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CHAPITRE XVII

Soumission de l'armée. Listes de proscriptions. Licenciement dt l'armée.

Louis XVIII remonté sur le trône dut bientôt s'apercevoir que, semblable aux nababs qu'on laisse gouverner dans quelques parties de Plndostan, il n'était qu'un intermédiaire pour dépouiller ses sujets. Des contributions exorbitantes furent imposées ; le domicile de tous les citoyens envahi et les soldats logés presqu'à discrétion. Les Anglais observaient , il est vrai, une discipline sévère, mais rien n'égale les insolences et les turpitudes que se permettaient les Prussiens. L'ignoble et stupide Blûcher qui les commandait se montra digne d'être un des lieutenans d'Attila ; il croyait effacer ainsi la honte de ses défaites d'iéna , de Lubeck , de Fleurus , et il n'y ajouta qu'une honte de plus. Ce barbare voyait des monumens de ses revers dans tout ce qui ornait la capitale , il fît miner le pont qu'on avait nommé d'iéna; et il l'eût fait sauter, si le roi n'eût invoqué l'autorité de Wellington qui y plaça une sentinelle. On se hâta de faire sortir les Prussiens de Paris, mais ils se montrèrent partout les mêmes, durs , insolens, pillards, tels que les avaient vus en 1785, les Hollandais qui leur ont conservé leur mépris et leur haine. Nos provinces ne les ou- 1. 1. ij

Ijlieront pas non plus. Les maisons pillées , les femmes et les filles déshonorées leur rappelleront que rien n'est aussi odieux qu'un vaincu qui triomphe.

Ces malheurs offraient au roi le moyen de se réconcilier avec la nation. S'il se fût enfui de Paris et réfugié au milieu de l'armée française , toujours prèle à combattre pour la France, un lien indissoluble et sacré se fût formé entre lui et cette armée ; mais telles n'étaient pas sans doute les promesses qu'il avait faites en accédant « à la ligue bienfaisante des souverains alliés. »

En s'éloignant de Paris , le maréchal Davoust y avait laissé trois commissaires, les généraux Haxo, Kellermann et Gérard ; ils étaient chargés d'une espèce de négociation pour amener la cour à faire quelques concessions à l'armée et à lui conserver surtout les couleurs nationales. Henri IV avait été à la messe pour complaire à la masse de la nation 5 le sacrifice d'une cocarde était moins grand et on s'attachait par là l'armée et la nation ; toutes les démarches furent inutiles ; elles le devinrent surtout lorsque quelques chefs eurent fait des arrangemens particuliers : le premier qui donna ce funeste exemple fut le général Milhaud. « Nous craignons que celte soumission pure et simple, écrivaient, le 12 juillet, les commissaires laissés à Paris , ne fasse croire au ministère que chaque corps d'armée en fera de même isolément , et que ce ne soit la véritable raison pour laquelle on nous remet continuellement au lendemain. Il faut préparer l'armée à se soumettre au roi et à prendre la cocarde , c'est le seul moyen de salut pour l'état. »

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Ces mêmes commissaires écrivaient, le 13 à deux heures après-midi :

« Nous vous instruisions dans nos dernières dépêches que nous avions complètement échoué cl qi?e le ministère ne voulait recevoir de Tarmée qu'une soumission pure et simple.

« Le ministre de la guerre a mis dans toute celle affaire une espèce de raideur et d'indifférence qui nous a engagés à demander des passeports. Après lui avoir dit , ce matin , tout ce que notre patriotisme a pu nous suggérer, il nous a répondu : Je vous ai dit vingt fois, et je vous répète pour la dernière fois, qu'il m'est défendu de recevoir de l'armée autre chose qu'une soumission pure et simple. Comptez d'ailleurs que le roi fera pour vous plus que vous ne désirez.

« Nous avons frappé à d'autres portes et nous n'avons reçu que des réponses semblables. Partout on nous a dit que notre résistance favorisait les projets des alliés et qu'une soumission conditionnelle ne suffirait pas pour les arrêter. Voilà ce que disent les ministres des affaires étrangères, des finances , de la guerre, le préfet de police , etc. Peut-être cela est-il vrai en partie 5 peut-être le ministère , trompé par la soumission du général Milhaud , croit-il que les autres corps vont suivre l'exemple j peut-être aussi y a-l-il des gens à qui l'idée de voir détruire l'armée ne déplaît pas, ou qui du moins ne craignent pas de le risquer pour la recevoir sans condition. >^

Pour hâter cette soumission pure et simple, dont un peu de prévoyance aurait fait deviner les motifs , on annonça que les Russes et les Prussiens se mettaient

en marche , qu'ils allaienl envahir le reste de la France et (\ue l'obstination de Tarmée en serait cause. Il en lallait moins pour décider les généraux français. « Les Irois commissaires, après avoir reçu, disaient-ils, dans une lettre du 14 , de nouvelles assurances des ministres que le roi était dans les meilleures dispositions pour l'armée et que S. M. lui accorderait beaucoup au-delà de ce que nous demanderions nousmêmes , firent, en conséquence de l'autorisation de M. le maréchal , une adresse conçue en ces termes :

Sire

Cl L'armée aux ordres du prince d'Eckmùlh, pénétrée des maux de la patrie et désirant autant qu'il dépend d'elle en arrêter le cours , nous a députés vers Votre Majesté pour lui exposer le désir qu'elle a de se rallier sincèrement à elle et de lui ramener par son exemple ceux de ses sujets que les circonstances extraordinaires dans lesquelles nous nous sommes trouvés en ont éloignés.

u Pleins de confiance dans la générosité de V. M., l'armée se flatte , Sire , que vous accueillerez avec bonté sa soumission et que , jetant un voile sur ce qui s'est passé , vous ne voudrez fermer votre cœur à aucun de vos enfans. »

Une autre adresse qui contenait les mêmes sentimens, mais exprimés avec plus de force, fut rédigée par l'adjudant-général Garrion Nisas qui, poète, orateur et guerrier, se montrait avec autant d'éclat à une tribune que sur un champ de bataille. Un historien

déjà cité prétend que , dans l'assemblée qr.l eut lieu , le maréchal Davoust proposa d'ajouter quelques mots insultans pour l'Empereur, alors errant, et l'engagement de le livrer s'il tombait en notre pouvoir. « 11 est difficile , ajoute l'historien , de rendre l'indignation <jui éclata dans ce moment. L'auteur de cette lâche proposition était le même homme qui , au temps des prospérités de l'Empereur, avait toujours été prosterné aux pieds de sa fortune , qui épiait ses passions les plus secrètes pour les satisfaire, qui recevait du maître quinze cent mille francs de rente et qui sans cesse le poussait au despotisme et portait l'excès de sa bassesse jusqu'à l'en fatiguer. »

Ce tableau est peut-être chargé par l'indignation ou par la haine, mais nous sommes autorisés à croire que le maréchal oublia en effet tout ce qu'il devait à l'Empereur dès le moment qu'il ne put rien en attendre. Il n'était pas dans les principes religieux de ces sauvages qui adorent l'arbre que la foudre a frappé} c'est l'arbre couvert de fruits , l'arbre à l'ombre duquel on peut se reposer avec sécurité, qui reçoit ses hommages. Nous avons sous les yeux une lettre du 15, où il disait : «» Je désire beaucoup voir MM. les chefs vendéens ; qu'ils viennent au milieu de nous , et ils se convaincront que nous sommes tout entiers au roi et à notre malheureuse patrie et que nous partageons l'horreur qu'ils doivent avoir contre le véritable auteur de tous nos maux. Napoléon. « Serait-il donc vrai que ceux qui caressent le plus la puissance sont les plus prompts à l'abandonner quand elle succombe, et que les rois doivent prévoir dans leurs plus lâches

flatteurs , leurs plus cruels ennemis , si jamais ils cessent d'être heureux ?

L'acte de soumission avait été signé par les généraux et par les officiers supérieurs : il ne fut pas aussi facile d'y amener les soldats. La cocarde blanche , ce signe de l'asservissement imprimé à nos fronts , les révoltait par dessus tout, et quinze ou vingt mille désertèrent pour ne pas l'adopter. Les difficultés furent presque insurmontables avec les troupes qui venaient de combattre les Vendéens. Ces troupes n'ayant pas éprouvé les revers de la fortune, comme celles qui arrivaient de Waterloo , avaient conservé tout l'orgueil de la victoire. Elles s'insurgèrent à plusieurs reprises et voulurent donner la mort à des chefs qu'elles osaient accuser de trahison ; Téchafaiid et la proscription ne les ont que trop justifiés. Enfin la discipline l'emporta , la cocarde blanche fut adoptée , et le bruit qu'on fit répandre , que le roi , indigné de la conduite des Prussiens, allait venir se réfugier dans l'armée, pour y trouver des soutiens et des vengeurs, contribua plus que toutes les exhortations au grand sacrifice qu'on exigeait des soldats.

Cependant le maréchal Saint-Cyr, ministre de la guerre, écrivait le 19 juillet au prince d'Eckmùlh : « J'ai l'honneur de vous prévenir que le roi reçoit la soumission pure et simple que vous lui avez adressée , au nom des généraux, officiers et soldats qui sont au-delà de la Loire. Cet acte a fixé l'attention bienveillante de S. M., et très prochainement je vous ferai part des ordres qu'elle a donnés pour la réorganisation de l'armée. En conséquence S. M. m'a

donné les ordres les plus positifs pour faire opérer dans le plus bref délai la dislocation des troupes, comme mesure préparatoire à l'exécution de son ordonnance du 23 mars dernier. «

Malgré la soumission de l'armée et l'acceptation de cette soumission par le roi, les Prussiens, toujourssi insolens dans la prospérité, menaçaient de passer la Loire. Le prince d'Eckmulh fil des dispositions pour lenrrésister, et suspendit l'exécution des ordres pour la dislocation de l'armée , ordres qu'on croyait sans doute exécutés le 24 juillet , puisque ce jour commença à se développer le système de persécution et de réaction qui ensanglanta la France. C'était avec de fausses promesses que les souverains alliés avaient endormi et trompé la nation et ses représentans j c'est encore avec de fausses promesses que les ministres de Louis XVIII endormaient et trompaient l'armée qui ne demandait qu'à le défendre. Peut-être ne furent-ils que les intrumens d'une volonté étrangère, peut-être leur cœur se soulevait-il contre les ordres que leur main signait; nous aimons à le croire, surtout pour ce digne maréchal qui , long-temps disgracié, conquit dix fois par des victoires ce bâton que la laveur prodigua à tant d'autres.

Quoi qu'il en soit, le 24 juillet, furent publiées les listes de proscription signées Fouché. Parmi les noms de ceux qu'on dévouait à la mort ou à l'exil , se trouvaient trois maréchaux de France, plusieurs généraux en chef et lieutenans-généraux qui étaient encore à la tête des troupes. Il dépendait d'eux d'allumer un incendie qui aurait pu dévorer les vainqueurs et

ISO ESSAI HISTORIQUE

les vaincus j mais tous, ils sMmmoIèrent sans hésiler à Tamour de la patrie. Placés entre le sacrifice d'euxmêmes et la guerre civile , ils ne balancèrent pas, et réprimant Tardeur des soldats , consolant les officiers qui voulaient partager leur sort, ils s'éloignèrent de ceux qui seraient morts pour les défendre.

Le maréchal Davoust déploya alors un beau caractère ; trop tard désabusé , il ne consentit pas du moins à être le complice ni Tagent de ceux qui voulaient s'abreuver du sang de ses camarades. Il écrivait , le 28 juillet, à une des victimes de l'ordonnance du 24 : «Vous avez sans doute connaissance d'une ordonnance qu'on a fait rendre au roi et qui ordonne l'arrestation de plusieurs généraux et la mise en surveillance de plusieurs autres pour être ensuite mis en jugement. Wous étions loin de nous attendre à cela après tous les discours du ministre de la guerre. Cette nouvelle nous avait tous plongés dans la plus vive douleur, mais les explications qui nous ont été données par les lieutenans-généraux Gérard, Valmy et Reille , qui viennent d'arriver , ont diminué ce sentiment, puisqu'ils nous donnent l'assurance que le roi et les ministres ont eu la main forcée. Je n'ai pas moins cru devoir écrire de la manière la plus forte au ministre centre cette mesure en général , et j'ai vivement réclamé contre l'injustice d'y avoir mis plusieurs noms , tels que ceux des généraux Grouchy, Gilly, Laborde , Clausel. J'ai déclaré que si ces généraux y étaient mis pour leur conduite à Lyon , Pont-Saint-Esprit , Toulouse et Bordeaux, ce n'était que par erreur; et qu'il fallait substituer mon nom aux leurs, puisqu'ils n'a-

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vaient agi que d'après mes ordres et instructions , comme ministre de la guerre. J'ai ajoulé que pour le général Lamarque, il n'y avait pas d'autre motif pour y placer son nom que celui de la pacification de la Vendée. »

On venait de frapper quelques chefs 5 cela ne satisfaisait pas la haine des souverains si souvent vaincus par notre brave armée j ils voulaient qu'on la leur offrît tout entière en holocauste. Tant qu'elle eût existé, ils n'auraient pas osé nous asservir aux conditions humiliantes que leur politique nous destinait. Le ministre de la guerre ordonna donc le licenciement. Le maréchal Davoust répondit qu'après avoir été l'organe par lequel on avait fait tant de fausses promesses à l'armée , il ne pouvait pas être l'instrument de sa destruction , et il demanda un successeur. Rien n'eût manqué à la gloire de l'armée , s'il ne s'était pas trouvé dans ses rangs un chef qui consentit à cette honteuse mission. Que la patrie se console; un sang étranger coule dans les veines de celui qui eut le lâche courage de l'accepter.

Cet ordre fut exécuté sans difficultés. Ces braves soldats, ces officiers si dignes de les commander, s'éloignèrent, en versant des larmes, des drapeaux que tant de fois ils avaient baignés de leur sang. Tristes, silencieux , désespérés , mais calmes et résignés , ils traversèrent avec leurs armes la France dans tous les sens , et le plus petit désordre ne fut pas commis. Ils avaient vu les Espagnols former des guérillas j ils n'en formèrent pas ; ils avaient vu les Vendéens infester les routes, assassiner avec impunité, et la sûreté

publique ne fut pas un instant troublée. Depuis ce moment , les humiliations et les outrages les ont suivis sous le toit paternel j c^est eux qu'on dénonce, c'est pour eux qu'on institue les cours prévôtales, c'est contre eux que ne cessent de s'élever ces émigrés rentrés qui ne pouvaient leur pardonner leurs victoires.... Eh bien ! ils souffrent sans proférer une plainte; ils mourront avec la résignation des martyrs.

Cependant, du sein de ce parlement d'Angleterre, où la corruption est aux gages du plus monstrueux machiavélisme, la voix d'un ministre s'est encore élevée contre cette armée qui n'existe plus. Les ossemens des braves ne sont pas en sûreté sous la terre qui les couvre. Cette armée était une armée jacobite , a dit Castlereagh , et l'Angleterre a exigé son licenciement. Remercions le noble lord de cet aveu; s'il accroît la honte de notre gouvernement, ill'absout d'un grand crime ; le mépris remplacera la haine.

Non, cette armée ne fut jamais jacobite, mais elle fut toujours nationale. Etrangère aux factions, elle ne combattit que pour la France; pénétrée de cette maxime que la force armée ne doit pas délibérer, eHe obéit au comité de salut public, au directoire, aux

consuls , à l'Empereur Elle eut obéi au roi s'il avait

séparé ses drapeaux des drapeaux de l'étranger : et on ose la comparer à ces légions qui donnèrent des maîtres à Rome ; à ces soldats qui , conduits par un Fairfax ou un Cromwell, méritèrent sans doute l'accusation honteuse dont un de leurs compatriotes voudrait nous flétrir !

Non , les soldats français ne furent jamais que les

soldats tle la patrie : sacrifiant toujours leurs affections à leurs devoirs , il se virent souvent enlever , sans pousser un murmure , les chefs qui avaient le plus conquis leur amour ; enchaînés par la sainteté du serment militaire , ils firent avec dévouement la guerre que condamnait le plus leur opinion. Tant de gloire recevra sa récompense. La postérité toujours équitable ne donnera pas le même nom aux compagnons des Hoche, des Joubert, des Marceau , des Kleber , des Desaix , des Lannes , des Dugommier , des Dampierre et aux vainqueurs obscurs de Meerlon-Moor et de New'bury.

Je devrais , pour compléter cet essai , peindre la violation de la capitulation de Paris , notre musée dépouillé , nos monumens mutilés 5 je devrais montrer la réaction couvrant la France de forfaits ,• les protestans égorgés, lesennemis du peuple envahissanttoutes les places; je devrais faire entendre les clameurs sanguinaires de cette hideuse assemblée de 1815, qui avait ses Robespierre, ses Fouché , ses Billaud-Varennes ; je devrais raconter les traités honteux qu'on nous imposa, notre territoire occupé, nos places désarmées , le tributs exigés, la France rayée, pour ainsi dire, du rang des nations; mais les maux de la patrie pèsent trop sur mon cœur. Attendons qu'ils soient adoucis pour avoir la force de les retracer , et n'oublions jamais que la France fut , en 1815 , victime de sa confiance dans les promesses les plus solennelles des monarques de l'Europe.

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