur un des meubles de l'appartement étaient placés sans ordre les bustes en marbre de Louis XYI^ du Dauphin , pèrô des princes actuels , et de quelqiies princesses. Ces bustes noys ruppelaient les souvenirs de la veille^ I^e lendemain tous avaient disparu.
L'empereur, en me voyant, s'avança vers moi de quelques pas, et me faisant entrer dans une autre pi^ce , il me poussait doucement devant lui ^ et me dit en me tirant l'oreille : « Ah ! vous » voilà , monsieur le. . conspirateur^ — Non , en 3» vérité , sire; et vous devez savoir, si on vous a »:dit vrai, que je ne voulus pds me mêler d'une 1^ affaire dans laquelle M....... — Biqn.j bien.»
Foucbé était déjà mimstre de la police. La con-
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versation s'engagea, ou plutôt les éternelles questions commencèrent. Il termina en m'offrant le ministère de l'intérieur. — «c Non , sire : » il faut à votre majesté un homme habitué à 9 diriger l'administratioil générale et qui ait un x> nom éclatant dans la révolution. Je vous prie V de me rendre celle des postes, où je peux en- 9 core vous être utile. — Eh bien! soi£, je vais » nommer Garnot. »
L'empereur fit un bon choix. Ce n'est pas que les formes de ce ministre, im p^u sèches, et son inexpérience n'aient excité quelques murmures , mais c'était un homme sincère qui voulait fortement le bien de la France. Deux mois après l'empereur se félicitait encore de son choix, et médisait : ce Garnot est un bien honnête homme. » Monaudienceavaitétéprécédéedecelle donnée à M. Mole, qui avait refusé le ministère de la justice et des relations extérieures, pour re^ prendre les ponts et chaussées , qu'il avait dirigés avant le dernier règne. Ces audiences nous menèrent fort avant dans la nuit. Enfin, vers' trois heures, l'empereur rentra dans le salon : — «Vous > expédierez des brevets à tous ces messieurs. » Quant à Lavallette , il n'en a pas besoin : il a • conquis la poste.»— Il y avait dans le ton qu'U
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mit à ce peu de mots , je ne sais quoi de malicieux et même d'un peu aigre , qui me fit sentir qu'il était piqué de ma conduite. Effectivement j'administrai sans brevet les postes , pendant les trois mois. Ainsi on aurait pu ajouter ce grief étrange à mon acte d'accusation , et mettre : t accusé d'avoir rempli ^ pendant le règne de l'usurpateur , les fonctions de directeur général des postes sans son autorisation écrite. »
C'était sa seconde prise de possession de la France. La première fut au 1 8 brumaire en 1 800, à son retour d'Egypte. Alors la France était républicaine; elle était gouvernée par le Directoire, machine usée, autant par les puissantes attaques des étrangers que par sa mauvaise administration. Déconsidéré, détesté, la guerre civile s'organisait sous ses yeux. La révolte triomphait de son pouvoir, et les peuples semblaient n'attendre qu'un homme pour secouer son joug abhorré : et cependant que desoins, que de manœuvres pour arriver à la révolution du 1 8 brumaire ! Pendant sa route depuis Fréjus jusqu'à Paris, et particulièrement à Lyon, toutes les classes de la population , aristocrates de tous les régimes, émigrés, citoyens, paysans, tous lui soufHaientà l'oreille : Précipitez le Directoire^
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emparezH^ous du pouvoir. Mais aussi partout il dut entendre les paroles fermes des républicains, qui lui criaient : — Emparez-vous de Tautorité, soyez victorieux : mais soyons libres. — Pour réussir il lui Êillait l'assentiment de Sieyès , ce grave et Vague organisateur de républiques , et de son collègue Roger>Ducos. Si la majorité du Directoire eut eu de l'énergie , elle pouvait le faire arrêter; et si le glaive de la justice n'eût pas osé le frapper, il eût expié sa gloire et son audace par l'exil et peut-être la déportation.
Quelle différence en mars i8i5! déchu du trône, rayé de la liste des souverains, et proscrit en France, rélégué sur le rocher de Tîle d'Elbe , il revient presque seul ; et à peine a-t-it mis le pied sur la plage française, le peuple partout s'émeut et s'exalte ; la France entière répète avec enthousiasme le cri de cNapoléon ! plus de royauté, plus de Bourbons: c'est Napoléon que veut la France, c'est sa gloire, c'est son génie qu'il lui faut. Malheur à qui osera lever le doigt contre lui I ou plutôt malheur à celui qui né sera pas pour lui ! » Aussi, paysans, soldats, citoyens, tous courent à sa rencontre; tous le saluent de leurs vœux^ de leur reconnaissance, comme une nécessité , comme une providence.
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La noyauté des Bourbons n'est plus qu'un rêve : il semblait qu'il n'y avait jamais eu de royalistes, de nobles, d'émigrés. Ce n'était pas l'effet d'une conspiration , c'était un grand mouvement national; comme en ^9 pour la liberté, comme au Qtbermidor contre la tyrannie, comme au 18 brumaire contre l'impéritîe. Â quelle époque vit-on des défection^ si brusques, si éclatantes, et pour aijasi dir^ de si bonne foi? Quels sentimens <loaiinàiefit alors tous les cœurs ? l'amour de la patrie, l'amour de la gloire, et la conviction trop éclairée que la dynastie, nouvellement accueillie , ne pouvait as$(Urer le bonheur et l'indé^ pendance du pays.... Et trois mois après, cet autre rêve était diaûpé 1 ! !
Cependant j'avais repris le service des postes , en reutranft le ^i au matin. Le matériel de ce service n'avait pas manqué, cela était impossible; luais le directeur général 4vait jeté, dans le personœi, un désordre déplorable. Npn*&enlement, il avait provoqué et accueilli les dénonciations les pkis absurdes , mais il le$ avait récompensées ; aussi les bàinies et les défiances avaient rendu ennemis, les uns des autres, la plus grande partie des employés. Ils étaient tous pu jacobins ou gens de qualité. J'appris pour la première
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fois que , dans une administration que j'avais conduite pendant treize ans, il y avait des prêtres, des régicides , des chevaliers de Saint-Louis et des émigrés. Ces derniers surtout , si souples , si nuls, avaient poursuivi , avec un acharnement incroyable, leurs supérieurs pour avoir leurs places. Je fis cesser tous ces scandales en ne voulant y prendre auQun intérêt , et la plupart de ces messieurs furent les premiers à signer l'acte additionnel aux constitutions et le serment de fidélité à l'empereur.
Il ne me £sdlut pas huit jours pour sonder l'abîme qui allait s'ouvrir sous nos pas. La trop fameuse proclamation du congrès était arrivée en France avant celle de l'empereur. U ne fut plus possible d'établir un doute sur son authenticité, et l'empereur, quoiqu'il ne l'avouât pas^ sentit autant qu'un autre que l'orage ne pouvait être détourné. J'aurais désiré que, renonçant au passé, il ne se présentât que comme le lieutenantgénéral du royaume et comme stipulant au nom de son fils ; la réflexion me donna la conviction qu'une telle mesure était impossible. Il fallait donc marcher franchement, la couronne impériale sur la tête. Devait-il rappeler les constitutions ? Je sais que cette question a été débattue
arec beaucoup de chaleur, et qu elle a trouvé d'habiles adversaires. — En les repoussant, il ne restait plus rien ^ disait-on. On payait alors la grande faute du règne de Napoléon; c'est ce défaut d'ensemble , cette absence de toutes lois , si vivement réclamée par les anciens amis de la liberté, qui avait tout perdu et qui empoisonnait encore le présent. Il est déplorable cependant qu'on ait voulu les conserver. Puisqu'il fallait donner une constitution nouvelle , à quoi servaient touscesédits, centfois plus dangereux que les ordonnances du roi ? C'était au nom de l'indépendance qu'il fallait parler, c'était au nom de son fils qu'il fallait même ordonner; l'ennemi battu, on aurait vidé la querelle intérieure. — Mais, je dois le dire, l'empereurétait épouvanté de l'énergie de tout ce qui l'entourait. Les onze mois du règne du roi nous avaient rejetés en 92 ; et l'empereur s'en aperçut promptement , car il ne retrouva plus ni la soumission^ ni le profond respect, ni l'étiquette impériale. Il m'envoyait chercher, deux ou trois fois par jour, pour causer des heures entières. Il arrivait souvent que la conversation languissait. Un jour, après deux ou trois tours de chambre faits en silence , ennuyé de ce manège , et pressé par mon travail ,