‹ Mémoires et souvenirs du général Maximien LamarqueChapitre 23 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La mort de Napoléon. Influence de cet événement. Deux opinions sur Louis XVIII. Anecdotes. Le prince Croquignolet. Organisation de l'armée. Dîner chez le général Sébastiani. Modération. Las Cases. Les cinq hypothèses. Le vicomte dWrlincourt. Des espérances et des imprudences. Versailles et les Rats.

Décembre 1821.

Le titre que je donne à cet écrit n'est peut-être pas exact : il faudrait le nommer Recueil d' anecdotes, écho des bruits qui circulent , politique dessalons , pâtée des badauds ^ etc., etc.; mais qu'importe le litre d'un ouvrage composé pour moi seul et qui n'exige ni ordre dans les idées , ni enchaînement dans les faits , ni soin dans le style ?

Je passe ordinairement six mois au fond de ma province à deux cents lieues de Paris où je ne conserve que peu de relations, de sorte que quand j'y reviens, tout m'y paraît nouveau : anecdotes, bons mots, ca-

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lembourgs, politique, mélodrames, ministères et quelquefois dynastie. J'en étais parti cette année au commencement de juin et j'étais de retour le 17 décembre.

A mon départ les chambres étaient rassemblées, on ignorait la mort de l'Empereur, maison savait qu'il était très malade. MM. de Richelieu, Latour-Maubourg, Serres, Pasquier, Portai, Roy et Siméon étaient ministres. Les ultra étaient mécontens et les libéraux encore plus. Le centre de l'assemblée dominait; et les volontés des ministres devenaient lois après des discussions plus ou moins longues, mais qui n'avaient aucune influence sur les délibérations. Ce peii de bonne foi , de conscience, que la majorité des députés apporte dans les assemblées législatives dégoûterait de ce qu'on appelle si improprement gouvernement constitutionnel sion pouvait trouver quelque chose de moins mauvais.

A mon retour, les chambres sont de nouveau assemblées ; l'Empereur est mort , le ministère est changé , les ultra sont presque satisfaits et les libéraux sont moins mécontens.

Suivant l'ordre des dates : on a appris , il y a six mois, la mort de l'Empereur; le parti ultra s'en est réjoui , les libéraux républicains ne l'ont pas regretté, mais la masse du peuple , mais les débris de la vieille armée ont pleuré celui qui éleva la France à un aussi haut pointdegloire ; les jeunes gens, qui voient toutes les avenues ferméesà l'ambition , déplorent la perte de celui qui rendait toutes les carrières accessibles à toutes lescapacités, qui récompensait tous les talenset savait exploiter, au profil de la masse, toutes les qualités

ESSAI IIIST. T. I. jG

des individus. Une centaine d'ouvrages ont été composés et vendus; plusieurs lithographies ont été publiquement exposées, et, pendant quelque temps, le gouvernement a fermé les yeux et les oreilles comme pour laisser un libre cours à la douleur publique. On croyait généralement que Napoléon avait été empoisonné par le gouverneur de S^«"-Hélène, par ce sirHudsonLowe qui commandait à Caprée, lorsque je m'emparai de cette île. Mais aujourd'hui il paraît certain que l'Empereur a succombé sous l'influence d'un climat malsain , sous le poids des chagrins, des dégoûts, des vexationssans nombre et des privations de tout genre qu'on lui a fait supporter. C'est ainsi que Persée, arraché de l'asile sacré de la Samolhrace. périt dans les prisons d'AIbe ; mais il ne s'était pas confié à son ennemi ; mais il n'était pas venu s'asseoir au foyer de l'hospitalité. La politique anglaise est plus odieuse et plus criminelle que celle des anciens dominateurs du monde ! Hudson Lowe est un geôlier et un bourreau en uniforme brodé.

Parmi tous les ouvrages qui ont paru sur ce sujet, on a distingué celui d'un officier d'artillerie qui propose de demander au gouvernement anglais les cendresde •Napoléon et de les déposer sous la colonne : cet ouvrage se termine par ces mots : « Homme, je leplainjj. Français, je l'admire, soldat, je le pleure! » Le recueil des pièces relatives au captif de Sainte-Hélène est aussi du plus grand intérêt. Bertrand y déploie , sans y songer, son noble caractère 5 et famé brûlante, le cœur sensible, le dévouementabsolu, mais pur, durespectable Las Cases inspirent autant d'admiration ponr

hù que pour le grand homme objet de son cuUe.

L^influence de la mort de l'Empereur sera immense. Il était le cercle de l'er qui tenait liés les membres de la sainte alliance. A présent elle est dissoute ; les intérêts politiques de chaque puissance vont être écoulés j les rivalités se réveilleront 5 les haines particulières ne seront plus absorbées par la grande haine que les rois et leurs ministres portaient au héros du siècle, au géant populaire , né de la révolution , au destructeur et au restaurateur des trônes, àl'homme prodigieux, immense , que la providence semblait avoir destiné à changer la face du monde. Les Autrichiens , les Prussiens n'auront plus les yeux fixés sur le rocher de Sainte-Hélène j ils regarderont la Saxe qu'ils convoitent et leurs frontières de la Bohême et de la Silésie qu'ils veulent reculer ; les Russes s'avanceront sans crainte vers Constantinople et menaceront la puissance anglaise dans les Indes. Les Anglais!.... eux seuls devraient regretter Napoléon , et cependant,, s'il faut en croire le comte Orloff (l'auteur d'un ouvrage estimé sur Naples ) , ils se réjouissent de sa mort et leur raison est : « Il nous coûtait si cher. » Peutêtre aussi la crainte des idées libérales remplacera-telle la crainte qu'inspirait l'Empereur et maintiendra-t-elle l'union des rois : alors les malheurs de l'esclavage remplaceront pour les nations les malheurs de la guerre.

Jamais , s'il faut en croire le comte Orloff, PAngleterre n'a été dans un aussi grand état de prospérité. On n'y sait que faire de Pargent qui est à deux pour cent} les entreprises de tous les genres, les spécula-

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lions les plus vastes, ont lieu de tout côté; la terre se couvre de maisons , d'ateliers , de fabriques ; les rivières, les mers sont encombrées de vaisseaux, et cet accroissement prodigieux de richesses, ce mouvement donné aux manufactures, qui languissaient naguères , a sa source dans l'émancipation des colonies espagnoles. C'est là que ce gouvernement prêche et soudoie la rébellion et la révolte j c'est là que l'auxiliaire de la sainte alliance encourage la naissance des républiques; c'est là que Castlereagh, ce Machiavel en action , ourdit des complots pour briser les liens qui unissaient les colonies à l'Espagne , tandis qu'en Europe il s'agite auprès de la Russie et de l'Autriche pour qu'elles étouffent les révolutions et aillent au secours de Ferdinand. Suivant Orloff , la mauvaise foi de ce gouvernement a gagné la masse de la nation. « Quand Auguste buvait , la Pologne était ivre. » Tout est à Londres d'une cherté excessive, et Orloff y a dépensé 50,000 fr. en trois mois. La haine entre les Anglais et les Russes est, dit il, portée au plus haut degré. Ils vont bientôt se disputer le sceptre du monde. L'Angleterre avait un moyen de lutter avec avantage , c'était de se mettre à la têle des peuples libres , des gouvernemens constitutionnels ; mais ses hommes d'état sont trop ennemis de la liberté pour bien voir leurs véritables intérêts. Castlereagh n'est pas un Anglais, c'est le chef de l'aristocratie européenne ; cette aristocratie est semblable aux plantes rampantes qui s'attachent au tronc des arbres; elle enlace tous les troncs , se nourrit de leurs sucs , les dessèche, les tue et les entraînera dans sa chute.

Venons à notre situation intérieure : les nouveaux ministres sont MM. de Montmorency aux relations extérieures , Bellune à la guerre , Clermont-Tonnerre à la marine, Villèle aux finances, Corbière à l'intérieur, et Peyronnet à la justice 5 Lauriston n'a pas quitté la maison du roi.

Deux opinions partagent les gens qui approchent le plus le roi , et qui , par leur esprit, sont en état de le deviner. Les uns le regardent comme un homme d'une finesse et d'une astuce extrême 5 n'aimant rien , se jouant de tout le monde et imposant à sa famille , qui le craint sans l'aimer , un rôle obligé dont il est le souffleur. Ainsi il aura dit à son frère : a Flattez les ultra , les nobles, l'ancien régime , soyez l'homme des émigrés j à Madame : vous êtes pieuse , dévote , outrez encore ces sentimens; devenez l'objet de la vénération ou pour mieux dire des espérances du clergé 5 au duc d'Angoulême : montrez-vous populaire; ne soyez pas aussi constitutionneUjue moi , mais soyezle beaucoup plus que votre père ; caressez l'armée et tâchez de rattacher les militaires et les libéraux au trône des Bourbons. Quant à moi qui ne dois être responsable de rien , j'aurai l'air, vieux et infirme que je suis, de céder à vos sollicilations , à vos importunités , à vos menaces , et de ne pouvoir résister à la tempête que j'aurai seul excitée. Ainsi nous serons à la tête de tous les partis et nous tromperons tout le monde : tromper c'est régner ! »

Les autres , et c'est le plus grand nombre, ne voient dans Louis XVIil qu'un vieillard spirituel mais faible ; sans caractère, sans courage, mené tour à tour par

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une maîtresse , un favori et un ministre. Soninslniction est celle d'un homme qni aurait mis dans sa tête plus de mots que d'idées, plus d'hémistiches français et latins que d'observations ; incapable d'un travail suivi, il mêle toujours les plaisanteries, les bons mois aux affaires les plus sérieuses, et ne saurait prendre une détermination forte. Le système de bascule , introduit par M. Decazes, l'enchantait; il se plaît aux petites intrigues , aux petites combinaisons, aux commérages de cour , à la manière de gouverner de son aïeul qui a fait tant de mal à la France. Si cette dernière opinion est vraie , Louis XVIII est une pâle copie de Charles II. Monsieur ressemble trait pour trait à Jacques II, et semble promettre à sa race le sort des Stuarts.

On explique de deux manières, c'est-à-dire par deux intrigues , le changement de ministère qui occupe la France, sans la réjouir ni l'affliger; car elle ne regrette pas les anciens ministres, et elle n'espère rien des ministres actuels. On dit que M. de Richelieu , ne pouvant pas oublier qu'il est un lieutenant-général russe, favorisait les vues d'Alexandre, consentai|; à ce que l'empire ottoman fut effacé, à ce que la Grèce fût érigée en état indépendant, sous la condition que certaines îles de l'Archipel reviendraient à la France , faible compensation pour les immenses avantages que les autres puissances devaient tirer de l'expulsion des Turcs. L'Angleterre, au contraire, veut à tout prix éloigner'les Russes de Constanlinople qui serait pour eux le chemin de l'Inde. Elle tremble de voir le colosse du Nord^ qui a un pied dans la Baltique, porter

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l\iutre pied dans la Méditerranée; elle a essayé de détourner l'orage en l'attirant sur un autre point. Il était de rhonneur.de la sainte alliance, a-t-elle dit , de soutenir tous les trônes et de ve«ir au secours des rois d'Espagne et de Portugal , qui sont opprimés par leurs sujets révoltés et rebelles; il paraît que l'Autriche se serait prêtée à l'exécution de ce projet, mais Alexandre a répondu ; « Qu'il fallait se borner à mettre la Péninsule en quarantaine. « Les ministres anglais , ne pouvant pas réussir sur ce point, ont cherché à alarmer le chef de la sainte alliance , le grand prévôt de l'Europe , en lui montrant tous les peuples prêts à se soulever et les monarchies disparaissant devant les républiques; cette menace a un moment arrêté l'autocrate ; mais l'occasion d'exécuter les grands projets de Pierre l^'' et de Catherine II est si belle , le vœu pour la guerre est tellement prononcé dans toutes les classes de la nation russe, la religion parle si haut en faveur de Grecs égorgés parles Turcs, qu'il était impossible d'espérer que des considé-rations éloignées l'emportassent long-temps sur des intérêts aussi pressans et aussi positifs.

L'Angleterre a donc vu que la guerre était imminente et elle a voulu détruire en France l'influence russe. Le roi a résisté long-temps, mais on lui a fait voir l'Autriche marchant de concert avec le cabinet de Saint-James, et le roi de Rome réclamant la couronne de son père. Alors il s'est décidé à éloigner M. de Richelieu , mais pour ne pas mécontenter Alexandre , qu'il craint aussi , car notre roi craint tout le monde, il a ourdi la vaste intrigue sous la-

quelle le dernier ministère a succombé. Ainsi il a pressé la convocation des chambres avant que les ministres eussent le temps de s'y assurer une majorité ; il a dicté secrètement la réponse insolente au discours du trône; il a l'ait lui-même le discours lier et menaçant qu'il a adressé au président de la chambre, et en même temps il a solennellement promis aux ministres de les soutenir, de renvoyer la chambre , de changer la loi des élections et de convoquer les assemblées électorales. Puis , quand les partis se sont ainsi trouvés en présence , il a fait intervenir d'autres personnages. Le comte d'Artois a pressé, supplié, menacé. Le roi a eu l'air d'être opprimé par sa famille, et il a sacrifié les ministres auxquels il venait de tout promettre. Je ne crois pas à cette intrigue de Figaro : il faudrait que Beaumarchais fût sur le trône ou derrière la toile.

D'autres personnes disent que nous faisons jouer aux étrangers un trop grand rôle dans nos affaires intérieures j elles assurent qu'ils ne sont pour rien dans les derniers changemens ; que c'est tout bonnement une intrigue des ultra , une suite des concessions lâches et maladroites que les ministres ont faites à ce parti, et de la faiblesse du roi, qui n'a pas su résister aux sollicitations de Monsieur à qui il a , pour ainsi dire , abandonné le timon des affaires. Quelques personnes qui ne veulent à aucun prix d'alliance avec les ultra, ont blâmé le côté gauche de s'être réuni à eux pour renverser le ministère. Mais les Hbéraux pouvaient-ils, sans fouler aux pieds tous les principes, accorder la censure qu'on avait l'impudeur de de-

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mander pour cinq ans? Pouvaient-ils enfin soutenir un ministère décrédité , qui , après avoir tout accordé à l'aristocratie , était prêt à lui faire encore de plus grands sacrifices? Sans doute les nouveaux ministres sont plus mauvais que les anciens : M. de Richelieu valait mieux que M. de Montmorency qui fléchit sous le poids de son nom , et M. de Lalour-Maubourg, avec la loyauté de son caractère , était préférable au duc de Bellune , danslequel les gens comme il faut ne verront jamais que le trompette du 8^ régiment d'artillerie , Beau-Soleil , chamarré d'un habit de maréchal de France ; quant à M. Peyronuet , sa nomination indigne tout le parquet j on assure que M. le président Séguier en est presque devenu libéral. Quand le roi , qui a la manie pédantesque de citer des vers latins , a vu M. Peyronnet, il lui a dit : « Macte animo y generose puer. » M. de Bellune , qui n'est pas fort sur les langues mortes , a dit en sortant à ses collègues : « Mais pourquoi le roi nous a-t-il donc dit : Marchez, animaux? Est-ce qu'il est mécontent de nous? Est-ce qu'il craint que nous ne marchions pas assez vite? »

Tout le faubourg SaintfGermain crie au scandale : les fameux mémoires de Lauzun depuis long-temps couraient manuscrits ; ils viennent d'être imprimés j la dépravation de la cour de Louis XV et de celle de Louis XVI y est peinte avec toute sa nudité ; celle des Choiseul fait horreur. Voilà donc ces temps de bonheur et de morale vers lesquels on voudrait nous ramener ! Ces mémoires sont écrits avec simplicité, on les lit avec plaisir. C'était un homme bien séduisant

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que Tamant de la belle princesse Chai lorlska : son exlrênie sensibilité, sa tête romanesque, enchantent toutes les femmes , et s'il se trouvait un autre Lauzun elles consentiraient peut-être à faire comme leurs grand'mères et à justifier la chanson de notre aimable, bon et malin Béranger. Il est à Sainte-Pélagie; sa verve ne s'y refroidira pas, nous aurons dans trois mois quelques bonnes chansons de plus. La condamnation de cet homme , le génie le plus original de notre époque , a indigné tout le monde. Corcelles a dit spirituellement à la tribune : « Sous le fiscal Mazarin , on exigeait aussi beaucoup d'impôts , mais au moins on laissait chanter. »

Puisse la vente du manuscrit de Béranger le dédommager des sacrifices qu'il a faits à son indignalion patriotique, au besoin de signaler les dangers et de consoler les victimes en flagellant les persécuteurs!

J'ai vu Bertrand : le climat de Sainte-Hélène ne lui a pas fait de mal ; il est bien portant , il est rajeuni. L'accomplissement d'un grand devoir et l'exercice des plus nobles vertus font du bien à la santé. Bertrand parle de l'Empereur avec attendrissement, avec admiration. Le grand homme n'est peut-être pas mort physiquement empoisonné , mais , comme il le disait lui-même, on l'a tué à coups d'épingles. Quoiqu'il souffrît d'atroces douleurs, il n'a pas poussé un cri; il n'a pas laissé échapper une seule plainte :1e courage de la victime a égalé la méchanceté de ses bourreaux.

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La mort du sultan ne se confirme pas ; il paraît ce-

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pendanl qu'il y a eu do grands troubles à Conslantinople, et les chances pour la guerre deviennent tous les jours plus fortes , ce n'est pas la faute de l'Angleterre , qui agite tant qu'elle peut l'Espagne pour forcer Alexandre à s'en occuper et qui voudrait bien aussi quelques petits soulèvemeus en France pour obliger la sainte alliance à resserrer son union liberticide.

La nouvelle de l'évacuation de la Sicile par les Autrichiens fait une grande impression dans le public, car cette évacuation semble annoncer une guerre où l'Autriche prendra une part active. Osera-t-elle se prononcer contre la Russie et s'allier avec l'Angleterre et la Turquie? Je ne le crois pas ; elle s'unira plutôt avec Alexandre. La Bosnie , la Servie , une partie de la Vaiachie, de la Bulgarie et de la Macédoine lui conviennent fort : elle doit désirer tirer une ligne de Hermanstad aux bouches du Cataro.

Si la guerre s'allume, la conflagration peut être universelle. Quel parti prendra alors la France, <jui , grâce à son mauvais gouvernement , n'a et ne peut pas avoir d'armée ? Les dernières épurations de M. de Latour-x^Iaubourg ont porté dans tous les corps une dissolution complète. Tous les soldats attendent avec impatience le moment de quitter le service , et aucune promesse , aucune cajolerie , aucune assurance d'avancement ne peuvent décider les sous-officiers à se réengager. Comment consacreraient-ils leur existence à un état qui n'offre plus aucune garantie , quand une délation , une erreur des bureaux , un caprice des inspecleurs, un soupçon d'un colonel, peuvent faire

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perdre à un militaire le fruit de vingt ans de bons et glorieux services? En voyant renvoyer honteusement tant de braves qui ont arrosé de leur généreux sang les quatre parties du monde, qui ont fait flotter l'étendard de la France sur toutes les capitales de l'Europe , qui ont miraculeusement survécu à deux millions de leurs camarades, nos jeunes soldats se sont dit : a Que pourrions-nous espérer de la reconnaissance nationale, nous qui ne ferons jamais plus qu'il n'ont fait? » Ainsi les gouvernemens ne sont pas impunément injustes, ils recueillent le fruit de leurs iniquités. Le général Molitor a eu la franchise de dire au ministre : « Je n'ai vu dans l'armée que des officiers qui demandent de l'avancement et des soldats qui demandent à s'en aller. »

Nul doute que les mauvais traitemens dont on a abreuvé la vieille armée, que la vue de tant de braves mutilés, réduits à implorer les secours de la pitié, n'aient éteint en France l'esprit militaire. La haine contre les nobles augmente encore le dégoût des soldats. Dans presque tous les régimens on n'a conservé que des colonels nobles , et ceux qui ne le sont pas, tremblant toujours de perdre leur place , sont encore plus soumis à la faction aristocratique. Leslieutenans, les sous-lieutenans et un grand nombre de capitaines n'ont jamais servi. Ils sont gentilshommes et ont toute la morgue de leur rang. Reçus dans les hautes sociétés , caressés par les autorités, ils jettent un regard de dédain sur les vieux officiers et sur les sous-officiers parvenus qui n'obtiennent pas les mêmes avantages dans les salons. Quelquefois , variant les formes

du mépris, ils changent ce dédain contre une familiarité plus insultante encore , et j'ai vu un vieux grenadier à cheval quitter le service uniquement parce que son sous-lieutenant le tutoyait. « S'il avait bivouaqué avec moi, entendu siffler les mêmes boulets, je lui pardonnerais, disait le grognard, mais un blancbec qui n'a pas encore un poil à sa moustache! »

Le maréchal duc de Bellune a trouvé un plaisant moyen de vaincre ce dégoût ; c'est , dit-on , d'obliger les soldats à servir huit ans au lieu de six 5 n'est-ce pas comme si on disait à un homme embarrassé de payer six francs : Ne vous plaignez plus ; vous en paierez huit !

Le gouvernement n'est pas plus habile dans les choix qu'il fait que dans les moyens qu'il emploie. M. Soslhène de la Rochefoucault a été cause de la démission qu'ont donnée M. le duc de Clioiseul et M. le marquis de Boisgelin, des places de major-général et d'aide-major-général de la garde nationale parisienne. On vient de nommer, sans savoir pourquoi, M. Corbière ministre de l'intérieur. L'état-major de la garde nationale ayant été lui présenter ses hommages, il a cherché de l'œil M. Sosthéne, colonel d'une des légions , et ne le voyant pas , il a dit : « Où est donc M. Soslhène? C'est celui-là qui est un bon royaliste, et un bon Français. >^ M. de Choiseul , étonné de celte sortie, a répondu que tous les hommes qu'il avait l'honneur de présenter à Monseigneur étaient aussi bons royalistes et aussi bons Français que M. de la Rochefoucault. « Vous pouvez penser ainsi, a répondu aigrement la nouvelle excellence,

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mais à mes yeux 31. de Sosthène est le modèle des royalisles et Tiiomme le plus estimable de Paris. — En attendant qu'il se présente, a répondu fièrement M. de Choiseul , nous nous retirons} » et tout Tétatmajor est sorti indigné. On fait courir le bruit que le ministre breton avait dit avant cette réception : w Si les événemens de Tannée dernière recommençaient, la garde nationale tirerait-elle sur le peuple? « et qu'on lui avait répondu : u Mais Monseigneur oublie que la garde nationale , c'est le peuple. » Deux heures après cette singulière audience, ?.iM. de Choiseul et de Boisgelin ont donné leur démission. Cet exemple devrait être suivi} il ne le sera pas : il y a si peu de gens qui sachent être fidèles à leurs antécédens.

On parle un peu du duel qui vient d'avoir lieu entre M. de jlontélégier, aide-de-camp du duc de Bordeaux, et le colonel Bufay , et on parle beaucoup du jugement qui a suivi ce duel. En elfet , ce jugement déclare Montélégier et Dufay calomniateurs , puis il condamne Thomme comme il faut à 25 francs d'amende, et le colonel à oOO fr. et à trois mois de prison. Ce sont les taxes des temps féodaux ; tant pour la vie d'un vilain } tant pour celle d'un gentilhomme. Dufay a fait appel de ce singulier arrêt.

Puisque je parle des petits événemens du jour, je ne dois pas oublier l'histoire du prince Croquignolet. On prétend que le roi , étant avant-hier plus gai que de coutume, fit le conte suivant aux courtisans qui assistaient à son lever :

«Comme depuis quelques jours, je n'ai pas grand' chose à lire, je m'amuse à lire des contes de fées.

Hier au soir j'ai lu celui du prince Croquignolet. Ce pauvre prince avait une nièce intrigante et acariâtre , un frère sot et ambitieux , plus un neveu tout-à-f'ait niais; lui était vieux , infirme, souffrant , et , pour comble de malheur, son nez s'était tellement allongé qu'il touchait presqu'à terre. Mais il avait trouvé un dédommagement à cette infirmité ; car , avec ce nez si long, il flairait tout ce qui se passait dans son royaume, il devinait les complots, il déjouait les intrigues, il connaissait les vœux de ses peuples et les projets de ses voisins. Cela désolait ses courtisans qui voulaient le tromper, et ses bons parens qui auraient voulu qu'il gouvernât à leur guise. Ils assemblèrent donc plusieurs grands médecins qui cherchèrent à persuader au prince de se faire couper le nez; il s'y refusa obstinément, et on convint qu'au lieu de le couper, on le retrousserait en l'attachant au front du prince. Il fut en même temps décidé que chaque courtisan donnerait, en abordant le prince, une croquignole à son nez. Ce régime d'étiquette produisit l'effet que les médecins en attendaient. Au bout de huit jours le nez tomba; mais savez-vous ce qui arriva? Voici l'extraordinaire : tous ceux qui entouraient le roi , eurent, au même moment, un pied de nez.»

Après ce petit conte, tout le monde s'est regardé et personne n'a ri. Ceux qui connaissent le roi ne peuvent s'expliquer sa conduite et prédisent un changement prochain. En effet, il a toujours été jaloux de sou autorité, très occupé de ne laisser aucun pouvoir, même aucune influence à sa famille et particulièrement au comte d'Artois.

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4 janvier 1833.

Le duc de Bellune , nouveau ministre de la guerre, auquel j'avais demandé un r^dez-vous, me l'a accordé ce matin ; j'ai été admis dans son cabinet. Il a écouté avec attention et il a paru écouter avec bienveillance toutes les raisons qui repoussent l'injustice dont les officiers généraux, portés sur la seconde liste de proscription , ont été, ou sont encore victimes. Il a paru 1res étonné surtout qu'on nous refusât des appointemens payés à M. le maréchal Soult. Après m'avoir promis d'examiner ma réclamation et m'avoir fait espérer une prompte réparation des torts dont je me plaignais, le nouveau ministre m'a déroulé tous ses plans : je vais les exposer sommairement ; nous verrons dans la suite quels seront ceux qu'il osera ou qu'il pourra exécuter.

D'abord il voudrait une armée forte , exercée et toujours prête à entrer en campagne, et, pour y parvenir, il ne trouve pas de meilleur moyen que d'imiter les Russes qui ont appris tant de choses de nous. Il propose donc d'adopter leur organisation en temps de paix : or, cette organisation n'est autre chose que la formation des temps de guerre, c'est-à-dire de réunir les régimens en brigades et en divisions , sous les ordres des généraux qui les commanderaient, les surveilleraient et les inspecteraient. Ces divisions seraient composées d'un régiment de troupes légères, de quatre régimens de ligne et de deux régimens de cavalerie légère. Deux divisions réunies formeraient un corps d'armée. Chaque régiment serait composé de quatre bataillons, trois de campagne et un de dépôt.

Derrière les corps d'armée ou , pour parler plus correctement , en réserve de ces corps , seraient les dragons qu'on porterait r§pidemenl sur les points où l'on voudrait agir pour repousser les efforts d'un ennemi supérieur en nombre.

Enfin, en troisième ligne , comme réserve générale , seraient toute la grosse cavalerie de l'armée et la garde royale. Elles pourraient suivre à une ou deux marches el ne se rapprocher qu'au moment d'agir.

Cette organisation , belle sur le papier et bonne comme une autre en temps de guerre, est inexécutable sous le gouvernement actuel. Défiant, parce qu'il est faible, il ne laissera jamais à des généraux le moyen d'acquérir autant d'influence sur une aussi grande masse de soldats , et ces soldats sont trop mécontens , trop irrités pour qu'il osât les réunir, les rapprocher en aussi grand nombre ; il craindrait que quelque Quiroga, que quelque Riégo ne s'élançât de leurs rangs et ne les appelât à la conquête de la liberté. Triste sort d'un gouvernement qui ne marche pas avec la nation et qui embrasse, contre la masse , les intérêts de quelques individus! Il n'a pas l'opinion publique et il ne peut avoir la force ; il redoute un danger là où il devrait trouver un appui , car l'armée ne peut être qu'une émanation de la nation; elle a nécessairement son esprit , ses haines , ses affections.

Un autre grand obstacle à l'exécution de ce plan, est dans l'embarras où l'on sera pour placer les seize divisions qu'il veut ainsi former et pour lesquelles il ne lui manque que deux régimens de hussards. II est impossible de les réunir dans une ville ou même de

les rapprocher sans fatiguer, sans écraser le pays. Que de réclamations s'élèveraient de tous côtés ! que de doléances des autorités locales , que de plaintes on entendrait devant les tribunaux !

Le ministre veut faire quelques changemens à la loi de la conscription dont il reconnaît l'absolue nécessité. D'abord il propose , et en cela il me paraît avoir raison , de ne libérer qu'au bout de trois ou quatre ans , les classes qui n'auraient pas été appelées. En effet n'est-il pas injuste de demander, dans le cas d'une guerre , cent mille hommes , par exemple , à la conscription de 1822, tandis quecelles de 1821, 1820 et 1819 n'auront rien fourni. Sans doute ce changement exciterait de grands murmures , car il prolongerait de plusieurs années la dépendance des conscrits; mais dans la nécessité, où l'on se trouve toujours, de blesser quelques intérêts particuliers, la conscience ne doit-elle pas résoudre la question? et n'est-ce pas sur la justice qu'il faut baser sa conduite?

Une autre innovation proposée par le ministre est de retenir les conscrits sous les drapeaux huit ans au lieu de six. Le dégoût du service est si grand que ce changement pourrait bien causer une insurrection dans l'armée. Personne ne veut faire aujourd'hui son état du métier de soldat. Les ministres ne peuvent pas concevoir qu'ils ont tué l'esprit militaire en France ; que quelques couplets des Variétés et du Vaudeville où l'on fait toujours rimer gloire et victoire , succès et Français ; quelques lithographies où Ton célèbre l'héroïsme de nos soldats, ne suffisent pas pour effa-

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cer les longs outrages dont ils ont abreuvé la vieille armée et pour fermer les yeux au spectacle de son abandon et de sa misère. Que de braves mutilés sur le champ de bataille , mendient le pain de la pitié ! Et encore je me trompe quand je dis que le gouvernement laisse à nos vieux soldats le stérile honneur de figurer sur les théâtres des boulevards ! N'a-t-on pas vu dernièrement la police s'opposer à la représentation de Michel et Christine parce qu'un grenadier français y jouait un trop beau rôle? L'auteur n'a-t-il pas été obligé , pour qu'on jouât la pièce , de mettre à la place un grenadier polonais ! Et vous voulez que Tesprit militaire se réveille , et vous voulez une armée !... Ah ! vous n'aurez que des espions , des moines et des gendarmes!

Porté au ministère par le pavillon Marsan , le nouveau ministre s'élève contre une disposition de la loi de recrutement. Cette disposition , qui donne les deux tiers des places à l'ancienneté jusqu'au grade de chef de bataillon inclusivement , a déjà excité les clameurs des ultra et des courtisans. On dit, avec quelqu'apparence de raison , que la stricte exécution de cette loi peut placer à la tête des bataillons des officiers qui n'auront d'autre mérite qu'une santé robuste ; mais il est facile de deviner qu'on veut rapporter cette loi , pour mettre à la tête des corps des jeunes gens sans expérience, des gentilshommes qui n'auront d'autre mérite que leur blason et l'affectation de leur dévouement. Le maréchal Saint-Cyr, en faisant adopter cette loi, avait voulu élever une barrière contre ces abus du pouvoir et laisser une porte ouverte aux of-

fjciers plébéiens qu'on veut déshériter de tous leurs droits. Il connaissait , il voyait la tendance de l'esprit de cour et l'avidité d'une aristocratie qui veut tout envahir. Qu'on adopte les plans de M. de Bellune, et la garde royale, dont il est un des généraux , donnera des chefs de bataillons à toute l'armée 5 et des dénonciations forceront avant un an les trois quarts de ceux qui commandent dans ce moment, à se retirer pour abandonner leurs places aux agens de la faction , de cette faction bassement cupide, lâchement ambitieuse, méprisable dans ses moyens , criminelle dans son but.

7 janvier.

La nouvelle de la mort du sullan ne se confirme pas : on fait, au contraire, courir le bruit que l'ultimatum d'Alexandre a été accepté par la Porte. Cette nouvelle, répandue par la maison Rothschild, pourrait bien n'être qu'une spéculation de bourse. Par suite de l'exécrable loi sur la censure, qui ne permet pas aux journaux de nous donner même les nouvelles de Constantinople , les agioteurs étrangers jouent à coup sur dans nos fonds; et, en cachant ce qu'ils savent ou en supposant ce qui leur convient, ils sont les maîtres de la hausse et de la baisse. Il est étonnant que nos députés ne s'en plaignent pas; il est vrai que mille réglemens ridicules rendent souvent la tribune inabordable.

J'ai dîné hier avec Gourgaud , Carrion Nisas et M. Vatout, auteur du spirituel ouvrage intitulé : « Histoire de la fille d'un roi. » Gourgaud , que je ne

connaissais pas, est un homme de mérite : il se possède et paraît avoir des opinions arrêtées. Son séjour de trois ans à Sainte-Hélène doit lui avoir beaucoup profité. Napoléon s'est bien long-temps abusé sur les Anglais et sur leur gouvernement. Dans le premier moment il s'était persuadé qu'il serait reçu avec les égards que méritait la confiance dont il les honorait. Quand il vit ses espérances trompées , il n'accusa d'abord que le ministère anglais ; et ce n'est que dans les derniers temps que, tout-à-fail désabusé de ses illusions, il disait avec amertume : a J'aurais dû me rappeler ce que me disait, dans ma première jeunesse , le vieux Paoli qui les connaissait bien : sono inercanti. »

Il conservait au reste tout son courage , toute sa grandeur d'ame. Quand la tristesse et le découragement s'emparaient de quelqu'un de ses compagnons d'infortune, il le consolait et lui donnait des espérances : « Dans cinq ans , leur disait-il souvent , je serai rappelé en Europe ou je serai mort , et alors vous serez libres. « Quelquefois il parcourait rapidement et en y jetant des flots de lumière, toutes les hypothèses qui pouvaient amener son retour, et il les détruisait par de puissantes raisons tirées de la situation de l'Europe et de la terreur qu'il inspirait aux rois si souvent vaincus par lui. Il disait ; « Je ne serai jamais tiré d'ici » j puis après un moment de silence, il ajoutait : « Non, j'ai fait de trop grandes choses pour mourir sur ce misérable rocher; une voix intérieure m'avertit que ma destinée n'est pas encore accomplie. «

1 2 janvier

Je viens de dîuerchez Sébastiani avec Dessole, naguère premier ministre ; le duc d'Alberg , jadis ambassadeur à Vienne ; Girardin , Flabaut, Benjamin Constant, Caumartin , le comte de Ségur, etc., etc. Après le café, la conversation s'est ouverte sur notre situation politique et sur la conduite que l'on devait tenir dans la cliambre. Sébastiani s'est plaint avec amertume de quelques-uns de ses collègues qui , défians et jaloux, suspectaient toujours les autres et les croyaient en négociation continuelle avec le pouvoir ; il a observé que le côté gauche n'arrivait à rien et ne s'opposait à rien, parce qu'il était toujours désuni, qu'il combattait en tirailleurs , au lieu de présenter une masse compacte et disciplinée j il a ajouté que lui, Sébastiani , avait proposé depuis plus d'un an le seul moyen d'en faire une opposition redoutable , en astreignant tous les membres à se soumettre pour leurs votes et pour la marche des délibérations à une décision préliminaire de la majorité : règle qui n'avait rien d'offensant pour les amours-propres , puisqu'elle établissait une égalité absolue dans le comité et qui était aussi équitable dans une société particulière que dans l'assemblée où elle faisait la condition de la loi. Cette proposition fut rejetée et depuis, s'il faut en croire Sébastiani, il n'y a dans le côté gauche que jalousies, divisions, inlrigres et commérages.

Benjamin Constant paraissait désespérer de Tavenir. u Ce matin, disait-il, en lisant le Moniteur et en y voyant comme on traite à Venise les prétendus carbonari, j'ai pensé que dans cloux ans mes amis et moi

éprouverons le même sort. »> Deux fois il a répété la même phrase, et Dessole, sans le contredire , a pris la parole et a beaucoup prêché « la modération. » Sébastian! , après avoir établi qu'il n'y avait rien à espérer de l'assemblée, après avoir dévoilé les projets de M. Villèle, qui espérait remplacer par des députés de sa couleur les députés du coté gauche qui sortiraient cette année, a conclu aussi à ce qu'on mît beaucoup de modération dans les débats : il a recommandé cette modération « comme un moyen d'approcher du pouvoir. « Casimir Perrier , qui paraît intimement lié avec Sébastiani, a tenu le même langage. Ma tête bouillonnait; j'ai pris la parole malgré moi; je l'ai prise quoique je sentisse l'inconvenance de parler devant des orateurs aussi renommés , au milieu d'hommes d'état qui doivent joindre Texpérience au talent.

« Je prends la parole , ai-je dit , parce que j'arrive du Tond de mon déparlement, que j'ai étudié l'opinion de toutes les classes et que j'ai moi-même éprouvé les impressions que font naître vos délibérations.

« S'il y avait de la conscience dans le parti ultra et de la justice dans le pouvoir, je concevrais l'effet d'une discussion sage et d'une conduite modérée : vous pourriez espérer de conquérir les suffrages des gens honnêtes et de prouver à l'autorité qu'elle peut, au besoin , s'appuyer sur vous ; mais il n'en est pas ainsi. Vous l'avouez vous-mêmes, la faction contrerévolutionnaire forme la majorité, et la cour a passé le Rubicon. Ainsi, nulle espérance dans l'assemblée, nulle espérance dans le gouvernement ; pourquoi

208 SOLVEMRS.

donc (le la modération? Est-ce pour se percer avec calme les entrailles, comme Caton à Utiqiie? Est-ce pour tomber avec dignité comme le gladiateur mourant? Est-ce pour adresser au peuple français du haut de la tribune les paroles que les combattans adressaient dans l'arène aux empereurs romains : morituri te salutant?.. Il vous répondra ce peuple qui sent sa force : Je ne veux pas mourir, je veux tuer mes ennemis; ce sont des Pygmées et j'ai en main la massue d'Hercule. C'est à eux à disparaître à\\ sol de la^patrie.

« Et faites attention , messieurs, que votre modération paraîtra d'autant plus de la faiblesse, qu'aux yeux du plus grand nombre, comme aux miens, vous avez vous-même créé la situation où nous sommes et qui vous fait désespérer du salut de la France. Oui, c'est vous qui l'avez entraînée par une suite de fautes et de faux calculs dans l'abîme où vous croyez que nous devons périr. Mon assertion vous étonne, mon accusation vous indigne! Ecoutez: n'est-ce pas votre parti qui , il y a trois ans , abandonna sans réflexion , le ministère Saint-Cyr et Dessole que vous auriez dû soutenir? Ce ministère , je le sais , était composé de trop de Fabius , de trop de temporiseurs. Mais enfin vous lui devez les seules lois vraiment nationales f{ui soient sorties de votre enceinte. M. de Cazes lui succéda : son système de bascule vous donnait quelques chances. Vrai ministre d'un roi Janus , il souriait tour à tour aux ultra et aux libéraux : les ultra l'attaquèrent, et vous le leur abandonnâtes comme une proie. 11 eut été pourtant forcément à vous si

SOCVEIVIRS. 209

VOUS Tavlez défendu, car il avait essuyé des outrages qu'on ne peut ni oublier ni pardonner. Je ne dirai qu'un mot du ministère de M. de Richelieu ; il devait vous être odieux pour les lâches concessions qu'il faisait inutilement à nos ennemis j vous vous êtes réunis à eux pour vous venger peut-être de ia morgue insolente de M. de Richelieu et des injures de M. de Serres, et le pouvoir est tombé entre les mains des Corbière et des Villôle, c'est-à-dire entre les mains des agens déclarés de la contre-révolution.

« Il est impossible que vous ayez été dupes de leurs paroles 5 que vous ayez cru à ce masque de libéralisme qu'ils ont pris pendant quelques minutes. Votre but a donc été de simplifier la question , de rendre les positions bien claires et bien distinctes, d'avoir un ministère tout-à-fait contre-révolutionnaire, pour que cette nation si prompte à s'endormir, et si difficile à éveiller, sortît enfin de sa léthargie.

« Grâces à vous , nous sommes à la veille d'une bataille 5 et c'est dans ce moment qu'on vous parle de modération , qu'on vous conseille d'émousser les pointes de vos bayonnettes et de mettre dans vos fusils des balles de liège et de coton !

« Gardez-vous de commettre une pareille faute : si vous ne pouvez combattre , soyez les trompettes qui sonnent le réveil , soyez les tambours qui battent le pas de charge ; sentez l'irritation , non par un vain système d'opposition, mais par un juste sentiment de vos devoirs; prouvez à tous les intérêts le danger qui les menace. Dites à nos adversaires qu'ils ne sont pas les vrais députés de la nalion ; qu'ils sont des enfans

210 SOUVEÏSIRS.

illégitimes qu'une loi de déception a fait entrer au milieu de vous ; dites-leur que , sous leur habit de législateurs , on peut voir encore l'uniforme de la légion de Condé ; dites-leiir que maintenant , comme autrefois , le Rhin coule entre vous et leur bande j que d'un côté sont les émigrés, de l'autre les défenseurs de la patrie ; d'un côté les protégés de quelques nobles , de l'autre les droits des citoyens ; d'un côté les maximes de la sainte alliance, de l'autre les principes sacrés , immuables que la nature a gravés dans le cœur de tous les hommes. Soyez sûrs que ces paroles éclateront comme des coups de foudre, soyez sûrs que les acquéreurs de biens nationaux qu'on menace, que les vieux guerriers qu'on a déshérités de leur gloire, que la jeunesse forte et impatiente à laquelle on a fermé toutes les carrières, vous entendront et que le pouvoir alarmé reculera devant l'opinion que vous aurez faite en l'éclairant , ou sera écrasé par elle.

« Toute notre marche est timide, trompeuse, funeste à la France et indigne de vous : criez donc fort, je vous le répèle, car on n'entend au loin que le sou du tocsin , et le bruit du canon. Les modulations des harpes éoliennes , auxquelles on voudrait vous réduire, expireraient dans l'enceinte de ce salon. »

Girardin a été tout-à-fait de mon avis et a fait voir la nécessité de mettre un terme aux provocations de certains journaux. Le Drapeau-Blanc a l'audace de dire, à l'occasion des troubles de Béfort : « Cet événement doit éclairer le ministère , et lui prouver qu'il n'y a de salut pour la France que dans l'anéantissement du parti libéral. « Un autre journal, la Foudre,

qui paraît tous les cinq jours , a fait l'agréalile plaisanterie suivante : « Sa Majesté a donné pour étrennes à la garde royale des dragées que nous espérons bien qu'elle renverra aux libéraux avec le canon de ses fusils. »

Quand on songe que ces passages, dignes de 93 et de la plume de Marat, paraissent avec Tapprobation de la censure, on doit s'attendre à tout de la part des hommes qui tiennent le pouvoir.

Dans une société française on passe rapidement des choses graves aux plaisanteries , et des choses positives aux on dit. On a donc ri un peu des amours de Louis XVIII qui, pour ressembler à Henri IV, a cru qu'il ne lui manquait qu'une Gabrielle; et on a beaucoup parlé des prétentions rivales et des espérances contradictoires de certains hommes. — Gabrielle va tous les soirs chez le roi après avoir été prendre ses instructions chez M. de Villèle. — M. de Villèle est moins bien vu au pavillon Marsan que domine aujourd'hui M. Jules de Polignac, le messie du parti ultra! — M. de Talleyrand y est aussi fort bien vu dans ce moment, ce qui ne l'empêche pas d'être tout-à-fait dévoué au duc d'Orléans. Voudrait-on se ménager le moyen , quand les Bourbons, qui suivent en tout les traces des Stuarts , seront arrivés au dernier acte , . d'avoir là un Guillaume III pour les remplacer? Cette résolution , où il se trouverait un peu d'usurpation et un peu de légitimité , serait un de ces termes moyens par où finissent presque toujours les affaires de ce monde. Les personnes qui ont conservé quelques relations d'amitié avec l'ancien évêque d'Autun,

ne croient poiut à ce rapprochement avec le pavillon Marsan. Monsieur l'évêque , sans doute pour essayer tie se populariser, se vante cPêlre Thouime que les Bourbons détestent le plus : cela pourrait bien lui inspirer l'envie de les punir de leur ingratitude. Car ils oublient, et lui n'oubliera pas, que c'est à lui, à l'abbé Louis, à l'abbé de Pradt et à Dessole qu'ils doivent leur retour. Tous ces hommes sont maintenant en pleine disgrâce, tous se repentent et disent comme nous : « Cela ne peut pas durer. »

12 janvier i8?.2.

On se rappelle les assurances, les protestations que S. M. faisait à ses derniers ministres au moment même où elle était décidée à les abandonner. C'est ainsi que Louis XIV avait caressé Louvois avant de lui redemander son portefeuille, c'est ainsi que Louis XV assurait M. de Choiseul qu'il ne pourrait pas se passer de ses services quelques instans avant de le sacrifier à Madame Dubarry. Cette fausseté, cette perfidie estelle une tradition de l'art de régner ou un effet du caractère faux des Bourbons qui, depuis Louis XIII , ne sont plus les Bourbons-Navarre, mais bien les Bourbons-Médicis? Le général Defrance auquel on vient d'ôter le gouvernement de Paris, malgré les services qu'il avait rendus pendant les troubles du mois de juin, nous a raconté la manière dont il a été remplacé. Un matin le roi le reçoit mieux encore que de coutume, lui dit à plusieurs reprises qu'il est le bien venu, et que ses services lui sont agréables. Ces protestations inaccoutumées l'enchantent, mais le mare-

chai Macdonalcl tempère sa joie en lui disant : « On vous fait plus de complimens qu'à Fordinaire , cela n'annonce rien de bon ! « Rentré chez lui, Delrance y trouve une lettre qui lui demandait sa démission ; sur sa réponse qu'il ne donnerait pas sa démission , mais qu'il était prêt à se soumettre aux ordres du roi, le ministre lui annonça qu'il était remplacé par le lieutenant-général Coutard qui commandait à Rennes. Coutard est un des juges de Mouton-Duvernet.

Les ministres singent leur maître , et Bellune luimême fait de la diplomatie. Gressot, chef d'état-major de Defrance, pressentant qu'il pourrait bien partager la disgrâce de ce dernier , témoigna des inquiétudes au ministre de la guerre et lui dit « qu'il trouvait à louer avantageusement une petite maison qu'il avait dans les environs de Paris, mais qu'il ne la louerait pas s'il devait aussi perdre sa place. « Louez votre maison, mon cher général, » a répondu Bellune à Gressot, et l'ordre deremplacement était déjà chez ce dernier.

Ce qu'il y a de plus plaisant dans tout cela , c'est le sentiment de dépit, de colère, qui anime tous les hommes déplacés, depuis le ministre jusqu'au dernier chef de bureau ; ils sont tous plus piqués d'avoir été mystifiés, qu'ils ne sont affligés d'avoir perdu leurs places : tous emportent un sentiment profond de haine , et des projets ou au moins des espérances de vengeance. Mais parlons d'autres hommes plus dévoués à leur maître , plus constans dans leurs affections, plus désintéressés dans leur conduite. J'ai passé ce matin quatre heures avec ce respectable et spirituel Las Cases, qui a tant aimé Napo-

léon dans son malheur. Sa petite maison de Passy est un temple consacré à notre grand Empereur. Partout on y voit son image, son nom est le seul qu'on y prononce, son génie le seul qu'on y exalte. Il est malheureux que Las Cases ne soit pas resté près de lui jusqu'au moment de sa mort. Nous aurions des détails sur toutes les campagnes du grand capitaine et sur la vaste administration de tous les pays que gouvernait le monarque européen. Las Cases, toujours brûlant de zèle pour la gloire du héros , le pressait sans cesse de travailler, et, de son temps, l'Empereur dictait souvent douze et quinze heures par jour. Il avait partagé le travail entre ses nobles compagnons d'infortune et leur disait ; <« Hérodote a donné aux livres de son histoire les noms des neuf muses; pour moi, je donnerai à mes ouvrages les noms de mes seuls amis, et nous irons ensemble à l'immortalité. »

Il paraît que les campagnes d'Egypte et d'Italie sont les seules qui soient terminées ; mais que Napoléon a aussi beaucoup travaillé sur les guerres de l'empire, a On croit partout que j'ai toujours attaqué, disait-il souvent, on verra que je n'ai jamais été occupé qu'à me défendre. » Les Anglais, en avouant qu'ils auraient fait une guerre éternelle plutôt que de nous laisser la Belgique et l'Escaut, prouvent la vérité de cette assertion.

L'Empereur parlait sans aigreur de ceux qui l'avaient trahi; il trouvait que les circonstances avaient été plus fortes que les hommes , que ces êtres si faibles, si mobiles, si accessibles aux impressions du moment. Tombé de son trône, il semblait demander

SOrVENIRS. 215

grâce aux idées libérales qu'il avait tant comprimées. Son projet , après la campagne de Moscou , était , disait-il : « de réunir tous les rois , et là , en présence de tous les peuples, de compter de clerc à maître; d'examiner les besoins des nations , de céder aux progrès des lumières , aux changemens que l'industrie , le commerce et la propriété avaient faits dans Tordre social, de le reconstruire de nouveau et de donner de la stabilité aux trônes en donnant des garanties à la liberté. C'était là une vraie sainte alliance, et on m'en a volé l'idée qu'on n'a appliquée qu'au profit de la tyrannie. Après cet acte solennel , ajoutait-il, je me serais démis de mon autorité en faveur de mon fils que j'aurais fait élever sous mes yeux comme un roi constitutionnel ; car , moi , j'avais trop long-temps exercé la dictature porr pouvoir inspirer de la confiance aux amis de la liberté. «

Napoléon était convaincu qu'Alexandre serait le successeur de sa puissance; que, sous quelques années , il dominerait l'Europe ou que le sol de celte Europe serait couvert de républiques.

Les lettres que Las Cases a écrites aux souverains , après que les Anglais l'eurent exilé de Ste-Hélène , sont des chefs-d'œuvre d'éloquence et de sentiment. Quelques-unes ont été imprimées et les autres le seront. On va bientôt publier une partie des notes qu'il a faites à Sainte-Hélène. Chaque mot de M. de Las Cases est de l'esprit, chaque sentiment est une vertu , chaque action est de la générosité et de l'héroïsme ; il fait honneur à la nature humaine.

J'ai vu aussi M. de 3Iontholon : selon lui l'Empe-

216 SODVEMRS.

reur n'a pas été empoisonné , mais bien assassiné par les mauvais Iraitemens des Anglais , par rinfluence du climat de Sainte-Hélène et par les alimens qu'on lui fournissait. Lorsqu''on lui enleva son médecin O'Méara, il subiss^t un traitement très dangereux pour sa maladie de foie; il avait pris, soit en frictions, soit en pilules, tant de mercure qu'il le salivait, et c'est dans cet état qu'on l'a laissé dix-huit mois sans secours! Aussi, au moment de J'autopsie, une partie du foie était en suppuration et le reste cicatrisé et adhérent à la peau. C'est parce qu'on n'a pas voulu rapporter cette circonstance accusatrice dans le procès -verbal d'ouverture que le médecin italien n'a pas voulu le signer.

Selon Monlholon , il eût été très facile à l'Empereur d'aller en Amérique. Quelle différence dans la politique des souverains et peut-èlre dans la destinée des nations ! De l'Amérique Napoléon aurait encore protégé la France et ses vieux compagnons de gloire ; mais aussi il aurait continué à faire trembler les rois (|ui ne se seraient jamais désunis , et l'heure de notre délivrance serait plus relardée qu''elle ne Test. Etrange combinaison des événemens ! C'est aux Bourbons à s'affliger de la mort de l'Empereur, et c'est aux peuples, qui le pleurent, à s'en rtgouir.

Nul doute que l'horizon ne soit chargé et que des éclairs, précurseurs de l'orage, ne sillonnent déjà les nues; mais nous pouvons rester encore long-temps dans la situation où nous sommes. La patience des peuples est bien grande ! Il faut un levier bien puissant pour soulever une nation ! La plupart des indi-

vidus ont tant à perdre et si peu à gagner à un changement! Les Anglais n^ont-ils pas souffert vingt-huit ans les Stuarts qui , en favorisant le papisme , marchaient contre le vœu national , comme les Bourbons blessent les Français en s'appuyant sur une noblesse que la nation déteste? Les Stuarts n'avaient-ils pas commis, si non plus de fautes, au moins plus de crimes que les Bourbons? Et cependant quand Guillaume débarqua sur les côtes avec son armée libératrice , plusieurs jours se passèrent sans que personne osât le rejoindre ; il fallut que Tarmée donnât le signal. Faudrait-il donc que, chez nous , une armée étrangère vînt renverser le gouvernement imposé par les étrangers? Ah ! gardons-nous de le désirer, et que des mains citoyennes accomplissent seules l'œuvre de notre délivrance nationale! Et d'ailleurs, d'où nous viendrait un secours étranger ? Ce n'est pas de l'Angleterre, elle ne voudra pas défaire son ouvrage. Ce n'est pas de l'Autriche , le nom de Napoléon lui cause trop d'effroi. Alexandre céderait-il au désir qu'on lui suppose de mettre sa sœur et son beau-frère sur le trône de France? Mais il est le chef de la sainte alliance , le soutien de la légitimité , le protecteur de tout ce qui existe, l'ennemi déclaré des idées libérales.

Je viens d'indiquer les différens partis qui divisent la France. Dans une longue conversation que j'ai eue avec M. le baron L...., au bal de M. le maréchal Soult , il a traité cet objet avec une pleine liberté et en se servant de ces expressions tranchantes qui détruisent toutes les nuances et simplifient toutes les

questions. La France, suivant lui, est partagée en cinq grandes factions : celle des admirateurs et des serviteurs de Napoléon , qui regardent son fils comme notre souverain légitime ; celle des partisans du prince d'Orange , qui croient qu'en nous apportant en dot la Belgique et le cours de l'Escaut , et en donnant à nos intérêts nationaux l'appui de la Russie, ce prince protestant conviendrait à notre situation intérieure et à notre politique extérieure ; celle de plusieurs hommes d'état qui , voulant arriver à un grand résultat , sans courir de chances trop hasardeuses , seraient décidés à se grouper autour du duc d'Orléans , qu'ils représentent comme un ami de la liberté 5 oeîle des jeunes gens et des hommes ardens qui, n'ayant pas connu toutes les horreurs de notre révolution , ou les ayant oubliées , voudraient ériger la France en république ,• la cinquième enfin , et je me sers des expressions acerbes et peu respectueuses de M. L — , celle des hommes qui pensent « que ces imbéciles et lâches Bourbons nous conviennent mieux que tous les autres pour fonder un gouvernement constitutionnel. «

Je veux parcourir rapidement ces cinq hypothèses, considérer les avantages et les inconvéniens de chacune. Je suis assez désintéressé dans la question pour ne chercher que le bien de mes concitoyens et la gloire de la patrie.

Nul doute que le nom de Napoléon ne protège son fils, que la masse du peuple ne pense à l'héritier du grand Empereur, et les vieux guerriers à ce qui reste de leur général. Certes , si cet enfant , armé seulement d'une houlette au haut de laquelle flotterait un ruban

SOCVEMRS. 219

tricolore, descendait aujourd'hui des Alpes , il verrait toutes les populations accourir au-devant de lui et conquerrait un trône que les Bourbons ne savent ni occuper ni défendre ; mais la politique autrichienne consentira-t-elle jamais à ce changement, et, si elle y consentait , les suites n'en deviendraient-elles pas odieuses à la nation? Nous nous trouverions, par la force des choses , sous Tinfluence d'un gouvernement pour qui le despotisme absolu est une théorie sacrée et une pratique invariable 5 d'un gouvernement ennemi des lumières et soumis à la plus incorrigible des oligarchies. L'influence anglaise, plus funeste encore, se mêlerait à cette influence , car il ne faut pas oublier que , depuis Marie-Thérèse, le cabinet de Vienne est soumis au cabinet de Saint-James. Tous les instrumens de la tyrannie de Napoléon envahiraient de nouveau les Tuileries 5 toute sa famille, qui a excité tant de haines , tant de jalousies , obstruerait les avenues du trône, et mille intrigues, mille orages agiteraient la durée d'une régence pendant laquelle la France n'acquerrait ni gloire , ni prospérité , ni bonheur.

Plusieurs de ces inconvéniens ne se trouveraient pas avec le prince d'Orange : il est majeur et d'une famille qui a donné la liberté à la Hollande et à l'Angleterre. L'influence russe serait moins odieuse que celle de l'Autriche; car, elle s'oppose moins à ce qui nous est avantageux. Avec elle, nous pourrions aller jusqu'au Rhin et reprendre nos frontières naturelles ; avec elle, nous pourrions de nouveau franchir les Alpes , non pour conquérir ni opprimer l'Italie , mais pour l'aider à recouvrer son indépendance. Autour

220 SOCVENIRS.

du prince d'Orange, tout serait nouveau. Son tronc ne se composerait pas des débris des trônes de Napoléon et de Louis XVIII. Leurs families , leurs courtisans céderaient la place à d'autres familles , à d'autres courtisans qui pourraient donner des espérances sans rappeler des souvenirs amers. Une ère nouvelle s'ouvrirait, et, si le prince était fidède au pacte social , qu'on aurait le droit de lui imposer, cette ère pourrait être une époque de gloire et de liberté. Mais la France abdiquerait-elle la gloire de n'avoir jamais été gouvernée que par un Français ? L'orgueil national et le patriotisme ne se révolteraient-ils pas également contre une domination étrangère ? La grande majorité de la nation pardonnerait-elle à son souverain d'avoir une croyance religieuse diflérenle de la sienne, et, s'il prononçait le mot d'Henri IV, croirait-elle à sa conversion? Les villes maritimes, qui souffrent tant d'une guerre avec l'Angleterre, consentiraient-elles avoir s'allumer une guerre éternelle? L'Autriche ne mettrait-elle pas alors en avant le roi de Rome? Xe verrions-nous pas des dissensions intestines se mêler à une guerre extérieure? Et supporterions-nous tant de maux pour un monarque étranger?

J'arrive à la troisième hypothèse, celle du duc d'Orléans. Peut-être , avant de la traiter, faudrait-il savoir si ce prince, dont les enfans sont si près du trône, a la volonté et le courage de compromettre ses droits, de hasarder sa brillante position et surtout son immense fortune, pour suivre les chances toujours incertaines d'une révolution. On assure qu'il a repoussé toutes les propositions qui lui ont été faites 5 cependaîU

il se tient dans un éloignement de la cour, et il prolesse des opinions qui peuvent lui faire supposer une arrière-pensée. Ses partisans le représentent comme un ami sincère de la liberté 5 ils le parent de la haine que lui portent les Tuileries , de l'horreur qu'ont pour lui les émigrés 5 ils rappellent qu'à Jemmapes il a combattu dans nos rangs , et que, victime de la révolution , son père s'est toujours rangé parmi les défenseurs des droits du peuple. Avec lui , disent-ils , nous pourrions fonder un gouvernement vraiment constitutiounel , nous lier par un contrat synallagmatique et prononcer le serment que les fiers Aragonais prêtaient jadis à leurs rois.

Mais il est des hommes qui nient tous ces avantages , qui détruisent toutes ces espérances par un seul mot : « C'est un Bourbon, disent -ils; vous ne connaissez que la conduite de l'aspirant à la royauté; ne prévoyez-vous donc pas quelle serait la conduite du roi? Il oublierait, en recevant la couronne, qu'elle lui est donnée par le peuple ; les anciens nobles rem- ,pliraient ses salons; il se regarderait aussi comme un descendant de saint Louis, comme l'héritier de Louis XIV, et les vieilles traditions seraient encore les règles de sa conduite." En vain, leur dit-on que sa conduite passée offre des garanties ; ils croient répondre à tout en répétant : <« C'est un Bourbon , » et ils s'éloignent en murmurant les mots de nobles et de privilèges. Le parti de la république gagne tous les jours, et par l'exemple de l'Amérique du nord , et par le mouvement que donnent aux esprits les nombreuses révolutions de l'Amérique du sud , qui adopte la même

ISSAI HIST. T. 1. 19

lornie de gouvernemenl , et par la conduite de tous les rois de l'Europe. Les uns violent les pactes qui les unissaient à leurs peuples, les autres ne s'occupent qu'à river les fers de leurs sujets et qu'à s'opposer aux progrès des lumières. L'énormité des impôts et l'avidité des nobles et des prèlres , qu'on regarde comme les tristes nécessités des trônes , l'ont désirer vivement un nouvel ordre de choses ; on voudrait ctre gouverné au meilleur marché possible , abolir toutes les sinécures dont l'aristocratie s'engraisse, et obliger chaque secte à payer son culte. Les médecins des âmes seraient alors traités comme les médecins du corps. Vainement les hommes sages, échappés à la hache de 95 , l'ont-ils voir les dangers d'un nivellement absolu j indiquent-ils les horreurs d'unenouvelle révolution qui remettrait sur la scène de redoutables prolétaires. La jeunesse ne croit pas à leur expérience et se persuade qu'elle atteindra ce but sans se briser sur les mêmes écueils. Ainsi l'éducation des pères ne fait rien pour leurs enfans. Chaque génération doit être entraînée par les mêmes illusions et payer son tribut à l'erreur et au malheur. Ce qui pourra nous sauver d'une forme de gouvernement que je regarde comme incompatible avec nos mœurs et avec la vaste étendue de notre territoire, c'est la difficulté qu'on aura à remuer les soldats et le peuple avec des idées abstraites. Ce peuple veut des noms et ne se rattache qu'à des noms. Jésus-Christ et la Sainte- Vierge sont pour lui la religion chrétienne. Bonaparte est la gloire plébéienne. Les Bourbons ont beau donner des chartes, ils sont pour lui l'ancien régime • ils sont à ses yeux les hommes de

rétranger qui nous les a imposés. Mais j^arrive à la cinquième hypothèse avant cFavoir terminé la quatrième ; revenons à la république. Elle offre deux grands dangers , celui d'attirer sur nous les forces de toute l'Europe coalisée, et nous n'avons pas les moyens de lutter contre ces forces. J'ai combattu ailleurs les fausses espérances que les guerres d'Amérique , de la révolution et de l'Espagne donnent à des hommes qui croient répondre à tout par un exemple, comme si dans ces grandes questions on pouvait établir une comparaison juste , comme si les temps , les localités , les passions du moment, en un mot les hommes et les choses n'apportaient pas des différences qui s'opposent aux mêmes résultats? N'oublions pas qu'à notre exemple, comme jadis à l'exemple de Louis XIV, l'Europe a mis sur pied des armées colossales, et que ce ne serait pas avec trente ou quarante mille hommes que l'Autriche s'avancerait sur nous comme en 1793, mais que douze ou quinze cent mille combattans de toutes les nations , mieux organisés , plus disciplinés et plus aguerris , tomberaient sur nous et détruiraient nos institutions.

Si, par un miracle , nous triomphions , l'esprit de parti et l'esprit de localité , plus dangereux encore , ne tarderaient pas à nous diviser. Bordeaux , Lyon , Nantes, Marseille , seraient jaloux de Paris. Le fédéralisme , cette funeste dissolution des états , cet ennemi de la sagesse créatrice qui forme des agrégations et des masses , ferait entendre ses prétentions égoïstes. L'Angleterre, qui voudrait n'avoir affaire qu'à des villes anséaliques , les encouragerait dans leurs pré-

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tentions, et Lientôt cette belle France , cette impo santé réunion des hommes les plus instruits , les plus spirituels, les plus généreux, qui habitent le sol le plus favorisé par la nature , cesserait d'exisler : nous aurions des Normands, des Bretons, des Provençaux, et nous n'aurions plus de Français. Puissent mes yeux se fermer avant ce funeste moment! Puisse ma mort précéder la mort de la patrie î

Les Bourbons , s'ils avaient de la bonne foi , s'ils étaient fidèles observateurs du pacte par lequel ils régnent sur nous, nous préserveraient de tous ces maux. Mais telle est l'imprudence de leur conduite que, depuis 1814, ils n'ont pas poussé [une seule racine sur le sol où la main de l'étranger les a implantés. Leur règne n'est que la légion de Condé campée aux Tuileries ; à leurs yeux les triomphes immortels de nos armées sont des crimes ; la liberté et l'égalité, des usurpations ; le progrès des lumières, une révolte 5 l'acquisition des biens nationaux, un vol. Appuyés sur la noblesse et sur le clergé, ils remontent vers l'ancien régime et se trouvent chaque jour pins éloignés de la nation qui ne les suit pas dans leur marche rétrograde. Espérer qu'ils se conduiraient autrement était méconnaître l'espèce humaine. Comment des princes, élevés. à Versailles, pourraient-ils se proposer d'autre modèle que ce Louis XIV auquel ils ont toujours entendu donner le nom de grand? Comment ne diraient-ils pas aussi : « L'état c'est moi ? » Comment ne partageraient-ils pas les passions et les haines des émigrés qui les ont suivis dans leur exil ? La France fait avec eux une nouvelle épreuve de la

vérité de cet axiome historique : « La pire de toutes les révolutions est une restauration. »

26 janvier.

Les discussions de la chambre remplissent nos journaux ; les combats des Grecs sont oubliés pour les combats de la tribune, et dans ce public qui n'est entraîné que par les impressions du moment , qui ne sait danser que sur Pair qu'on lui joue , on ne pense plus à la guerre des Turcs et des Russes , et à la conflagration universelle dont cette guerre menace l'Europe. C'est pourtant de ce fait encore incertain que peut dépendre notre avenir. Si les intrigues de l'Angleterre parviennent à intimider Alexandre et à conserver la sainte alliance, les Bourbons protégés par elle oseront tout, et c'eaest fait de notre liberté ; l'aristocratie détruira ou corrompra toutes nos institutions.

Les Russes, qui sont en grand nombre à Paris , assurent que la guerre est inévitable , et que s'il se refusait au vœu si franchement manifesté par la noblesse, le clergé, le peuple et l'armée, leur empereur courrait risque de perdre la couronne et la vie. Je sais que ces événemens sont fréquensà Saint-Pétersbourg et qu'Alexandre marche entouré de ceux qui ont assassiné son père et son grand-père. Il est cependant beaucoup moins à la disposition d'une noblesse avide et corrompue. Les conseils de Bonaparte lui ont appris à s'entourer d'hommes qui puissent le servir sans être dangereux ; mais si on ne peut pas l'assassiner , on doit pouvoir l'influencer et peut-être le vœu national remportera-t-ii sur les intrigues de l'étranger.

226 SOUVEMRS.

Ces intrigues étendent tous les jours Parène où elles combattent : elles agissent à Paris comme à Pétersbourg, dans les salons de la capitale comme dans les cabinets des ministres. Partout où vous trouvez un Anglais , il vous dit du mal des Russes : partout où vous rencontrez un Russe , il cherche à réveiller en vous l'ancienne haine nationale contre PAngleterreet il s'associe à cette haine impérissable. Chez les Anglais la différence des opinions politiques n'en amène aucune dans les sentimens nationaux. En Angleterre ils sont wighs ou torys , ministériels ou opposans, royalistes ou radicaux ; mais sur le continent ils ne sont plus qu'Anglais , et l'intérêt de leur patrie les trouve tous réunis. Quand saurons-nous aussi n'être que Français !

Wilson , qui a donné tant de preuves d'un grand et beau caractère , est à Paris. S'il faut l'en croire , l'Angleterre est à la veille d'une révolution complète. Toute la bourgeoisie, toute la classe moyenne, seraient décidées à s'unir à la masse populaire pour demander une réforme, changer l'administration et mettre un terme à des dépenses que la nation ne peut plus supporter. Aucun symptôme n'annonce, ce me semble, une crise aussi violente, et tout s'évaporera en vains discours , en assemblées plus ou moins nombreuses qui se dissoudront à la voix d'un constable; la populace anglaise est la plus lâche de l'univers.

Cambacérès me disait un jour, en se promenant avec moi, pendant notre exil, le long des canaux d'Amsterdam : « Quand j'entrai dans le monde, il y avait beaucoup de tumulte à Londres; le peuple avait

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promené dans les rues un immense sarcophage sur lequel on avait écrit : Charles Z^"" , couronné tel jour et décapité tel jour. Jacques II couronné tel jour et

chassé tel jour. Georges II couronné tel jour et

le reste en blanc. Cela avait tellement épouvanté mon oncle, ajoutait rex-grand-chancelier de PEmpire , qu'il disait bêtement : J'aime mieux être trésorier des étals que roi d'Angleterre. » L'aristocratie est trop forte en Angleterre et trop identifiée avec le gouvernement pour ne pas pouvoir et pour ne pas vouloir maintenir un ordre de chosesqui est tout à son avantage. Dans chaque salon on trouve quelque député , et bien vite il raconte ce qui s'est passé à la chambre. Si c'est un de ces orateurs courageux qui défendent avec tant d'énergie les droits du peuple, on l'entoure, on le félicite sur son dernier discours , et pénétré du désir d'être utile, confiant dans la puissance des argumens que sa conscience a dictés à son esprit , il se livre avec ses admirateurs à la vaine espérance qu'il va réveiller la France , qu'il va éclairer ou intimider le pouvoir. Nous avons bien quelques tribuns qui s'exagèrent l'importance de leurs paroles ; l'un est d'un courroux risible contre les journalistes qui coupent ses périodes et abrègent ses discours; l'autre déclare que le Journal des Débats est le seul exact à rendre les séances; un troisième est très mécontent de ce pauvre Constitutionnel qui se ruine pourtant en supplémens. Foy et Manuel sont au-dessus d« ce petit calcul d'amour-propre. Tous les deux ont un immense talent : Foy fait chaque session des progrès remarquables, et bientôt il n'aura plus de rivaux. Combien

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le côté droit est pauvre en comparaison de l'opposition ! Peut-être la différence des talens est-elle moins grande qu'elle paraît l'être. Le mauvais terrain sur lequel combattent les ministériels doit être compté pour beaucoup. Une conviction intime donne de la force aux paroles ; et que feraient-ils de leur conviction ces hommes toujours prêts à se vendre au pouvoir?

29 janvier.

Je viens d'assister à une soirée musicale chez le maréchal Suchet. Paër tenait le piano -, il accompagnait M"^ Naldi , M"^« Fodor et les chanteurs les plus distingués du Théâtre Italien. Pendant le premier quart d'heure on est dans l'enchantement ; bientôt la continuité des mêmes émotions lasse , fatigue ; on voudrait parler, on se sent forcé d'écouter, et cette obligation détruit tout le plaisir d'entendre. On sort avec empressement de la salle du concert et l'on se dédommage du silence que l'on a été forcé de garder. Comme ce pauvre maréchal est occupé à étouffer les conversations trop bruyantes , à rappeler qu'on n'est venu que pour entendre chanter! 11 est responsable de la tranquillité des hommes , et il sent tout le poids de sa responsabilité.

Malgré toutes ses recommandations , voici l'entretien que j'ai eu chez lui avec le vicomte d'Arlincourt. «Eh bien, mon cher sous-préfet de la Catalogne, à TJuand l'apparition de Renégat? — A jeudi matin, sans faute : j'ai vendu six éditions à mon libraire et je me suis réservé de faire après un nouveau marché.

— A combien d'exemplaires tirez-vous donc? — A quinze cents : mes envieux prétendent que je les achète pour les envoyer au pilon ; mais parcourez toute la France , il n'y a pas un village où mon Solitaire ne donne des émotions aux femmes et ne fasse rêver les jeunes filles. — C'est vrai , il y en a six exemplaires à Saint-Sever-Cap , département des Landes. — Ah! c'est que je mêle à mes compositions quelque grand événement qui réveille l'attention et l'enchaîne. Ce n'est pas, comme dans Rousseau, un précepteur qui séduit son écolière j comme dans Faublas , un étourdi qui est amoureux de toutes les femmes, et prétend n'en aimer qu'une ! Ce sont des époques qui intéressent le genre humain. Dans mon Renégat f aï choisi le moment où l'Europe était incertaine si elle serait mahométane ou chrétienne ; où le croissant et l'étendard de la croix allaient se heurter dans les plaines de Tours. Une grande partie de la scène se passe dans les montagnes de l'Auvergne que j^ai long-temps parcourues et dont j'ai fait d'admirables descriptions. — Quel autre phénomène nous préparez-vous? — Je ne sais, les germes fermentent dans mon sein; au printemps quelqu'un d'eux se développera , me subjuguera et j'irai m'ensevelir à la campagne pour me livrer à l'enfantement. — Vous ne travaillez donc pas à Paris?

— Impossible , il me faut de la solitude. Quand je compose, mon sang refoule avec tant d'abondance vers mon cœur et vers ma tête que mes extrémités sont glacées; souvent, dans le mois d'août, on est obligé de placer mes pieds sur des réchauds pour que la circulation se rétablisse. — Cela arrivait aux pylho-

nisses quand le dieu s'emparait d'elles et leur révélait les arcanes de l'avenir. — Plus la crise est forte , plus ce que j'écris dans ce paroxisme est sublime. — La nature , mon cher solitaire , fait chez vous ce que le célèbre Schiller n'obtenait que par des moyens artificiels. Quand il voulait composer, il plongeait ses pieds dans l'eau glacée , le sang remontait vers sa tête, ses idées bouillonnaient et le génie s'exhalait de la compression de son cerveau. — Je ne savais pas cela. — Vous ne savez donc pas non plus que cet exercice l'a tué et qu'il est mort très jeune d'un anévrisme?...« J'en étais là quand une femme svelte, animée, est sortie de la salle du concert en s'écriant : a M. le maréchal, c'est délicieux , c'est divin ; je sors du paradis.» C'était l'épouse du solitaire, la charmante Elodie de l'amoureux Charles , et je me suis éloigné en bénissant le ciel d'avoir réuni deux êtres aussi impressionnables , aussi susceptibles d'enthousiasme.

Les bals succèdent aux concerts, et chaque soir il y a des réunions nombreuses. Une des plus brillantes a été celle de M"® Duchatel, dame d'honneur des deux impératrices; toute la cour impériale y était rassemblée, et le souvenir et le regret du passé y formaient

un lien universel. S seul semblait étranger 5 tout

le monde l'évitait, et il pourra se faire un titre du dégoût et du mépris qu'il inspire , auprès du gouvernement à qui il offre, dit-on , ses services. La conduite que l'on suppose à S aurait-elle pour but d'arriver au pouvoir? Ou bien suivrait-il les instructions de son ancien maître qui blâmait , dit-on , les généraux de s'être, en 1814, trop éloignés des Tuileries et

d'avoir ainsi retardé son retour, qu'ils auraient pu favoriser en s'insinuant dans la confiance du roi? Ce reproche expliquerait-il l'empressement de R... à se glisser dans les antichambres de Louis XVIIl? Est-ce pour servir les intérêts du roi de Piome que S voudrait se dévouer à l'espionnage et à la délation? Ce n'est pas à mes yeux une justification de leur conduite : le but n'ennoblit pas les moyens, et, quoi qu'en ait dit l'Empereur, quoi que fassent R... et S...,jene briguerai jamais le pouvoir pour trahir celui qui me l'aurait accordé ; je n'entrerai pas aux Tuileries pour en ouvrir la porte aux ennemis des Bourbons j rien ne justifie la trahison 5 le crime est toujours crime , celui qui le commet doit toujours être odieux, car il est toujours méprisable.

Ces scrupules sont de la niaiserie, me dirait peutêtre le maréchal S..., qui, en 1814, fit élever la colonne de Quiberon pour parvenir au ministère. En attendant que la cour revienne à lui , il caresse le parti libéral. Il est bien adroit M. le maréchal , il a bien de la profondeur dans ses calculs, bien de la suite dans ses démarches ; mais je doute qu'il parvienne jamais à conquérir le côté gauche de l'assemblée ; on redoute son ambition , ses talens , son audace ; on le croit plus disposé à fonder le despotisme qu'à servir la liberté, et je doute qu'on se fie jamais à ses paroles. Il n'est pas facile de reconquérir la confiance quand on l'a perdue. Je fais , depuis trois mois , de vains efforts pour qu'on nomme M. de Pradt député. Les vingt-cinq volumes qu'il a écrits depuis sept ans, en faveur des droits du peuple, ne font pas oublier son pamphlet

intitulé : Ambassade de Varsovie; les éloges dont il ne cesse d'encenser les mânes de TEmpereiir, ne lui font pas pardonner le nom de Jupiter-Scapin dont il crut le flétrir après sa chute. J'ai beau représenter l'utilité dont seraient, au côté gauche, l'inépuisable faconde de M. de Pradt , sa qualité d'archevêque , ses connaissances théologiques ; l'avantage que nous aurions à l'opposer aux prétentions de la cour de Rome , aux envahissemens de la grande aumônerie , aux prédications des missionnaires ; on ne se fie pas à son caractère ; on le repousse avec obstination , avec aigreur. J'espère qu'il attribuera cette répugnance à la jalousie, 9 l'envie ; il est juste que l'amour-propre se charge de guérir les blessures qu'il fait.

La nomination du général G est moins un triomphe pour le parti libéral qu'un échec pour la cour. Le préfet avait eu l'imprudence de recommander son concurrent au nom du roi , et cette recommandation a suifî pour décider le succès de l'homme proscrit, le désappointement de l'homme protégé. G a de l'esprit, de la finesse ; peut-être manque-t-il d'élan , peutêtre n'a-t-il pas ce dévouement qu'exigent les circonstances qui nous pressent , et je ne sais trop pourquoi le gouvernement a tant redouté sa nomination. Je ne rappellerai point les plaintes qui s'élevèrent contre lui, lorsque, député de l'armée de la Loire, il vint à Paris pour défendre les intérêts de ses frères d'armes ; s'il n'obtint rien , ce fut moins sa faute que celle de Saint-Cyr à qui on a pardonné , je ne sais pourquoi, l'immense holocauste qu'il offrit au courroux de l'étranger. Mais on a reproché au général G

d'avoir, dans l'exil, séparé trop souvent sa cause de celle de ses camarades inscrits sur la liste de proscription , et d'avoir affligé , par son luxe , la misère de quelques-uns d'entr'eux 5 enfin on a remarqué avec peine qu'il s'était fait peindre par David , portant, à la bataille de Montereau , une énorme cocarde blanche à son chapeau. Je me suis bien gardé de convenir de

la vérité de tous ces faits; j'ai défendu G auquel

je suis véritablement attaché , et j'ai contribué , autant que je l'ai pu , à sa nomination. L'amitié et la délicatesse me dictaient cette conduite , car plusieurs personnes voulaient me porter pour député de Paris ; je les en ai détournées autant que je l'ai pu. Je me sens pour ces fonctions un éloignement, une répugnance qui ont leur source plus dans je ne sais quel instinct, quel pressentiment, que dans la raison. Bien sûr, il me manque quelque chose , une voix intérieure m'en avertit , pour bien remplir ces hautes fonctions. Je n'ai pas assez de calme, je ne me maîtrise pas assez pour ne pas passer promptement de la discussion à la dispute ; je suis incapable de la patience , de la longanimité dont il faut être doué pour écouler sans émotion toutes les interruptions , toutes les personnalités, tous les outrages dont un parti furieux se sert pour nous combattre. J'irais probablement achever au bois de Boulogne quelque discours commencé la veille, et le duel ne sied pas à un législateur. Et puis cette gloire de la tribune n'excite pas mon ambition. Quand j'assiste à la représentation d'une belle tragédie , je voudrais l'avoir faite; quand je visite un établissement il'utihté publique, je voudrais l'avoir fondé; quand

je lis la relation d'une bataille , je voudrais y avoir pris part : mais jamais je ne me suis surpris jaloux des épigrammes spirituelles de Chauvelin , de la malice de Girardin , des forts et justes raisonnemens de B. Constant, des belles improvisations de Manuel , du grand talent oratoire de Foy. J'arriverai cependant tôt ou tard dans la chambre j les dangers qu'on y court ne permettent pas à un honnête homme de se soustraire à leur partage; il faut monter à la tribune puisque la tribune est la brèche sur laquelle tirent tous les ennemis de la patrie !

5 février.

Toujours de grands dîners , toujours des bals nombreux dont les ampihtryons , qui veulent arriver au pouvoir par le parti libéral , réunissent pourtant les affidés du pavillon Marsan , les acolytes du comte d'Artois , et les membres les plus influens , les plus prononcés, les plus purs du côté gauche. A l'un

de ces bals S ne quittait pas M. de Talleyrand

dont Foy s'éloignait constamment. C'est que le premier joue un rôle et que le second remplit une magistrature. Je partage les opinions des députés libéraux, mais je ne partage pas toujours leurs espérances. Par

exemple, M. d'A que j'estime et que j'aime, est

convaincu que toute la France est prête à se soulever, et qu'au premier signal, des milliers de bras s'armeraient pour repousser les étrangers; il est même très disposé à croire que les étrangers n'oseront plus venir chez nous, comme s'ils ne s'étaient pas assez bien trouvés des deux premières visites qu'ils nous ont

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faites. Suivant lui , les Autrichiens , les x41lemands , les Prussiens , surtout , se lèveraient en masse pour proclamer nos principes et demander aussi une constitution. J'ai eu beau lui dire que toutes ces nations ne se lèveraient en masse que pour venir nous piller et nous rançonner ; que si les Prussiens avaient l'envie de nous imiter , cent mille Russes qui s'avancent sur l'Oder, leur feraient passer cette envie : que, la sainte alliance existant, nous serions écrasés par cinq cent mille soldats auxquels nous n'aurions à opposer ni moyens moraux , ni moyens matériels j que Paris serait envahi , la France soumise, et lui, et moi, et cinq ou six mille libéraux attachés à la queue des chevaux des Cosaques et emmenés en Sibérie, avant que nous ne pussions organiser une armée ; qu'il fallait se rappeler que Napoléon , le grand Napoléon , n'avait pas pu grossir nos rangs de plus de trente à quarante mille hommes , et que ces hommes pleins de courage et d'ardeur, mais mal encadrés et peu exercés, avaient peut-être contribué, autant que quelques fautes capitales, à nous faire perdre la bataille de Waterloo j que ce qui était avec l'Empereur une audacieuse et téméraire entreprise serait aujourd'hui de la folle, du délire ; que les maréchaux ayant perdu la confiance du peuple et de l'armée , nous n'avions aucun général capable de commander cent mille hommes ; qu'il faudrait donc s'en tenir à une guerre de guérillas comme les Espagnols , c'est-à-dire se résigner à fuir dans les montagnes , à assassiner quelques soldats ennemis au lieu de les combattre , et à s'organiser en voleurs de grands chemins, guerre à laquelle ne

se prêtent ni les localités de notre belle France ni le caractère loyal et généreux de ses habitans. Ces raisons si fortes, si convaincantes, ne font aucune impression sur quelques hommes qui prennent leurs espérances pour des possibilités , et je ne serais pas surpris qu'abusant de leur influence sur une jeunesse impatiente et courageuse, ils ne la jetassent dans quelque entreprise mal combinée , intempestive et qui coûterait bien des larmes à la patrie. Nous nous trouverions peut-être dans une circonstance semblable à celle où la fameuse conspiration de Rye coûta, sous Charles II, la vie à Russel, à Sidney , ces amans passionnés des formes républicaines; à Essex, si renommé par son courage , et à une foule de victimes contre lesquelles Tatroce Jefferies trouvait toujours des preuves suffisantes. Alors, comme chez nous, des shérifs, vendus au pouvoir, choisissaient des jurés partiaux et indiqués par les gens du roi j alors, comme à présent, toutes les libertés publiques étaient envahies; alors aussi on délibérait pour savoir : « Si dans une monarchie limitée les sujets n'étaient pas en droit de recourir à la force pour en maintenir les limitations. »

Le peuple anglais accourut pour voir périr les défenseurs de ses droits et se borna -à leur donner quelques larmes stériles. Bientôt des adresses furent envoyées de toutes les parties du royaume pour féliciter l'autorité d'avoir échappé à un grand danger; elles prêchaient l'obéissance passive comme un devoir, et l'université d'Oxford repoussait, comme républicaines, les maximes d'une constitution limitée.

Tout fut mécompte dans cette entreprise , qui auffmenta et raffermit le pouvoir royal. Il en serait de même chez nous ; Tirritation est bien moins grande en France qu'elle ne Tétait alors en Angleterre. La crainte du papisme ne se mêle pas à la crainte du despotisme, et les questions politiques qui occupent les hautes parties de la société touchent peu la masse de la nation qui ne saisit pas encore leurs rapports avec ses intérêts. On ne veut pas réfléchir à la gravité des circonstances, à la puissance des motifs qu'il faut pour engager un simple citoyen à briser le pacte social , à se révolter contre le pouvoir, à mettre en problème son existence et surtout celle de sa famille; on ue joue pas ce terrible va-tout pour quelques idées abstraites, pour quelques empiétemens inaperçus ; il faut que la fortune, que la vie, soient dans un péril si flagrant qu'il y ait presqu'autant de chances de conservation dans la révolte que dans l'obéissance. Voyez l'Espagne et surtout l'Andalousie pendant l'insurrection de l'Ile de Léon: en vain Riego, dont on proclame aujourd'hui l'héroïsme , se présenta dans les villes les plus populeuses, personne ne le joignit ; en vain il appela les habitans de la campagne à la liberté, tout le monde fut sourd, et, sans l'insurrection de Madrid et surtout sans l'hésitation et la lâcheté de Ferdinand, l'échafaud eût été la récompense des premiers libérateurs de l'Espagne.

Je ne parle pas des Napolitains et des Piémonlais, chez qui quelques divisions de Hongrois et de Bohémiens ont si facilement réprimé cette opinion, reine du monde. Soyons plus vrais : il n'y a de fort que la

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force, de redoutable que l'organisation. Avec l'organisation le petit nombre enchaîne les masses et les dirige à son gré. Toute révolution ne peut donc venir que de la force , et c'est en arrachant cette force au pouvoir que l'opinion peut être utile : qu'elle éclaire donc les soldats , qu'elle leur rappelle qu'ils sont citoyens, et ils cesseront d'être les satellites du despotisme.

Le château de Versailles pour lequel Louis XIV a coûté tant de millions à la France est, dit-on, inhabitable , ou ne peut être habité sans danger. Qui a donc ébranlé ces vastes fondemens ? Un animal sans force et sans courage : des rats ont pullulé dans les caves, bouleversé le terrain et fait , au bout de quelques

années, d'immenses excavations Je conçois une

attaque semblable contre le colosse du pouvoir ; on peut en tenter de plus glorieuses, mais c'est la seule qui ait, à mes yeux, des probabilités de succès ; mon opinion se fortifie de celle de Hume qui dit dans son histoire des Stuarts ; « Telle est la force d'un gouvernement établi, telle est aussi l'aversion des hommes à entamer des entreprises hasardeuses que, s'il n'était pas venu aux Anglais un secours étranger, les affaires seraient demeurées long-temps encore dans cette situation, et que les projets du roi si téméraires, si mal concertés, auraient peut-être fini par l'emporter. »

Ces réflexions ne doivent pas détruire la confiance, ni abattre le courage. Le monde est toujours mené par les événemens imprévus, et ce serait une histoire bien instructive que celle des projets des hommes

d'état renversés ainsi par un coup de l'inattendu : ce qu'il faut, c'est se tenir toujours en mesure de profiter de ces secours que la providence envoie aux peuples contre leurs tyrans.

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