LETTRES ET SOUVENIRS
SXTRAIT d'unie LETTRE DU DUC DE RAGUSE.
J'avais été intimement lié avec Lavallette ,mais les événemens politiques nous avaient séparés. Le sort funeste qui lui était réservé réveilla mon amitié pour lui. Il m'écrivit la lettre que vous avez entre les mains. Je la portai au roi qui la lut en entier. Mes prières et mes supplications furent vaines: non-seulement sa grâce, non-seulemënt une commutation de peine , me furent refusées ; mais inutilement espérais-je émouvoir Louis XVIII en lui demandant d'accéder au dernier vœu de Lavallette j de changer le mode de son supplice ; il fut inexorable.
Je courus chez madame Lavallette pour concerter une demande y présentée par elle. Elle me dit qu'elle avait des moyens pour faire évader
son mari. Je la détournai d'en faire usage, tant qu'elle pourrait concevoir dçs espérances d'une autre nature. On fut informé au château qu'elle devait s'y présenter, et elle fut consignée. Je me
trgeai de la conduire et lui donnai le bras. Je isis, pour entrer dans la Salle des Gardes, le moment où le factionnaire tournait le dos, et je me trouvai tout à coup, avec elle, au milieu de cette salle. Le garde -du -corps nous arrêta, et , sans manquer au respect qu'il me devait , il exécuta sa consigne d'une manière rigoureuse. L'officier vint délivrer le garde-du-corps de l'embarras où il se trouvait , et je parvins à persuader à M. de Bartillat (qui était cet officier) qu'au risque d'être puni des arrêts, il devait s'associer à une bonne œuvre. Il laissa mddame Lavallette dans la Salle des Gardes. J'avais choisi pour entrer le moment où le roi était^ la messe. J'avais la certitude qu'en y venant auparavant, le roi se passerait plutôt de messe que de risquer de rencontrer cette pauvre femme ; mais une fois dans la chapelle, il fallait en revenir. M. de Glandevès , major des gardes-du-corps , vint me dire que l'ordre avait été donné de ne pas recevoir madame Lavallette. «Mais, lui dis- je, avez-vous, puisqu'elle est entrée, l'ordre de la faire sortir?
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— Non j me répondit-il. — En ce cas, je reste.» Le roi arrive; madame Lavaliette se jette à ses pieds; il lui répond: « J'apprécie , madame, votre juste
> douleur, et j'y prends part comme je le dois;
> mais j'ai des devoirs à remplir et ne puis m'en » dispenser,» et il continua sa marche. Madame Lavaliette se jeta aux pieds de la duchesse d'Angouléme, qui l'évita et passa sans lui parler. Mous sortîmes. Le lendemain était le jour de naissance de la duchesse d'Angouléme et l'anniversaire de sa sortie du Temple : nous nous disposâmes à nous trouver sur son passage. Des mesures fu-. rent prises pour l'isoler, et des factionnaires furent placés jusque dans les combles des Tuileries , pour empêcher d'arriver par une marche détournée.
De ce moment la perte de Lavaliette me parut résolue, et je le dis Nettement à sa femme , en l'en; gageant si, comme elle me l'avait dit, elle avait des moyens de fuite, à les tenter. Ses autres amis cherchaient à soutenir une illusion à laquelle elle était disposée : elle me disait : « On veut lui donner sa grâce sur l'échafaud. — Ne vous y fiez pas,lui répondis-je; s'il y monte, il est perdu. »J'eus même, devant elle, une discussion avec le duc de Plaisance, qui partageait cette illusion. Elle me
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crut , et son mari s'échappa le lendemain. Cette pauvre femme a souvent répété , dans sa raison d'abord, et ensuite dans sa iblie, que j'étais le seul qui ne Feùt pas trompée.
LETTRE DE ll***y AIDE-DE-CAMP DU DUC DB RAGUSE.
Le lendemain du jour où le maréchal avait fait trouver madame de Lavallette sur le passage du roi , il alla de bonne heure au château pour y prendre langue , et voir comment il pourrait la faire arriver jusqu'à la duchesse d'ÂngouIéme. Les mesures les plus rigoureuses avaient été prises, tous les passages étaient gardés. Une seule chance était possible : l'antichambre du capitaine des gardes de service a une deuxième porte de sortie qui donne sur l'escalier du roi, précisément en face de l'appartement de la duchesse d'Angoulême ; passer par cette porte était l'unique moyen de faire arriver madame de Lavallette, mais le maréchal était trop en évidence pour l'accompagner. Il en chargea un de ses aides-d^camp , à qui il dpnna ses instructions. Madame Lavallette partit de chez elle , et l'officier vint , avec le général Foy, au
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devant de sa chaise à porteurs qu'elle laissa au bas du Pont-Royal, où le général foy demeura à attendre 5 et elle entra aux Tuileries avec l'officier. L'heure avait été calculée de manière à arriver vers la fin de la messe , au moment où la duchesse d'Angouléme en sortirait. On arriva che2 le ca(>itaiiie des gardés , que l'officier de-* manda » sachant bien qu'il était en ce moment auprès du roi ; il refusa d'entrer dans le salon et resta dans l'antichambre où il fit asseoir madame Lavallette. La porte de l'antichambre était ouverte : il s'en approche sans afFectâtion, et quand il voit la duchesse d'A\ïgoulême descendre, il appelé madame Lavallette. «Venez donc^ ma cousine; venez voir passer la duchesse. »
Madame Lavallette se lève; mais pendant cette attente les officiers des gardes-du-corps avaient traversé l'antichambre et reconnu madame Lavallette, et quand elle arrive à la porte, le suisse s^élance et la ferme à double tour. L'officier veut tourner la clef: — « On ne peut pas passer. — Alloue donc ! tous les jours on se tient sur l'escalier; ma cousine , qui est de la province , n'a jamais vu personne de la famille royale, et je serais charmé qu'elle profitât de l'occasion. — Impossible: je sais qui est madame , et j'ai l'ordre
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formel de ne pas la laisser passer. — Eh bien ! cinquante louis, une bonne action et la protection du maréchal! » ^-Le suisse fut incorruptible; et pendant le colloque la duchesse d'Angouléme rentra chez elle. Il fallut se. retirer. Après avoir reconduit madame Lavallette à sa chaise, Toffîcier rentra dans la courdes Tuileries. Bientôt un garde-rdu-corps vint lui demander si madame Lavallette était encore dans le château. Louis XYIII devait sortir; mais il resta, de peur de rencontrer madame Lavallette.