CHAPITRE II
De la famille de ^"apoléon. De FEspagne. De l'importance d'une
capitale. De la tentative du général Berton. Dvi maréchal S
et du tableau de l'ascension. Profession de foi. Anecdotes. De la séance du rg mars. Foy, MM. Sébastiani et Laine. L'opinion et l'organisation. Des Piémontais. Anecdotes.
Je viens de voir madame S' -M.... , ancienne dame d'honneur de la reine de Naples. Elle arrive de Vienne où M. de Metternich l'a très bien accueillie , mais en la prévenant qu'elle devait se méfier de l'ambassadeur de Turin et du chef de la police qui ne permet à aucun étranger d'habiter la capitale. L'inquisition de Venise a envahi les états de l'empereur ; tous les étrangers sont de dangereux propagateurs des idées nouvelles , tous les livres semblent des déclarations des droits de l'homme j il a fallu que madame S*-M.... feignît d'aller prendre les bains de Baden , pour pouvoir passer quelques jours près de celle qui régna naguère avec tant de bonté et de courage. La reine de Naples supporte ses malheurs avec calme et dignité ;
24Q SOCVENIRS.
sa forlune est très bornée et elle sait vivre avec économie j ses enfans sont soumis à leur sort. Ses fils ont des opinions républicaines , et si le prince Lucien était maître de disposer de son sort , il irait habiter l'Amérique ; c'est le parti qu'aurait dû prendre toute la famille de l'Empereur : quand on ne règne plus, peut-être faut- il habiter là où personne ne règne.
Jérôme est dans une terre aux environs de Vienne ; son épouse, sœur du roi de Wurtemberg, est un ange de bonté et de vertu ; elle fait le bonheur de tout ce qui l'entoure , et ne pense qu'à consoler son mari de la perte d'un trône. Leurs enfans sont charmans et parfaitement élevés. Jérôme implore en vain depuis six mois la permission d'aller embrasser sa mère qui est très malade à Rome. J'ai lu une lettre très touchante qu'il écrit à ce sujet : le despotisme est sourd à sa voix filiale j le despotisme ne connaît d'autres liens que les fers qu'il impose.
La reine Hortense habite la triste ville d'Augsbourg, où rien ne peut satisfaire sa passion pour les arts ; je la plains, car elle fut toujours bonne. Louis vit à Rome en simple particulier, commandant l'estime , et ne se rappelant pas qu'il fut roi. Les Hollandais conservent le souvenir de son administration sage et vraiment paternelle ; ils le rappelleraient sur le trône s'il leur était permis de se choisir un souverain.
Passerai-je les mers pour parler de Joseph qui sait être heureux en Amérique ? Il bàlit , il chasse , il trace des sentiers et des routes , il y rêve peut-être à quelque députation solennelle qui viendra lui offrir
SODVENIRS. 241
un trône constitutionnel..... qu'il accepterait Sa
femme, modèle de toutes les vertus , est à Bruxelles. N'ayant jamais connu l'orgueil des grandeurs, elle ne sent leur perte que par la peine que les autres en éprouvent : il n'y a rien sur la terre d'aussi digne de l'adoration des hommes.
la février.
J'ai eu hier une longue conversation avec S.... qui , tourmenté de son repos , s'agite dans tous les sens et pourrait bien conspirer à la fois avec Béfort et avec le pavillon Marsan. Il s'est décidément rapproché de M. de Talleyrand , qui , n'ayant rien à espérer des ultra , cherche à se liguer avec les libéraux ; il tire d'un peu loin ses titres à leur confiance ; il rappelle d'abord le parti qu'il a pris à l'assemblée constituante , ses discours , son union avec Mirabeau ; puis ses services sous l'Empire , son opposition à la guerre d'Espagne. Il prétend que la France doit applaudir à la conduite qu'il tint à Vienne et qu'on ne doit point oublier que c'est pour ne pas signer le honteux traité du 20 novembre qu'il abandonna le ministère des relations extérieures. Je veux croire à ce dévouement patriotique et non pas aux bruits qui circulèrent alors. L'empereur Alexandre, disait-on , avait formellement exigé l'éloignement de l'homme qui avait osé accéder à la triple alliance formée à Vienne contre la Russie.
Je ne sais si M. de Talleyrand a eu l'influence qu'on lui prête sur les nombreuses révolutions par lesquelles nous avons passé , mais on ne peut nier qu'il
242 SOL'VEMRS.
n'ait un merveilleux instinct pour les prévoir et se mettre à même d'en profiter. Sous ce rapport son rapprochement des libéraux est un présage sinistre pour les Tuileries. Il a promis de se prononcer clairement à la chambre des pairs ; les ministres qui s'attendent à cette attaque préparent leurs moyens de résistance et nous menacent de nommer douze nouveaux pairs ecclésiastiques. Il faut convenir que nous jouissons d'un singulier gouvernement représentatif^ nous avons une chambre des députés dont près de la moitié est nommée par les électeurs à double vote , et une chambre des pairs où des nominations , toujours dépendantes de la volonté du roi , changent à son gré la majorité en minorité. Mieux vaudrait un despotisme franc et loyal ; nous ne paierions pas au moins les misérables qui trafiquent de nos libertés.
Mille bruits contradictoires circulent sur TEspagne ; le mécontentement y est , dit-on , presque général y on n'a aucune confiance en Ferdinand qui ne veut pas plus être roi constitutionnel qu'il n'a su être roi absolu. On sent bien qu'il est d'accord avec la sainte alliance , et surtout avec la France , pour étouffer la liberté ; on s'effraie , avec raison , de la réunion des troupes que, sous le prétexte de la fièvre jaune, le gouvernement a rassemblées sur les frontières des Pyrénées : on annonce une insurrection générale, on regarde Ferdinand comme détrôné ; et on se demande déjà qui l'emportera des différens partis qui maintenant se recrutent en silence ? L'Espagne sera-t-elle une république ? Aura-t-on une régence présidée par le vieux cardinal de Bourbon ? Placera-t-on sur le trône la
SOUVE?(IKS. 243
maison de Bragance , et réunira-ton ainsi le Portugal à TEspagnePLa grande difficulté de cette combinaison serait le choix d'une capitale. Sacrifiera- 1- on Lisbonne à Madrid ou Madrid à Lisbonne ? L'un et l'autre état ne se croirait-il pas conquis par celui qui obtiendrait la préférence? Cherchera-t-on à les satisfaire tous deux , en faisant alterner la résidence des législateurs et des souverains?
L'emplacement et la grandeur d'une capitale ont une influence prodigieuse sur un état. Madrid , placé dans une température désagréable , dans un pays inculte et désert, ne peut lutter d'importance ni avec Cadix, ni avec Barcelonne. Il en résulte que l'Espagne n'a pas un centre vers lequel toutes les parties gravitent, et qu'il n'y a pas réellement des Espagnols en Espagne , mais seulement des Andaloux , des Catalans , des Aragonais , etc., etc. Ce manque d'une capitale riche , populeuse , commerçante ou industrielle , se joint à l'influence des locahtés pour porter l'Espagne au gouvernement fédéral , et en faire peut-être seize républiques, comme elle forma autrefois seize royaumes, qui tous avaient leurs frontières et un dialecte différent. L'Angleterre pousserait dans cette direction , car son intérêt politique et commercial est de tout diviser, de tout morceler, pour ne trouver de résistance nulle part; c'est un danger que court l'Espagne. Dans le moment d'une révolution , chacun s'exagère son importance , et veut jouer un rôle ; seize petites capitales , seize gouvernemens , offrent plus de chances aux ambitions. L'exemple de l'Amérique septentrionale est aussi contagieux. On ne veut
pas réiléchir que son organisation actuelle est un commencement; les Gaules, aussi , étaient divisées en une multitude de petites républiques ou de petites souverainetés , quand les Romains y faisaient la guerre et que César les soumit. La voix de la nature réunit les familles, l'intérêt de chacune de ces familles en forme des peuplades j les progrès de la civilisation , les besoins du commerce, la nécessité de se défendre , portent ces peuplades à se réunir en nation. Alors Tagriculture se perfectionne , l'industrie prend son essor ; on trace des roules , on creuse des canaux , on établit des moyens de défense sur les points menacés, et la sûreté de tous et la prospérité du plus grand nombre sont les suites de ces réunions , de ces agglomérations , de ces créations — Diviser ces grandes masses quand la sagesse des siècles et la marche des choses les ont formées, ce n'est donc pas perfectionner , c'est détruire , c'est revenir vers l'enfance des sociétés, vers le commencement de la civilisation. Triste sort de l'espèce humaine , qui est peut-être destinée à rouler toujours dans le même cercle et à revenir aux mêmes erreurs pour passer par les mêmes épreuves !
i5 février.
Je sors de chez M. L.... auquel j'ai voué une vive reconnaissance pour l'intérêt qu'il m'a témoigné dans mes jours d'exil. Il m'a accueilli avec empressement et amitié , et la conversation est tombée sur notre position actuelle ; il prétend que les fureurs de certains membres du coté gauche , que les discours inconsti-
SOUVENIRS. 2i5
lulionnels de Manuel et de Benjamin Constant , font le plus grand tort aux intérêts qu'ils défendent ; que plusieurs membres du côté gauche lui ont dit : « Sous aucun prétexte , nous ne voulons plus voter avec des hommes qui avouent publiquement qu'ils veulent renverser le gouvernement des Bourbons. » Je lui ai répondu que les attaques du côté droit étaient aussi furibondes, et que. s'il était démontré que les argumens et la raison ne produisaient aucun effet sur une assemblée où les intérêts remplaçaient les opinions , il était du devoir des amis de la liberté d'échauffer, d'exciter même les passions de la multitude pour que l'explosion de l'opinion publique effrayât le gouvernement et l'arrêtât dans sa marche imprudente.
M. L.... croit que ces efforts ne peuvent avoir aucun résultat , et que la nation est tout-à-fait insensible à ces discussions. Il est convaincu que les ministres actuels, et surtout M. Villèle , qu'il représente comme un homme très modéré et d'une grande perspicacité , ne peuvent rester long-temps en place, et qu'ils seront renversés par les ultra auxquels ils cherchent dans ce moment à résister de toute leur force. L'autorité , ou, pour mieux dire , le pouvoir, passera donc entre les mains du pavillon Marsan ; nous aurons les Bruges , les Fitz- James, les Polignacs, les Vitrolles ; mais l'abus qu'ils feront de leur puissance excitera de telles résistances qu'ils seront promptement obligés d'y renoncer. Alors on reviendra à des hommes sages , l'agitation se calmera , et des jours de bonheur luiront encore sur notre belle France.
J'ai dit à M. L.... que le trône des Bourbons cou-
246 SOLVErïIRS.
rait peut-être plus de dangers qu^il ne pensait dans ces épreuves si hasardeuses j que, par cela seulement qu'ils sont faibles et peu nombreux , les ultra seraient vindicatifs et cruels 5 que les exils, que les persécutions, que les exécutions recommenceraient comme en 1815; que des résistances pourraient devenir offensives et qu'on en viendrait peut-être à confondre la légitimité avec l'émigration ; et je lui ai représenté que son éloiguement des affaires publiques était une grande ingratitude des Bourbons et un malheur public ; je l'ai engagé à voter avec le côté gauche pour le maintien de la charte. Voici sa réponse : x Mon opposition personnelle ne ferait que jeter le ministère encore plus à droite. Les trois quarts du centre, où je siège , ne se composent que de fonctionnaires lout-à-fait liés au pouvoir. Et qu'attendre d'une assemblée , dont un tiers ne veut pas d'assemblée , dont un autre tiers ne veut pas du gouvernement établi, et dont le troisième tiers ne pense qu'à des intérêts privés ? »
Je ne sais à quel propos M. L.... m'a dit que l'acte additionnel donné par l'Empereur, en 1815, renfermait toutes ses idées, et qu'il avait été très étonné, en le lisant dans la retraite où il s'était réfugié, d'y retrouver même beaucoup de ses expressions. Je n'ai pas voulu lui rappeler qu'il avait eu , à cette époque, plusieurs conférences avec Benjamin Constant, et que Benjamin Constant passait pour l'auteur de cet acte additionnel.
On m'interrompt : un homme à longue barbe , vêtu d'une longue robe noire , entre dans ma chambre. Je
le considère long-temps, et je reconnais enfin Desmazures, ancien commis aux fourrages dans ma division , enrôlé jadis dans la milice sainte par mon oncle, grand-vicaire de Pévêque d'Aire; il est maintenant aumônier de notre ambassade à Constantinople. Entraîné par une imagination déréglée et par le besoin de faire parler de lui, Desmazures devint l'enfant perdu des prêtres ultramontains. Surpris par les agens de la police, au moment où il cherchait à correspondre avec le Pape , arrêté à Savone , il fut enfermé dans un château-fort, et pendant six ans il a expié son imprudence. Arraché de sa prison , porté en triomphe par le peuple de Marseille , il monta en chaire, et au lieu de provocations à la vengeance, au lieu de déclamations contre l'Empereur , il fit entendre ces mots évangéliques : « Diligite inimicos vestros. » Le souvenir de ses malheurs, sa figure inspirée, sa voix tonnante, la chaleur de son débit lui donnèrent une grande vogue. Mais ses succès dans le midi ne furent pas confirmés à Paris ; il y échoua complètement. Il se décida alors à courir de grandes aventures ; il alla à Constantinople, et de là à Jérusalem où il resta deux ans : maintenant il parcourt la France , ramassant des secours pour les prêtres du Saint-Sépulcre. Il dit que ces prêtres, au nombre d'à peu près soixante , sont pour les voyageurs en Orient ce que les moines du grand Saint-Bernard sont pour les voyageurs qui traversent les Alpes. Desmazures affecte de dire qu'il est étranger à tout esprit de parti , et pour le prouver , il va chez M. Lafitte en sortant de chez M. de Chateaubriand. Il vient chez moi après
avoir été chez une excellence. Je n'aurais peut-être pas parlé de lui si sa conversation ne m'avait convaincu que, dans les sectes religieuses , les plus rapprochées sont celles qui se haïssent le plus. L'abbé Desmazures est tout-à-i'ait pour les Turcs qu'il représente comme fidèles à leurs promesses et très tolérans ; il s'irrite au seul nom des Grecs ; il leur prodigue les épithètes de séditieux, et surtout d'ingrats... — Ingrats ! Et envers qui? — Envers les Turcs Aussi
le bon abbé les abandonne sans pitié au cimeterre des Osmanlis, et il prétend que levi?iix patriarche qu'on a étranglé, méritait son sort. Mais le plus grand crime des Grecs est d'avoir obtenu l'entrée de l'église du Saint-Sépulcre et de la profaner en y disant la messe suivant leur rit. On voit ici le moine qui , pendant deux ans , s'est associé aux petites rivalités des moines avec lesquels il a vécu, et qui partage et leurs préjugés et leurs haines. En voilà assez et même trop sur l'abbé Desmazures; je lui ai donné l'adresse de l'abbé de Pradt : ce dernier m'en saura-t-il gré? Je ne le crois pas.
Ce que je craignais est arrivé : on a égaré quelques sous-officiers , quelques lieulenans , et des germes de troubles se sont manifestés à Nantes , à Toulon , à Marseille comme à Saumur; ils ont été facilement étouffés par l'autorité , et il n'en résultera que de la défiance , du découragement et quelques victimes. On soupçonne peut-être les moteurs en chef, mais aucune preuve ne permettra de les atteindre ; ils espéraient profiter du succès ; ils ne sauront pas s'associer aux périls. Cette manière d'ourdir des conspirations
est à la fois un crime et une lâcheté ; le courage ennoblit tout. On plaint Fiesque mourant à Gènes; on s^associe aux périlleux projets dans lesquels se jette le cardinal de Retz ; on suit avec intérêt tous les détails de la conspiration qui a placé la maison de Bragance sur le trône de Lisbonne , mais on n'a que du dégoût pour des hommes qui excitent une jeunesse ardente et Tabandonnent ensuite à la hache des bourreaux. Quand je faisais avancer mes bataillons contre les batteries de l'ennemi, je marchais avec eux, et, avant d'atteindre mes soldats , les balles avaient passé sur ma tête. Si le malheur des circonstances, si l'intérêt bien démontré de mes concitoyens , me précipitaient dans une entreprise contre un gouvernement quelconque, je voudrais partager le sort, soit des vainqueurs, soit des vaincus ; il peut y avoir de la gloire à mourir sur un échafaud : le sang des martyrs fonde les religions !
19 février.
Les lois qui enchaînent la liberté de la presse et qui entravent la circulation des journaux ont passé à une grande majorité dans la chambre des députés ; mais la discussion les a tuées. Jamais , du haut d'aucune tribune , n'ont retenti des vérités aussi courageuses revêtues de mots plus éloquens. Foy, Manuel, Benjamin Constant se sont surpassés. L'inépuisable fécondité du dernier est une merveille. Tous les jours , plusieurs fois par jour, il a parlé sur la même matière et toujours il a présenté la question sous un aspect nouveau.
On se flatte que ces lois ne passeront pas à la chambre des pairs ; elles y seront au moins combattues par des hommes très remarquables par leurs talens et les hautes fonctions qu'ils ont remplies. De ce nombre sont le prince de Talleyrand et le général Dessoles. Ce dernier cherche à expier les torts qu'il a eus envers la patrie, au mois de mars 1814 j son patriotisme les lui reproche vivement. Quant à M. de Talleyrand, qui ne se reproche jamais rien, il ne pense qu'à ressaisir le ministère, car il sait qu'on est indulgent pour le pouvoir et qu'on ne pend les ministres que lorsqu'ils ne le sont plus.
MM. Pasquier, Roy, Siméon , parleront-ils contre une loi qui est leur ouvrage et qu'ils ont léguée à leurs successeurs comme un don empoisonné ?
J'ai passé plusieurs jours sans écrire : aucune nouvelle intéressante n'a circulé. Le public était fatigué de fêtes, de bals, de plaisirs, de politique. Il vient d'être réveillé par un coup de foudre , par l'annonce de la tentative du général Berton. L'infortuné ! il a été, dit-on, réduit au désespoir par la suite d'injustices dont il s'est vu la victime. En violant le texte de la charte, en manquant aux promesses les plus solennelles , on l'a rayé du tableau de l'armée ; on l'a privé de la solde acquise au prix de son sang , et même de tout traitement de retraite ; vainement il s'est adressé aux ministres , vainement il a porté ses plaintes à la chambre des députés ; le silence des premiers , l'ordre du jour des seconds, voilà les réponses qu'il a obtc-
SOl'VENIRS. 251
nues. La police l'environnait en même temps d'espions qui envenimaient les plaintes que sa position lui arrachait, et qui donnaient une apparence hostile à ses démarches les plus simples. Voilà ce que disent des hommes qui, attribuant toutes les actions à l'intérêt personnel, ne voient qu'un désir de vengeance ou un calcul d'ambition , là où il faudrait voir de chimériques mais de patriotiques espérances.
J'ai entendu hier des personnes qui croient avoir développé une idée quand elles n'ont fait qu'un rapprochement, dire d'un air sententieux : « Le voilà entre le sort de Porlier et celui de Riego ! » C'est une sottise! il pourra bien avoir le sort du premier, mais il ne pourra jamais jouer le rôle du second. L'Espagne savait ce qu'elle voulait , et en France il n'y a qu'un mécontentement plus ou moins vif de ce qui existe. Ce mécontentement s'évapore en paroles , et il y a trop de bonheur individuel pour qu'on s'engage dans la carrière périlleuse des actions. Nul doute qu'il n'y ait à Saumur beaucoup de libéraux ; le général Berton a cru qu'à la vue du drapeau tricolore, tous allaient courir aux armes et se joindre à lui. Personne n'a bougé, et il a dû se convaincre qu'au moment d'une détermination aussi grave , les intérêts parlent à la généralité des hommes plus haut que les opinions. On veut bien crier contre le roi , crier contre les ministres, contre les nobles, contre les prêtres j maison ne veut pas abandonner sa femme et ses enfans\, quitter ses affaires , sa maison , et exposer sa fortune pour aller bivouaquer en plein-champ et faire le coup de fusil : dans tous les partis les hommes d'action sont rares.
1 mars.
Les bruits les plus contradictoires se répandent sur la tentative du général Berton : les uns le font fuir déguisé en paysan ; les autres le placent à la tête de quatre ou cinq mille hommes et le dirigent sur Nantes , après s'être emparé d'Angers ; on prétend que tous les fédérés sont prêts à se joindre à lui et que , dans quelques jours , il va se trouver général d'une grande armée. J'ai beau rappeler à ces gens , qui croient si facilement ce qu'ils désirent, qu'en 1815 on comptait aussi sur l'ardeur martiale de tous les fédérés et qu'il ne s'en est pas réuni un seul à la troupe que je commandais ; on me répond que les temps sont changés , qu'alors il fallait se battre pour un homme et qu'aujourd'hui c'est le saint amour de la patrie qui enllamme tous les cœurs. Cet amour de la patrie fera des miracles , je le crois ; mais l'instant n'est pas arrivé.
Ce qui devrait peut-être alarmer le gouvernement, c'est l'espèce d'insurrection de Paris contre les missionnaires. Cette fois l'irritation est dans la basse classe, et j'ai entendu, dans les marchés, des propos qui m'ont étonné : «S'il ne faut qu'une cocarde pour finir tout cela, w disait une dame de la halle, a il ne sera pas difficile d'en trouver une. » Les ministres sont réellement frappés d'aveuglement de vouloir ainsi lutter contre l'opinion 5 ils croient pouvoir se reposer sur la force publique et ne savent pas que cette force pense comme le peuple , et qu'il peut arriver telle circonstance où Torganisc^tion elle-même ne la contiendra pas. Ils peuvent compter sans doute sur
quelques officiers choisis dans ce que le parti ultra offre de plus exalté ; mais cette exaltation même détruit la confiance des soldats , et , à la première lutte , on s'en apercevra peut-être.
Les discussions sont terminées à la chambre des
pairs. Le discours de D a fait peu dMmpression;
il veut mettre en tout et partout tant de modération , qu'il est sans force et sans couleur j il dessine en miniature ce qui devait être tracé à grands traits sur les coupoles; on l'entend avec plaisir discuter dans son cabinet, mais il n'a pas les proportions qu'il faut à la tribune. Le discours de M. de Talleyrand a aussi trompé l'attente publique; c'est celui d'un courtisan qui boude, mais qui veut redevenir ministre. Il a dû lui en coûter beaucoup pour oser dire : « Que la charte n'était pas une concession , mais une obligation. «
3 mars.
Hier, au bal de M.Lafitte,les pairs se promenaient d'un air triomphant : la figure si calme, si innocente
de M duc de T s'animait même d'un éclat
inaccoutumé. 11 est accouru à moi, et tout étonné de ne pas recevoir mes félicitations , il m'a dit : o Vous ne savez donc pas que nous avons rejeté l'article 2 de la loi sur les délits de la presse et que nous avons rétabli le mot constitutionnel?» Je n'ai pas voulu troubler la joie que lui causaient ces deux triomphes ; les éloges encouragent , et peut-être messieurs les pairs feront-ils mieux une autre fois.
Le changement fait à la loi est important sans doute; mais la chambre haute ayant ajouté: « Les
droits que le roi tient de sa naissance , » il en résulte que pendant vingt ans Louis XVIll a été notre roi légitime et toute la France en état de rébellion. La victoire sera complète cependant , si la preuve testimoniale contre les agens de l'autorité est admise , et si le jury est rétabli ; alors une discussion intéressante recommencera dans la chambre des députés et le ministère pourra en être ébranlé. Les alliés n'en sont pas très satisfaits. L'un d'eux disait l'autre jour : « Ces ministres ne vont pas ; Corbière même qui n'est pas noble s'avise de faire le modéré. » On voit que ces messieurs ne veulent de plébéiens que pour en faire des bourreaux !
M. Decazes est arrivé ; il a eu une longue conférence avec le roi. On en a conclu qu'il allait revenir au ministère; Foy ne le croit pas. Le roi au contraire a dit à M. Decazes qu'il était très satisfait de la marche des choses, de la conduite et de l'habileté de ses ministres. Sa Majesté n'est pas difficile à contenter !
La guerre entre les Turcs et les Russes devient tous les jours plus problématique, sans cesser cependant d'être probable. L'Angleterre, l'Autriche et la France font tout pour l'empêcher; Alexandre paraît y répugner beaucoup. La princesse Razomousky, qui loge à Pétersbourg dans le palais impérial, écrit qu'on ne parle à la cour que du besoin de maintenir la paix et que la voix des Grecs égorgés ne parvient pas jusque sur les bords de la Newa. C'est peut-être une politique de l'autocrate qui est le plus dissimulé des hommes.Ch...., que j'ai vu, il y a deux jours, chez Sébastian!,
et qui est un agent de Pozzo di Borgo , lient le même langage. Jusqu'à présent il avait annoncé la guerre comme inévitable , comme tellement voulue par la nation russe , qu'il serait impossible à son souverain de ne pas la faire.
J'ai vu hier soir le maréchal S — j il regarde l'entreprise de Berton comme une folie , mais il est convaincu qu'il faudrait opposer des obstacles à la contrerévolution qui s'avance enseignes déployées. Il m'a parlé d'une ligue du bien public qui pourrait devenir assez puissante pour obliger le roi à en prendre la direction. Nous avons bien un Henri III faible , incertain , tremblant au moindre danger ; mais je cherche en vain des Guises. Dans ce genre d'entreprise on a toujours des soldats : ce qui manque , ce sont des cheCs assez estimés pour inspirer de la confiance, assez puissans pour commander l'obéissance. M. le maréchal S s'abuse s'il se croit parvenu à ce point.
I! croit à un coup d'état; il craint le coup de pied du cerf mourant. Moi je suis bien convaincu que les alliés le méditent, je crois même qu'ils cherchent à l'organiser, mais ils reculeront au moment de l'exécution ; le lendemain d'une Saint-Barlhélemy serait un jour terrible pour la cour !
î'^n traversant le premier salon de M. le maréchal , j'ai revu ce beau tableau de l'ascension de la Vierge, chef-d'œuvre que Gros place , dit-on , au-dessus de tous les Raphaëls, et je me suis rappelé une histoire que l'on m'a racontée et que je raconte à mon tour. On dit qu'un amateur, admirant ce tableau, osa demander au maréchal ce qu'il l'avait payé ? — 11 ne me
256 SOUVEMRS.
coûte qiie deux cordeliers. — Comment? — Oui, deux cordeliers. Et l'excellence raconta à Tamateur que deux moines se trouvant compromis dans une conspiration allaient être pendus , quand la communauté offrit de les racheter par ce beau tableau. Le maréchal se laissa attendrir , il accepta le tableau et les deux cordeliers ne furent pas pendus.
5 mars.
Je crois qu'on donne trop d'importance au rejet de Tarticle 2 sur les délits de la presse. Manuel trouve que l'article tel que l'ont demandé les pairs est plus mauvais qu'il ne Pétait avant, et que reconnaître dans le roi : «le pouvoir de donner la charte, c'est déclarer qu'il avait le pouvoir de ne pas la donner et même qu'il a le pouvoir de la retirer. «
Beaucoup de personnes qui voient un grand orage dans chaque petit nuage s'attendent à un changement de ministère et de système. Us croient que le roi, qui s'est servi de la chambre des députés pour renverser M. de Richelieu , veut aujourd'hui se servir de la chambre des pairs pour renverserM. Villôle ; on parle de M. de Talleyrand qui s'associerait messieurs Dessoles, Decazes, etc. Cette agrégation me paraît impossible; il n'y a entre ces hommes aucun lien d'estime, d'affection ni d'intérêt : ils ne parviendraient pas à obtenir une majorité dans les chambres. Quelques membres du côté gauche qui redoutent les excès du pouvoir voudraient l'arrachera des mains ennemies, mais un grand nombre de députés libéraux aiment mieux le voir à des ultra , qui irritent la nation par l'abus qu'ils
SOiJVEîtIRS. 257
font de l'autorité, qu'à M. Decazes qui nous endormirait et ne manquerait pas de recommencer son jeu de bascule. Ce jeu convient à sa politique et surtout à ses moyens. Une de nos ex-excellences qui prétend le bien connaître me disait hier : « qu'il avait la plus grande habileté pour agir sur les individus, mais qu'il n'avait aucune action sur les masses ; qu'il était en cela l'opposé de M. le maréchal St.-Cyr qui ne savait pas gagner un homme, mais qui remuerait une nation. » M. Louis trouve que notre position empire tous les jours. Nos plus grands ennemis sont , selon lui , les jésuites. Leurs progrès sont immenses et leurs projets le sont encore plus. Dans l'ancien régime, ils étaient combattus par les jansénistes , par les bénédictins, les jacobins, les oratoriens,elc., etc. ; aujourd'hui ils sont seuls et dictent déjà des lois. Ce sont eux qui dirigent le comte d'Artois et la duchesse d'Angoulême. Ils font nommer les évêques et s'associent tout le bas clergé; ils trouvent le moyen de pénétrer dans l'intérieur des familles, alarment les consciences des mères , séduisent les jeunes filles, et mettent à profit toutes les faiblesses qu'ils découvrent , toutes les passions qu'ils excitent. M. Louis m'a cité plusieurs anecdotes qui prouvent la vérité de ses assertions. 11 m'a assuré qu'il s'est fait celte année plus de prêtres que dans les six dernières années ; que l'année prochaine, il s'en fera plus encore et que celte sainte milice finira par nous envahir. Je ne puis pas croire à ce danger ; je suis un peu comme Gulliver, qui voyait en riant les Lilliputiens l'attacher avec des fils de soie. Ces fils de soie devinrent pourtant
ESSAI UIST, î. i. 22
(les cordes qu'il ne pouvait pas rompre ! Il y a peulélre autant de danger à trop mépriser ses ennemis (ju'à trop les craindre.
7 mars.
Cent qualre-vingt-douze électeurs de Tarrondissement de Monta uban m^ont donné leurs voix pour être député. Les menaces du pouvoir et les intrigues du préfet ont valu à mon concurrent 251 sulïrages. C'est la seconde fois que je me trouve ballotté avec un émigré ! La Quotidienne prétend que des banquiers de Paris avaient envoyé de grosses sommes pour préparer mon élection ; c'est me donner une importance que je n'ai pas. Les banquiers ne sont pas d'ailleurs si prompts à ouvrir leurs caisses, et quant à moi, je paierais pour garder mon indépendance et continuer de me livrer à mes goûts.
Quelques électeurs, parmi lesquels il y a plusieurs éligibles, m'ont écrit une lettre dans laquelle ils ont la bonté de louer : a la dignité de mon caractère , l'inflexibilité de mes principes et la constance qui me fait lier mon existence aux intérêts d'une patrie que j'ai défendue avec gloire. » Je leur ai répondu :
« Né plébéien , fils d'un député à cette assemblée constituante qui a fondé la liberté parmi nous, j'ai dû rester fidèle à ma cause , à mes afléctions les plus douces ! Soldat de la révolution, pouvais-je déserter les rangs de ses défenseurs , oublier que j'ai versé mon sang pour elle, avouer que j'étais un rebelle quand je combattais pour la patrie , et traliir ainsi ma vie tout entière ?
SaUVENIRS. 259
« Je ne mérite donc pas vos éloges , car je n'ai rempli qu'un devoir ; mais je sens que j'aurais justifié votre choix. Jaloux de remplir mon mandat, j'aurais combattu de tous mes moyens pour le maintien de toutes les institutions que le roi a reconnues être une nécessité des temps éclairés où nous vivons 5 pour la conservation et l'égalité des droits acquis par trente ans de sacrifices 5 pour le libre exercice de tous les cultes, persuadé que je suis que tous les hommes vertueux remplissent, quels que soient leurs dogmes, les vues de la providence ; pour la prospérité du commerce et de l'industrie, car je veux la richesse et le bonheur de mon pays aussi fortement que j'ai voulu sa gloire j pour que le trône repose sur la base large, compacte , inébranlable des intérêts généraux et non sur quelques sommités factices qui pourraient l'entraîner dans leur affaissement et peut-être dans leur chute; j'aurais combattu enfin pour que notre belle France redevienne libre , forte et indépendante , car sans une indépendance pleine, entière, complète, il n'est pas de liberté, il n'est même plus de nation. «
Je ne sais si cette profession de foi sera du goût de MM. les électeurs de Montauban ; mais je ne me déguiserai jamais pour plaire à un parti quelconque. Je veux des améliorations, mais non pas un bouleversement. Je suis trop vieux pour m'embarquer sur la mer sans rivages d'une révolution. Je vois avec peine que cette crainte n'est pas générale , et qu'il est des hommes pour qui tous les moyens de salut sont bons et paraissent honorables. Si une révolution éclatait, je serais peut-être persécuté comme mo-
tîéré ; dans ma jeunesse , je Tai bien été comme girondin.
On ne sait rien de l'entreprise du général Berton. Le silence des journaux ministériels est imité par les journaux de l'opposition ; depuis la suppression de la censure , ils sont d'une prudence qui approche de la lâcheté. Des enfans à qui on vient d'ôter leurs lisières ne seraient pas plus circonspects ! Ils le seront encore plus quand les lois sur la police des journaux auront passé à la chambre des pairs, où s'est évanouie tout à poup l'opposition qui s'y était formée contre le
ministère. Deux ex-excellences, MM. D et P ,
sont promptement rentrées dans leurs habitudes de soumission au pouvoir. Il serait fou de rien espérer de généreux de ces hommes auxquels il ne reste même pas l'énergie de l'ambition ; ils sont , pour le caractère, au-dessous de M. de T
Aux rassemblemens contre les missionnaires ont succédé les rassemblemens des étudians des écoles de droit et de médecine ; hier la gendarmerie les a chassés de la place Saint-Michel et des environs du Panthéon ; ils ont parcouru plusieurs quartiers de Paris en criant : vive la charte ! C'est crier : vive la mort ! ou vive un mort !
9 mars.
Les discussions sur le budget sont terminées ; le côté droit réfute les meilleures raisons des orateurs du côté gauche par les cris de clôture , par les rappels à l'ordre et par une précipitation indécente à voter selon le bon plaisir d ministres. On voit que ces messieurs pro-
SODVEIHIRS. 261
fitent des dilapidations et quMls en veulent la continuation. Le général Foy a en vain demandé qu'une loi réglât remploi des deux millions qu^on accorde à la chambre des pairs et qui sont distribués selon le plus ou le moins de docilité à voter avec les ministres; il avait en main la liste de ces dignes pairs qui se vendent à l'autorité et dont certains ont cent cinquante mille livres de rente et exercent des emplois très lucratifs à la cour. Il l'agitait en l'air cette liste révélatrice aux cris du côté gauche qui demandait la lecture et du côté droit qui s'y opposait; elle n'a pas été lue, mais on me l'a promise et je signalerai ces noms parmi lesquels se trouveront bien sûr les renégats qui ont déserté les rangs de la vieille armée et trahi la patrie. J'ai été samedi à l'audience du ministre de la guerre; c'était pour le remercier d'avoir ordonné le paiement de notre arriéré que Saint-Cyr et Latour-Maubourg avaient constamment refusé. Il est piquant de devoir cet acte de justice à un ministère ultra. Lobau était aussi dans la salle et nous ne reconnaissions presque personne dans la foule de ceux qui étaient habillés en colonels et en généraux. Il semble que depuis cinq ans une génération a pris la place d'une autre génération. Tous les yeux se tournaient sur nous avec curiosité et inquiétude j ces sentimens ont redoublé quand S. Exe. m'a pris à part et a causé dix minutes avec moi. Tous ces militaires improvisés tremblaient que nous ne réclamassions notre héritage ; qu'ils se tranquillisent: tant qu'il faudra escorter les missionnaires, sabrer les jeunes gens dans les rues et comprimer la juste indignation du peuple , on n'aura pas recours à
262 SOL'VENIRS.
nous. Si le canon gronde, si rindépendance de la France est menacée , on nous trouvera prêts à combattre.
.le crois qu'on a tort de penser que tous les troubles de la capitale sont excités par le gouvernement j il ne faut peut-être accuser que sa maladresse et peutêtre aussi la perfidie de ses agens de police qui veulen^se rendre importans. Comment cette ville canaille ne franchirait-elle pas toutes les bornes quand on récompense par de Tavancement Tinspecteur qui a arrêté le général Demarçay ; quand on ne craint pas de blesser ainsi la garde nationale de Paris dont trois colonels ont donné leur démission? Cet éloignement de tous les gens de bien devrait ouvrir les yeux du gouvernement j il ne fait que remplir les vues du parti ultra qui veut tout le pouvoir entre les mains de ses complices. L'exaltation et les indiscrétions de ses journaux révèlent ses projets 5 il a la conscience de sa faiblesse et il voudrait effrayer par des crimes. Les hommes de 1815 sont tout étonnés de se trouver en place et de ne pas faire de victimes; en attendant ils commencent à épurer. On a renvoyé une vingtaine de courriers qui, sans doule, ont eu le tort de courir sous l'empire et de faire claquer leur fouet en apportant la nouvelle de quelque victoire. On a chassé aussi quelques directeurs des postes , qui ne sont pas assez exacts à décacbeter les lettres et à en envoyer les extraits à qui de droit. Ces moyens inspirent autant d'indignation que de dégoût. Si ceux qui les emploient 5 croient consolider ainsi le trône des Bourbons et les rendre chers au peuple français, ils sont dans une grande erreur.
SOUVEJVIRS. 2G3
31. Decazes va partir pour Brunswick où sa femme a des propriélés. On décore cet exil sous Tapparence d'une mission diplomatique. Je n^ai point été lui faire
de visite d'adieu , mais j'ai vu madame P 5 je l'ai
trouvée triste et rêveuse, vantant le bonheur de la retraite, les charmes de l'amitié, se plaignant de l'ennui des grands salons , des embarras des gens en place. Elle mériterait d'être heureuse; elle a toujours été bonne. Les faveurs de la fortune ne lui avaient pas fait oublier ses amis et elle les retrouvera fidèles au jour de sa disgrâce. Son modeste logement, au fond d'une arrière-cour , auquel on n'arrive que par un petit escalier et un labyrinthe d'étroits couloirs , dément , ce me semble , les bruits que l'on avait fait courir sur elle , ou constate au moins la puissance de l'opinion ; cette opinion asservit même les gens privilégiés qui se croient en position ou en droit de la braver. Elle écraserait de son poids ceux ou celles qui useraient de la faveur pour faire une fortune scandaleuse. Dans cette succession rapide de ministres qui ne parviennent aux premières places que pour en être culbutés , on en citerait à peine un ou deux qui aient augmenté leur patrimoine de quelques centaines de mille francs; on ne revoit, on ne reverra plus ni les rapines d'un Fouquet, ni l'opulence d'un Mazarin , ni le luxe effronté d'une comtesse Dubari^y.
Monsieur est malade et garde ses appartemens. S'il mourait, le règne des ultra, la puissance de Madame, le gouvernement occulte perdraient , dit-on , leur plus ferme appui. Le duc d'Augoulême fait le libéral , il affecte de blâmer hautement la marche du minisière.
264 SOCVEMRS.
Malheureuse nation dont les destinées dépendent d'un homme , et qui ne sent pas le besoin de les mettre sous la protection des institutions !
Les discours du côté gauche fatiguent les ministres et irritent au dernier point le côté droit qui ne répond aux traits dont on l'accable que par des vociférations et des insultes. F. Constant a passé en revue notre situation intérieure et extérieure ; partout il a trouvé ignorance et mauvaise foi. Des murmures ont interrompu la partie de son discours où il reprochait au gouvernement de se traîner honteusement à la suite de la sainte alliance , au lieu de marcher à la tête des gouvernemens constitutionnels. Girardin , qui lui a succédé à la tribune , a appelé les missionnaires les contrebandiers de l'église. Ce mot a fait fortune.
A propos de Girardin , j'ai rencontré hier un homme qui, aide-de-camp de Berthier, et chargé de son chenil et de ses écuries , est devenu par sa protection lieutenant-général. N'ayant d'autre talent que celui de l'intrigue et de la bassesse, il n'a pas cessé d'être employé. Il chassait avec Napoléon et avec Berthier 5 il a chassé avec le duc de Berry ; il chasse avec le comte d'Artois et le duc d'Angoulême ; il suit la meute et n'a , comme elle , d'autre opinion que de courir après la curée. Il disait hier avec ingénuité : « J'aime les ministres, j'aime les hommes qui donnent de l'argent et des places. J'ai, avec mes appointemens , quatre-vingt-quinze mille livres de rente et je n'ai pas un sou de reste. » Ce serait un bon député du centre.
Les fonds publics ont un peu fléchi et sont tombés
SOCVEÎS'IRS. 26S
de 91 à 88. C'est un singulier spectacle qu'une séance de la bourse! Imaginez trois ou quatre cents escrocs, les plus honnêtes gens du monde, hors delà; partagés en deux bandes dont les uns jouent à la hausse et les autres à la baisse , cherchant mutuellement à se mettre les mains dans les poches. Que de fausses nouvelles , que de contes ridicules on met en circulation ! Les uns vou's annoncent que Berton s'est emparé de Nantes, qu'Alexandre est parti de Saint- Pétersbourg, que les armées russes ont passé le Prulh , que l'Angleterre somme la France de fournir deux cent mille hommes , que Ferdinand vient d'être mis en accusation par les cortès, que le drapeau tricolore flotte à Strasbourg. Ecoutez un joueur à la hausse. La paix ne sera pas troublée , la sainte alliance est plus décidée que jamais à maintenir les peuples dans l'obéissance , les armées de la foi sont les plus fortes en Espagne, Berton s'est embarqué, la paix et le bonheur régnent dans toute la France , le roi se porte à merveille, Monsieur guérit, le duc de Bordeaux fait ses dents, tout nous annonce un avenir prospère. Cependant on remarque que les agens de quelques banquiers étrangers cherchent à vendre ; d'autres
achètent au nom redoutable de R qui reçoit
toujours à propos des courriers de Vienne et de Francfort. Que faire, que penser au milieu de ce dédale où presque tous les joueurs ont les yeux bandés et courent au hasard , tandis que quelques fripons , mieux instruits, jouent à jeu sûr et ne font pas une démarche inutile?
i6 mars.
J'ai eu quelques détails sur ce qui sVst passé à la chambre des pairs et sur l'échec qu'y a reçu M, de Peyronnet. M. de Lally-Tollendal avait dit , dans la discussion sur les journaux , qu'il ne suffisait pas d'emporter des lois à l'aide d'un petit nombre de voix; que ces lois étaient discutées au dehors des chambres et qu'il fallait qu'elles eussent l'assentiment national. M. le garde des sceaux est monté à la tribune et a dit qu'il ne se serait pas attendu qu'on cherchât un appui dans un groupe de factieux , dans des rassemblemens séditieux , dans les opinions anarchiques des ennemis du trône et de l'autel. Des murmures , des cris à l'ordre , et même des cris à la porte ont retenti dans toutes les parties de la salle. Le ministre confus, intimidé , a croisé les bras sur sa poitrine , et dans cette altitude de repentir, il a fait des excuses à M. de Lally qui , je ne sais trop pourquoi, s'est cru oblige de remonter à la tribune pour y faire une fort inutile apologie de ses principes , de son amour pour le roi et de son dévouement de tous les temps à la monarchie. Il aurait dû dire comme Mirabeau : « Ces traits partent de trop bas pour arriver jusqu'à moi. r^
Je viens de voir un habitant de Saumur, qui est parti , il y a deux jours , de cette ville et qui s'y trouvait au moment de la tentative du général Berton. Il prétend que ce dernier avait beaucoup d'intelligences à Angers , à Nantes , à Rennes et dans toute la Bretagne , et que s'il avait réussi à s'emparer de Saumur, vingt mille hommes l'auraient rejoint. Si on ne s'est
pas prononcé quand il a paru, c'est qu'il n'avait pas une force assez imposante 5 au lieu de se présenter avec cent cinquante hommes mal équipés , mal armés , il eut dû courir les villages et les hameaux, y réunir mille à douze cents vieux soldats et arriver ensuite avec une force capable d'imposer. Déjà il avait intimidé le maire et la garnison en annonçant qu'il était suivi de trois mille hommes qui amenaient de l'artillerie ; c'est à minuit seulement qu'il renvoya son infanterie j et lui , resta en position pour la couvrir , avec quelques cavaliers , jusqu'à trois heures du matin. Alors il se dirigea sur Thouars, et , avant d'y arriver, il se sépara de sa petite troupe , acheta un habit de paysan et se réfugia dans quelque retraite où il sera, j'espère, difficile de le trouver.
H me semble que si , au lieu d'arriver en plein jour, il se fût caché aux environs de Saumur et que tombant brusquement sur le fort, où il n'y avait qu'une garnison de quarante hommes , au moment où on ouvrait les portes, il s'en fût emparé , son entreprise commençant par un coup d'éclat , aurait pu avoir une autre issue. La ville de Saumur, les campagnes environnantes se seraient peut-être pononcées pour lui, et l'incendie aurait pu s'étendre.
Dans la dernière séance on avait proposé de réduire de cent cinquante mille francs à cent mille francs le traitement de messieurs les ministres. Chauvelin avait dit qu'il ne doutait pas que les ministres ne s'empressassent de voter pour cette réduction. Quand on est allé aux voix, le côté gauche a en vain crié : « Allons donc , messieurs les minisires , levez-vous ! » Les mi-
«istrcs sont restés assis , et la moindre rougeur n'a pas coloré leurs fronts.
La session sera terminée dans trois semaines. On vous renverra avant un mois , disais-je hier, chez madame DavilHers , à M. de Lafayette. « Il est possible, m''a-l-il répondu , que je ne sois pas de ceux que Ton renverra. Je suis sûr que les ministres ont signé des actes d'accusation contre quelques-uns de nous et je dois être du nombre. Oseront-ils les soumettre à la chambre des députés? Cinq huitièmes de la chambre des pairs sont-ils décidés à nous assassiner? j'en doute. Quoi qu'il en soit, si le sang de nouveaux Sidneys , de nouveaux Russels peut être utile au
triomphe de la liberté , ne me regrettez pas » et,
en parlant ainsi , le calme le plus parfait régnait sur sa belle figure , le sourire était sur ses lèvres ; un martyr prêt à mourir pour la foi, et voyant devant lui les cieux ouverts, n'aurait pas plus de résignation.
On ne parle plus de convoquer une nouvelle session au mois de juin. Les ministres en ont assez pour celle année. Les esprits sont trop agités, les cœurs trop aigris pour qu'ils hasardent l'appel d'un nouveau cinquième.
Trois négocians anglais qui avaient donné un grand dîner à deux envoyés de la république de Colombie , dîner auquel ont assisté quelques membres du coté gauche , viennent d'être mis en arrestation. Est-ce que les ministres ne veulent pas que les députés acceptent d'autres dîners que les leurs?
Le minisire de la guerre ne présentera pas cette année ses beaux projets de changement à la loi de re-
SOUVETIIRS. 269
cnitement. M. Laine en a fait voir tout le danger dans un conseil où il a été appelé ; c'est dommage , nous aurions eu des débats bien intéressans!
Il paraît que le parti ajourne encore la demande d'une indemnité pour les émigrés et le rétablissement du droit d'aînesse qui est indispensable pour consolider les grandes propriétés , et les immobiliser dans les familles électorales et éligibles. Ce n'est pas assez que l'aristocratie triomphe en ce moment , il faut lui donner des racines profondes qui assurent sa durée. Le partage égal entre les enfans favorise trop la petite propriété, et il faut pour de bonnes raisons, selon ces messieurs, restreindre au plus petit nombre possible les électeurs sur lesquels il sera alors plus facile d'agir. M. Laine, avec qui j'ai un jour discuté cette question , pense qu'il sera presqu'impossible de revenir à l'ancien ordre de choses. On trouvera surtout un obstacle dans l'opinion des mères , me disait-il, et même des mères du faubourg S*-Germain ; elles pensent là -dessus comme celles du faubourg S'-Denis.
La séance du 19 mars a été d'un grand intérêt. Foy a fait un discours élincelant de beautés ; il a déphi , il devait déplaire au côté droit qui n'a pas voulu en ordonner l'impression. Le passage qui a excité ses murmures est celui où l'orateur, après avoir dit « que la Fi-ance nouvelle est une terre d'égalité, s'étonne de ce que les hommes de la France ancienne , c'est-àdire les amis des privilèges , sont les seuls qui la re-
présciileul , dans les pays étrangers , où ils ne manquent pas de s'associer personuellemenl à celle grande ligue de Taristocralie qui a envahi tous les cabinets de l'Europe. »
Il me semble que le passage suivant aurait du mériter à l'orateur les suffrages des vrais royalistes : i^ ^ulle part en Europe le pouvoir monarchique considéré isolément et en lui-même, n'est l'objet d'aucune prévention défavorable ; et pour lui attribuer respect , amour, fidélité , les peuples ne demandent que de lui voir rompre tout pacte avec l'aristocratie. »
Mais le parti royaliste est presque nul dans la chambre. Ce sont les ultra qui sont les maîtres; ils conspirent à l'extérieur, ils intriguent dans le palais , ils dominent à la chambre des pairs , ils ont la majorité dans la chambre des députés !
Sébastiani a pris ensuite la parole et a signalé le danger dont nous menaçaient les fortifications élevées avec tant de dépense à Mons , à IS'amur, à Tournay , à Liège, àCologne et à Coblenlz; fortifications dont la plupart étaient plus offensives que défensives ; il aurait pu parler aussi des immenses ouvrages qu'on élève à Gorcum; des places de Gerlruydemberg etdeBreda qu'on répare. Le général anglais , inspecteur de la sainlenlliance , qui vient chaque année constater Tétat de ces travaux , semble toujours croire que la France va de nouveau attaquer ses voisins.
Parlant de l'Espagne, l'orateur a rappelé le temps où les écrivains d'un certain parti qui ne voit de repos que dans la servitude et d'habileté que dans le des-
SOCVEMRS. 27 f
potisme , vantaient la fermeté de Ferdinand et la représentaient comme un modèle à suivre. Et tout le monde s'est rappelé la plaisante exclamation de M. de Pradt qui s'écriait lorsque Quiroga et Riégo proclamaient la liberté dans la Péninsule. «Qu'il parte maintenant ce brillant chevalier , l'épée de Rodrigue à la main , et sa Chimène sous le bras 5 le prince quia suivi ses conseils a besoin de son secours. »
Sébastiani qui a long-temps habité Constantinople , a représenté l'empire ottoman comme voisin de sa chute, et cette grande catastrophe est bien moins le résultat de l'insurrection des Grecs que de ses propres institutions. « Les institutions de Mahomet II, a- 1- il dit , admirables pour une nation conquérante , sont devenues incompatibles avec une nation pacifique. Les décrets du sultan sont datés encore de Télrier impérial, mais ils sont dictés dans un sénat voluptueux, et exécutés par des esclaves efféminés et mutilés. »
Jamais question plus importante n'avait été traitée à une tribune et l'inepte côté droit a daigné à peine écouter l'orateur , et l'a interrompu quand il a demandé : a Dans le cas |où les Russes aideront les Grecs , que deviendront la Moldavie , la Valachie , la Bulgarie, la Servie, la Bosnie, l'Albanie, la Grèce , la Macédoine , la Thessalie , la Thrace , et en un mot toute la Turquie européenne ?
« Et cette guerre n'embrassera pas seulement l'Europe, mais toute l'Asie Mineure; car pour pos^ séder Constantinople et les Dardanelles , il faut posséder la Bythinie , et pour conserveries Iles de l'Archipel , il faut conquérir les côtes de la Caramanie. »
272 SOUVENIBS.
M. Laine a répondu par une brillante improvisation aux orateurs de l'opposition. Son but était de défendre l'ancien ministère ; et parmi les services qu'il a rendus à la France, M. Laine a cité la conservation de l'intégrité du territoire que les alliés étaient disposés à ne pas respecter. « J'ai vu, a-t-il dit, la carte de notre France réduite selon ces projets. » C'est la première fois qu'on a fait de tels aveux , et il y a du courage et du patriotisme à les faire. Qu'on nous parle après cela du noble désintéressement des alliés, qu'on se vante d'avoir marché dans leurs rangs , qu'on nous blâme de les avoir combattus ! Ah ! que tout ce qui porte le nom de Français repousse leur funeste intervention et s'arme pour défendre le sol de la patrie ! Ces projets de partage sont anciens , ils avaient été arrêtés à Pavie et à Pilnitz. Alors la Flandre, et toutes les conquêtes faites par Louis XIV dans les Pays-Bas, devaient dédommager la maison Palatine de la cession de la Bavière que l'Autriche n'a pas cessé de convoiter , et l'Alsace devait revenir à l'empire. (Nous lui avons déjà cédé Landau.) La Lorraine devenait un apanage pour l'archiduchesse Christine ; la Suisse envahissait une partie de la Franche-Comté ; et la Bresse, le pays de Gex et le Dauphiné tout entier , étaient joints au Piémont. Le Béarn , le Roussillon et la Corse auraient dédommagé l'Espagne des frais de cette guerre.
Il serait curieux de savoir si la sainte-alliance était plus ou moins exigeante et si l'Angleterre consentait à jouer encore le rôle de puissance copartageante, que lui reprochaient avec tant de véhémence lord Stanhope , lord Lauderdale et surtout lord Lans-
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tlown? Sa polilifjue le lui interdisait sans cloute j mais qu^importe sa politique quand le ressentiment du passé, la haine du présent, la crainte de l'avenir parlent aux ministres d'une nation toujours jalouse de notre bonheur?
Le bruit de la mise en accusation de plusieurs députés semble se confirmer ; on assure que le nombre en a été réduit de neuf à cinq et que ces cinq sont messieurs Lafayette , Manuel, d'Argenson, Corcelles et Turckeim. 11 est sûr que les informations pour l'affaire de Béfort sont terminées depuis dix à douze jours, et que depuis cette époque on en a fait à Paris. Les domestiques, les portiers sont interrogés j on voudrait trouver des preuves et on ne trouvera que des préventions : ce sera assez pour la haine. Les ministres proposeront-ils la mise en accusation à la chambre, ou attendront- ils la fin de la session pour faire arrêter ces députés et les envoyer devant la chambre des pairs ^ Des jurisconsultes prétendent qu'ils le peuvent sans blesser le principe de l'inviolabilité; je doute qu'ils réussissent à les fairecondamner, mais ils profiteront de la terreur qu'imprimera ce coup d'état pour avoir des nominations moins hostiles. S'il y avait plus d'énergie en France, ce serait une raison de leur opposer des hommes aussi courageux que ceux qu'ils veulent proscrire.
Manuel a parlé hier à la tribune des accusations et des supplices dont on le menace , avec une stoïque indifférence ; il faudrait en parler plus souvent encore. Ce serait un moyen d'alarmer les amis de la liberté et de créer des résistances. Ce sera un étrange
274 SOCVERIRS.
spectacle de voir un homme comme M. Lafayelle, accusé par un homme comme M. de Peyronnet!
24 mars.
M. D , avec qui j'ai passé une partie de la
soirée , m'a paru calme et même joyeux ; il est seulement surpris que la tranquillité règne partout, et que ce qu'on appelle l'opinion publique ne fasse pas justice de ce qu'elle réprouve. Cela' m'a rappelé le sujet ordinaire de nos discussions avec l'abbé Sieyes, que je voyais presque tous les soirs à Bruxelles, pendant mon exil. Il me disait aussi : a. que l'opinion est la reine du monde, « et moi je soutenais que c'était l'organisation. Je lui disais que j'avais commandé quatre ou cinq cent mille Calabrais , dont Topinion m'était bien contraire , avec l'aide de quatre ou cinq mille hommes ; que quelques milliers de Francs , venus des forêts de la Germanie , s'étaient rendus maîtres des Gaules, malgré l'opinion bien prononcée de plusieurs millions de Gaulois ; que Charles-Quint avait établi le gouvernement absolu eu Espagne eu étouffant l'opinion des Aragonnais et des Castillans ; que toutes les pages de l'histoire ancienne et de l'histoire moderne prouvaient que l'opinion , fût-elle générale, fùt-elle universelle, pouvait être comprimée suivant le bon plaisir des gouvernemens. Je ne sais si mes argumens convainquirent le spirituel abbé, mais je fus fort surpris, et tout fier, de l'entendre un jour ajouter une épithète à ce redoutable mot opinion et cette épithète était : armée. « Eh ! à présent, lui dis-je , je ne disputerai plus, car l'opinion armée,
SOLVENIRS. 275
c'est la force, et la force est bien la reine du monde. « Il est cependant une espèce de gouvernement où l'opinion a une grande puissance ; c'est le gouvernement représentatif: elle agit alors par le moyen des élections ; elle se manifeste à l'aide d'une organisation établie par la loi ; mais , je le répète , l'opinion , quand elle n'est pas appuyée par la force , quand elle se compose des pensées d'êtres isolés , qui n'ont aucun moyen de se réunir, est un agent peu actif, et une base peu solide. Ce sont des grains de sable j leur réunion, leur organisation pourrait en faire des masses de granit.
23 mars.
Le brait d'un complot découvert à la Rochelle, s'est répandu hier au soir. On prétend qu'un sousoffîcier, qui était au nombre des conspirateurs , a tout révélé au colonel : il n'a pas voulu consentir à l'assassinat de son chef dont la mort était résolue. Quatorze sous-officiers ont été arrêtés et tous portaient dans leurs guêtres de petits poignards pour frapper, au signal donné , les officiers dont on voulait se défaire. Le régiment devait ensuite se porter sur Rochefort où les corps de la marine les auraient joints. Plusieurs avaient des billets de banque dans leurs sacs. Le général Defrance , qui était présent , quand Belliard nous racontait ces détails, dit que ce régiment était à Paris lors des troubles de juin , que le colonel était un intrigant , et qu'il pariait que le sous-officier délateur était un drôle qui avait déjà , à cette époque , voulu faire une semblable équipée. Dans quel cloaque
impur nous vivons! quels misérables que ces chefs qui font conspirer leurs soldats pour avoir de l'avancement ! quel gouvernement que celui qui récompense de pareils hommes !
On annonce que la conspiration de Béfort s'évapore en fumée. Le colonel Pailhôs a rétracté des aveux qu'il avait faits dans le premier moment de trouble et dans un état de santé qui ne lui permettait pas de corroborer ses idées. L'opinion , dont je ne conteste pas toujours la puissance, est d'ailleurs si fortement prononcée dans le département du Haut-Rhin, que le préfet ne pourra pas trouver de jurés qui condamnent les accusés.
J'ai vu hier un officier piémontais qui a été obligé de quitter sa patrie par suite des derniers événemens. Il en attribue la funeste issue au prince de Carignan qui , par trois fois, a trahi les hommes qui s'étaient fiés à lui ; il l'attribue aussi à la folle confiance des patriotes qui laissèrent en place tous les agens de l'ancien gouvernement. Le peuple était très bien disposé , mais il n'a pris aucune part active à l'insurrection. Le dernier roi qui , comme on le sait , se démit de l'autorité à cette époque, en faveur de son frère, s'en repent dans ce moment. Les conseils qu'il a donnés pour que le gouvernement se conduisît avec plus de douceur, ont été mal reçus , et on lui a refusé la permission de quitter Modène pour aller habiter la ville de Gênes. Quant au prince de Carignan , auteur de tous les maux de sa patrie , il vit dans la retraite à Florence. Mille poignards menaceraient ses jours s'il osait se présenter à Turin. .^^
La grande faute que commirent les Piémontais en 1821 , fut de ne pas marcher de suite sur Milan , et de ne pas mettre ainsi toute l'Italie en feu. Les Savoyards , aidés de quelques troupes de ligne , auraient dû se porter en même temps sur Grenoble, et faire flotter , aux yeux des Français, le drapeau de Tindépendance.
D'après cet officier, le mécontentement des Italiens va toujours croissant, les impôts sont intolérables, et comme dirait M. de Talleyrand , «impayables, » dans le Piémont; et le peuple touche à ce moment de désespoir où le sentiment de ses maux est tellement poignant qu'on hasarde tout pour s'en délivrer. Il se trompe peut-être ! C'est une consolation que la providence donne aux proscrits de tous les temps , et de tous les pays ; elle a soutenu vingt ans les émigrés français , et dans les quatre ans que j'ai passés en exil, de folles espérances venaient aussi chaque jour caresser mon réveil et me bercer au moment où le sommeil fermait ma paupière. Je me suis bien gardé d'ôter ces illusions à ce malheureux jeune homme ; l'hémistiche de Saint-Lambert, « espérer c'est jouir, » n'est peut-être pas vrai , mais espérer c'est moins souffrir. Eh comme il souffre celui qui , chassé de sa patrie, mange le pain amer de l'étranger! Cicéron qui sut mourir avec tant de courage , lui qui dit froidement au centurion Lena , en lui présentant sa tête : « montre ton savoir faire , i> n'eut pas la force de supporter l'exil; il s'écriait : « Possuni oblii^isci que fuerim , non sentire qui sim : quo caream honore. » César jouissait de son peu de résignation et Atticus
lui-même le lui reprochait , c'était une suprême injustice : ils jugeaient d'après leurs âmes que dévoraient d'autres passions , et l'amour de la patrie était le seul sentiment qui enflammât l'orateur romain. Il devait donc s'affliger de ne pouvoir lui être utile encore , lui qui l'avait sauvée.
Girardin s'est plaint , dans la chambre des députés , des outrages exercés envers les cendres de Voltaire et de Rousseau qu'on a ôtées des caveaux de Sainte- Geneviève, où un décret de l'assemblée constituante les avait placées. Le côté droit lui a répondu par des murmures; les ultra ont ri , quand l'orateur a rappelé que la mémoire de Rousseau avait protégé Ermenonville pendant l'occupation des troupes étrangères , et que Blùcher avait ordonné que ce village serait libre
de tout cantonnement « Les grands hommes font
toujours le malheur de leur pays, « a dit M. Piet, et Girardin a répondu : « Vous êtes bien heureux , M. Piet , la France n'a rien à redouter de vous. » Le côté droit, composé de hobereaux des déparlemens, se montre chaque jour plus ignorant , plus intolérant, et moins Français. Il vend ses voix aux ministres et les importune par des demandes continuelles de pensions et de places. Cette fureur de courir après les emplois est portée à un point dont on peut se faire une idée par l'anecdote suivante que je tiens du colonel Lariboissière , gendre de M. Roy, ancien ministre des finances.
Au mois de septembre 1820, le roi dit au ministre des finances qu'il voulait donner une place alors vacante à un grand personnage qu'il lui indique. Sire ,
répond le ministre , votre majesté me l'a déjà demandée pour quarante personnes , les princes de sa maison pour onze cents auxquelles ils paraissaient prendre un vif intérêt, et j^ai dans mes cartons des demandes de quinze mille individus qui prétendent avoir des droits et des titres à cette place : en ce cas , dit le roi étonné, « nommez qui vous voudrez. » Comment établir un gouvernement représentatif dans un pays où le gouvernement a tant de places à donner et où tant de gens courent après ces places ! La chambre des pairs n'en est pas moins avide que la chambre des députés. Aussi bien des jeunes pairs sans fortune se hàteut-ils de se ranger sous la bannière ministérielle : leur ;nanque d'énergie , de talens et d'esprit est une critique bien forte de l'hérédité de ces hautes fonctions.