‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'étatChapitre 33 sur 47 · CHAPITRE XEL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XEL

Gb %n M patte à la GcHMicrsBric.^ Fw«nr dM ft6K«ts.— Leur brutalité envers madame lavallctte. -^ H. Bellan rinterroge, et la &it traiter avec one excessive sévérité. — Principale eauie de iamaiiAe.^ Ses terreurs. — Elle est mise au secret ^ Ma filla rentre à sa pension» — Gondnite de la supérieurs à son égard. — La police poursuit ses recherches. — Projets divers pour me filtre sortir de Fhince. — M. Bruce , le général in^koo. -^ Prépantife pour mon déguisement ^ Je quUte rholel des Affiiires étrangères. — M. de Chassenon me conduit rue du Relder. — Maison de mon juge d'instruction. — *lf. HtttchlnaoïK -^ Je pars.

Mais il Êiut retourner à la Conciergerie. J'avais à peine franchi la porte extérieure lorsque le concierge entra dans ma chambre, et, comme je l'avais prévu , il se retira au bruit qu'il entendait derrière le paravent. Mais il revint environ cinq minutes après; ne trouvant encore per-

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sanne^ quoique le Qiéme bruit fut répété, il ima* gÎ0« d'écarter la feuille du paravent. A la vue dç raa femme il jette un grand cri et court vers la porte. Madame Lavalliette s'attache , se cram* ponne à son habit en lui diseiit : « Laissée aller »moB mari; attendez un peu .-^ Vous me perdez ^ j> madame, j» s'éoria-t4i en fureur. Et se dégageant par un vident effort qti& laissa une partie de son habit dans les mains de l'infortunée , il se mit à crier partout :. iie prisonnier est sauvé ! et arriva désespéré et ^'arrachant les cheveux chez le préfet d^ police. Tous les geôliers , tous les gendarmes, s'élancent dans toutes les directions. Deux des premiers atteignirent la chaise à p&r»^ teurs qui cheminait encore tranquillement ^ur le quai. En l'ouvrant , ils ne trouvèrent que ma fille et l'abandonnèrent. On mit bientôt de l'ordre dans 1res poursuites , et pendant toute la nuit l'on alla faire des visites sévères chez tous mes amis j toutes mes connaissances, et jusque chez lespersoncies qui n'avaient eu d'autres rapports avec moi que ceux qu'avait pu leur donner mon ancîieniie poution. I^s barrières furent fermées le lendemain, et la joie de tout Paris de vbir la polioe au désespoir fut inexprimable. Madame La-* valiette un peu rassurée après une demi-heure^

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commençait à surmonter son agitation^et aurait joui de son bonheur , si les brutaux de geôliers y qui avaient laissé sa porte ouverte, ne s'étaient pas abandonnés contre elle à mille imprécations , et ne l'eussent assurée qu'il était impossible que je ne fusse pas promptement repris.

L'arrivée du procureur-général Bellart ter^ mina toutes leurs insultes. Il se mit gràve^ ment à t^erbaliser, et fit à madame de Lavallette des reproches qui n'étaient que ridicules. Par son ordre y elle fut traitée avec une sévérité qui , dans l'état de santé où elle était, fut la principale cause de la cruelle maladie qui Ta tourmentée pendant plus de douze années , et dont elle est enfin guérie au moment où j'écris. On lui iSt habiter la chambre du maréchal Ney. Il n'y avait pas de cheminée , mais u n poêle dont la chaleur la faisait souffrir jour et nuit. La vue donnait sur la cour des femmes. Les cris bruyans de ces malheureuses duraient toute la journée, et leur langage obscène et grossier était un supplice pour une jeune femme si bien élevée. Le plus rigoureux secret lui fut imposé; ou ne permit pas à sa femme de chambre de venir près d'elle : c'était une geôlière qui la servait. Aucune lettre d'elle ne pouvait franchir les portes de la prison, pas

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une du dehors ne pouvait arriver jusqu'à elle. Assaillie sans ce^se de mille terreurs , la nuit surtout y quand on relevait les sentinelles , elle sMmaginait que c'était son mari qu'on ramenait^ Pendant plus de vingt- cinq jours elle ne put trouver un moment de sommeil. Tétais loin de la croire aussi malheureuse. On m'avait dit pour me calmerqu'elle était établie dans l'appartement de la femme du préfet de police , comblée d'égards et de soinsy et que bientôt elle pourrait retourner chez elle.

Ma fille était rentrée au couvent dans un transport de joie , et agitée par une émotion si vive qu'elle ne put expliquer comment elle avait contribué à sauver son père. Mais quand le lendemain tout fut expliqué, la supérieure^ qui venait d'obtenir que sa maison fut protégée par madame la duchesse d'Angouléme, fut saisie de crainte; ma fille eut ordre de se taire : les religieuses et même quelques unes de ses compagnes , s'éloignèreht d'elle comme si elle eût été atteinte de la peste. Le croira*t-on? les parens de plusieurs pensionnaires déclarèrent à la supérieure qu'ils retireraient leurs enfans du couvent, si Joséphine. I^vallette y restait. Ainsi d'une action louable , généreuse, qui devait être présentée en exemple

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à de jeunes personnes , la peur, l'intérêt person* jiel| et peut-être des passions plus viles firent une espèce de crime et un titre de proscription. Six semaines après, quand madame de Lavallette fut libre, elle se hâta de retirer sa fille du couvent. Je passai tranquillement les premiers dix jours dans ma retraite , comblé des plus touchant témoignages d'affection. Mes aimables hôtes cher-» chaient à me tranquilliser ; avec eux, point d'inquiétudes , point de danger : je pouvais rester, me disaient-ils, des mois entiers dans ma ca* chette , sans leur être un instant à charge : je ne pensais pas ainsi. M. Baudus, qui venait me voir de temps en temps , ne pouvait dissimuler que la police avait conservé toute sou activité. On était sûr que je n'avais traversé la frontière ni du côté de Strasbourg, ni du côté de Mélz. Le général Excelmans, proscrit et réfugié à Bruxelles , aussitôt qu'il avait lu l'histoire de mon évasion^ avait écrit à sa femme , en confidenee^ qu'il venait de souper avec moi : l'anecdotfe courut avec adresse 9 mais la police ne s'y laissa pas prendre. C'était dans Paris que se continuaient les recherches. Mes amîs étaient surveillés avec une ardeur que donnait à tous les agens de la police l'espoir d'une riche récompense. M. Beiiiin

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<le Vaux, alors s»ecrétaire - général de la police, donna àM.Bauduà le secret de cette obstination k me poursuivre. Le parti ultra accusait le minUtre d'avoir obéi à d'anciennes relations d'affection pour moi, et au désir de se faire un mérite de ma fuite auprès de Louis Bonaparte et de toute sa fisimiliey se ménageant ainsi un titre de reconnaissance ponr des futurs contingens. Ces imputations absurdes pouvaient arriver jusqu'au roi, et Mk Décades, craignant de voir baisser son crédit et peut - être de succomber sous la haine dont il était l'objet , faisait re^ doubler chaque jour l'activité des recherches. Il fallait donc fuir ; mais par quel moyen ? On me proposait de reprendre encore une fois ies ha^* bits de l'autre sexe et de me rendre en secret jusqu'aux environs d'un port de mer, où des smogleurs se chargeraient de me conduire en Angleterre. Je repoussai ce moyen qui me parut extravagant. Il ne plaisait pas davantage à Baudus. Peu de jours après il vint me confier qu'un général tusse voulait bien se charger de moi ; qu'on me conduirait dans son auberge pendant la nuit| et que là y caché au fond de sa large calèche 9 je pourrais passer la barrière sans accident Biais il feUail payer d'abord 8,000 francs ,

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pour acquitter ses dettes , et ensuite solder tous les frais du voyage. L'argent était prêt y mais le moyen échoua. Le Russe voûtait savoir le nom du proscrit ; la peur d'être condamné à l'exil en Sibérie y si j'étais découvert , le fit reculer. Il fut question ensuite de me glisser dans un bataillon de Bavarois y qui quittaient la France , en me confiant à l'officier qui le commandait et qui serait charmé sans doute de sauver le parent et l'ami du prince Eugène. Ce moyen me paraissait excellent. Je connaissais trop le roi de Bavière pour avoir à craindre que l'officier fut puni , et cet excellent prince , à qui j'en parlai quelques mois après, me dit avec émotion : «Je l'aurais attaché » à ma personne , s'il avait pu vous sauver. 'Mais il fallut encore abandonner cette ressource. La police s'imagina que je pourrais en user, et cette troupe fut tellement surveillée, les officiers tellement circonvenus qu'il n'y eut plus moyen d'y penser. Enfin le dix-huitième jour de ma retraite, Baudus vint me trouver enivré de joie, t Nous » allons enfin réussir, me dit- il en m'embrassant; » ce sont des Anglais qui s'offi*ent à vous sauver, » et je crois qu'ils y parviendront. • Voici ce qui s'était passé. La princesse de Vaudemont, inquiète de me savoir encore à Paris , quoiqu'elle

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ignorât chez qui, me cherchait des libérateurs. £Ile confia son chagrin à madame de Saint-Aignan, née CauUncour t, une des personnes les plus spirituelles de la société , dont la bonté est inépuisable et le courage du cœur sans bornes. Elle proposa donc à la princesse de sonder un jeune Anglais, M. Bruce, que toutes les deux voyaient souvent. Bruce, enchanté de contribuer à sauver un infortuné , échappé de l'échafaud d'une manière si merveilleuse , accepta avec transport la proposition de ces dames et alla la confier au général Wilson.

Le général partagea l'enthousiasme de son jeune ami. Il avait échoué dans sa tentative pour sauver 1^ maréchal Ney et espérait bien prendre sa revanche avec moi. Il en fit une expédition militaire; et comme Bruce ne disait pas partie de l'armée , il fallait s'adjoindre un ou deux officiers , hommes indépendans , d'opinion libérale, et qui trouveraient un vrai plaisir à faire une bonne malice au gouvernement des Bourbons.

La route de la Belgique, par Yaleuciennes, était affectée spécialement au service de l'armée an* glaise : cette rout^ fut donc choisie pour me faire échapper. Ils ne demandaient que deux jours pour terminer leurs préparatifs. Je reçus une in-

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struction très - détaillée pour mou habillement. Point de moustaches, une perruque à l'anglaise , la barbe iaite avec soin selon l'usage des officiers de cette nation • une redingote aux boutons de la garde anglaise; l'uniforme et la coiffure de* vaient m'étre fournis au moment du départ.

Nous tînmes conseil , et, comme c'est trop sou-* vent l'usage, nous commençâmes par faire des sottises. Il fut jugé indispensable de me faire faire cette redingote par le tailleur d'un régi-* ment anglais, maisil fallait lui donner la mesure; mon cher Stanislas la prit avec du beau papier blanc , et au lieu de ces coches que font les gens du métier, il écrivit : longueur de Tavanè^nas ^ largeur de la poitrine; et le tout d'une superbe écriture, et il alla le porter hardiment chez le tailleur du régiment des gardes. Celui-- ci «fit promptement l'habit, mais en remarquant que la mesure n'avait pas été prise par un confrère. M. Bresson était allé de son côté m'acheter une autre redingote aux Piliers des Halles : il fallut bien la prendre à sa taille , qui était longue et mince, de sorte qu'en moins de deux jours, j'avais deux redingotes, dont aucune ne pouvait me servir. Je n avais pas de bottes , et toute notre imagination n'alla pas jusqu'à trouver moyen de

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ncms en procurefi II fallut me contenter de celles de M. Bresson; le soulier était d'un quart plus grand que mon pied ; c'était à peine si je pouvais marcher, et cela nous fit beaucoup rire. Enfin le 9 janvier 1816, à huit heures du soir, je pris ccmgé demes hôtes; nous étions tous profondément émus , surtout moi de les quitter avec si peu d'espérance de les revoir jamais. Je les ai revus cependant; j'écris ceci sur la rive droite de la Seine, à vingt minutes d'une délicieuse campagne qu'ils habitent toute l'année. Je les vois tous les jours ; je les ai retrouvés heureux et indépendant. Fédora, leur fiile unique , est mariée à M. de Montjoyeux , aimable jeune homme. Ils ont deux jolis enfans , et cette jeune femme est une des plus spirituelles , des plus jolies et des plus aimables de la société. Taime à penser que ce bonheur si pur est en partie la récompense de leur noble et courageuse conduite avec moi.

Après les avoir embrassés , MM. Bresson et Bau* dus me conduisirent au coin de la rue de Grenelle , où je trourai encore et le cabriolet et le fidèle Ghassenon. En allant à ma destination , nous Jtra versâmes le Carrousel ; je ne pus m'empécher de sourire en passant le long des nombreuses sentinelles qui bordent la grille des

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Tuileries, et en voyant le château illuminé , rempli de gens furieux de ne pouvoir mettre la main sur moi lorsque j'étais à cinquante pas . d'eux.

Nous arrêtâmes rue du Helder près le boulevart; là je fis mes adieux à mon ami Chassenon. £n montant lentement l'escalier , je fus étonné d'y rencontrer mademoiselle Dubourg. 11 y avait trop de danger à nous reconnaître; j'appris depuis qu'elle allait chez M* Dupuis, mon juge d'instruction , qui habitait le second étage de la maison ; ainsi j'allais passer la nuit sous le même toit que le magistrat qui avait instruit mon procès et qui m'avait fait subir deux interrogatoires sévères. Cette circonstance au reste ne me causa aucun trouble ; M. Dupuis était un homme loyal, à qui je n'avais rien caché , qui me croyait innocent, et ne se gênait pas pour le dire depuis un mois avec une énergie qui pouvait lui être nuisible.

Arrivé au premier étage , je vis paraître devant moi un homme d'une taille élevée et d'une figure très-distinguée. C'était le général Wilson. Il me présenta à deux personnes qui m'attendaient dans le salon ; je reconnus M. Bruce que j'avais rencontré quelquefois l'hiver précédent

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chez madame la duchesse de Saint-Leu*M. Hutt« chioson, le maître de Tappartemeiity était capitaine dans les* gardes anglaises. Il me fit un accueil aimable; nous nous assîmes autour d'un bol de punch; la conversation roula sur les affaires publiques avec autant de calme et de" liberté que si nous eussions été à Londres; ces messieurs paraissaient tranquilles sur le voyage du lendemain ; enfin après une heure d'entretien, Bruce et le général Wilson se levèrent, et celui-ci en me pressant la main me dit : çc Soyez levé » demain à six heures, faites uuq toilette soignée; » il y a ici un habit de capitaine aux gardes dont » vous vous couvrirez ; à huit heures précises je » vous attends à la porte. — Moi, me dit Bruce, » je vais passer trois jours à la campagne de la » princesse de la Moskowa , car vous n'avez plus * » besoin de moi. Mes vœux vous accompagne- » ront et j'aurai de vos nouvelles par mes amis. » Apres leur départ M. Huttchinson m'offrit son lit. Je n'avais nulle envie de dormir et je m'étendis sur un canapé. Pendant ique mon hôte était livré au sommeil le plus profond, je m'occupai doucement à chercher dans l'appartement un coin où je pusse me cacher^ dans le cas où la police viendrait nous faire une visite; mais il

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