‹ Mémoires et souvenirs du général Maximien LamarqueChapitre 12 sur 31 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Napoléon à Paris. Nouvelles intrigues. Fouché. Abdication.

L'Empereur n'avait jamais craint les Bourbons , qui l'ont remplacé sur le trône , mais il avait toujours redouté les républicains , qu'il avait trompés et sou mis. Ennemi des idées libérales qu'il avait vainement cher-

elle à étouffer, il ne pouvait pas s'accoutumer à une assemblée délibérante qui eût le droit d'accuser ses ministres et de scruter les actes de son gouvernement. tt Ces députés que j'ai laissés à Paris sont des jacobins , » avait-il dit , le soir de la bataille de Fleurus , à un général en chef qui me l'a répété. Ce mot explique la conduite de Napoléon. Ne se fiant pas à cette assemblée , et croyant ne pouvoir la dominer que par l'ascendant de la victoire, c'est elle seule qu'il craignit quand il se vit vaincu. Il ne pensa plus aux Anglais ni aux Prussiens , qui allaient envahir le territoire ; il pensa aux jacobins , qui , réunis à Paris , pouvaient le précipiter du trône , ou même abattre ce trône que ses mains avaient élevé par tant de ruses et d'artifices. Il oublia qu'aller au milieu d'eux sans son armée , c'était se mettre à leur disposition 5 il oublia que tant qu'il serait à la tête des troupes , en face de l'ennemi , que sa présence aurait contenu quelque temps, jamais l'assemblée , dont il méconnaissait d'ailleurs les intentions, n'aurait songé à attaquer sa puissance. C'est lorsqu'on le vit pour ainsi dire abandonner la patrie qu'on crut pouvoir se passer de lui.

L'annonce de ses premiers succès avait excité un enthousiasme général. Le bulletin de la bataille de Fleurus finissait par ces mots : « Quant aux Anglais, on verra aujourd'hui ce qu'ils deviendront : l'Empereur est là. » Personne ne doutait de la victoire et on attendait avec impatience les détails de la fuite ou de la défaite de Wellington. On fut étonné de ne rien lire dans le Moniteur du 21 ; mais la confiance n'était pas altérée, et la terrible nouvelle tomba comme la

foudre au milieu de la capitale , qu'elle remplit d'étonnement et d'elfroi. Cet effroi redoubla quand on apprit presquVn même temps Tarrlvée de TEmpereur ; on crut qu'il désespérait du salut de la France : on dut désespérer avec lui !

Fouché n'avait cessé de conspirer : le moment était venu d'agir. Laissé à Paris , il avait gagné la confiance d'un grand nombre de représentans , qui ne pouvaient pas voir un agent des Bourbons dans un juge de Louis XVL II rappelait aux d'Argenson , aux Slanuel et à tous les amis d'une constitution sage et libérale , qu'on ne pouvait attendre de l'Empereur qu'un gouvernement militaire et une monarchie orientale j il faisait croire aux gens timides et peu clairvoyans que les puissances étrangères voulaient seulement renverser Napoléon , et que , fidèles à leurs promesses , elles laisseraient à la France la liberté de se donner le gouvernement, ou du moins de se choisir le souverain qui lui conviendrait. Enfin il insinua à tous que l'Empereur, battu par les Anglais , déconsidéré dans l'armée qu'il avait abandonnée après Waterloo , comme après le passage de la Bérésina , comme après la bataille de Leipsîck , ne pouvait offrir aucun moyen de résistance , et qu'il devait cesser de régner puisqu'il avait cessé de vaincre.

Cependant le grand nom de l'Empereur imposait encore : malgré sa tyrannie , ses fautes et ses revers , il était toujours la révolution aux yeux du peuple , et la gloire aux yeux des soldats. Ceux-ci, ne voulant ni lui donner ni prendre sur eux la responsabilité des derniers désastres , les attribuaient à la trahison de

quelques généraux et étaient encore prêts à combattre et à mourir. Il n'était donc pas facile de décider les représentans , dont la grande majorité était mue par des sentimens éminemment patriotiques , à écraser Napoléon dans le malheur. Fouché trouva le moyen d'engager le combat, et c'est par la crainte qu'il rendit l'assemblée offensive. Le bruit se répandit que l'Empereur n'était revenu que pour dissoudre l'assemblée nationale et renouveler le 18 brumaire. Lafayette, montant à la tribune et élevant une voix que les anciens amis de la liberté durent reconnaître , s'écria : « Il est temps de se rallier autour de l'ancien étendard tricolore , l'étendard de 89 , de la liberté , de l'ordre public , le seul étendard que nous devions défendre contre les prétentions étrangères et la trahison intérieure. « A la suite de son discours il fut résolu : « Que la chambre se déclarait en permanence , que toute tentative faite pour la dissoudre était un crime de haute trahison ,que les ministres de la guerre, des affaires étrangères , de la police et de l'intérieur seraient invités à se rendre sans délai à l'assemblée. » C'était se constituer corps gouvernant j mais l'assemblée ne songeait qu'à échapper au danger imaginaire qu'on avait mis devant ses yeux : il était tellement imminent pour certains membres qu'un d'eux s'écria : « Il faut prononcer sans délibérer, parce que dans peu d'instans la chambre pourrait être dissoute. »

Ah! pourquoi un de nos députés ne monta-t-il pas à la tribune, pour dissiper d'injustes préventions, pour forcer tous les partis à se réunir contre les baïonnettes étrangères, pour rappeler à l'assemblée l'exem-

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pie du sénat romain allant en corps au devant de Varron, vaincu à Cannes par sa propre imprudence? Un pareil mouvement imprimé à la nation l'eût préservée du joug, ou du moins, s'il était dans notre destinée de succomber , nous serions tombés avec gloire , nous ne serions pas tombés sans vengeance.

Pendant que l'agitation régnait dans l'assemblée , qui croyait toujours entendre à sa porte le pas de charge de Saint-Cloud, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely vint donner quelques détails sur les batailles de Fleurus et de Waterloo. Il annonça que l'armée se réunissait sous les murs d'Avesnes et de Philippeville, et que l'Empereur était venu à Paris pour conférer avec ses ministres sur les moyens de rétablir le matériel et pour concerter avec les chambres les mesures législatives que les circonstances exigeaient.

Cette déclaration ne rassura pas l'assemblée qui s'occupa de la nomination immédiate d'une commission pour pourvoir aux moyens de la protéger. Les minisires ne se rendant pas assez promptement dans son sein , M. Jay propose un second message et ajoute « que , s'ils n'y cédaient pas, l'invitation serait changée en ordre. » Un autre membre s'écria « qu'il fallait prendre sur-le-champ des mesuras de sûreté personnelle ; que la gloire de mourir en aveugle était trop commune et sans charme pour lui. » Ces terreurs exagérées, peut-être factices, de quelques membres en inspirèrent de réelles à la masse qui se croyait assise sur un volcan. Elle attendait avec une impatience dont chaque moment augmentait l'irritation , l'arrivée des ministres, lorsque vers les quatre heures

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le prince Lucien entra dans là salle avec les quatre ministres Carnot , Fouché, Caulaincourt et Davoust.

L'Empereur, affaissé sous le poids des fatigues et du malheur , s'était jeté dans un bain en arrivant à rElysée-Bourbon;maisles mêmes terreurs qui planaient sur les chambres ne tardèrent pas à l'envelopper. Pendant qu'on disait aux représentans que Napoléon allait les dissoudre, on persuadait à Napoléon que les chambres exigeaient son abdication et étaient prêtes à prononcer sa déchéance. Il est vraisemblable que son arrivée sans pompe, sans escorte, au sein de l'assemblée, eut tout calmé : mais , soit que l'artisan de tant de défiances ait eu le pouvoir d'empêcher des communications qui auraient détruit son ouvrage , soit que l'Empereur n'eût pas cette espèce de courage , nécessaire pour lutter dans une grande assemblée et s'exposer à la mort des Gracques ; soit enfin qu'il eut plus de confiance dans l'éloquence de son frère Lucien qui lui avait été si utile à Saint-Cloud le 19 brumaire, il le chargea d'aller haranguer les représentans du peuple.

Lucien , homme d'esprit et de caractère, mérite de fixer un moment notre attention. Les uns le regardent comme un ambitieux qui, sous le règne de l'Empereur , refusa des couronnes parce qu'elles ne lui offraient pas un pouvoir assez indépendant, et qui chercha dans ce refus une gloire qui le distinguait de ses frères ; ils prétendent que, par suite de cette ambition , il engagea l'Empereur à donner son abdication en faveur de son fils , et cela dans l'espérance d'être le premier ministre pendant la longue régence

de riuipératrice. D'autres nous le peignent comme un philosophe, ami des lettres et de la liberté, qui eût mis sa gloire et son bonheur à vivre sous le Portique, et qui ne consentit à quitter sa retraite que lorsqu'il vit que de grands dangers allaient menacer son frère et qu'il y avait quelque mérite à s'y exposer.

Quoi qu'il en soit de ces deux opinions opposées, Lucien, qui ne fut jamais plus éloquent, échoua dans la chambre des représentans : il rappela en vain tous les titres de Napoléon à la reconnaissance nationale j en vain il en appela à la générosité , à la fidélité de cette nation française sur laquelle l'Empereur avait accumulé tant de gloire ; il fut interrompu par ces paroles de Laf'ayette : « Nous avons suivi votre frère dans les sables de l'Afrique , dans les déserts de la Russie ; les ossemens des Français épars dans toutes les régions portent témoignage de notre fidélité. » L'habile orateur ne se déconcerta pas; il fit voir le précipice dans lequel on entraînait la France ; le peu de fondement que nous devions faire sur les promesses des alliés qui faisaient la guerre non à l'Empereur, mais à la nation qu'ils voulaient priver de son indépendance. Tout fut inutile; l'esprit de parti dominait dans l'assemblée, et Lucien, que des murmures avaient souvent interrompu , descendit de la tribune avec la conviction que dans vingt-quatre heures Tautorité de l'Empereur ou celle de la chambre devait avoir cessé.

La discussion continua après que Lucien fut sorti de l'assemblée : la crainte d'une dissolution à main armée était alors la seule idée qui l'occupait. Les in-

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sensés ne voyaient pas Wellington et Biiicher qui s'approchaient! Un certain Girod fit la motion qu'un comité de cinq membres siégeât toute la nuit pour aviser aux mesures à prendre pour le salut public ; alors le maréchal Davoust, ministre de la guerre, à qui Fouché avait déjà sans doute fait entendre raison-, calma les alarmes et dit : « Les malveillans font courir le bruit que j'ai ordonné de faire avancer un corps de troupes pour cerner l'assemblée. Ce bruit est injurieux à l'Empereur et à son ministre , qui est bon Français. » La salle retentit d'applaudissemens , et les députés allèrent dormir tranquilles.

La conduite de la chambre des pairs fut aussi aveugle que celle de la chambre des représentans. Lucien s'y fit vainement entendre : les pairs aussi croyaient, ou feignaient de croire , qu'il n'y avait qu'un homme entre la paix et la France.

On a beaucoup reproché à l'Empereur de s'être ainsi laissé dépouiller de son autorité sans rien faire pour la conserver j on ne reconnaît plus au mois de juin l'homme qui , au mois de mars , conquit avec neuf cents hommes un vaste empire. Mais que pouvait-il faire? Dès le moment où il avait commis l'inconcevable faute d'abandonner son armée , ne s'était-il pas mis à la disposition de ses ennemis? Aller rejoindre ses soldats, dira-t-on peut-être, revenir à leur tête à Paris, non pour dissoudre l'assemblée, mais pour faire arrêter et juger sur-le-champ Fouché et les autres conspirateurs. Qu'on réfléchisse à l'exaltation et à la terreur qui dominaient tour à tour l'assemblée; toute détermination forte de la part de l'Empereur en

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eût provoqué de plus fortes encore. Fouché ne s'était pas démasqué : il n'avait parlé que d'indépendance, que de liberté ; ses complices et ses nombreux partisans l'auraient représenté comme un martyr. L'Empereur pouvait bien sans doute se mettre à la tête des faubourgs , susciter l'irrésistible insurrection des prolétaires , et dissoudre à leur tête une assemblée qui allait livrer la France aux ennemis 5 mais son orgueil impérial se révoltait contre de tels auxiliaires 5 il n'eût pas d'ailleurs su agir directement sur eux. Car s'il s'était élevé comme César à l'aide de la faction populaire 5 il n'avait ni l'ame, ni les qualités qu'avait Marins, et qu'il faut avoir pour diriger cette faction et pour la maîtriser dans des momens de crise.

Dès que Lucien eut échoué dans les deux assemblées , l'abdication parut un acte indispensable à tous les hommes d'état qui entouraient l'Empereur. Si nous ne craignions pas de donner trop d'importance à un homme qui a tout notre mépris , nous rapporterions ce qu'on nous a assuré ; nous dirions que Fouché, égarant toutes les affections, corrompant toutes les ambitions, s'emparant de toutes les faiblesses, avait versé le poison dans l'esprit et dans le cœur de tous ceux qui abordaient Napoléon. Lucien, croyant régner sous le nom de son neveu , pressa l'abdication de celui qui n'eût jamais consenti à partager le pouvoir. Regnaud de Saint-Jean-d'Angely employa , pour déterminer Napoléon à ce grand sacrifice , une éloquence qu'il avait souvent prostituée pour couvrir les actes de sa tyrannie. Joseph , qui espérait peut-être

aussi la régence , ne voyait aucun moyen pour conserver la couronne à son frère ; on pressent Topinion de ces hommes vils qui , n'adorant que la l'ortune , s'étaient courbés jusqu'à terre dans les jours de la prospérité : « Vous êtes vaincu , lui dit un d'eux qu'on devinera peut-être : il ne faut pas perdre un moment pour ramasser beaucoup d'argent et pour vous en aller. « Othon, Vitellius, Néron même, eurent des amis moins méprisables. Pourquoi ne pas lui présenter là pointe d'une épée; pourquoi ne pas lui dire : Il faut mourir j il faut mourir pour votre gloire; il faut mourir pour la nôtre ; il faut mourir pour assurer la couronne à votre fils?

Tout était décidé dès le 21 , et lorsque, interrompant le comte Garnier, qui faisait un rapport sur la nécessité de traiter avec les puissances étrangères , le député Duchesne dit qu'il n'y avait qu'un moyen de salut , l'abdication de l'Empereur , le président répondit qu'on l'avait assuré qu'avant trois heures il recevrait un message qui annoncerait cette abdication ; alors un général sans gloire , chassé pour des escroqueries de l'armée d'Italie, exerça sans danger la plus basse vengeance en demandant qu'une commission de cinq membres se rendît près de S. M. pour lui exposer l'urgence de sa décision ; on dit même que, sans mission, il remplit, avec quelques autres députés , cet insultant message , et qu'avant la honte d'êlre prisonnier des Anglais , Napoléon ressentit l'ignominieuse douleur de voir un homme chassé de ses armées le presser de déposer la couronne.

Il était plus d'une heure lorsque Carnot, Davousl

et Caulaincourt portèrent à l'assemblée cet acte si désiré 5 le voici :

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