CHAPITRE X
Bataille de Waterloo.
Le 17 nous aurions du nous mettre en mouvement à la pointe du jour, mais il était près de dix heures
quand l'Empereur se mit en marche et , au grand étonnement des officiers , on se partagea en deux corps, dont l'un devait suivre les Prussiens et l'autre se porter sur les Anglais. Malheureuse conception qui lut la cause de nos désastres ! Faute inexplicable dans un chef qui avait si souvent senti les avantages de la concentration de ses forces ! 11 avait fait de grandes marches 'pour surprendre les Anglais et les Prussiens, il était parvenu à les diviser, et il se divisait lui-même et leur laissait les moyens de se réunir!
Cette faute, il l'avait déjà faite à Marengo , et elle lui aurait coûté la victoire , si Desaix, accourant avec ses troupes, ne l'eût arrachée aux Autrichiens. Malheureusement Desaix ne vivait plus ; c'est le maréchal Grouchy^ homme d'honneur, chevalier pur et sans reproche, mais général d'une capacité bornée, incertain dans les momens de crise, abattu ou pour mieux dire aplati dans les revers, qui fut chargé de poursuivre les Prussiens. « Ce choix fut désapprouvé, dit un général qui se trouvait dans cette colonne , mais il n'étonna pas. Dés long-temps l'armée était accoutumée à recevoir pour chefs des hommes d'une incapacité reconnue; on savait que le dévouement à la personne avait dirigé tous les choix depuis Murât jusqu'à Lauriston, etc. » Je copie, car ces deux noms ne se seraient pas présentés sous ma plume après le mot dévouement.
Qu'on réfléchisse un moment sur notre position et sur celle des ennemis le 17 au matin, et l'on verra qu'il n'y avait la possibiHlé de faire qu'une fausse manœuvre et que nous la fîmes. Le fameux Santerre,
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à qui on a tant reproché de s'avancer dans la Vendée sur une colonne, eût ici agi en bon capitaine. Ou il fallait suivre, avec toutes nos forces et dès la pointe du jour, l'armée prussienne, en donnant l'ordre au maréchal Ney de se porter aussi sur la droite 5 ou il fallait, ce qui eût été plus convenable dans les circonstances , jeter une douzaine de bataillons et un ou deux corps de cavalerie légère à la poursuite des Prussiens , et marcher avec tout le reste par la route de Namur à Bruxelles pour se rejoindre aux Quatre- Bras avec le maréchal Ney.
On ne suivit aucun de ces plans , et le maréchal Grouchy se dirigea le 17 à midi sur Gembloux où l'on croyait, comme je l'ai déjà dit, que toute l'armée prussienne s'était retirée. Les troupes sous ses ordres étaient composées des 5^ et 4" corps, de la division Teste, qu'on tira du 6^ corps déjà si faible, et des quatre divisions de cavalerie légère commandées par les généraux Excelmans et Pajol. On marcha lentement et on s'arrêta à Sainte-Marie de Gembloux où l'on apprit que l'ennemi avait passé douze heures avant, se dirigeant sur Wavre et sur Perwez. Le 3^ corps bivouaqua en avant de la ville entre les routes de Namur et de Perwez et le 4* corps resta en arrière. Laissons là pour un moment cette armée de plus de quarante mille hommes , qui , paralysée par la mauvaise direction qu'on lui a donnée, va devenir tout-àfait inutile ; revenons aux troupes qui se trouvaient sous les ordres directs de l'Empereur.
Ces troupes étaient, après la réunion avec le maréchal Ney : le l^»" corps qui n'avait pas tiré un coup de
fusil; le 2^, affaibli par les quatre mille hommes que nous avouons avoir perdus la veille aux Quatre-Bras et par l'éloignement de la division Girard , qui , désorganisée par la mort ou la blessure de ses généraux, avait été laissée, on ne sait trop pourquoi, à Fleurus; le 6^, moins la division Teste, qui avait été envoyée avec le maréchal Grouchy ; la garde , la grosse cavalerie et trois divisions de cavalerie légère qui, sous les ordres des généraux Jaquinot , Pirée et Domon, étaient attachées aux 1er ^ oe et 6^ corps.
On se mit en marche très tard le 17. L'ennemi s'était retiré dans la nuit , et s'était porté des Quatre- Bras sur Genape , où l'on trouva une arrière-garde qui ne fut pas entamée; il y eut pourtant quelques engagemens de cavalerie. Le temps était affreux , la pluie tombait par torrens et il était presque impossible de sortir de la grande route , où les chevaux et les canons n'avançaient même qu'avec peine. Les Anglais s'arrêtèrent en avant du village de Mont-St-Jean , au débouché de la foret de Soignes , au point d'intersection des routes de Namur et de Nivelles. Ils pouvaient communiquer, par Ohain et d'autres sentiers qui se trouvaient sur leur gauche, avec les Prussiens déjà arrivés en grande partie à Wavre et de qui lord Wellington dit avoir reçu la promesse d'être soutenu, en cas de besoin , par un ou plusieurs de leurs corps. Le quartier-général fut placé à Waterloo , village situé dans la forêt.
L'Empereur étabhtle même jour son quartier-général à la ferme du Caillou près PJanchenoit, et les troupes prirent position à mesure qu'elles arrivaient.
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« Il aurait fallu pouvoir disposer de trois heures de plus pour attaquer les Anglais. On fut donc obligé de remettre au lendemain, » dit le bulletin. Réflexion très juste , qui prouve que l'Empereur sentait la faute que Ton avait faite de se mettre en mouvement si tard; et qu'il eût fallu tomber le 17 sur les Anglais, puisque ce jour-là les Prussiens n'étaient pas en état de marcher à leur secours. Malgré la fanfaronnade que le général Gneisenau met dans la bouche de Blùcher , en lui faisant proposer : « d'attaquer dans le cas où on ne l'attaquerait pas, « ils étaient assez occupés à réparer leur désordre, à réunir leurs fuyards, dont quelques-uns portèrent la terreur ou l'espérance jusqu'à Liège et jusque sur les bords du Rhin.
Par quel prodige l'homme qui avait développé jusqu'alors tant d'activité et senti plus que tout autre le prix de chaque moment, paraissait-il aussi incertain dans ses résolutions , aussi lent dans ses mouvemens? La pourpre l'avait-elle entouré de ses vapeurs assoupissantes? comme dit l'abbé de Pradtj ou déjà avaitil autour de lui des traîtres qui cherchaient à l'entraîner dans l'abîme? D'autres Bourmont, d'autres Clouet parvinrent-ils à retarder sa marche , à paralyser ses moyens? Quelle que soit la cause de nos malheurs , c'est toujours avec un vif sentiment de peine, c'est avec une profonde répugnance que j'indique les erreurs de celui qui fut si grand; mais j'ai promis de prouver que ce n'était pas même son ombre qu'on avait vaincue ; j'ai promis de prouver que les dispositions des généraux ennemis étaient mal calculées, leurs positions mal choisies, et^que s'ils ont
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eu l'avantage , c'est à nous et non à eux qu'ils doivent en rendre grâce. J'aurai le courage de terminer celte démonstration et je la porterai jusqu'à l'évidence. Mais j'ai besoin de me raffermir contre un murmure de mon cœur : j'ai besoin de bien me convaincre que s'il était généreux , il ne serait pas patriotique de céder à ce sentiment qui m'oppresse comme un remords , et qui se révolte du sacrifice que je fais à la vérité.
Lord Wellington reçut des renforts le 17 au soir : il en reçut dans la nuit et dans la matinée du 18. 11 avait, comme nous l'avons dit, trop étendu ses cantonnemens vers la droite , et c'était une faute, car il était improbable que nous fissions un mouvement offensif pour nous placer entre les deux armées alliées à qui nous aurions prêté le flanc, et qui nous auraient ramenés par la moindre démonstration sur notre ligne d'opération. La cavalerie ne pouvait, il est vrai, être cantonnée que sur la Dendre. Mais la même raison ne peut pas justifier les emplacemens de l'infanterie commandée par le général Hill. Quoiqu'il en soit, on employa ce temps à fortifier la ferme de Hoiigoumont et de la Haie-Sainte. Dans la première , il y avait un vaste jardin enclos d'une muraille de dix ou douze pieds de hauteur ; on y ouvrit des créneaux et on plaça des tréteaux pour avoir des rangs de feu. On eût pu faire des abattis dans le bouquet de bois qui était en avant, mais on négligea cette précaution. Dans la seconde on ouvrit aussi des créneaux et on plaça des monceaux de pierres derrière les portes. Toutes ces dispositions semblaient puériles 5 car quelle apparence que nous allassions nous acharner contre des murailles , ou que
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nous ne fissions pas avancer quelques pièces de douze pour les abattre? Les Anglais nous croyaient sans doute les hommes de Crécy , de Poitiers, d'Azincourt , de Talavera, de Buasco. Ils ne se trompaient pas , et MOUS devions encore nous briser contre des obstacles naturels quMl aurait été si facile d'éviter ou d'aplanir.
D'après les états de situation , l'armée anglaise était partagée en deux corps et en plusieurs divisions détachées sur la gauche ; le 1 ", sous les ordres du prince d'Orange, était composé de trois divisions anglaises, du corps de Brunswick , du contingent de Nassau- Usingen ; de qvielques régimens au service des Pays- Bas et de deux régimens de cavalerie anglaise parmi lesquels se trouvaient les 1^' et 2^ des gardes du corps, les gardes bleues et plusieurs régimens de dragons. Cinq brigades de cavalerie belge et hollandaise combattaient sur le même point. Toutes ces troupes étaient au centre de la ligne entre les chaussées de Charleroi et de Nivelles.
Le 2^ corps, sous les ordres du lieutenant-général lord Hill, était composé de trois divisions dont quatre brigades furent placées en réserve sur le plateau qui prolongeait derrière Hougoumont 5 les deux autres surveillaient Braine-l'Alleud et la route d'Ohain. Une partie de ces troupes n'avait pu arriver, et pour déguiser le faux calcul qui se trouvait dans les marches, on les porta dans les relations anglaises comme en observation sur la route de 3Ions , où certes il n'y avait rien à observer.
L'aile gauche qui s'étendait de la Haie-Sainte vers
Ohain et Wavre , était composée de deux divisions et de plusieurs brigades , parmi lesquelles se trouvait la brigade écossaise; neurrégimens de cavalerie anglaise, dont la plupart de dragons, étaient dans cette partie.
L'artillerie était nombreuse et bien attelée.
La position que prit lord Wellington ne pouvait **tre bonne que dans Thypothèse où nous manœuvrerions comme nous l'avons fait. D'abord n'ayant derrière lui , pour unique point de retraite , que la roule de Bruxelles, à travers la forêt de Soignes , il entasse ses troupes pour le couvrir et laisse ses deux ailes, par lesquelles on pouvait le tourner, avec trop peu de forces. La suite a prouvé la vérité de cette observation ; car malgré le décousu de nosmouvemens sur la droite, nous le forçâmes à abandonner Ter-la-Haie, et même Mont-Saint-Jean. Mais n'anticipons pas sur les événemens.
Qu'on jette les yeux sur la carte , et l'on verra si tout ne nous promettait pas la victoire , et si lord Wellington ne doit pas seulement à nos fautes et à l'armée de Blucher le succès de cette journée.
Le seul point redoutable de cette ligne est le centre, c'est-à-dire, la partie qui s'étend de Hougoumont à la Haie-Sainte. Et encore ces appuis auraient-ils cessé d'en être , si on avait attaqué le premier en suivant le plateau, sur lequel passe le chemin de Genape à Braine-l'Alleud , et en y portant une armée formidable ; et le second en faisant avancerplusieurs pièces de gros calibre sur les accidens de terrain qui le dominent. Mais de toutes les manières , ce point cen-
tral d'allaque est mauvais, puisqu'on ne peut pas espérer Tavantage qu'on attend ordinairement de cette sorte d'attaque, qui est de couper la ligne d'une armée , et de la séparer. Ici le centre était la partie saillante, et les Anglais étaient placés comme dans la manœuvre que les anciens connaissaient sous le nom de Tête-de-Porc.
Nous aurions pu avec avantage suivre , comme je viens dele dire, le plateau quiconduitàBraine-l'Alleud et celui où se trouve Mont-Plaisir, pour attaquer l'aile droite de l'armée anglaise 5 mais alors cette droite se serait repliée sur Mont-Saint-Jean ; nous menacions moins la trouée de la forêt de Soignes et nous rejetions les Anglais vers les Prussiens , réunion que nous devions , au contraire , chercher à empêcher.
Le vrai point d'attaque était donc l'aile gauche depuis la Haie-Sainte jusqu'à Frichermont, eu débouchant par Papelotte , par Smohain , et se dirigeant rapidement vers Ter-la-Haie et Vert-Coucou pour couper la route de Bruxelles. Cette partie est si faible que , sans y porter de grandes forces, nous parvînmes jusqu'à Ter-la-Haie et fîmes même évacuer Mont-Saint- Jean 5 mouvement rétrograde que les Anglais se sont bien gardés d'indiquer sur leurs cartes où il sont représentés toujours en position en avant de la roule qui va à Ohain. Si, à mesure qu'on gagnait du terrain dans cette partie , une division se fût avancée audevant des Prussiens qu'on savait être en marche, jusqu'à Chand-Braie ou Saint-Lambert, position formidable, on n'avait rien à craindre de leurs efforts.
Maintenant que nous sommes fixés sur le nombre et
la situation des deux armés, nous allons entrer dans les détails de l'action, ne nous en rapportant, ni au rapport de TEmpereur ni à celui de Wellington , mais aux récits d'acteurs moins intéressés et même à des narrations de quelques Anglais qui, dans le premier moment, disaient ce qu'ils avaient vu et ce que depuis on a dénaturé.
Le mauvais temps avait duré toute la nuit. A la pointe du jour on aperçut encore les Anglais dans leur position. L'Empereur, à' qui on en fit le rapport , dit que c'était une arrière-garde qui couvrait la retraite et ordonna au général Drouet de la faire suivre par une division. Un de ses aides-de-camp fit en même temps une reconnaissance sur toute la ligne et découvrit que ce n'était pas seulement une arrière-garde, mais toute l'armée disposée à combattre en avant de la trouée de la forêt de Soignes. L'Empereur voulut s'en assurer par lui-même, on perdit un temps précieux et il était plus de dix heures quand les troupes se mirent en mouvement.
On dirigea précisément les efforts sur les points fortifiés et Wellington ne nous eût pas conduits différemment. Le 2^ corps qui commença l'attaque marcha sur le bois, qui couvrait la ferme de Hougoumont ainsi que ce jardin enclos de murailles qu'on avait crénelées, et s'étendit par sa droite jusqu'à la route de Namur. Le bois fut emporté après un combat très vif: mais quand on approchait de la maison, dont la partie de ce côté était llanquée par un coin du mur du jardin, on était frappé à bout portant par un feu auquel on ne pouvait répondre. L'ennemi combattait
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avec tant de sécurité dans ce jardin inattaquable qu'il n'y perdit dans toute la journée que 26 hommes tués ou blessés. Ne pouvant pas emporter ce point de front , nos soldats eurent l'intrépidité de le tourner et ils pénétrèrent dans le château en enfonçant une porte derrière laquelle on avait entassé des pierres ; ils firent cette attaque sous la mitraille de l'artillerie ennemie et ce n'est qu'en mettant le feu aux bâtimens qu'on parvînt à nous les faire abandonner. Dans le même moment les troupes de ce second corps abordaient au pas de charge un verger qui s'étendait sur la grange du jardin j il était défendu par une haie impénétrable formée par déjeunes arbres qui se croisaient et s'enlaçaient dans tous les sens ; derrière celte haie était un fossé , profond de quatre pieds , où étaient à converties Ecossais et les gardes anglaises. Ces troupes furent chassées 5 on en établit d'autres dans le verger : quelques compagnies le traversèrent même pour cherchera pénétrer dans le jardin, mais il fut impossible de surmonter les obstacles qu'on rencontra.
Si l'on avait connu les localités , on aurait épargné sur ce point des flots de sang: car les batteries anglaises, qui étaient sur le plateau en arrière de Hougoumont , rendaient inutiles tous les efforts qu'on faisait sur ce point et ces efforts furent tels qu'ils auraient suffi pour enfoncer partout ailleurs l'armée anglaise.
Le premier corps qui attaqua en même temps ne fut guères mieux engagé ; il fit à sa gauche des prodiges de valeur pour enlever la ferme de la Haie- Sainte, qu'une batterie de canons bien dirigée aurait
fait abandonner et il y réussit; sa droite avança en même temps entre la Haie et Papelolte. Une épouvantable canonnade s'établit et nous gar^nâmesdu terrain. Vainement la cavalerie anglaise fit-elle une charge heureuse sur une brigade d'infanterie , composée des 49^ et Î05« régimens , vainement pénétra-t-elle jusqu'à une batterie de 50 pièces qu'elle désorganisa. Nos cuirassiers arrivèrent et elle fut ramenée et sabrée. Bientôt on ne nous opposa qu'une faible résistance sur ce point ; le village de Mont-Saiut-Jean fut évacué , nous occupâmes le petit bois qui se trouve en face; le hameau de Ter-la-ïlaie fut enlevé et nos tirailleurs arrivèrent jusqu'aux jardins du Vert-Coucou ; ainsi l'aile droite tout entière de Welhngton était repliée, la route de Bruxelles presqu'interceptée , sa communication avec les Prussiens coupée; et il n'y avait que le l^"" corps, sous les ordres du. comte d'Erlon , qui eût attaqué le point attaquable; car pendant tout ce temps le 2^ se faisait inutilement tuer devant les murs de Hougoumont, et tombait sous les coups des batteries anglaises qui les dominaient.
La bataille était donc gagnée , et si dans ce moment l'Empereur eût porté ses réserves d'artillerie , d'infanterie et de cavalerie entre le Vert-Coucou et la Haie- Sainte, pénétrant sur Mont-Saint-Jean, il anéantissait l'armée anglaise , déjà resserrée, entassée dans un espace où dix mille hommes ne pouvaient pas se mouvoir et qu'elle couvrait de ses morts et de ses blessés. Aussi assure-t-on qu'à plusieurs reprises Wellington avait envoyé sur la route de Bruxelles pour savoir s'il pouvait se retirer sur ce point et que
loiijoiirs on lui rapportait que la route était tellement encombrée par les bagages , les blessés et les fuyards qu'il était impossible de la suivre. Aussi le général espagnol Alava , qui se trouvait présent à l'action, dit-il dans un rapport à son gouvernement : « que l'arrivée de l'armée prussienne était plus que nécessaire en raison des pertes affreuses que l'armée anglaise avait faites dans ce combat inégal. » (L'inégalité était notre infériorité de nombre.) Aussi un général anglais , dans une lettre imprimée à Londres, dit-il : « Il est plus facile de se figurer que de décrire l'inquiétude qui paraissait dans la contenance de chacun pour l'arrivée de l'armée prussienne. Enfin arriva ce qu'on attendait , ce qu'on demandait depuis si long-temps : les Prussiens, dont la marche avait été retardée par les mauvais chemins et par le passage d'un défilé , commencèrent à déployer des forces considérables et à se diriger sur le flanc droit de l'armée, pendant que le feu de leur artillerie s'étendit aussitôt jusque sur ses derrières. » Qu'on juge après cela de la véracité de Wellington qui, après avoir fait honneur de la victoire à Blûcher dans son rapport, le revendique tout entier en disant un paragraphe plus bas : « Le mouvement du général Bulow a été décisif; et si je ne m'étais pas trouvé moi-même en position de faire l'attaque qui a décidé l'affaire , il aurait forcé les Français à se retirer. »
L'Empereur n'est pas plus franc. Ce n'est pas à la marche des Prussiens qu'il attribue notre déroute ; cette marche , qu'il aurait dû prévoir et empêcher pouvait , devait lui être reprochée , et il ne voulait
pas avoir fait de fautes : continuons notre récit. Pendant qu'on gagnait du terrain sur la droite , le maréchal Ney, dont l'Empereur affecte dans le bulletin de ne pas prononcer le nom , avait profité de l'occupation de la ferme de la Haie-Sainte pour faire avancer de la cavalerie dans un bas-fond qui était sur la gauche relativement à nous , et pour essayer quelques attaques sur le centre de l'armée anglaise , charges qui furent conduites avec une grande audace et qui couvrirent de gloire notre cavalerie, mais qui ne pouvaient avoir aucun résultat, le terrain étant trop favorable aux ennemis qui avaient d'ailleurs toutes leurs forces sur ce point. Il paraîtrait, d'après le rapport de l'Empereur, que plusieurs corps de cavalerie se portèrent là sans ordre et furent engagés mal à propos , qu'on envoya quatre bataillons de la jeune garde pour les soutenir : que ces bataillons incommodés par la mitraille voulurent enlever les pièces à la bayonnette , et que la vue du grand nombre de blessés qui se retiraient porta le découragement dans l'armée, où des malveillans apostés ont crié sauve qui peut. Pour favoriser cette assertion, l'Empereur ajoute : « Les Prussiens avaient été contenus et repoussés j ils avaient épuisé leurs forces et l'on n'en avait plus rien à craindre » , et plus bas : a Le maréchal Grouchy ayant appris ce mouvement du corps prussien marchait sur ses derrières. »
Rétablissons les faits : ce corps prussien qu'on avait évalué à 15,000 hommes était toute l'armée prussienne hors un corps, le 3®, commandé parle général Thielman et qu'on avait laissé à Wavre pour contenir on
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amuser le maréchal Grouchy. Cette armée s'était mise en marche dès la pointe du jour; mais le souvenir récent de la bataille de Fleurus , et la singulière position où elle allait se trouver si les Anglais étaient battus avant son arrivée, la rendaient incertaine, lente et timide ; à chaque pas , on s'arrêtait pour écouter la direction du feu, pour envoyer des reconnaissances , et si Ton avait rencontré le plus léger obstacle dans le défilé de St-Lambert, si le maréchal Grouchy avait jeté quelques troupes sur le flanc des colonnes, on serait revenu à AVavre. Il était près de cinq heures quand le général Bulow commença l'attaque avec deux brigades d'infanterie et un corps de cavalerie. L'empereur avait réservé sur sa droite le 6^ corps, comme nous l'avons dit, pour repousser les quinze mille Prussiens dont la marche lui éta?t connue ; ce corps se battit avec beaucoup de résolution et fut habilement conduit par le comte de Lobau ; mais bientôt le 2^ corps prussien, sous les ordres du général Pirch , arriva et nous étions débordés par notre droite 5 la jeune garde fut envoyée sur ce point avec quelques batteries. Elle ne put pas lutter longtemps contre l'immense supériorité de l'ennemi qui se trouva bientôt hors de toute proportion par l'arrivée du général Zietten. Le général Duhesme fut tué , nous perdîmes du terrain ; et , à huit heures du soir, le bruit du canon qui se prolongeait vers Planchenoit et le derrière de l'armée portant la conviction que tous les efforts qu'on faisait contre les Anglais, non seulement ne pouvaient avoir de résultats mais entraînaient à une destruction entière, c'est alors
que toute l'armée sMudiviclualisant , pour ainsi dire, se retira dans une confusion impossible à décrire. L'Empereur avait voulu prévenir ce moment en faisant charger quelques bataillons et en se mettant à leur tête , mais il n'était plus temps : tout fut entraîné, désorganisé, la vieille garde elle-même ne put pas résister au torrent. Les escadrons de service furent culbutés par la foule , les soldats du train coupaient les traits de leurs chevaux et abandonnaient les pièces : sans la nuit, et avec plus d'audace et d'intelligence dans la poursuite , le nombre des prisonniers eût été immense.
Telle fut la bataille de Waterloo que nous ne livrâmes pas « avec toute notre armée , » comme l'a dit Wellington dans son rapport , mais où , par nos mauvaises dispositions , nous n'engageâmes contre les Anglais que le 2« corps réduit à douze mille hommes , le l^'"qui présentait environ vingt-deux mille hommes et deux ou trois mille hommes de la garde ; où nous fîmes la faute d'attaquer trop tard ; où nous sacrifiâmes beaucoup de monde à l'attaque inutile du château dellougoumont; où, après avoir enfoncé et rephé la gauche de l'ennemi et être parvenus jusqu'à Terla-Haie, nous ne sûmes pas profiter du moment décisif pour l'aire donner nos réserves et pour achever une victoire qui pouvait précéder les efforts des Prussiens. Voyons si on avait fait moins de fautes dans la colonne du maréchal Grouchy que nous avons laissé à Gembloux.
On n'y arriva que le 17 au soir, et les Prussiens en étaient partis avant midi : les deux corps avaient
suivi 'la route de Wavre en passant par Valain , et une colonne d'équipages s'était dirigée avec des blessés et des fuyards par Perwez. Nous aurions dû nous mettre en marche à la pointe du jour, mais on envoya sans nécessité des reconnaissances dans toutes les directions , tandis qu'on ne pouvait pas être incertain sur la route que l'ennemi avait suivie, et il était plus de huit heures lorsque le 18 on se mit en mouvement , le 5^ corps formant l'avant-garde. « La marche fut lente et interrompue par des haltes fréquentes , dit un officier général qui mérite toute confiance ; vers Nil-Saint-Martin , on crut qu'on recevrait la bataille et on perdit beaucoup de temps à couper des haies pour découvrir le terrain. Il était plus de deux heures lorsque nous arrivâmes à la Barraque, point culminant d'où l'on vit clairement les colonnes prussiennes se diriger sur Mont-Saint-Jean où l'on entendait depuis midi une canonnade assez vive. Dans une circonstance semblable, Desaix avait fait volte-face et avait couru arracher la victoire à Mêlas ; plus tard , il est vrai , Lauriston avait impunément donné l'exemple de cette inaction qui naît de l'incapacité, lorsqu'avec vingt-cinq mille hommes il était resté immobile devant Leipsick , tandis qu'un simple mouvement eût décidé deux heures plus tôt le gain de la bataille de Lutzen , épargné des flots de sang et donné à la victoire d'immenses résultats : il était plus facile de marcher sur ses traces. »
On perdit beaucoup de temps pour attaquer les quatre ou cinq mille hommes qui paraissaient vouloir défendre la position de la Barraque. On ne voulut
point écouter les observations de plusieurs généraux^ celles surtout du brave et dévoué lieutenant-général Excelmans qui voulait absolument passer la Dyle , dont une de ses brigades de dragons, commandée par le général Vincent , s'était rapprochée. On se trouvait précisément alors devant le pont de Moustier, où aboutit un chemin qui conduit à Mont-Saint- Lambert , et rien n'était aussi facile que d'occuper l'ennemi pendant qu'on traverserait la rivière et de se joindre à l'aile droite de l'Empereur j il eût même été inutile d'aller jusque là, car, à la première démonstration , Bliicher aurait gagné la route de \Vavre à Bruxelles pour prendre celle de Louvain et éviter une entière destruction. Au lieu de cette manœuvre que tout commandait , et à laquelle les circonstances et les localités se prêtaient , le maréchal Grouchy s'obstina à exécuter ce jour-là les ordres qu'il aurait dû exécuter la veille, et on continua à suivre méthodiquement les Prussiens sur Wavre : ils occupaient, avec leur 3« corps, commandé parle général Thielman , la ville et les hauteurs en arrière jusque vers Limale. Il eût été facile de tourner cette position en se portant un peu sur la droite et y passant la rivière; mais on trouva plus expéditif de pénétrer dans les rues en colonne serrée par division. On arriva ainsi jusqu'au pont qu'on trouva barricadé et défendu par des tirailleurs retranchés dans les maisons ; on ne pouvait pas avancer et nous perdîmes inutilement cinq ou six cents hommes dans cette sotte attaque. Au nombre des morts était le colonel Dubalin , officier distingué, et parmi les blessés, le brave
général Habert qui avait conduit en Espagne les assauts de Tarragone. Il fallut cependant évacuer la ville, et le 5^ corps prit position sur les hauteurs en face des Prussiens.
Pendant que l'on combattait inutilement sur ce point, il paraît qu'on avait reçu des nouvelles de l'Empereur. L'officier général que nous avons cité prétend qu'un colonel polonais, Zénowitz, était arrivé vers les trois heures à la queue de la colonne, sur un cheval extrêmement fatigué , et demandant le maréchal Grouchy , dont sur ce point on n'avait aucune nouvelle et qu'on ne savait même pas commander cette partie de l'armée. Il dut perdre beaucoup de temps dans sa recherche puisque le maréchal Grouchy, dans son rapport daté de Dinant,le 20 juin 1815, dit à l'Empereur : « Ce n"'est qu'à près de sept heures du soir que je reçus la lettre du duc de Dalmatie, ([ui me prescrivait de marcher sur Saint-Lambert et d'attaquer le général Bulow. « Quoiqu'il en soit, ne pouvant forcer Wavre , ni le moulin de Bierge où le général Gérard avait été blessé, le maréchal Grouchy dirigea sur Limale trois divisions d'infanterie et la cavalerie commandée par le général Pajol. Elles y traversèrent la Dyle sans de grandes difficultés et prirent position sur les hauteurs de la rive gauche ; mais il n'était plus temps , tout était consommé à AVaterloo par ces Prussiens qu'il eût été si facile d'arrêter. « Je n'entendais plus le canon du côté où votre Majesté se battait, « dit le maréchal Grouchy.
Non, sans doute, il n'entendait plus le canon , mais il l'avait entendu depuis midi 3 mais il avait vu la mar-
c'Iie des Prussiens ; mais tous les généraux , tous les officiers, tous les soldais voulaient se précipiter sur la gauche et marcher sur Saint-Lambert. Il est vrai que la distance était considérable. Qu'on jette les yeux sur une carte, et l'on verra que dans le contour que nous décrivions pour nous porter de Sombrefà Wavre en passant par Gembloux, nous nous éloignions toujours de l'Empereur , et laissions les Prussiens entre ses troupes et les nôtres, tandis qu'il eût fallu dès le premier pas , appuyer toujours à gauche et même ne marcher que par Tilly et Saint-Guibert. Le terrain offrait aussi de grandes difficultés : on est tout étonné de trouver dans cette partie des montagnes élevées, des ravins profonds, enfin comme une espèce de contre-fort des Alpes et des Pyrénées à travers lesquels il eût été difficile de traîner l'artillerie ; un général décidé l'eût abandonnée , ou l'aurait renvoyée avec quelque escorte et aurait arrêté Blùcher. Mais n'accusons pas ceux à qui la nature a refusé ces qualités, et n'ajoutons pas à leurs malheurs en les accusant uniquement de la perte d'une bataille dont le succès avait été aussi compromis par les dispositions premières ; dispositions, que rien ne peutjustifier et que l'on conçoitmoius à mesure qu'on y réfléchit davantage. Après toutes les fautes que nous reconnaissons avoir été faites par nos généraux , il est doux de remarquer celles que firent le 19 Blùcher et Wellington. On croit peut-être que voyant l'armée de l'Empereur lout-à-fait désorganisée , apprenant par le général Thielman que les Français ont traversé la Dyle et occupent Wavre, ils vont se porter à marches forcées
des Quatre-Bras sur Sombref et Gembloux , pour leur couper toute retraite et qu'ils enverront quelques corps pour occuper Namur, et les forcer ainsi à passer sous les Fourches-Caudines : non , ils ne prirent pas ce parti qui devait avoir des résultats si décisifs. Wellington passait sa journée du 19 à faire au comte Bathurst son rapport de la bataille mémorable, qu'il devait être bien surpris d'avoir gagnée ; et le maréchal Blûcher employait encore moins bien son temps.
Malgré notre passage de la Dyle à Limale , les Prussiens avaient continué d'occuper Wavre et Bielge pendant la nuit du 18 au 19 j ils prirent l'offensive au point du jour, mais ils furent repoussés j la division Teste s'empara de Bielge , où le brave général Penne fut tué ; et Vandamme occupa sans résistance les hauteurs de AVavre. « J'étais en avant de Rozierne, dit le maréchal Grouchy, dans le rapport déjà cité, me disposant à marcher sur Bruxelles , lorsque j'ai reçu la nouvelle de la perle de la bataille de Waterloo : je préparai mon mouvement rétrograde , et l'ennemi ne songea pas à me suivre. «
H semblerait , d'après ces derniers mots que le maréchal Grouchy, dont la situation était si périlleuse, ne perdit pas un moment pour commencer sa retraile; mais les rapports de plusieurs généraux , qu'il est impossible de ne pas croire, le représentent comme ayant conservé , dans cette circonstance critique , son caractère d'incertitude et de lenteur. Il était plus de dix heures quand le 4« corps partit de sa position de Limale , et ce ne fut qu'à six heures du soir que le 5^ suivit ce mouvement : encore laissa-t-on une divi-
sion qui resta en position jusqu'à 9 heures du soir. Il est vrai qu'une partie de la cavalerie s*étail portée sur Marie de Saint-Denis et sur Namur : mais ce n'étaient pas des hussards et des dragons qui auraient pu empêcher les Anglais et les Prussiens de couper toute retraite aux deux corps d'infanterie que l'on compromit par toutes ces hésitations.
Le 4^ corps bivouaqua le 20 près de Gembloux et il n'en partit le 21 qu'à 7 heures du matin , se dirigeant par la route de l'abbaye d'Argenton qui n'est qu'un long défilé. L'arrière-garde y fut attaquée. On se battit aussi sur la route de Bruxelles, mais sans relarder le mouvement ; les deux colonels Bricqueville et Glary se distinguèrent par des charges brillantes. Ce ne fut qu'à la vue de Namur, que deux divisions sous les ordres du brave général Berthezen s'engagèrent vivement avec les avant-gardes prussiennes , "Ses continrent , les repoussèrent et donnèrent le temps aux bagages et à l'artillerie de traverser Namur que la faible division du général Teste fut chargée de défendre ; il ferma les portes , garnit les remparts et tua plus de six cents Prussiens qui, enivrés d'eau-de-vie, se précipitaient vers la grille de la porte de Bruxelles. 11 était plus de huit heures quand nous évacuâmes Namur dont les habitans accouraient dans les rues pour secourir nos blessés , pour offrir des vivres à nos soldats. Les mêmes sentimens éclatèrent dans toute la vallée de la lieuse qui remonte jusqu'à Dinant : les hommes , les femmes se précipitaient sur le rivage et traînaient volontairement nos bateaux qui étaient menacés de tomber entre les mains de l'ennemi.
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Que des gouvernemens intéressés à déguiser la vérité; que de vils écrivains, stipendiés pour dire le mensonge , proclament que nous ne laissions après nous que des sentimens de vengeance et de haine dans les pays que nous abandonnions : c'est une atroce calomnie ! Ils se regardaient comme Français , ils nous accueillaient en frères , les habitans des Pays-Bas et des provinces cis-rhénanes , qui firent si long-temps partie du grand empire ; ils applaudirent à nos premiers succès , ils furent , comme nous , victimes de nos désastres et ils pleurent sur les malheurs communs qui ont séparé les membres d'une même famille. J'en atteste la conduite généreuse de tous les habitans de Bruxelles : avec quelle ardeur ils accoururent le 19 juin sur ce funeste champ de bataille deWaterloo pour relever nos blessés! Comme ils bravaient les insultes et les menaces des Prussiens et des Anglais qui leur reprochaient leur préférence pour nous! comme les riches , les pauvres , disputaient à qui leur prodiguerait des soins, à qui leur offrirait un asile! Comme les femmes surtout, les femmes toujours si dévouées au malheur, se distinguèrent dans cette lutte de la générosité et de la pitié! Combien parmi elles rappelèrent à la vie des infortunés à qui elles faisaient retrouver une mère , une sœur, une amie ! Ah ! que la reconnaissance de la France entière les récompense : et si jamais nos armées rentrent sur ce territoire ami , n'oublions pas qu'ils ont la même patrie, ceux qui ont conservé les mêmes affections , les mêmes souvenirs , les mêmes espérances !
J'ai parlé de la lenteur qu'on mit dans notre ninn-
vement rétrograde qui égala celle que nous avions mise en avançant. On est sans doute étonné de ne pas avoir vu tout le corps du maréchal Grouchy partir le 19 au matin do devant Wavres où Tennemi en retraite ne songeait pas à nous suivre , arriver d'une traite à Gembloux , où il était si important de prévenir les Prussiens , et en partir après quelques heures de repos pour gagner Namur, où nous n'aurions pas dû nous arrêter davantage. Cette lenteur que nous blâmons tenait un peu sans doute au caractère du chef; mais deux préjugés qu'il faut combattre y ont aussi contribué et entraîneront long-temps dans la même faute. Le premier est l'arnour-propre puéril que l'on met à sauver tous les bagages , et surtout les canons , dont on regarde la perte comme un trophée entre les mains de l'ennemi j le second , plus ridicule encore , est l'espèce d'orgueil que l'on met à se retirer sans précipitation , pas à pas , comme faisait Davoust quand , dans la campagne de Russie , il donna ainsi lieu au sanglant combat de Viasma.
Disons-le avec Guibert , qui , sans avoir presque fait la guerre , en a si bien deviné tous les secrets , si bien indiqué toutes les parties : la perte des bagages évite un grand embarras , et il est absurde de mettre la même importance à la conservation des canons , qui ne sont que de gros et longs fusils , qu'à celle des drapeaux, ces signes sacrés près desquels il faut se rallier et mourir. Quand on est battu , quand on n'est pas assez fort pour lutter de nouveau avec espoir de succès contre l'ennemi, il faut lui échapper le plus promptement possible , arriver ainsi long-temps avant
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lui dans la position qu'on veut défentlre et qu'on n un si grand intérêt à reconnaître et à fortifier. Si on prétend qu'une marche semblable décourage les troupes , je répondrai qu'une suite de petits combats, où elles sont et doivent être toujours vaincues . les décourage bien plus encore. Il est d'ailleurs des circonstances tellement graves , qu'il ne faut s'arrêter à aucune de ces petites considérations , et celles-ci étaient du nombre. Si on était arrivé le 19 au soir devant Namur, comme cela était possible , et qu'on en fût reparti après quelques heures de repos , on aurait évité le combat du 20 devant cette ville; ou eût facilement gagné 48 heures de marche , et ce temps nolis suffisait pour prévenir l'ennemi à Laou , ou au moins pour nous mettre en état de défendre l'Oise , et donner ainsi aux troupes fuyant de Waterloo , le moyen de se ralher derrière un corps d'armée qui n'avait pas encore reçu d'échec.
On arriva le 21 , à la pointe du jour , à Dinant , et on coucha à Givet. Le 22 , on bivouaqua sous Rocroi , où l'on séjourna le 25. Le 24 on était près de Réthel , le 25 à Reims , et le 26 près de Soissons. Mais quittons un moment ce corps d'armée pour revenir aux troupes que nous avons laissées fuyant des champs de Mont-Saint- Jean , où les mouvemens des Prussiens les avaient déjà cernées.
L'Empereur, se voyant abandonné par tous les corps de son armée, qui avaient jugé le mal sans remède, précipita sa marche jusqu'à Genappe , où il pouvait craindre d'avoir été prévenu par un détachement de Prussiens; ils auraient pu s'y rendre par la roule di-
recle qui conduit de Wavres à ce village. Après avoir dépassé ce poiut , il marche vers Charleroi , au milieu d'uue colonne de fuyards , entre une double haie de voitures , de canons , de bagages , que les conducteurs abandonnaient , et il y passe la Sambre. 11 aurait dû s'y arrêter quelques instans et y réunir par sa présence un noyau de troupes auquel toute l'armée se serait bientôt ralliée ; mais la nature lui avait refusé cette présence d'esprit qui , d*ans les revers , ramène quelquefois la fortune. Arrivé à Beaumont, il prit la route de Philippeville , où , exténué de fatigue , accablé par l'idée d'un désastre qu'il s'exagérait, il se jeta dans une voiture, et se dirigea vers Paris. Démarche fausse, inconsidérée, qui l'a perdu , qui devait le perdre et que lui conseillèrent pourtant des militaires très recommandables qui l'entouraient alors , et dont la fidélité ne s'est point démentie.