‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'étatChapitre 24 sur 47 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Lettre du duc de Rtcbeheu contre le maréchal Ney. — Mes inquiétudes sur le sort de madame Lavallette. — Ouverture des débats. — On me communique la liste des jurés. — M. Héron de Villefosse. — La sentence de mort est prononcée. — On annonce la fatale nouvelle à madame liavailette. t- Elle demande et obtient ^ne audience du roi. — Paroles de Louis XVIQ.

Les conf^encçs préUfniûaires se continuèrent, deux fois par semaine , pendant près d,'ii^n mois. Peu de jours avant Touverture des débats, le Moniteur m'apporta la terrible lettre adressée à la chambre des pairs , et signée du duc de Ri* chelieu , contre le maréchal Ney. Comtnent cet

MiSMOIRES ETSOUVElimS DT3 C. LàV ALETTTE. 'k^'J

homme, dont t$i renommée proclamait la loyauté, l'aménité des mœurs ^ l'impartialité et l'indépendance de caractère, put*il |3oùsser devant la chambre des pairs , avec uâe cblère brutale et sanguinaire, un des Français les plus recoMmandables dé notre époque, tin des giierriers les plus illustres, un homme nialhèurèuic, prévenu , non jugé, dont les interrogatoires n'étaient pas <iohnus, et que la justice devait environner d'une compassion généreuse ? Quand uil de mes défenseurs, M. Delacr0i2-f>ainTille, entra dans ma chambre, je lui présentai le Moniteur. Uhe émotion profonde se peignit sur sou visage en le lisant; et quand il eut fini, après quelques instans de réflexion , il me dit d^in air consterné : « Monsieur/ je ne vois que trop où l'on en veut » venir; tnâis je suis vieux, je voudrais pouvoir » passer les derniers jours de ma vie loin des V orages , ma santé est trop faible pour suppor- » ter la persécution qui va se répandre partout. » Souffrez donc que je dépose en d'autres mains • Te Êirdeaudont je suis chargé; mon ami Tripier » trouvera facilement un collègue pour partager % la défense. Je vous servirai de conseil , mais je » ne me sens pas la force de paraître à l'audiencé.j» Je voyais ce vieillard si accablé , que je m'abstins

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de toute observation . Dans ce momeot, M. Tripier arriva; son confrère, après lui avoir présenté le journal , répéta sa résolution , et allait Itii désigner un autre a^vocat pour le remplacer^ lorsque M* Tripier lui répondit froidement :

t Je n'ai besoin de personne; je défendrai tout » seul mon client. C'est mon devoir , aucune » considération ne me fera reculer » » et la conférence commença. Pendant que je discutais pour ma vie, mon enfant mourait dans les bras de sa pauvre mère. Ce malheur devait avoir pour elle des suites incalculables. Je comptais sur cet enfant pour soulager sa douleur après ma mort; les soins qu'il réclamait et qu'elle lui prodiguerait avec une tendresse si passionnée lui feraient encore aimer la vie, et il lui était enlevé brusquement en quelques heures. J'étais au désespoir. Le lendemain lorsque Lacroix- Frain ville entra, l'état où il me trouva lui fit supposer que la crainte d'une condamnation à mort était la cause de mon trouble , et il allait me prodiguer des lieux communs de consolation quand je lui annonçai le nouveau malheur dont j'étais frappé. «Mon Dieu, me diMl en me pressant dans ses » bras, c'est trop à la fois. Oubliez le moment de » faiblesse que je vous ai montré ; je ne vous

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» quitterai plus; oui, je vous défendrai. • £t il tint noblement parole ^ en venant à l'audience et en assistant son confrère pendant le cours des débats.

Ce qui me tourmentait bien plus que mon procès était l'état de madame Ijavallette. Ce fils, objet des désirs de sa vie , venait de lui être enlevé. J'avais exigé d'elle que pendant sa grossesse elle ne vint pas à la Conciergerie. Le triste spectacle d'une prison , la vue de mon cachot pouvait produire un effet terrible sur elle. J'avais par le même motif défendu qu'on m'amenât mon fils. Tout ce: qu'on m'avait rapporté de la tendresse passionnée de la mère pour cet enfant me faisait trembler pour sa santé. Sainte-Roses se contentait de me parler de ses larmes, de sa douleur, mais cherchait à me rassurer sur les suites. Maintenant quel serait le résultat des débats? La peine de cinq ans de prison était bien dure, mais je pourrais la voir, lui donner des consolations, conserver la direction de notre fortune en désordre, enfin lui présenter, en perspective , xm avenir plus heureux ; mais si cette peine était la mort, que deviendrait-elle dans son infortune? Par une fatalité trop commune dans la révolution, sa famille peu nombreuse était dis-

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^e^sée oti avait disparu. Son père était depuis iong-terops revlenu de rétrahger^ mais il en.avait ramené nue seconde femme, dont il atait des enfans. Quoiqu'il fut excellent homme, de nouTeaut liens, des affections nouvelles et son éioignement d^ Paris né présetitaient pas à sa fille une ressource bien efficace. Ma seule espérance i*eposait sur le comte Alexandre de Larochefoucault^ son allié, qui nous avait dohné des preuve&«cou^ rageuses de son affection depuis plusieurs mois. Cest au milieu de ces agitations que me&t annoncé l'ouverture des débats, le rg noyeiQbi*e. On me communiqua la liste des jurés le i8. lis étaient au nombre de tréntc-six. Pas un ^eux ne m'était connu. Il fallait pouvdir.déniéler parmi eux douze hommes d'uoe con^i^nce assee ferme et d'un esprit ass^ éclairé pour résister à l'exaspération de l'opinion et aux menaces de l'autorité. Cette liste se composait de quelques marchands, d'avocats , de deux membres duconseil d'état : toiis geîis , excepté les premiehs , dont l'indépendance de position n'était rien moins qu'établie. Je fis faire dés copies de cette listé, et plusieurs de mes amis se hâtèrent de prendre des renseignemens sur chacun d'eux et d'aller les visiter. Mais c'était un dimahche. Il fut très-

difficile de parvenir jusqu'à eux, et le lendemain matin les notes qui me forent remises présentaient des opinions si opposées que je ne savais qui rejeter ou admettre. Il fallut cependant monter au pdai& Avant d'entref dans la salle où les jurés étaient rassemblés, on me fit attendre dans lé cabinet du président , où se trouvait an huissier de la cour criminelle; Cétait nn jeune ^ homme, dont les regards^ fixés sur moi avec im vif intérêt, semblaient me questionner sur la liste que je tenais à la main :« Faites-moi lecture » des son» , me dit-il avec émotion ;• votre sort f est sur ce papier ; je peux vous guider mieux » que qui que ce soit. » A chaque nom , il me disfeît: I Celui'-ci douteux; cet autre affreux; rayez » a»te eebd^là. > Il avait à peine écouté douze noms lorsqu'on; m'appela pour assister au tirage des jurés. C'était ern spectacle imposante Trente-six personnes rassemblées, debout en face defc rni^trats et de Taccuisé \ et douze d'entre dlles aiUaient prononcer sur sa destinée. Je pro« nseoais mes regands sur <cette assemblée ; f y cherchais delà bienveillance , de l'impartialité du moins , et il me semblait y voir une sorte de sytn-* pathie pour moi. La gravité de leur maintien ,

lecirs regards baissés ^ là méiancdiie répandue

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