‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'étatChapitre 2 sur 47 · MÉMOIRES £T SOUVENIRS · texte numérisé non relu

MÉMOIRES £T SOUVENIRS

carrière militaire se fermait pour moi, et qu'il ne me serait bientôt plus permis de penser ni à la gloire ni à aucun avancement. Je trouvai cependant une sorte de dédommagement dans la permission d'aller passer le carnaval de 1801 à Berlin.

A Leipsick et à Dresde vivaient beaucoup d'émigrés auxquels la généreuse bonté de l'électeur avait conservé un asile et des bienfaits ; mon arrivée jeta d'abord l'alarme dans ces petites colonies. Mon prédécesseur n'avait pu les protéger beaucoup, mais il avait écarté du moins la persécution. Ils s'imaginèrent qu'un aide-decamp du général Bonaparte allait les faire chasser du seul asile qui leur restait. Je m'attachai à les rassurer; il est vrai que j'eus peu de mérite dans l'accomplissement de cet acte d'humanité. Par sentiment, j'avais du penchant à voir seulement en eux des compatriotes malheureux, et qui n'étaient plus dangereux depuis qu'ils n'avaient plus les armes à la main contre leur patrie; mais j'avais reçu un ordre formel du premier consul de favoriser la rentrée de tous ceux qui paraîtraient n'apporter en France que des sentimens de paix. Je ne fis point de distinction , et pendant douze ans je n'ai point eu

à m'en repentir. J'oublie que quelques-uns ont repoussé 9 en 1814^ la reconnaissance qu'ils me devaient comme un outrage. Pendant ces douze années, du moins, le gouvernement impérial ne leur a point déplu; la plupart d'entre eux ont sollicité et obtenu des emplois.

Nous descendîmes à Berlin chez le général Beurnonville , ambassadeur de France. Ses aimables attentions , sa délicate amitié ajoutèrent aux plaisirs dont cette ville était le brillant théâtre cette année. Pendant mon séjour la paix fut signée avec la Russie; et ce fut im spectacle assez curieux de voir le brusque empressement des Russes à se rapprocher de nous, quand peu de jours auparavant un des membres du corps diplomatique n'aurait pas osédanser àla même contredanse où paraissait une femme parce qu'elle était Française. J'eus l'honneur d'approcher souvent de la reine, plus respectable encore par ses vertus qu'admirable par sa beauté. Il est impossible de voir unies une beauté plus touchante, et une dignité plus majestueuse.

La simplicité de sa vie ajoutait encore un caractère plus sacré aux sentimens de vénération qu'on aimait à lui rendre. Nul éclat , nul entourage ; tous les jours on la rencontrait dans

homme si grand à tant de titres, et surtout de l'attaquer dans sa gloire ia plus légitime^ tout cela n'est ni d'un ami de son pays, ni d'un prince, ni d'un homme de bon sens.

L'armistice avec l'Autriche fut signé le 4 nivôse^ et, comme le premier consul me l'avait promis, je fus rappelé promptement à Paris. Quand j'y arrivai, je trouvai encore tout le monde ému de l'affreux événement de la machine infernale.

Cet abominable attentat donna la mesure de la haine que la maison de Bouii>on avait conçue contre Bonaparte. Il appartient tout entier aux princes; car en i8i41es émigrés, maîtres alors du terrain , s'en vantaient assez hautement et donnaient complaisamment des détails sur les moyens employés. Limoelan, Carbon et Saint- Réjant étaient tous trois des Vendéens arrivés d'Angleterre pour cette honnête expédition. Limoelan échappa , et l'on n'a plus entendu parler de lui; Saint-Réjant se sauva également, et fut repris ensuite avec George. Je dirai plus tard quels indices le firent reconnaître.

Je comptais, en arrivant près du premier consul , reprendre mon service d'aide-de-camp ; il n'en fut pas ainsi : cependant , aprè^ quelques jours passés à la Malmaison , le premier consul

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me fit dire par Duroc qu'il était dans ses intentions que j'entrasse dans l'administration ; et le lendemain je lus dans le Moniteur que j'étais nommé administrateur de la Caisse d'Amortissement. Cette nomination faite sans me consulter , et dont j'apprenais la nouvelle par un journal, me donna beaucoup d'humeur; j'avais contre l'administration et la vie habituelle de Paris une répugnance que là catastrophe de 181 5 n'a que trop justifiée. Tallai déclarer à M. Maret, secrétaire d'état, que je ne voulais pas de cet emploi , et que je préférais l'obscurité à un emploi pour lequel je ne me sentais que du dégoût. Â cinq heures je me rendis aux Tuileries pour y dîner, comme à Tordinaire. Le ' général Lannes, qui était de service, avait appris mon refiis ; il vint à moi , l'approuva , et m'encouragea. « Il veut, » me dit-il, « éloigner ses fidèles amis; nous verrons ce qu'il y gagnera. » L'encouragement du général n'ajouta rien- à ma résolution , que je croyais bien prise. Le premier consul passa pour diner , et, m'apercevant , me prit dans une embrasure de fenêtre. Il me dit : t Vous ne voulez pas entrer dans l'administration publique? — Non,» lui répondis- je assez sèchement. — «Eh bien ! vous ferez comme il vous

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plaira ; je ne veux plus eotendre parler de vous* » Et il me quitta. Cest le seul mot dur que j'aiereça de lui , mais il me traversa le cœur. Je me retirai furieux , en doDuaut tout au diable. Trois jomrs après 9 ne me voyant plus» il m'envoya Clarke et Eugène pour me chapitrer et m'ordonna de Fal- 1er trouver. J'y allai; et l'enchanteur s'y prît si doucement que j'acceptstt. Il m'a^rit alors que son intention avait été de me nommer directeurgénéral des postes y à la place d'un hoimne qui était la créature de Si. de Talleyrand , mais que , son secret ayant été ccMinu , il avait rencontré une opposition qu'il voulait tourner , et qu'il s'y prendrait mieux» Alors il n'était pas encore le maître en tout. Effectivement ^ peu de mois aprèsy je reçus l'ordre de m'^nparer de la poste. J'j entrai «.vec dégoût. J'ai rempli mon devoir pendant treize ans avec un dévouement et ua zèle qui n'ont pas suffî pour me rendre heureux^ et dont j'ai été bien cruellement puni en i8i5.

En prenant les rênes de cette administration^ j'y trouvai la funeste habitude étabiîe de livrer à la police de tous les coinâ de la France fes lettres qu'elle réclamait comme suspectes. Je détruisis violemment cet abus, en éloignant de l'administration ceux des directeurs qui l'araient

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oomnik; et du moins les secrets des citoyens ne &n*eDt |>lus prostitués à la pire espèce des hommes., Je pris le parti bientôt de trancher toute oommunication avec Fouché; il ne me l'a jamais pardonné.

Le goavememest cependant recevait l'approbation de la France entière. Son nouveau sys* tème d*administration était plus approprié à Tesprit national. Les magistrats avaient été pris dans les classes éclairées de la société ; le désir de plaire et le besoin d'être aimés guidaient tous les fonctionnaires. La politesse de toutes les convenances d'un état civilisé avaient remplacé tous les formes brutales de ta république. L'ordre commençait à renattre partout. Le premier coQSul avait promis la paix ; elle venait d'être donnée, avec toutes les apparences d'une longue durée.

La France était fière de $on premier magistrat, et sa gloire était portée au plus haut degré. Aux conquêtes de la révohition venaient d'être ajoutée toute l'Italie septentrionale : brillante conquête qui enchantait la nation 9 et qu'elle a toujours été destinée à payer si chèrement.

La paix avec TAn^eterre mit le comble à la joie publique. L'imagination ne mettait plus

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de bornes à la prospérité nationale, et tous ces rêves allaient se réaliser. L'expédition de Saint* Domingue , confiée à des hommes trop faibles , et qu'il n'aurait peut-être pas fallu entreprendre, fut un échec, et le renouvellement de la guerre avec les Anglais un malheur : mais la France était pleine d'énergie et partageait l'audace et le bonheur de son chef; elle ne craignait que le malheur de le perdre : et ce que n'avait pu le sort au milieu des dangers de la guerre ^ les princes de la maison de Bourbon le tentèrent encore une fois, et faillirent réussir. Des casuites habiles parviendront peut -être à concilier les maximes de l'Evangile et les inspirations de la pitié avec la résolution du plus grand des crimes, celui de l'assassinat. Quoi qu'il en soit, les princes commandèrent cet assassinat, entrèrent dans tous les détails de l'exécution, désignèrent la victime, et l'un d'eux envoya pour les consommer ses serviteurs les plus fidèles et ses amis les plus dévoués.

C'est en i8o4 que cet événement eut lieu.

Depuis quelque temps le premier consul , qui se faisait traduire avec soin les journaux anglais, était étonné de n'y plus trouver d'invectives ni de menaces contre lui; ce silence lui parut suspect.

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et une nuit qu'il était tourmenté par l'insomnie , il se leva , et , cherchant dans les rapports de la police qu'il avait reçus plusieurs mois auparavant , il y trouva qu'un homme , appelé Querelle avait été arrêté sur les côtes de Normandie avec deux autres individus , et qu'ils ayaieut été garr dés en prison depuis cette époque , tfoctem^t soupçonnés d'être des chouaQs et d'arriver d'Aiv gleterre pour quelque dessein sinistre. Il envoya l'ordre à l'instant de faire mettre ces jeunes gens en jugement. Ils furent probablement couvain* eus, car tis furent condamnés à mort. Le commandant 0è cette division envoya le jugement , pour être exécuté, au chef de l'état-major. Celui^ n'ouvrit la lettre que dans la nuit, au sortir du bal , et dormit dessus. Si l'ordre avait été donné et exécuté par conséquent à sept heures du matin , il est probable que la nuit emportait le secret de ces malheurs. Mais , dans la matinée , toutes les horreurs du supplice jetèrent l'épouvante dans l'âme de Querelle. A l'approche de l'heure fatale , il tomba dans des convulsions si violentes qu'on le crut empoisonné. Le médecin qui fut appelé chercha à l'encourager, et quelques demi-mots échappés à ce malheureux engagèrent ce médecin à envoyer près de lui

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un homme adroit, qm saurait peoft-étre en tirer des aveux imporlans, si sa grâce pouTaif lui être promise. On la lui promit. Au moment où ses compagnons allaient partir pour le supplice, ils l'exhortèrent à conserver sa fer* meté. tTu en diras plus que tu n'en seôs,»

lui dit l'un d'eux ; « la mort çst si proche et si » prompte : encore un peu de courage ! » Il ré«* sista , et ses deux complices le quittèrent en haussant les épaules , et s'en allèrent tranquille* ment se faire fusiller. Querelle cependant avoua que plusieurs émigrés avaient du.j5artir d'An** gteterre pour venir assassiner le pf^'ii^^' consul: que George et quelques-uns de ses camaraîdes devaient faire partie du complot, il ne itomma pourtant pas le général Pichegru. Ce léger in* dice mit la police sur la voie des conspirateurs Fouché n'était plus ministre dé la police à cette époque ; ce département avait été réuni à celui de la justice. Union hizaire et généralement blâmée , qui donnait au gouvernement un ca« raetère de despotisme odieux : la justice soûle** vait son bandeau pour arrêter et le baissait pow juger. Mais tout l'édifice de Foucbé étaU restée et quoique le grandkjuge Renier ne sut pas en faire usage, peutiétre parce qu'il en usait avec

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répugnance , les chefe de la police mirent en oeuvre tout leur savoir^feire. On apprit bientôt que M. de Rivière et ie fils du duc de Polignac étaient arrivés à Paris j ils furent arrêtés , et avec eux une douzaine de misérables sicaires qui n'avaient pas même de réputation dans la Vendée: voleurs de diligence et Qoircis des crimes les plus vils et les plus odieux. Les aveux de quelques-uns de ces misérables annoncèrent que George était le chef de la conspiration. L'un des complices déclara qu'il avait vu dans la retraite de George un homme à qui ce chef portait un respect profond et qui en était traité avec une supériorité marquée. On supposa que c'était le duc d'Enghien^ ^ Bonaparte envoya un aide-de»oamp à J^ttenheim, pour savoir ce que£iisaîtle ducd'£iighien , et s'il s'absentait souvent de la résidence. L'aide-de*camp revint déclarer que le duc Êûsait souvent de& absences de six à douze jours et qu'on ignorait où il allait. On en conclut qu'il était venu à Paris incognito, et que c'était loi que George traitait avec tant de respect. Son arrestation fut décidée. Peu> de jours après sa mort y Pichegru ifut arrêté ; et le nommé Picot, qui avait &it cette déclaration , confronté avec Pichegru 9 l'ayai;it reconnu pour être l'homme

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qu'il avait voulu désigner, le premier consul, quand il l'apprit , frémit de désespoir : « Maudit » rapport ! fatal aide-de-camp ! » Pichegru arrêté, Bonaparte se décida às'jassurer du général Moreau. Le premier avait été trahi par le second avant le 1 8 fructidor. Bonaparte avait acquis la

preuve matérielle que ces deux hoipmes s'é- .taient réconciliés par l'entremise d'un abbé David , qui était, leur intermédiaire. Il ne la pro-> duisit pas cependant, et il fit bien. L'instruction du procès démontra jusqu'à Févidence que George et ses amis s'étaient rendus à Paris pour assassiner le chef du gouvernement ; que M. de Rivière , premier aide-de-camp de Monsieur, comte d'Artois , était du complot; qu'il avait été envoyé pour y participer et pour le diriger; que MM. de Polignac, attachés par affection et par leur naissance à la maison de Bourbon , étaient venus pour le même but; et qu'enfin , Pichegru et Moreau unis devaient profiter de l'attentat pour rappeler les Bourbons et les replacer sur le trône. Je dis profiter, parce qu'il parait, par un . mot de Pichegru, qu'il n'avait pas voulu être pour quelque chose dans l'assassinat d'un guerrier, à qui il devait au moins de la considération. £n arrivant -à Paris il vit George , et ayant appris

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