‹ Mémoires et souvenirs du général Maximien LamarqueChapitre 21 sur 31 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Déclaration des représentans du peujile. Pacification de la Vendée. Derniers actes de l'assemblée.

Les mêmes assurances de la magnanimité des souverains étaient données aux chambres. Celle des représentans publia le Sjuilletune déclaration qui mérite (Pèlre conservée : en voici quelques passages :

« La chambre des représentans déclare qu'elle se repose avec la plus entière confiance sur les principes de morale et d'honneur, sur la magnanimité des puissances alliées et sur le respect pour l'indépendance de la nation , respect qu'elles ont si positivement proléssé dans leurs manifestes.

« Elle déclare que le gouvernement français , quel (jue soit son chef, doit appeler autour de lui les vœux de la nation légalement émis , et coopérer avec les autres gouvernemens pour devenir un lien commun et la garantie de la paix entre la France et l'Europe»

164 ESSAI DISTORIQLE

« Elle déclare qu'un monarque ne peut offrir de garantie réelle , s'il ne jure d'observer une constitution délibérée par la représentation nationale et acceptée par le peuple, x'^insi tout gouvernement qui n'aurait d'autre titre que des acclamations et la volonté d'un parti , ou qui serait imposé par la force , tout gouvernement qui n'adopterait pas les couleurs nationales et ne garantirait point :

« La liberté des citoyens , l'égalité des droits civils et politiques , la liberté de la presse , la liberté des cultes , le système représentatif, le libre consentement des levées d'hommes et d'impôts , Tirrévocabilité des ventes des biens nationaux de toute espèce , la responsabilité des ministres , l'abolition des dîmes , de l'ancienne et de la nouvelle noblesse héréditaire et de la féodalité , l'abolition de toute confiscation de biens , l'oubli entier des opinions et des votes politiques exprimés jusqu'à ce moment, l'institution de la légion d'honneur, les récompenses dues aux officiers et aux soldats , les secours dus à leurs veuves et à leurs enfans , l'institution du jury , l'inamovibilité des juges, le paiement de la dette publique,

« N'aurait qu'une existence éphémère et n'assurerait point la tranquillité de TEnrope.

« Que si les bases énoncées dans celte déclaration pouvaient être méconnues et violées, les représentaus du peuple français, s'acquittant aujourd'hui d'un devoir sacré, protestent d'avance, et à la face du monde entier , contre la violence et l'usurpation. Ils confient le maintien des dispositionsqu'ils proclament, à tous les bons Français, à tous les cœurs généreux ,

à tous les esprits éclairés, à tous les hommes jaloux de leur liberté et enfin aux générations l'utures.

« Signé Lanjuinais , président. »

Les troupes anglaises prenaient possession de Montmartre quand l'assemblée proclamait ainsi les droits des nations. Ce fut son testament politique, et elle reprit ensuite avec calme la discussion du projet de constitution que lui avait présenté sa commission.

Les nouvelles que recevait le gouvernement devaient contribuer à donner un peu de sécurité aux représentans. Le maréchal Suchet, toujours heureux parce quMl fut toujours habile , avait contenu les Autrichiens sur les frontières de la Savoie , et il finit par conclure un armistice avec eux ; les armées sous les ordres des généraux Rapp et Lecourbe, qui défendaient TAIsace , étaient dans de bonnes dispositions; le général Clausel déployait à Bordeaux des talens, de Ténergie, et celte modération, compagne et attribut de la vraie force ; le général Decaen couvrait les Pyrénées orientales, et Fintrépide Harispe , Harispe à qui il n\i manqué que de commander en chef des armées pour prouver qu'il était un de nos grands capitaines, préservait, à la tête de ses Basques, les défilés des Pyrénées occidentales.

La guerre de la Vendée était aussi terminée; cette guerre, n'ayant plus les profondes racines du fanatisme religieux , avait perdu son plus puissant aliment. Quelques anciens chefs vendéens conservaient bien de l'influence sur les habitans des campagnes; mais le souvenir des malheurs dont ils avaient été

les victimes , la vue de leurs champs , couverts par les ossemens blanchis de leurs pères , Taspect des villages qui sortaient à peine du milieu des décombres, leur faisaient redouter de sVngager dans une nouvelle lutte ; et il fallait employer non seulement la ruse , mais une espèce de violence pour les obliger à prendre les armes. Le général Travot battit , comme nous l'avons déjà dit, avec quelques centaines d'hommes leur premier rassemblement; mais bientôt ils s'organisèrent et les Anglais leur fournirent des armes et des munitions de guerre. Quelques officiers, parmi lesquels était 31. de la Rochejacquelein , arrivèrent de Gand ; ils annoncèrent qu'un des princes de la iamille royale allait venir prendre le commandement en chef : sa présence aurait pu avoir de grands résultats. Le général Lamarque fut tiré des avant-postes de l'armée du Nord pour s'opposer à leurs efforts. On lui promit une grande armée , et ou ne lui donna que quelques bataillons j il eût bien pu disposer d'un grand nombre de gardes nationaux ; mais il ne les employa pas , parce qu'il savait que dans cette espèce de guerre, l'ordre et la discipline sont tout.

Ce général avait fait pendant plusieurs années , au sein des montagnes de la Calabre et de la Catalogne, une guerre de la nature de celle qu'il allait entreprendre, et il n'était pas homme à reculer devant des obstacles. Après avoir fait de vaines tentatives pour prévenir l'effusion du sang français , il se mit en mouvement avec trois mille hommes , alla joindre le général Travot , qui en avait un pareil nombre du côté

de Machecoui et de Chalans , et sans perdre iin moment, il se porta avec sa petite armée de six mille combattans , au milieu des armées vendéennes, dans le sein de ce Bocage qu'on représentait comme un refuge inabordable. Quelques affaires d'avant -garde eurent lieu j elles furent engagées de manière à donner de la confiance aux chefs vendéens qui se présentèrent enfin à une action générale ; elle se donna à la Roche-Servière. Battus complètement par nos troupes , ils furent saisis d'une telle terreur qu'ils acceptèrent la paix et la signèrent au moment où leur cause triomphait, au moment où INapoléon fuyait vers Rochefort, au moment où Louis XVIII était sous les murs de Paris, donnant ainsi la preuve du peu de consistance d'un parti qui se croit assez fort pour opprimer la France.

Ce parti qui , à Paris, avait encore fait moins d'efforts pour servir la cause royale , se montrait audacieux quand il n'y avait plus de danger, et entreprenant quand tout était décidé. On peut lire les détails de ses manœuvres dans un plat libelle publié par un ci-devant comte que Bonaparte avait placé dans ses droits-réunis. Ces messieurs formèrent quelques projets d'assassinat qu'ils n'osèrent pas exécuter, convinrent de points de réunion 'où personne ne se rendit, et parurent avoir beaucoup contribué au retour du roi. C'était tout ce qu'il leur fallait pour réclamer des récompenses et pour exercer des vengeances.

Cependant Louis XVIII , venu à la suite de l'armée anglaise, était arrivé à Saint-Denis, et là il attendait qu'on lui apportât les clefs de sa capitale. Il avait

conlinué de régner à Gand pendant les cent jours,- M. de Chateaubriand lui faisait des rapports, et un long manifeste signé Lally-Tollendal, annonçait, le 24 avril, que le roi avait accédé à l'alliance formée par les grandes puissances , mais qu'on était bien sur qu'il n'avait pu rien signer qui fût contre des Français.

« On s'est uni pour la paix , on s'est ligué pour l'ordre , disait le monarque; et dans celle ligue bienfaisante , ainsi que le congrès l'a justement appelée , tous les états sont en même temps protecteurs et protégés , garantis et garans.

« Français , le roi qui a toujours été près de vous sera bientôt avec vous. Vous verrez que le temps de sa retraite n'a pas été un temps perdu pour vos intérêts, et que le roi a régné par les soins de sa prévoyance , lors même qu'il ne régnait pas par l'exercice de son autorité.

« Le roi a trop pardonné peut-être, et cependant il est aussi impossible à Louis XVIII de ne pas faire grâce que de ne pas faire justice. »

Deux autres proclamations faites , il est vrai, après la bataille de AValerloo , n'annonçaient pas autant de clémence et de générosité ; elles furent signalées par le général Sorbier comme une preuve des actes de bonté paternelle dont nous étions menacés. Elles avaient répugné , dit-on , au cœur et à la politique du roi ; et on assure que dans un conseil tenu à Cambrai, il avait été d'abord décidé qu'on proclamerait une amnistie générale, un pardon sans exception. Mais M. de Talleyrand, qui n'avait conservé de son métier

de prêtre , que le besoin de la vengeance , s'y opposa avec force , prétendit même que le roi n'avait pas le droit de prononcer une amnistie , et rangea , sans beaucoup de peine , le monarque et le conseil à son avis. S'il en fut ainsi , c'est à ce ministre probe , loyal et fidèle qu'on peut attribuer les réactions : c'est sur sa tête que doit retomber le sang innocent versé par la main des bourreaux.

On avait espéré réussir par la ruse, intimider les représentans et les amener à traiter avec Louis XVIII; ce plan n'avait pas réussi et il fallut couper le nœud gordien. Les Anglais occupaient Paris depuis trois jours , et le roi restait à Saint-Denis ne faisant aucune proposition et n'accédant pas aux concessions que l'opinion réclamait. Wellington , ignorant peut-être les intentions secrètes des puissances, restait neutre dans celte grande lutte entre la souveraineté et la légitimité. Castlereagh arriva à Paris le 7 juillet et leva tous les scrupules du général anglais 5 des troupes ^vestphaliennes furent envoyées dans les cours des Tuileries. Un officier, entrant dans la chambre du conseil , annonça qu'il avait l'ordre de faire évacuer les appartemens ; il fut obéi et le gouvernement protesta contre la force qui l'empêchait de continuer ses lonctions.

Les représentans ne tardèrent pas à être instruits de cette violation des plus saintes promesses , mais calmes et résignés , ils continuaient leurs délibérations, lorsqu'on remit au président le message suivant.

170 ESSAI UISTORIQIE

tt MONSIEL'R LE PRESIDENT,

0 Jusqu'ici nous avons dû croire que les souverains alliés n'étaient point unanimes sur le choix du prince qui doit régner en France, nos plénipotentiaires ont donné les mêmes assurances à leur retour.

« Cependant les ministres et les généraux des puissances alliées ont déclaré hier , dans les conférences qu'ils ont eues avec le président de la commission , que tous les souverains s'étaient engagés à replacer Louis XVIII sur le trône et qu'il devait faire, ce soir ou demain , son entrée dans cette capitale.

« Les troupes étrangères viennent d'occuper les Tuileries où siège le gouvernement.

a Dans cet état de choses , nous ne pouvons plus que faire des vœux pour la patrie , et nos délibérations n'étant plus libres , nous croyons devoir nous séparer.

« Le prince d'Essling et le préfet de la Seine ont été chargés de veiller au maintien de l'ordre , de la sûreté et de la tranquillité publique.

M J'ai l'honneur, etc. Sigjié le duc d'Olranle , le comte Grenier, Quinette, Carnot , Caulaincourt. »

Un silence morne et profond suivit cette lecture , et Manuel montant à la tribune prononça ces mots qui doivent retentir dans l'avenir.

« Ce qui vient de se passer, vous l'avez tous prévu j avec quelque rapidité que les événemens se soient succédé, ils ne vous ont pas étonnés, et déjà votre déclaration , fondée sur le sentiment profond de vos devoirs , a dit à la Trance entière que vous êtes capa-

bles de remplir vos glorieux desseins Qu'il n'y

ait parmi nous ni plaintes, ni acclamations, oublions tout intérêt personnel , complétons notre tâche en continuant nos délibérations.... Ou les armées alliées nous permettront de continuer nos séances ordinaires , ou la violence nous arrachera de ce sanctuaire. Si nous devons rester libres, n'ayons à nous reprocher aucune hésitation ', si nous devons plier sous la loi de la force , laissons à d'autres tout l'odieux d'une telle violation , et que la honte d'avoir étouffé la voix de l'indépendance tombe tout entière sur ceux qui oseront se charger d'un aussi vil emploi : déjà vousavez protesté, vous protesterez encore contre tout acte attentoire à nos libertés et aux droits de nos constitutions. Hélas! auriez-vous de tels maux à craindre si les promesses des rois n'étaient pas de vaines paroles? Que reste-t-il donc autre chose que de s'écrier avec cet orateur dont la voix retentit encore dans toute l'Europe : Nous sommes ici par la volonté du peuple , nous n'en sortirons que par la puissance des bayonnettes. «

(]ette proposition fut adoptée à l'unanimité. M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angely en fit une autre pour qu'on relevât la garde nationale de son serment de fidélité et qu'elle fut priée de n'opposer aucune résistance à la force armée qui se présenterait. « Vous seuls, dit l'orateur, avec un accent solennel, devez aller à sa rencontre ; vous seuls devez résister aux ennemis de notre indépendance.» L'assemblée consacra celle noble résolution par un message au maréchal Masséna , et continua tranquillement les discussions sur la pairie. Quand à six heures le président , M. Lan-

juinais, voulut lever la séance, le général Brouard s'écria : Pourquoi ne pas rester en permanence? Vous nous ajournez jusqu'à demain , parce que vous savez que demain la force s'opposera à notre réunion. « Le président n'en prononça pas moins que la séance était levée; et lorsqu'il se relira il entendit un député lui dire : « L'histoire est là , une responsabilité terrible pèsera sur votre tête. «

Le lendemain les abords de la salle étaient gardés par des sentinelles qui en empêchaient l'entrée, et la puissance des bayonnettes avait succédé à la volonté du peuple. Tels furent les derniers momens du gouvernement provisoire et des représentans réunis en 1815. Cependant le Moniteur osait, le 8 juillet , mentir à toute la France en disant : a La commission du gouvernement a fait part au roi , par l'organe de son président , qu'elle venait de se dissoudre. « Et lord Liverpool, pair d'Angleterre, premier ministre des trois royaumes , ne rougit pas de dire , au mois de février ï816, six mois à peine après l'événement : «Leurs seigneuries ont été instruites que le gouvernement provisoire , qui avait été constitué après la fuite de Bonaparte , et les deux chambres des représentans se séparèrent d'elles-mêmes ; en conséquence le roi prit possession de sa capitale. « Il était donc bien honteux, bien coupable, cet attentat contre les droits d'une grande nation, puisque ceux qui en ont retiré le fruit n'ont pas osé l'avouer !

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