‹ Mémoires et souvenirs du général Maximien LamarqueChapitre 15 sur 31 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Conférences àHaguenau.

Le départ de Napoléon fut notifié aux chambres , qui crurent plus que jamais au succès des négociations entamées avec les puissances alliées. Quel prétexte en effet restait-il aux souverains pour nous opprimer? Le sacrifice était consommé ; la nation française abandonnait celui « à qui seul l'Europe avait déclaré la guerre. » Voyons sur quels fondemens ces espérances reposaient, ou plutôt voyons de quels moyens on se servait pour abuser les esprits.

Les plénipotentiaires, ayant reçu des passeports à Laon, se hâtèrent d'arriver à Haguenau ; les souverains qui y étaient déjà refusèrent de les voir. Le général Lafayette écrivit à l'empereur Alexandre, et se présenta chez lui comme simple particulier : il ne fut pas reçu. Le souverain craignit l'ascendant du citoyen vertueux ; il n'eût pas osé devant lui se montrer infidèle aux regrets généreux qu'il avait exprimés à Paris l'année précédente , quand il disait : « Les choses ne se sont point passées , relativement aux in-

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téréts et aux libertés de la nation française , de la manière la plus conforme aux idées libérales et aux intentions bienveillantes que j'avais apportées. « On consentit cependant à entendre nos plénipotentiaires à Haguenau ; les commissaires choisis pour ce simulacre de conférence furent le général comte de Walmoden pour TAutriche, le comte Capo-d'Jslria pour la Russie , et le général de Kenesbeck pour la Prusse. Le comte Capo-d'Istria exprima à M. de Lafayette les regrets de l'empereur Alexandre, «qui, lié par des engagemens positifs avec ses alliés , ne pouvait pas le voir. Il ajouta que S. 31. conservait les mêmes sentimens que le général français lui avait connus l'année précédente. »

Lord Stewart . sans avoir de pouvoir direct, assista à cette conférence et y joua le principal rôle. Il y fut beaucoup question de Bonaparte : les commissaires étrangers attribuaient ce qui s'était passé trois mois auparavant à un attachement très vif du peuple français pour Napoléon , et faisaient de cet attachement présumé un obstacle à ce que notre indépendance nationale fût respectée. Nos plénipotentiaires s'expliquèrent franchement sur la cause des événemens du mois de mars ; ils prouvèrent que le mécontentement et le mépris excités par la manière dont les Bourbons nous gouvernaient, avaient seuls jeté la nation dans les bras de Bonaparte , et qu'elle eût accepté de même tout autre moyen de briser un joug odieux.

L'ambassadeur anglais, qui s'opposait à tout résultat, mit en doute les droits d'une chambre convoquée par Bonaparte ; « Je m'étonnerais, répondit Lafayette,

qu'un homme public de votre pays ne reconnût pas que le pouvoir d'une assemblée nationale dérive plutôt de ceux qui élisent que de celui qui convoque. « Lord Stewart, calomniant notre armée, l'accusa d'avoir trahi ses sermens : Lafayelte le réduisit au silence par cette réponse : « Je prie Mylord de se rappeler quelle élait , lors de la glorieuse révolution de 1688 , la situation de l'armée anglaise relativement à Jacques II5 il l'avait formée, il avait combattu avec elle : et cependant toutes vos troupes, et aussi le favori du roi , votre grand Marlborough , désertèrent dans la nuit, non pour se réunir au drapeau national, mais pour aller rejoindre une armée, un prince , un drapeau étrangers. V Enfin lord Stewart , méconnaissant le noble caractère de celui auquel il parlait, prononça ces mots : « Je dois vous prévenir, M. Lafayette, qu'il n'y a pas de paix à espérer avec les puissances alliées , à moins que vous ne nous livriez Bonaparte. — Je suis bien étonné, lui répondit Lafayette, que, pour proposer une pareille lâcheté au peuple français, vous vous adressiez de préférence à un prisonnier d'Olmulz. »

Après toutes ces conversations, M. Laforest, comme le plus ancien ambassadeur, expliqua que le principal objet de la mission était de conclure un armistice qui laissât le temps de s'entendre. Le général Sébastian! résuma très bien la négociation qu'avait entamée M. Laforest. « Aucune question , dit-il , n'est encore préjugée : le peuple français est libre de tout engagement , il ne demande que paix et amitié avec les nations voisines. » Ces explications données avec franchise et dignité parurent faire quelque impression sur

les commissaires étrangers : mais lord Stewarl se leva en disant : « Messieurs , si vous traitez avec la France, ce sera sans TAngleterre. Car je déclare que je n'en ai pas le pouvoir. » Les autres assurèrent qu'ils ne pouvaient traiter qu^ensemble, et Ton se sépara. Le lendemain les envoyés de Russie , de Prusse et d'Autriche vinrent notifier aux plénipotentiaires français, « que les traités d'alliance portant que l'une des parlies ne négociera jamais séparément et ne fera ni paix ni trêve que d'un commun accord , les trois cours présentes ne pouvaient pas entrer en négociation ici : on ajouta que les cabinets se réuniraient dans le plus bref délai possible. «

D'après cette déclaratioi formelle , que l'on ne traiterait pas à Haguenau , nos plénipotentiaires annoncèrent l'intention de repartir sur-le-champ. Mais on apporta tout le retard possible à leur marche, et ils n'arrivèrent à Paris que le 5 juillet. Déjà la capitulation qui nous livrait aux ennemis était signée 5 déjà nos défenseurs se dirigeaient vers la Loire : tout était consommé !

Tel fut le résultat de ces conférences dont la France attendait son salut. On discuta, on ne conclut rien; la raison et le patriotisme essayèrent en vain de lutter contre la mauvaise foi. Les commissaires des puissances alliées donnèrent toujours les assurances les plus positives que les souverains ne voulaient en rien se mêler du gouvernement intérieur de la France , et M. de Pontécoulant dit publiquement à son retour « que toutes les puissances et principalement l'empereur Alexandre avaient montré les dispositions les

plus favorables ; » et cependant , quelques jours après , lorsque Gastiereagh vint sommer le gouvernement provisoire d'ouvrir à Louis XVIII les portes de Paris , M. Pozzo di Borgo et les ministres des deux autres puissances présentèrent une note par laquelle « tous les souverains étaient d'accord pour replacer Louis XVIII sur le trône de France. « Ainsi le mensonge et la ruse se sont joints à la force pour opprimer notre nation ; ainsi les souverains , se jouant de leurs promesses , de leurs sermens , ont prouvé qu'ils n'avaient d'autre foi que leur intérêt , d'autre évangile que Machiavel ! L'implacable histoire recueillera ces faits : ils serviront de leçon aux nations et leur prouveront que leur sûreté ne peut jamais être que dans la résistance.

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