‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'étatChapitre 28 sur 47 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

CoD^uke dn général Gliirke à mon égard. — M. Pasquier. — Le duc de Ragiise. — Son dévou/ement pour moi, — Mes préoccupations. — Je me familiarise avec Tidée du dernier supplice et de ses plus horribles détails. — ' Démarches de la princesse dé Vaudeaioot. — Le maréchal Ney est jugé. — Gardes du corps déguisés. — Le maréchal est exécuté. — Mon jugement est confirmé par la cour de cassation. — Le duc de Raguse accompagne madamç Lavallette aux Tuileries. — Sa fermeté. — Réponse de Louis XVIIJ.— Dureté de la duchesse d* Aogouléme.

Je retour^ie à ^loii cachot. Pendant la nuit qui suivit ma condangiDation , j'avais écrit à ^eux de |i)es aini3, Je général Clarke et M. Pasquier. I^e preniîer me. devait pas avoir oublié qn iaiportant Sjervice q^e je lui rendis, lorsqu'il jfut disgracié

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par le Directoire, au i8 fructidor. «Je n'ai ré^ » serve aucun secret pour vous^ lui mandais-je ; tj'ai tout dit à mes juges; voyez ce que vous • pouvez Élire pour moi; tâchez da moins de f m'épargner l'horrible agonie 4e FéchaÉaiud : fiai- 9 tes -moi fusiller par tes braves de l'armée; la » mort me paraîtra presque un bien£ait. » Je ne veux pas donner ici le texte de sa réponse, mais j^'y trouvai cette phrase : a U ne vous reste plus »qu'à recommander votre femme et votre enfant »à l'inépuisable bontédu roi. » Mon arrêt de mort me fit moins de mal que la lecture de cette cruelle lettre. Dans mon indignation j'allais lui écrire tout ce que sa dureté m'inspirait ; je me contins, par la douce certitude que ma femme et mon en&nt ue seraient pas réduites à implorer la pitié de celui qui les avait privées d'un père et d'un époux. Je souffrais encore de l'agitation dans laquelle m'avait jeté la missive du ministre de la guerre, quand ma porte s'ouvrit mystérieusement : un homme s'approcha de moi , me pressa la main , et, me remettant un billet , disparut à l'instant. C'était M. Angles, préfet de police ; le billet était de M. Pasquier. a Conservez )> votre courage , *m'écrivait-ril ) tout n'est pas p perdu ! plusieurs de vos amis entqurept sa ma-

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» jesté y et tout ce qu'it sera possible de faire )> pour la toucher sera tenté avec courage. Espé- T» rez encore, n

Parmi les personnes qui prenaient intérêt à ipoi j j'étais loin de compter le duc de Raguse. Liés de la plus tendre amitié depuis long-temps, sa conduite envers l'empereur, en 18149 m'avait éloignédelui ; j'avais rompu avec éclat. Cependant je reçus une lettre du maréchal, a J'allais deux )»foîs par semaine aux Tuileries, m'écrivait-il : » j'irai maintenant deux fois par jour; je parlerai, 3» je solliciterai jusqu'à l'importunité. Tout ce »qui a du coeur se joindra à moi, et j'espère > obtenir ce que je désire le plus au monde. »

Ces douces consolations d'une amitié courageuse ne me disaient plu3 d'illusion. Je vis que j'avais été condamné , tomme allait l'être le maréchal Ney, pour servir d'exemple. Il était le premier, par sa réputation, dans la hiérarchie militaire; j'étais, aux yeux de la cour, le plus important dans l'prdre civil. Ancien aide-de-* camp du général Bonaparte, cousin -germain du prince Eugène et de la reine de Hollande, qu'elle détestait, directeur-général des postes pendant douze ans, et à ce titre dépositaire de beaucoup de secrets qu'il fallait étouffer (c'était du moins

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son opipion), ma mort était irrévocable. Je devais doDC me résigner, l'envisager d'un q^l feràiCy et me Êimiliariser avec tous les détails du supplice que j'allais subir. Les geôliers m'avaieQt souvent fait le réçât des d^rniers momens de la plupart de^ malh>wreuK qui les avaient quittés pour marcher k la Gr^ve i rnais je voulms savoir tou3 les détails de ce qa'ils appellaieot la toUeite. C'est un pi^u avant quatre heures que le condamné est amené au greffe; à peine a»t-il dépassé la porte basse qui donne entrée dans cette pièoe, que l'^exécutisur et ses valets se présentent; ils font asseoir le condamné sur un banc, lui ôtqpt son habit 9 lui coupent ses cbev,eux et le col de sa chemise , et enfin lui lient les mains derrière le dos : 011 le conduit ainsi jusqu'à la charrette qui se trouve à la porte. C'est un terrible moiii^nt; ceux qui jusqu'alors ont montré le plus de s^ng* froid et de courage tombent abaittus et daj^ un grand désordre : mais le grand air eit la présence de la fouje los ranirneot siçuv^enit pw4ant Ja route» quelquefois aussi lies e^h^rtatii^s du confesseur. J'écqutais avec attentioiu, revenant sur les détails .y multipliant les obscirvajtîons » et tous les jours m^ faisant racominenoer. cet. affreux récit, tantôt par Tuo, puis par un autre; quel«-

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ques-un$ ie -faisaient avec répugnance» m^i^ ie^ plus vieux s'y complaisaient.

C'était a^g^nenl^r mon supplice à plaisir.

J'éprouvais de l'horrmir et un frémisseinent qui m'agitait jusqu'à la moelle des os» ; je . parcourais ma chambre avec épouvante, et mes nuits salis sommeil étaient alfreuseï^, A force d^ m'obstiner à revenir sans cesse sur ^ette ^\lv^ lion, j'di)tin3 ^nfin ce que j'avais tant désiré : up calme dont les geôliers étaient euxnfçofyaïe^ étonnés. En les écoutant d'abprd, je palissais; ij[^aintenaitt c'était sans émotion 9 .3ans repu»gnance. J'avais caché depuis loog-temps dans ma paillasse un couteau 4e table qui iRi'^ppartanait: joue pensais plus k m'en servir ; je trpUYai^ une espèce de gloire à braver la mwt, ^ l'attendre de sang*froî4 , comnde sur te cbamp de bat$^ll^

Le ministre de la justice , le comte de 3arbé^ M arbois,tâehaU<ile reculer Tépoquedû jiAgement de la cour de cassatioif t espérapi que le tenpips amiwerait un peu de calgyie dans les esprits des kabttans du cbàteau ; car mes ennemis étaiwt tous là. La princesse de Vainlf mont,, par son nom de Montmorenci, se trouvait parrmfie.d^ personnes les plus considérables de la ooi*ri Presque toutes lui devaient leur r^ntr<>e «en

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France; la plupart d'entre elles lui devaient la position tranquille dont elles avaient joui sous Tempire; car, quoique Tempereur ne Taimât pas et s'en défiât , elle avait dé l'influence sur MM. Talleyrand et Fouché , et elle en usait avec courage et générosité. Le roi et sa iamille avaient succédé contre elle aux sentimens de haine de l'empereur. On ne lui pardonnait pas ses anciennes liaisons avec ces deux puissans ministr.es. C'était cependant chez elle que s'était tenue une partie des conciliabules qui préparèrent en 181 4 la chute de l'empire; et/ quoiqu'elle n'y prît qu'une part fort indirecte et fort timide, j'avais cessé de la voir^ en lui avouant franchement les motifs de mon éloignement ; mais , dans mon malheur, je la retrouvai animée du courageux dévouement d'un ami. Par elle , M. de Richelieu était sans cesse harcelé ; une foule de personnes dont je ne connaissais que les noms se firent un point d'honneur d'obtenir ma grâce. Madame de Vau- ' demont leur rappelait ma conduite en Saxe envers les Français malheureux que j'y avais trouvés, et en France depuis quatorze ans. J'en avais fait rentrer un grand nombre; et, comme je ne Yoyais en eux que des compatriotes malheureux, j'avais souvent employé mon crédit pour

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leiir faire du bien. Quelques-uns s'en souvinrent. Mais la haine était trop violente , et surtout la plaie du ao mars trop douloureuse encore, pour que la générosité put se faire écouter. Si j'avais manqué de courage pendant ces trente jours qui s'écoulèrent entre le jugement de la cour d'assises et celui de la cour de cassation, il y avait de quoi me tuer ou me rendre foUé Chaque matin on m'instruisait des démarches tentées , des obstacles vaincus ; mais aussi tous les soirs je recevais les plus tristes nouvelles : l'obstination de la famille royale à repousser toutes les sollicitations ,> la timidité ou le découragement de M. de Riche*' lieu , enfin l'impossibilité de fléchir le monarque. De temps en temps quelques amis courageux venaient me visiter dans la. prison, malgré la haine de l'autorité , qui pouvait les eh punir.

M. Pasquier, quoiqu'il fut ministre d'état , et M. de Fréville , alors maître des requêtes , tous deux m'apportaient de l'espérance ; mais je dé<^ mêlais, à tjj^vers leurs protestations, un découragement secret dont ils ne pouvaient triompher devant moi. oc Je n'aurais jamais eu le courage 1 de venir, me dit Fréville, si je ne eotnptais pas » sur le succès de vos amis* » Mais, en me parlant, des larmes roulaient dans ses yeux, et le

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tremblement de sa main dans la mienne détruis sait Tespoir qu'il cherchait à m'inspirer.

C'est dans cet intervalle que le maréchal Ney (ut jugé. Même avant son procès , les moyens de surveillance avaient été multipliés autour de lui. Jour et nuit trois sentinelles étaient placées sous sa fenêtre, c'est-à<»dire devant la mienne; un gendarme , un garde national à cheval , et un grenadier de Tancienne garde, ou plutôt un garde*du<orps déguisé; car t>n n'osait pas se fier aux troupes de l'ancienne armée. J acquis bientôt la conviction de ce déguisement par une de nos parentes, mademoiselle Dnbourg, qui avait obtenu la permission de rae voir. Elle avait reconnu en entrant un de ses cousins qui montait la garde, couvert de l'habit d'un ancien grenadier à cheval. Tous les soirs, on venait chercher le maréchal en voiture pour le conduire au Jjuxembourg , et on le ramenait à la Conciergerie le lendemain matin. Le 7 décembre , il ne rentra pas. J'interrogeai le guichelîer, qui se troublli ; enfin , le poussant de questions , j'appris que le maréchal venait d'être exécuté.

• Est-ce à la Grève , sur l'écbafaud? — Non , me » dit-il : fusillé.— Il est bien heureux ! » m'écriaije avec un mouvement de joie. Et le pauvre

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faotume, qui ne comprenait pas ^ crut que j'étars devenu fou.

Les jotirs s'écoulaient «cependant. Un de me*» avocats me pVoposâ die ne pas attendre le juge^ ment de la cour de cassation, et d'écrire au roi polir m'abandonner à sa clémence. J'avais une invincible répugnance à faire une tel le démarche. Son confrère n'était pas de cet avis. « Elle pourri rkît être fort dangereuse ou ne produire aucun • effet. SI le roi veut faire grâce, il attendra le » jiigemeirt de la cour; s'il est décidé à ne pas » Ife faire, il attendra encore ; il est donc préfé* » rable de ne rien changer à la marche naturelle » de cette affaire. »

Madame la duchesse de Plaisance, fille du ministre de la justice, vint un jour chercher madame Lavallette et la conduisit chez son père. Ces deux dames tombèrent aux pieds du vénérable vieillard. Sa fille fondait en larmes, le pressait de ses mains jointes , et sollicitait avec Une véhémence et une ardeur dont peuvent avoir une idée ceux-là seulement qui ont le bonheur de la connaître. En l'écoutant, des larmes coulaient silencieusement sur les joues du ministre ; mais elle ne put en obtenir un seul mot : îd'était de mauvaise augure; il était clair qu'il

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avait peu d'espérance. Enfin le âodécembre ^ \e'}vL* gement fut appelé à la cour suprême. Six iDoyens de cassation furent présentés , mais, malgré Télo^ quent plaidoyer de M* Darrieux^ le jugement fut trouvé bon et confirmé. Ce fut M. Baudus^ un de mes amis, qui vint m'annoncer cette triste nouvelle; mais il s'appliqua à détruire toute l'impression qu'elle pouvait faire sur moi par des espérances qui paraissaient si positives que je commençais à les partager , lorsque , une heure après sa sortie , M. de Carvoisiq entra chez moi4 L'impression terrible du jugement n'était pas encore effacée de son visage; il espérait encore^ mais ses raisonnemens partaient d'un esprit préoccupé qui aurait trouvé plus facile de me parler de résignation .

Il ne restait plus que trois jours; dans un si court espace de temps, il fallait trouver moyen d'arriver jusqu'au roi. Le duc de Raguse s'en chargea; Le général Foy vint de sa part chercher madame Lavallette, et la conduisit par des détours jusqu'à Tentrée de la galerie de Diane^ où elle trouva le maréchal qui la prit par le bras et lut le mémoire qu'elle devait présenter au roi* C'était pendant la messe. Toute la cour était à la chapelle, et le roi devait repasser par cette galerie

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pour rentrer dans ses appartemens. Malheureu* sèment , un des huissiers qui se trouvaient \k reconnut ma femme ; et^ comme i] était contre l'usage que qui que ce fui pût se tenir dans cette galerie sans un ordre spécial , il crut devoir ^ en avertir le maréchal et le prier de faire retirer madame de Lavallette. «t Madame restera, > lui dit le maréchal d'un ton ferme. L'huissier courut avertir un officier du palais , et celui-ci renouvela l'avertissement d'un ton si positif que le maréchal pouvait le prendre comme un ordre . Madame » restera , puisqu'elle est ici , répondit-il ; ^ je y> prends tout sur moi. » Cependant la cour avan*çait. Le roi , prévenu , sentit qu'il était trop tard pour éloigner de sa vUe une infortunée qui peut«étre causerait du scandale par sa résistance. Il continua donc à avancer , et quand il fut en face de madame de Lavallette, elle tomba à ses pieds en lui présentant son mémoire. Le prince s'inclina vers elle, prit les papiers en lui disant : a Madame, je ne puis faire autre chose » que mon devoir; » et il passa outre. Ma femme tenait un second mémoire pour madame la duchesse cTÂngoulême. Le duc de Raguse, la voyant hésiter, la pressa de courir après la princesse pour le lui remettre. Elle s'aivançait , II. i8

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lorsque M. d*ÂgouIty chevalier d'honneur, se retourna , et , lui opposant ses deux bras étendus et ses mains ouvertes , la força de s'arrêter *. Cette phrase du roi ne ressemblait pas à celle qu'il avait prononcée un mois avant dans son cabinet, quand madame de Lavallette s'y présenta. Il parlait de son devoir maintenant, quand on lui parlait de clémence. Ce mot était effrayant. Emilie parut d'abord n'en pas sentir toute la gravité, ^ais il était décisif pour moi, et je m'appliquai bien vite à prendre des précautions ppur que ma femme et mon enfant pussent être trompées et éloignées pendant deux jours : maïs cela n'était pas facile avec la mère. Son courage croissait avec le danger, et elle imagina de faire une nouvelle tentative auprès de Madame la duchesse d'ÂngouIéme. Cette princesse habitait le rez-de-chaussée des Tuileries où avait logé le roi de Rome. Madame de Lavallette quitta ses vétemens noirs sous lesquels elle avait paru la veille au château, descendit de sa chaise à porteurs dans une rue voisine, et se présenta à la

* le dnc de Ragnse tomba dans nne longae disgrâce, et fat yîoleromcnt maltraité poar cet acte de conrageose bonté. On m*a aasaré qn*an prince qni ne vit pins s^onblia dans sa colère jasqn*â dire: « Il » mériterait d*^tre envoya aux galèces. •

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porte de la princesse à Theure où on avait coutume d entrer. La pâleur de son visage, ses yeux gotifléSy sa démarche pénible la firent remarquer et bientôt reconnaître par les valets. Â l'instant la porte fut fermée, et l'ordre donné hautement de ne laisser entrer personne. Refusée à cette porte, elle se hâta d'en aller chercher une autre sous le grand vestibule : mais un valet de pied courut devant elle pour avertir, et elle fut également repoussée. Epuisée de fatigue , elle s'assit sur les marches de pierre de la cour, et y res^ta pendant une heure, se faisant encore Fillusidn qu'on la laisserait entrer. Elle attirait les regards des passans et surtout des gens qui montaient au château; mais personne n'osait lui donner un signe de compassion. Enfin elle se décida à s'éloigner du palais et à retourner dans mon cachot , où elje arriva exténuée et le cœur brisé par la dquleur.

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