CHAPITRE XII
Won 9iTf9tpitKui.-— ^ gép^^i ]>il^^yèr6.--Séjoup k la prâfecture de police. — Mon int^rrog^loire. — Anecdote sur un des complices de George. — Je suis transféré à la Conciergerie. -^Le maréchal Ney.-i-Sea iU«Bions.r- Biles se dissipent.
Peu de jours après le départ de rempereur, je fus averti qu'une liste de proscriptiou , qu'on élevait au nombre de deux mille personnes»
s^établissait ppr les soins de MM. de Talleyrand et Fouché^ sous la direction des princes , et que madame duchesse d'Angouléme voulait bien y
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prendre uue part active. Déjà beaucoup de personnes avaient pris la fuite. L'intrépide Thibaudeauy qui , peu de jours avant le retour du roi, avait protesté hautement contre son règne, à la chambre des pairs, s'appliquait à me mettre sous les yeux tout le danger de ma position. Le duc de Bassano, au moment de son départ, m'engageait à l'imiter promptement. Préoccupé de cette pensée , que ma conduite était à l'abri de tout reproche , je repoussais tous les efforts de l'amitié. La princesse de Yaudemont me pressait par mille instances de me mettre à couvert, du moins pendant quelque temps. < C'était Fopinion de • Fouché, > me disait-elle; mais il me Ëdlait un passe-port, et il se gardait bien de m'en offrir. Le spectacle douloureux de ma femme souffrante,et grosse de cinq moins, me rendait l'idée de la fuite insupportable. Dufond d'uneprison je pourrai veiller sur elle, me disais -je. Les préventions s'affaibliront, et toute la colère royale s'exalera sans doute sur les absens. En examinant ma conduite sous toutes les faces, je n'y voyais qu'une affaire de police correctionnelle, une condamnation de deux à cinq ans de prison pour m être emparé des postes quelques heures avant l'arrivée de l'empereur. Familiarisé avec
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cet avenir, je m'obstinai dans ma résistance à fuir, et je proposai à la princesse deYaudemontdelui remettre une lettre adressée à M« de Talley rand > président du ministère, dans laquelle je lui expliquerais ma conduite. Elle se chargea de la placer sous ses yeux. Dans cette lettre j'expliquais au ministère toute ma conduite depuis la restauration j toutes mes démarches dans la jour-* née du .o mars , et je terminais par lui demander des juges. Je fus promptement servi à souhait \ Le i8 juillet j'étais à table avec ma femme et M. de Mène val » lorsqu'un inspecteur de police vint: me .chef cher pour parler à M. De Gazes, préfet de police. En montant dans le fiacre, je me vis entouré de trois ou quatre mouchards, qui voulurent bien me servir de valets de pied
* Loin de me tonhuéntér poâr/xnon compté, je me> tonnnentab sur le soct de me* amis. La'eomtesse dé Soàu', tante- de Labédoyère» le sachant encore à Paris , me conjnra d^aller.le tronyer, de le ponsser «hors des barrières par les épaules et de l'engager à seréfngier i Tannée de U. Loire, d'où il pourrait gagner les pays étrangers. Tallaî donc k hnitlieares do matin chez Labédoyère. Il éiait encore couché / jouant avec son enCsnt, et son aimable femme à c6té de loi.' Quand nous fumes seuls, je me mis à le presser avec chaleur pour qu'il se sauvât (singulière préoccupation ! ). Je loi donnais les mêmes raisons , je lui faisais les mêmes instances, je loi représentais les mêmes dangers dont mes amis me fatiguaient , pour mon propre compte. Il m'écootait en sou'^ riant, en bâillant et en se retournant danss«»n lit. Il fallut abandonner
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après la disscdutioo de l'année de la Loire , s'était retiré dans les environs de Riom avec plusieurs de ses amis , et particulièrement le général Flabautyson proche parent. Celui-ci, dont la tête est froide et chez qui la prudence est réunie k un grand courage , avait vu d'un coup d'œil leur position dangereuse; il était convaincu qu'il n'y avait plus rien à £sdre ; qu'il ne restait plus qu'un parti, c'était de franchir promptement la frontière. Labédoyère en paraissait aussi convaincu , mais rien ne lui put faire changer sa marche. Il voulait aller aux Etats-Unis, mais en passant par Paris pour y embrasser sa famille et se munir d'argent. Tous les efforts de l'amitié furent vains pour le dissuader. Il monta dans la diligence, sous le nom d'un officier particulier, et trouva, parmi ses compagnons, deux misérables en uniforme , qui semblaient quitter l'armée de la Loire, et qui» à peine entré à Paris, allèrent promptement le dénoncer. C'étaient les deux prisonniers qui mangeaient gaiment une partie de l'argent qu'on leur avait donné, pour récompenser leur trahison.
Versdix heures du soir, le concierge vint m'engager à descendre chez le chef de division, chargé de m'interroger. Un interrogatoire était une dis*
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traction. Je me gardai bien de m'en refuser le plaisir, et je fus conduit à travers un labyrinthe de corridors, dans une salle basse , où je trouvai un M. V*** , qu'on a renvoyé peu de temps après. Cet inquisiteur était un gros petit homme^ qui siégeait sur son fauteuil depuis vingt-neuf ans*, toujours interrogeant , le jour, la nuit, à toute heure, sous tous les régimes. Après avoir écrit quatre ou cinq pages de questions et de réponses, il s'en tint là; et comme nous n'avions aucune envie de dormir l'un et l'autre, il profita avec empressement de quelques questions que je lui fis sur ses occupations , pour me raconter toutes les prouesses de sa préfecture de police , la défense des prisonniers, les aveux qu'il leur surprenait; son habileté à troubler la conscience, à déconcerter la fermeté, à surprendre les secrets , à poursuivre les aveux , enfin à fouiller au fond des cœurs. Je ne peux m'empécher de raconter une de ces anecdotes, qui me paraît assez piquante.
«c Parmi les conspirateurs de la machine infernale se trouvait un M. N***, ami intime de Limoëlan, le principal auteur du complot. Ce monsieur avait servi dans les Chouans, et la police supposait , avec assez de fondement , qu'il était à
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Paris. Traqoé oomme un renard pendant plusieurs jours y ii «xluchait la nuit dans les bateaux de cbarbon sur le port au blé; et lorsque les poursuites cessèrent dons ce quartier, il hasarda de chercher un asile dans un mauTats galetas du port y chez im marchand d'eau^e-vie. Le lendemain la police y revint , mais il s'était sauvé et ne reparut plus. On fouilla dans la chambre , et dans la rudle du lit on trouva un chifFon de papier à moitié brûlé et qui avait servi à allumer sa pipe. Ce morceau contenait cependant quel ^ ques lignes écrites^ et qui semblaient être nn fragment du brouillon d'une lettre adressée à un général , qu'on supposait être George. La dernière ligne contenait ces mots: « Je ne puis vous len écrire davantage aujourd'hui ; ye soufre
I beaucoup des jreux^ » Ce malheureux fut repris dans l'affaire de Georg«^ et j'eus le plaisir de l'interroger. Il était assis là, à votre place , eùtre deux bougies, comme vôos êtes. Tout en eausant avec lui , je continuais à écrire cependant.
II était de ma province : je lui parlai de ses parens , des affections dé son jeune âge , de ses relations de coUégef et comme je renttrquats qu'il prenait de l'assuTaince^ et qu'un peu de gaieté commençait à se nié 1er à ses réponses ^ je
Dû COMTE LA^VALLETTE/ ^ijt)
tn^ititerrompis tout à coup /en lui disant du ton le plus naturel: Mais la lumière vous fait ixial 'aux yeux; éloignez les bougies^ si vous voulez. — Moi, je n'ai pas mal aux yeux. — Non ! il me semblait. -— Oh ! non, pas à présent. J'ai souffert des yeux, il est vrai, mais il y a environ deux ans. — Et nous continuâmes l'entretien. Enfin je lui lus posément son interrogatoire, et il fut surpris de l'insertion au procès-verbal d'un fait si peu important. — Pourquoi donc avoz-votis
mis cela ?— C'est mon usage Eh bien ! cette
petite remarque, ajouta l'interrogateur, a contribué à sa perte. Ce petit papier, à moitié brûlé, avait- été conservé ; l'écriture fat confrontée , sa présence à Paris lors de la machine infernale constatée.— Et que lui arriva-t-il? demandai- je.— Il fut guillotiné,» me répondit V***, avec un geste et un regard diaboliques. Il me disait : — « J'aime jma profession; je ne saurais rester un jour éloigrié de cette salle. Je pourrais aller au spectacle me réjouir avec mes amis v ma femme, mes enfans; eh bien ! non, il faut que j'interroge. » Tout en l'écoutant, je remarquai que par habitude il louchait constamment à gauche, du côté ou les prisonniers étaient placés; et, si on les eut fait asseoir à sa droite , je suis persuadé qn'H
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aurait perdu la moitié de son talenf . ÀTant de le signer, il me lut son interrogatoire, et je ne pus m'empécher de lui demander pourquoi il n'y avait pas inséré son anecdote , puisque e'était son habitude de tout écrire. — « Oh ! me dit^^il , votre affaire ne peut aller loin ; vous n'êtes pas un homme important pour moi. i»
Je restai encore quinze jours dans cette prison provisoire sans avoir vu M. Deoazes , que |non séjour si près de lui devait embarrasser un peu , si le souvenir de nos anciennes relations ne s'était pas effacé de son esprit. Le mauvais air et tous les dégoûts de la priscm me donnèrent une maladie inflammatoire , que mon médecin-, qui était celui de M. Decazes , soigna avec beaucoup de zèle , mais qui contribua à me £siire changer de prison , et commencer promptement mon procès, dans la crainte que je n'échappasse, par une mort naturelle, à celle que l'on me destinait. Le dimanche a4 juillet, je fiis brusquement placé dans un fiacre pour aller m'établir à quatre pas de là, à la Conciergerie : beaucoup de gens ne se doutent pas, à Paris, des prisons de JaConoier-r gerie, située sous les magnifiques salles du Palais de Justice , et qui servaient, dit*oo, da tepnps de St-Ix>uis, de cuisines et de provisions pour
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sâ bouche royale. On me &t entrer dans le greffe , où je trouvai le concierge, a|>pelé, je crois, Landrajeinf c'était un homme de haute taille, familier jusqu'à Finmilte , quoique avec des formes s^ssez polies. Il commença par faire mon signalement à haute vçix, et m'invita ensuite à le suivre jusqu'au fond d'un corridor obscur, où se trouvait ma nouvelle demeure. C'était un espace long et étroit , terminé par une espèce de fenêtre couverte d'un abat-jour, qui permettait d'entrevoir un pied carré environ du ciel. Les mnre nus et charbonnés de noms propres et d'exclamations de désespoir, étaient le seul ornement de ce triste séjour. Un mauvais chAlit , une vieille table , une chaise et deux baquets infects en formaient tout l'ameublement. J'en donne la dejscriptioii exacte , parce que c'eist là que le maréchal Ney passa les trois premières semaines, à son entrée dans la prison. Je fus plus fmble que lui, car il ne s'en plaignit pas; mais quand je vis qu'il me serait impossible de lire pendant une demi*heure, j'éclatai en reproches, et j'écrivis au préfet de police pour lui déclarer que la maladie me tuerait très-promptement, si l'on ne changeait pas mon logement. Le soir le concierge vint me chercher pour me conduire
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à la promenade dans la grande cour, appelée Aê? Préau ^ et vers neuf heures , au lieu de me&ire remonter dans mon cachot , il me conduisit dans une salle basse, où je trouvai une cheminée et une fenêtre, qui donnait sur une petite cour, séparée de celle des femmes par un mur élevé. « Je n'ai pu vous placer ici ce matin, me dît-il, > parce que le général Labédoyère était enfermé idans la chambre à côté; mais on vient de le » transporter à TÂbbaye. » Je voulus voir le lendemain cette chambre ; elle était encore plus incommode et plus triste que celle que je venais de quitter. Le malheureux y était resté huit jours au plus rigoureux secret, abandonné pour ainsi dire par les geôliers, puisqu'on ne venait le visiter que deux fois par vingt-quatre heures. Le cachot était si étroit qu'il ne pouvait pas même le «parcourir en long, seule distraction qui lui fut permise, puisqu'il était privé de livres, de journaux et même de toute correspondance. On commença , suivant l'usage , par me tenir au secret pendant six semaines. Je ne pouvais recevoir de lettres sans qu'elles fussent ouvertes, ni voir un ami sans que le greffier fut présent J'avais de tristes nouvelles de ma femme: son écriture tremblante, ses souffrances qu'elle
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iftepouvait dissimuler, par les assurances réitérées d'une bonne santé , cette grossesse de cinq mois dont elle me parlait à peine , tout contribuait à ,me tourmenter. Lea inoonvéniens de ma prison se manifestèrent bientôt: A côté de ma chambre était une énorme porte en. fer. qui s'ouvrait à chaque instant- du jour et à toutes les heures de la nuit pour relever la sentinelle. Soa mouvement violent ébranlait: jusqu'à mon lit et interrompait mon sommeil; le froid et l'humidité me forçaient à entretenir du feu jour et nuit.
Ces tourqiens de tous les momens étaient loin de m'abattre, et je n'allai pas chercher de la force morale dans la méditation ou des illusions que la triste réalité éloignait chaque jour davantage. Je la trouvai dans ma préoccupation de l'empereur. Je souffrais^ mais c'était pour lui; mon infortune tirait un grand éclat de la cause qui l'avait &it naître. Mon nom et ma destinée étaient liés à son nom immortel; et puis ses souffrances n'étaient-elles pas plus violentes que les miennes? la perfidie du gouvernement anglais le conduisait, à Sainte*Hélène ? Que de tournoens lui préparait cet exil au bout - du monde! j'aurais eu honte de. me plaindre devaut uAe telle ipfortune. La vengeance des rois
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s'appesantissait sur nous d«iix, et je trouvais consolation et gloire à la partager. Cette pensée m'a constamment soutenu y et m'a sàavé de toute Êiibiesse. L'idée qu'il lirait mon procès , que ma mort serait une émotion pour lui ^ que je me montrais digne def son attachement et de i9L confiance, m'exaltait sans cesse. Je dirai plos tard comment ce sentiment d'énergie contre le malheur reçut un puissatit aliment d'une autre cause.
Quelques semaines après mdn entrée i un jour que je me promenais dails la cour ^ le diarééhal Ney m'apparut au bas de l'escalier qui oônduî^ sait à mon ancien cachot; il me salua en montant rapidement , accoMpagdé du concierge et d'un officier de gendarmerie* J'appris ainsi qu'il était arrêté. Il avait dédaigné , comme moi , de quitter le royaume ^ et s'était contenté de se i^ fugier dans le château d'un parent de sa femme, aux environs de Gahors. Son sabre , qtill atait laissé dans le salon , le trahit cette fois» Il se laissa arrêter, bien persuadé qu'on n'oserait le condailikier. Aprè^ un moi& de séjour dans ce cachot^ oh le plaça enfin èiu dessus de moi dans le logement du gre£Eier. Il y avait un poêle qui garantissait du froid , et sa fenêtre grillée , mats plus
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élevée 9 hii procurak un air un peu moins malsain que celui que je respirais. Mais son nom et ses^dignités ne purent le garantir des vexations dont on se plaisiût à Faccabler» Il jouait assez bien de la flûte , et pendant quelques jours il puts'eii servir pour dbarttier son ennui. Cette ressource lui fut enlevée, sous prétexte que les règlemens de la maison s y opposaient. Il aimait à répéter ixne walse que j'ai eu long-temps en souvenir y et que je me surprenais à fredonner dans mes rêveries du soir. Je ne l'avais jamais entendue ailleurs : je l'ai retrouvée une seule fois en Bavière; c'était dans un bal champêtre sur les bords du lac de Starnberg; j'avais sous les yeux de jeunes paysannes foulant gaîment un gazon bien frais : l'air en est doux et mélancolique. Le son de la flûte me rejeta violemment dans la Conciergerie, et je me sauvai en fondant en larmes, et en prononçant, avec amertume, le nom de Finfortuné maréchal. Pendant la journée , nous nous partagions la promenade diEins la petite cour, sans pouvoir y rester ensemble , quoiqu'il iût constamment accompagné d'un gendarme.
J'àvab l'habitude de me promener dans la grande cour à six heures du matin : le maréchal désira choisir cette époque de là journée pour sa pro-