‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'étatChapitre 31 sur 47 · CHAPITRE XVIlk · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIlk

Détails donné» par M. Bandi» — M. et mMiame Bresi^B.-'Iieiir

' dévouement. — L*un et l'autre vienoeot me rendre visite. — Sensalrotis produites par mon évaston. -— Bruità divers. — ' Précautions qui meaontMnpoaéfB. — Novf elles iiiqHiéCiMlef.

— J'entends crier sous mes fenêtres les ordonnances de police contre ceux qui me donneraient asile. — Joineau et sa femme.

— Visite de madame Bresson.

Je me perdais dans ces réflexions, quand )a porte s'ouvrit lentement , et je me trouvai dans les bràs de M. Baudas. Après les premiers transports d'une émotion bien douce, je commençais à lui adresser des questions qui me tourmentaient, quand il m'interrompit « Je vous corn-

MEMOIRJK XT SOtJVBNIES nO C. LAVALLETTE. «199

» prends, mais retenez votre imagination , voici

)» la vérité. Avant-hier madame Lavallette me 6t

9) venir chez elle, et quand le» domestiques fu*-

» rent éloignés et les portes bien fermées , Je

» veux sauver mon mari, me dit-elie , puisque la

» grâce ne sera pas obtenue, mais je ne sais où il

i> pourra trouver un asile. Mes parens , mes amis,

» sont hors d'état de me servir; je m'adresse à

» vous avec confiance, procurez«lui le moyen de

D se cacher, il sera^ libre demain. La sommation

» était brusque et me déconcerta^ Vous savez

» que je vois peu de monde; vous cacher chez

» moi était chose impossible, dansun hôtel garni,

» où logent trente personnes; je le dis à madame

» Lavallette.-^Pensez-y tout de suite, il faut que

to vous trouviez ce que je vous demande — Enfin,

n après beaucoup d'hésitation, Donnez*moi deux

M heures, lui dis-je; je suis lié de la plus tendre

» amitié avec une famille qui a connu le mal-

)> heur^ et dont les sèntimens de courage et de

» dévouement sont admirables. — Allez , allez

» vite , peignez - leur ma position ; c'est la vie

H qu'ils me donneront en cachant mon mari.^«*

»Je voulais obtenir quelques détails. — Non,

)» non, me dit-elle, je vous dirai tout au retour;

^ mais avant^courez chez vos amis.-^Je la quittai

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» donc et je vins ici Altendez, point d'im-

» patience ; vous êtes chez M. Bresson , caissier » des afiEaiires étrangères *. Laissez - moi conti- » nner. Madame Bresson , depuis la proscription » de son mari , a £iit vœu , dans Teffusion de sa » reconnaissance pour ceux qui l'ont caché, de » sauver un malheureux condamné pour délit » politique , si la Providence la faivorisait assez « poiu- que l'un d'eux s'adressât à elle. Tallai D donc la trouver. Votre vœu est exaucé, lui » dis-je ; je lui racontai votre histoire et la réso- » lution de madame Lavallette. Qu'il vienne, me » dit-elle avec enthousiasme , mon mari est ab- » sent 9 mais je n'ai pas besoin de le consulter » pour faire une bonne action , il partage mes » sentimens. Je vais préparer une chambre où » l'infortuné sera en sûreté; courez en prévenir T» madame Lavallette.— Je revins donc chez elle , » et ce fut alors qu'elle me fit connaître son plan.

* Je n'avais vu qae deux fois M. Bresson , mais je savais son histoire. Député à la convention , il s^était prononcé avec ane grande énergie contre le procès et le jagement de Loois XVI. Il vota contre 1* mort, et hient6t il. fat proscrit et obligé de ftdr. Sa femme et lai troavèrent nn asile an fond des monlagnes des Vosges , ches de braves gens qniy malgré la mort inévitable saspendne sar lenr tête, si on découvrait le cODple infortuné, les cachèrent pendant près de deux ana avec une admirable fidélité. •

DU COMTK LA-VAI^LFITE. 3oi

T> Je l'écoutais^en silence, ce n'était pas le mo- » ment de faire des objections. Elle s'exprimait » avec une foi si vive , elle paraissait si pénétrée » du succès/ que je m'associai avec ardeur à tous » les détails de l'entreprise; mais il me fallait un » cabriolet particulier ; avec la permission de » madame Lavallette, j'allai trouver M. de Chas- » senon ^ que je connaissais pour un homme dé- )» voué et de résolution. Voilà comment vous êtes » ici y par une espèce de miracle; car je ne com- » prends pas encore comment vous avez pu » réussir. Maintenant , vous sentez combien il » est important pour nos généreux' amis qu'on » ne sache jamais que vous leur devez cet asile ; » la famille entière serait perdue. M. Bresson a )» besoin de son emploi , il a- une fille et des ne- » veux à établir; fonctionnaire, et logé dans une » maison du roi , honoré de la confiance de son » ministre, il ne se fait pas d'illusion sur ce qu'il » y a dTirrégulier dans cette action ; mais , d'un «autre côté, il est convaincu de votre inno- » cence; et que sont toutes ces considérations à » mettre en balance avec la vie d'un homme?

^) Nous allons nous occuper de vous tirer d'ici » et de vous faire passer la frontière, ce qui ne » sera pas facile; mais enfin le plus important est

3oa MéMx)ttiRs » »ovv0!riB$

)) achevé y la Providence ne laissera pas son ou* D vrage imparfaite »

M. fiaudus tne quitta» et je restai seul pendant deux heures, osant è peine respirer ni faire un mouvement, et réfléchissant tristement sur la pdsiti<Mi de nui pauvre. Emilie » restée en otage dans mon cachot Vers onze heures du soir la porte s'ouvrit encore, et je vis entrer une dame habillée avec élégance et le visage couvert d'un voile ; elle était accompagnée d'une jeune per« sonne qui me parut âgée de quatorze ans; la dame se jeta dans mes bras, et Tenfant, qui pleu«* rait^ se tenait timidement à côté de sa mère. A travers l'émotion profonde dont nous étions agi-* tés, « Au nom de Dieu , levez ce voile, madame, » que je connaisse enfin l'angélique personne à » laquelle je dois mon salut. '^ Nous ne nous » connaissons pas , me dit^elle en se découvrant, t mais je stiis heureuse de lû'âssocier à Thér^nque « action de madame Lavallette. » Effectivement, je n'avais jamais vu madame Bresson ; c'était alors une personne de quarante ans, mais à laquelle la fraîcheur et une taille élégante enlevaient au moins dix bonnes années : elle avait déposé $ur le poêle une espèce de soupière. « Voilà votre )t diner^ me ditHelie ; les deux services sont dans

mr GoifT£ i^AVAixvmt. Iio3

n le même vase; vous ferez mauvaise chère ^ mais » nous sommes obligés de nous voler pour vous » nourrir ; je ne veux confier noire secret à au- » cun de nos domestiques ; tous habitent ce cor- » ridor^ et la chambre voisine est occupée par 1» mon neveu Stanislas» Ainsi, pas» de bruit le » matin IJEaites votre lit et balayes votre chambre » vous-même* (Gomme le lieu où vous êtes n'est » jamais habité., le moindre bruit qu'on y ent^i- » drait pourrait nous perdre tous« » Elle me quitta après Une heure d'entretien. M. Bresson vint ensuite ^ je m'étais attendri avec les dames , son arrivée me procmra un peu de gaîté. Je ne le connaissais pas plus que sa femme; quînseans avant je l'avais vu une fois a mon départ pour la SaKe^ peut-eixe encore une ibis «u retour^ et nos rapports d'affoires terminés , puisque je n'étais pas resté dans la arrière diplomatique^ nous ne nous tétions pas rencontrés^ M. Bresson était un homme d^une figure très^agréable, d'un esprit délicat ^t très-orné , et d'une énergie de carac^ tèi'e dont il avait donné souvent les marques les plus éclatantes. Ce n'était pas son attach^odentà r^(npereur qui 1 avait décMé à se jeter dans une situation si dac^^eu^ç pnHir me s^^uver; car je doMte qu'il ait jamais beaucoup lûmé /xi sa. per-*

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sonne, ni mn goavemement; c'était un sentiment profond d'humanité et une protestation pleine de courage contre les condamnations politiques dont il avait été luinnéme la victime. « Je 1» viens de courir les salons, me dit-il en riant, » et surtout ceux de quelques hauts dignitaires. » Yousne pouvez vous Êiire une idée de la peur » et de la consternation qui bouleversent tous les » esprits; aux Tuileries personne ne se couchera. )» Us se persuadent que votre fuite est le résultat » d'un grand complot qui va éclater; on vous )> voit à la tête de l'ancienne armée , marchant )) sur les Tuileries, et tout Paris prenant les ar- » mes; je ne serais pas étonné qu'on arrêtât le )) mouvement des troupes étrangères qui com- » mencent à s'éloigner. On parle de fermer les » barrières. Imaginez où cela peut aller ! les lai* » tières ne pourront entrer demain ; plus de lait » pour le déjeuner des bonnes femmes! et moi » qui écoutais toutes ces lamentations, moi qui » vous tiens sous ma clef. » Puis il examina avec beaucoup de soin tout mon modeste mobilier et tout ce qu'on m'avait apporté ; une commode était remplie de son linge et de ses vétemens. (( Entr'ouvrez seulement votre volet, et ne laissez )) entrer de jour que ce qu'il vous en faut pour

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y^ lire; si vous vous enrhumez, placez votre tête, » pour tousser, dans cette armoire. » Je lui avais demandé de la bière pour étancher une soif ardente qui me tourmentait depuis un mois.

(1 Vous n'en aurez pas; nous n'avons pas l'habi- » tude d'en boire ; cela pourrait se remarquer; je » n'ai pas oublié l'histoire de M. de Montmorin, » qm fut découvert et périt sur l'échafaud , pour » avoir mangé un poulet dont les os furent jetés » au coin de la borne. Une voisine , qui savait » que la vieille femme qui le cachait était trop » pauvre pour manger du poulet , en tira la con- » clusion qu'elle recelait un proscrit, et alla la » dénoncer. Vous aurez des sirops et du sucre à » discrétion , mais point de bière. »

Je passai ma première nuit de liberté à me promener et à respirer près de la fenêtre entr'ouverte. Je ne pouvais plonger mes regards dans la rue du Bac; mais j'entendais parfaitement ^ et le fréquent passage des cavaliers me faisait tressaillir. Enfin le matin , la fatigue l'emporta sur mes inquiétudes et je m'endormis. Deux heures après je fus réveillé par le bruit qu'on faisait autour de moi, et , à mon grand étonnement , j'aperçus dans la chambre un petit homme qui arrangait les meubles^ balayait et frottait avec

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