MÉMOIRES CT SOUVENIRS
Blaisois. L'ainé, François, fut daigné comme suppléant à l'assemblée de la noblesse de Paris, et il n'entra à la chambre qu'après le 6 octobre 1 7 89, pour y remplacer M. deLallyrToUendal , qui abandonna la France à cette époque. Alexandre prit parti pour la liberté, et il en .fut récompensé par réchafaud. L'aîné vota constamment avec le côté droit, et en 1792, il alla rejcMindre les princes à .Coblentz. Madame de Beauharnais partagea bientôt le sort de tous les nobles restés en France. Elle fut arrêtée, et passa plus de deux ans en prison. La jeune Emilie fut confiée aux soins d'une gouvernante, ou plutôt livrée aux grossiers caprices de quelques domestiques qui partageaient les mouvemens et les passions de la multitude. Fille de parens émigrés, la pauvre enfant était forcée d'assister aux processions patriotiques qui se renouvelaient tous les mois , aux fêtes de la république., c J'y étais fort malf traitée, m'a-t-elle raconté souvent, par mes corn- » pagnes , les filles du. quartier. Elles ne me par- 9 donnaient pas ma taille élevée et des traits assez » distingués pour faire contraste avec la plupart f d'entre elles. La fille d*un émigré, d'un marr » quis, d'une mère em^isonnée , ne devait pas » partager Thonneur d'être avec elles. Je n'aurais
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«pas mieux demandé; maïs ma gouvernante , » quoiqu'elle ne partageât pas les préjugés de > mes compagnes , avait grand soin de me con- » duire à leur réunion pour son propre intérêt : » montrer la plus légère répugnance Feût expoit sée à être arrêtée. » A cette affreuse époque de -délire et de fanatisme , la vie privée subissait la surveillance jalouse et continuelle de tout ce qui vous entourait. Le portier d'un hôtel oe se faisait pardonner sa condition que par l'espion* nage et la délation. Les domestiques étaient maîtres, ou plutôt tyrans de ceux qui les employaient ; et Ton trouvait mauvais qu'une jeune fille d^émigré ne fut pas mise en apprentissage y conservât dans ses mœurs et dans, ses occupations quelque chose de distingué et de délicat. La cousine d'Emilie et son cousin avaient été placés en apprentissage ; Hortense , chez la couturière de sa mère , et Eugène chez im menuisier du faubourg Saint-Germain. Le 9 thermidor vit renverser la tyrannie , et madame de Beauharnais sortit de prison. Emilie entra avec sa cousine chez madame Campan , qui venait de former une pension àSaint-6ermain*en-Laye; elle y put continuer son édu(i|lion interrompue peu* dant deux ans.
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Le géoéral Bonaparte, doat j'étais alors aide- 4e-caiap, m'avait envoyé k Paris en 1796 pour y suivre les onouveotens des deux Conseils et du ]$rectoire« Je lui avais écrit la vérité avec une franchise qui lui fit sentir tout le danger et toute la hopte qu'il trouverait à consacrer, par son assentiment , le coup d'état frappé le 18 fructidor. LeDirectoire connut promptement mes opinions, et s'il n'osa pas m'en punir, il en témoigna un ressentiment assez vif pour que le général Bona* parte ne crut pas devoir m'aœener à Paris quand il revint de l'armée d'Italie. Il me laissa au congrès de Radstadt, et je ne vins le joindre que trois semaines avant son départ pour l'expédi* tion d'Egypte, Tous mes camarades avaient été avancés; le général désirait aussi me récompenser : mais ne voulant pas s'exposer à un refus de 1^ part du gouvernement, il se mit en tête de me flaire épouser mademoiselle de Beauharnais. Un }Qur que je l'accompagnais à la Trésorerie pour presser l'expédition des fond^ dont la marine avait besoin k Toulon, il fit diriger sa voiture veri les nouveaux boulevarts pour causer à aon aise. « Je ne peux vous faire chef d'escadron , me • dU^il; il faut donc que je vous marie : je veux » vous faire épouser Emilie de Beaufcar^iais; elle
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^ est très-belle et bien élevée. La connaissez* vous? % — Je l'ai vue deut fois. Mais , mon général , je 1» suis sans fortune ; et nous alitons en Afrique, et » je pourrai bien y être tué ; que deviendra la pau- ^' vre veuvé ? Je n'ai pas d'ailleurs de goût pour » le mariage. -— Il faut se marier pour avoir des » enfanSy c'est le grand but de la vie. Être tué » » cela est possible : alors elle sera la veuve d'un » de mes aides-de-campy d'un défenseur de la pa^
• trie; elle aura une pension , et pourra s'établir » avantageusement. Maintenant , fille d'un émv-
• gré, personne ne veut d'elle; ma femme ne peut >la*conduire dans le moncje. La pauvre enfant
• est digne d'un meilleur soft. Il faut que cette n affaire soit terminée proiûptement» Causez ce V soir avec nmdame Bonaparte : la mère a donné
• son consentement; dans huit jours la noce, et
• je vous donnerai quinze jours de bon temps*
• Vous viendrez me joindre à Toulon le 119. » (Il me parlait ainsi le 9.) Je riais pendant tout tîe discours. — * Enfin je ferai tout ce que vous « voudrez. Mais la jeune personne voudra-t-elle » de moi? je ne veux pas la contraindre. ' — C'est 9 une enfant qui s'ennuie à la pension, qui sera
• malheureuse chez sa mère. Pendant votre afa<-
• sence, elle ira vivre avec son grand-père à Fôn*
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• tainebleau. Vous ne serez pas tué, et dans deux •ans vous la retrouverez. Allons, c'est une af- » faire arrangée. Dites au cocher de retournef à »la maison.»
Le soir je m'approchai de madame Bonaparte ; elle était prévenue, voulut bien me montrer de la satisfaction et m'appeler son neveu. « Demain , » me dit-elle, nous irons tous à St.-Germain ; je » vous présenterai à ma pièce. Vous en serez en- ^ chanté, elle est charmante. » Effectivement, le lendemain nous montâmes en calèche, le gêné*
rai, madame Bonaparte et Eugène , et nous descendîmes chez madame Campan. C'était un grand événement; toutes les pensionnaires étaient aux fenêtres, dans le salon, dans les cours, car on avait donné congé. Bientôt on descendit dans le jardin , et parmi ce troupeau de quarante jeunes personnes , je cherchais avec inquiétude celle qui m'était destinée. Sa cousine Hortense nous l'amena pour sahier le général et embrasser sa tante. Elle était effectivement la plus jolie. Une taille élevée et d'une élégance pleine de grâce, un visage charmant , de belles couleurs que la confusion augmentait, mais ime timidité, un embarras qui £{ rire le maître; mais il n'alla pas plus loin. Il fut décidé qu'on déjeunerait dans le
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jardin , sur Therbe. J'étais cependant fort sou* cieux. Voudrait-elle de moi ? n*obéirait-eIle pas sans répugnance? Ce mariage si brusque, ce départ st prompt me chagrinaient. Quand on fut levé et que le cercle fut rompu , je priai Eugène de conduire sa cousine dans une ailée solitaire. Je les rejoignis, et il nous quitta. J'entrai alors en conversation ; je ne lui cachai ni ma naissance , ni mon peu de fortune. «Je n'ai, lui dis-je^ que mon » épée et la bienveillance du général, et je vous » quitte dans quinze jours. Ouvrez -moi votre » cœur. Je me sens disposé à vous aimer de » toute mon âme; mais cela ne suffit pas. Si cette 9 union n'est pas de votre goût, confiez-le-moi; » il ne me sera pas difficile de trouver un pré- 1» texte pour la rompre. J'obtiendrai mon éloi- B gnement , vous tîe serez pas tourmentée, je » garderai votre secret. » Elle avait les yeux baissés; pour toute réponse elle sourit, et me donna le bouquet qu'elle tenait à la main. Je Fembrassai. Nous revînmes lentement vers la campagne , et huit jours après, nous allâmes à la municipalité. Le lendemain un pauvre prêtre insermenté nous maria dans le petit couvent de la Conception * , rue Saint-Honoré. C'était à peu
* Ce coavent ii*e2iftte plas.
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près défendu; mais Emilie y tenait beaucoup | car elle avait une piété douce et sincère.
I^eu de jours après mon mariage, je dus m'oc-» €uper en secret des préparatifs de mon départ pour Toulon ^ où le général en chef ^taît déjà arrivé. Il fut convenu qu'elle partagerait le temps de mon absence entre sa tante et son grand-pére, qui avait alors quatre-vingt-six ans , et qui conservait dans un âge si avancé, une tête saine, une
égalité de caractère aimable, et une véritable adoration pour sa petite-fille. Je la quittai sans lui faire mes adieux : ils auraient été trop pénibles; je ne revins que dix -huit mois après* Aiusi mes pressentimens furent démentis par l'événement. De huit aides-de-camp que nous éticms, quatre périrent : Julien et Sulkov^rsky assassinés par les arabes , Croisier tué au siège de Saint-Jean-d'Acre, et Guibert à la bataille d'Aboukir.Duroc et Eugène Beauharnais furent gravement blessés; Merlin et moi nous échappâmes* La gloire et la fortune coûtaient cher auprès du général Bonaparte.
A mon retour de France, et peu après le i8 brumaire , je fus chargé d'aller en Saxe, muni de pleins pouvoirs, pour traiter de la paix avec r Autriche, si l'en vie lui en prenait au milieu de
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Fa guerre. J'emmenai madame de Lavalleite. Depuis 179^2, TAIlemagne du nord n'avait pas tu une Française : on s'était imaginé que toutes étaient des femmes perdues , sans éducation et à peine vêtues. L^étonnement fut au comble quand on vit une jeune personne d'une extrême modestie, d'une grande timidité/ et mise avec une décence et un goût qui pouvait servir de modèle aux femmes les plus sévères.
Ces succès augmentèrent à mesure qu'on la connut davantage. Nous allâmes passer le carnaval à Berlin; toute la cour, et particulièrement ]a reine , la comblèrent de bons traitemens et de distinctions. Elle eut Thonneur de détruire tous les préjugés extravagans qu'on avait contre les dames françaises, et de rendre peut-être les Allemands très^exigeans pour celles qiii vinrent après elle.
Mon séjour en Allemagne était sans but après la victoire de Hohenlinden ; le premier consul me rappela près de lui; et lorsqu'il plaça la couronne impériale sur la tête de Joséphine, sa nièce fut nommée dame d'atours. Les fonctions n'étaient pas faciles à remplir; l'empereur, qui réglait sa maison comme son vaste empire, était loin d'y obtenir en tout la même obéissance. Il
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avait établi que le$ marchands qui fournissaient la toilette de rimpératrice ne devaient se présenter à elle qu'un jour par semaine y que la dame d'atours serait présente, tiendrait registre des achat(^, et serait responsable du désordre. L'exécution du règlement déplut bientôt à Tim^ pératrice ; la dame d'atours osa réclamer ; elle fut boudée, et peu à peu ses fonctions se rédui* sirent à celles de dame du palais. Heureusement l'empereur ne lui en sut pas mauvais gré; mais ce qu'elle n'avait pu faire i l'empereur ne l'obr tint pas davantage , et la dame d'honneur^ madame de Larochefoncault y ne put éviter des tracasseries dont elle eut beaucoup à souffrir. Le divorce, et le mariage de l'empereur avec Marie -Loui^, rendirent à madame de LavaU lette sa liberté. Depuis cette époque elle ne partit point aux Tuileries; aussi la catastrophe d^ i8i4 la trouva préparée, et, sauf le chagrin que sa reconnaissance pour l'empereur lui rendit fort amer, elle s'accommoda aisément d'une obs* curité à laquelle elle s'était vouée depuis trois ans.