‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'étatChapitre 40 sur 47 · SIR ROBERT WILSON AU COMTE GRET · texte numérisé non relu

SIR ROBERT WILSON AU COMTE GRET

Mon cher lord, j'arrive d'un voyage d'environ trois cent cinquante milles, dont la première moitié est sans contredit le voyage le plus intéressant que j'aie jamais fait.

Il était question de vie ou de mort immédiate pour mon coftipagnon , et de tout ce que cette responsabilité, accompagnée des circonstances les plus aggravantes , pouvait entraîner pour moi-même.

* Cette lettre fat interceptée par U police française, à Paris, et motiva Vaccasation intentée contre sir R. Wilson cl ses généreux amis.

DU COMTE LAVALLETTE. S/jp

Reconnu comme victime de la foi violée envers mon pays, il réclamait mon dévouement personnel jusqu'au pied de l'écbafaud; et aux droits les plus puissans de l'humanité, il joignait un caractère qui lui avait concilié l'estime générale de toutes les classes de la société.

Ce fut le 5 de ce mois "^ que, connaissant déjà sa position périlleuse, j'appris aussi que ses persécuteurs étaient parvenus à savoir qu'il était encore à Paris, qu'ils avaient découvert la trace de leur proie, et qu'ils multipliaient leurs efforts pour assurer leur triomphe sanglant : il n'y avait point de .pardon à espérer.

Les vertus de madame Lavallette, et les circonstances intéressantes de la première évasion extraordinaire de son mari, n'avaient £ait que rendre les monstres plus furieux.

J'avais à décider si cette rage de vengeance serait assouvie , si tous les efforts précédens seraient rendus inutiles , si la cause de la liberté et de l'humanité, liée à son sort, serait déshonorée par sa catastrophe ; ou si des espérances criminelles seraient déçues , si l'Angleterre échapperait à la honte de participer de nouveau à un

* Janvier 1816.

35o MïHOlRES ET SOt|V£NIftS

meurtre , el si tout homme honnête et indépen- ' dant en Europe aurait au moins une fois Voccasion de se réjouir dans ces temps de deuil et d'ignominie.

Je n'hésitai pas : si f eusse balancé , vous auriez blâmé y j'en suis sûr, une Ssiiblesse qui m'au*rait rendu indigne de l'occasion que j'avais d'être le protecteur de l'opprimé. Je n'avais plu& qu'une pensée j celle d'assurer le succès de l'entreprise. Le secret avait été confié d'abord au jeune Bruce ; il avait été autorisé à m'en donner communication. Son zèle amical pour Ney l'avait rendu trop suspect à la cour pour qu'il ne fut pas surveillé 9 et quoique très-disposé à tout oser et tout entreprendre y il sentit que son entremise active pourrait faire échouer nos projets : je craignais trop moi-même, en butte comme je l'étais à la surveillance, pour m'absenter de la capitale : mais un officier des gardes ne pouvant obtenir de congé » et un autre officier^ que j'avais sondé à ce sujet , ne jugeant pas pouvoir s'absenter » je résolus de ne plus rien hasarder par ces demiK:onfidences , et de me charger moirméme de l'exécution.

Il fallait cependant trouver quelques personnes sûres pour faciliter les dispositions néces-

DU COMTE LA^VAIiLETTE. 35 1

saîres, et nous fîmes choix d*Ëliister, du 5* des gardes, et de Jean Huttchinson, par la con-* fiance que nous avions dans leur probité , et parce que nous savions qu'ils avaient été précédemment engagés dan^ une affaire de cette nature : et en efFet Ellister était la personne qui s'était chargée d'abord de mettre le projet à exécution, s'il avait pu obtenir la permission de quitter le régiment. Nous décidâmes que le fugitif serait vêtu de l'uniforme d'officier anglais , que je le conduirais hors des barrières dans un cabriolet anglais, moi-même portant Tuniforme; que j'aurais un cheval de relais à La Chapelle, et me dirigerais de là sur Compiègne où Ellister se rendrait avec ma voiture dans laquelle je monterais avec La«* vallette, pour gagner Mons par Cambrai. Sur ma demande et sous ma responsabilité, j'obtins assez aisément de Stuart des passe*^ports pour le généi^l Wallis et le colonel Losack, noms choi*sis parce qu'ils correspondaient avec les initia^ les des véritables noms. Ces passe-*ports furent dûment visés par le ministre des affaires étr^n*» gères; mais lorsqu'on les présenta à la signature, un des secrétaires demanda à Huttchinson , qui les avait apportés , qui était le colonel dfi Losack; il répondit aussitôt : « C'est le frère de l'a-

35;2 MfiAIOlRKS ET SOUVENIRS

mirai.! Cette partie importante de notre opération se trouvant terminée , Ellister alla à la police avec le passe-port du colonel Losack, et demanda des chevaux de poste pour ma voiture ; et , afin d'éviter tout soupçon , il prit un appartement et une remise à l'hôtel du Helder j sous le nom du colonel Losack.

Bruce apprit heureusement que la brigade de son cousin le général Brisbane était à Compiègne, et que son aide-de-camp quitterait Paris le lendemain, 7 du mois, pour se rendre à Compiègne avec les chevaux et les bagages du général j qui était alors en Angleterre. Nous le vîmes chez Bruce, où nous lui avions donné rendezvous , et je lui dis que des circonstances trèsparticulières me mettaient dans la nécessité de passer par Compiègne avec une personne qui devait rester inconnue , que nous avions besoin d'y rester une heure ou deux dans un quartier retiré. Il répondit obligeamment qu'il s'en rapportait entièrement à nous, que son existence dépendait de sa place, mais qu'il n'hésitait pas à nous satisfaire , surtout lorsqu'il savait que cela nous intéressait. J'avoue qu'il me répugnait d'impliquer une pareille personne dans l'affaire, mais la cause était trop importante pour m'arréter à

DU COMTE UkVALLETTE. 353

cette considération, et je conçus l'espoir qu'un jour viendrait où j'aurais en mon pouvoir de reconnaître ce service , soit par moi-même, soit par mes amis. Bruce se procura la mesure de Lavallette; Huttchinson la donna à un tailleur pour celle d'un quartier-maitre de son régiment qui avait besoin d'une redingote , d'un gilet et d'un pantalon , de suite. Le tailleur fit observer que c'était la mesure d'un homme puissant , et qu'elle n'avait pas été prise par un tailleur. Son observation m'effraya au point que je crus devoir . renvoyer Huttchinson lui dire que y le quartiermaitre ne pouvant attendre jusqu'à samedi soir, il fallait que les habits fussent mis avec soin dans une caisse pour lui être envoyés après son départ. Huttchinson et EUister prirent en. outre toutes les précautions nécessaires pour se procurer les chevaux , et sortirent la veille pour reconnaître les barrières , stations , etc.

Toutes les dispositions ayant été faîtes, et toutes les précautions prises , il fut définitivement décidé que LavaUette se rendrait chez Huttchinson le dimanche soir 7 , à neuf heures et demie précises ; que j'irais le lundi matin à sept heures et demie , à sa porte , dans le cabriolet de Bruce, avec mon domestique qui'me suivrait

Page 1