CHAPITRE III
Les trois millions de Masséna. Tacite. Madame Joseph Bonaparte. M. Say. Siir l'état de l'Angleterre. Cambacérès. Ce que craignait Napoléon. Les coupables du 3 nivôse. Guerre entre les Russes et les Turcs. Le cimetière du Père La Chaise. Les aveux, de M. Dudon.
27 mars.
Te viens de saluer la tombe du brave et bon maréchal Pérignon : c'était un homme plein de courage , de finesse et d'esprit. Dans la guerre delà révolution
il avait succédé, en Espagne, au général Dugommier; il avait pris les deux fortes places de Figuières et de Roses , il s'était aussi distingué à la bataille de Novi où il fut grièvement blessé et fait prisonnier. li'Empereurle nomma gouverneur de Parme où il eut des disputes très vives de préséance avec le préfet qu'il fut obligé de consigner à la porte de l'église pour l'obliger à se rendre chez lui les jours de cérémonie. Le préfet écrivit pour se plaindre, et Pérignon répondit au printemps de 1807 : «Votre lettre m'a d'abord étonné, mais je me suis rappelé que nous sommes dans la saison où , l'année dernière , vous m'écrivîtes tant d'extravagances. » J'ai beaucoup connu le maréchal à Naples; il y était aimé par la gaîté et les dehors de bonhomie qui voilaient tout juste assez sa malice gasconne. J'ai toujours cultivé son amitié, et le jour même où j'arrivais à Paris, à ma rentrée d'exil , sa famille me chargea de faire son oraison funèbre. Qu'il dorme en paix, il n'a fait que du bien sur la terre.
Sa tombe modeste est auprès du superbe mausolée, élevé au maréchal Masséna , que j'ai aussi beaucoup connu à Naples. C'est sous ses ordres que j'ai fait le siège de Gaële , et après le siège , le roi Joseph me chargea auprès de lui d'une commission bien désagréable. Le roi me fit appeler un soir à onze heures et me dit : « Le maréchal déteste mon chef d'état-major Berthier , mais il a beaucoup d'amitié pour vous j et je vous ai choisi pour lui annoncer que l'Empereur a fait saisir et confisquer trois millions que Masséna avait déposés chez un banquier de Gênes ; ces troir
millions proviennent d'échanges de monnaies faits dans les provinces vénitiennes, et le vice-roi s'en est plaint comme d'une exaction. « Cette commission était délicate, je priai en vain le roi de la confier à un autre; il insista; je dus obéir. Me voilà donc à minuit au palais Acton , errant à la faible lueur d'une lampe à moitié éteinte, dans une grande salle qui servait d'antichambre à la chambre à coucher du maréchal. Je frappe trois fois à sa porte d'une main timide , je me nomme à demi-voix , et il vient m'ouvrir , coiffé d'un bonnet de coton et enveloppé dans une grande robe de taffetas vert. — Monsieur le maréchal, je suis chargé par le roi de vous annoncer une bien mauvaise nouvelle. — Qu'est-ce? parle. — C'est bien malgré moi que j'ai accepté une mission aussi désagréable. — Parîe-donc, viens-tu m'arrêter? — Ah ! monsieur le maréchal je me serais plutôt brîilé la cervelle devant votre palais que d'exécuter un pareil ordre. — Qu'as-tu donc à me dire? parle; je suis résigné à tout. » Je lui expliquai alors les ordres de l'Empereur; ses yeux étincelèrent de fureur; il se maîtrisa pourtant et me dit ces mots que je n'ai jamais oubliés : « Tous les guerriers, depuis Romulus, ont fait leur fortune en versant leur sang pour leur pays. L'Empereur croit donc que nous ne nous battons que pour l'assurer sur le trône et donner un royaume à ce freluquet de vice-roi d'Italie? Ce n'est pas pour moi que je veux de l'argent; Masséna n'a pas oublié qu'il fut soldat et qu'il vécut avec cinq sous par jour; je saurais vivre encore avec ma solde, mais le luxe nous a envahis; l'Empereur nous a donné des titres,
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un rang à soutenir, et mes enfans ont été élevés dans Je faste , qui sera un besoin pour eux. » Je cherchai à le consoler par des lieux communs ; je lui dis que les grands hommes de tous les temps avaient été persécutés j je l'engageai à lire Pliitarque , à peu près comme le valet du joueur engage son maître à lire Sénèque. « Je le lirai, me dit-il d'une voix forte ; mais je lirai aussi Tacite, entends-tu. Tacite; » et, en prononçant ces derniers mots , il me serra la main, et je lus dans son ame qu'il trouvait cet acte de despotisme aussi cruel que ceux des Empereurs qui opprimèrent Rome.
Me voilà bien loin de Paris , bien loin du cercle de 31. le maréchal Soult , chez lequel j'ai passé ma soirée hier ; hàtons-nous d'y revenir.
Les patriotes paraissent découragés ; les députés se lassent de tonner à une tribune qui ne trouve pas encore d'échos en France. Le ministère continue sa marche; il ne veut laisser en place que des hommes purement monarchiques. M. Malouet, préfet du Bas- Rhin , est remplacé, dit-on , par M. Vaulchier, membre du côté droit. On annonce aussi le changement ou la destitution de M. Desbrosses , préfet de Nantes, lia convoqué la garde nationale, il lui a fait une harangue qu'il a terminée par le cri de : vive le roi ! on a répondu par le cri de : vive la charte! Mais ce cri paraît maintenant séditieux , et l'autorité s'en trouve ol'fensée ; de semblables acclamations devraient cependant paraître un acte de reconnaissance envers le roi qui nous a donné la charte. Serait-ce insulter Dieu que de crier : vive l'évangile !
En entrant hier chez le maréchal S...., j'ai vu un buste colossal en bronze , appuyé contre le mur de son premier salon ; je me suis approché et j'ai cru reconnaître quelques-uns de ses traits , mais adoucis et embellis par une main savante. Le maréchal causait avec M. de Norvins , et il s'est interrompu pour me dire : « Je faisais à monsieur l'histoire de la colonne. » Je crus qu'il allait parler de la colonne de Quibéron , et je m'étonnais de cette inutile humilité, mais il ajouta : « de la colonne de Boulogne, « et il raconta que son corps d'armée s'élailcotisé et avaitpayé quinze cent mille francs pour élever ce monument à l'Empereur; qu'il allait être terminé au moment de la restauration, et que les bronzes, coulés par Bozio, étaient de la plus grande beauté. C'est de ces bronzes, qui devaient orner le piédestal , qu'on a tiré le buste dont je viens de parler; nous l'avons examiné dans le plus grand détail. Le maréchal se plaignait beaucoup qu'on lui eût fait payer deux cent cinquante-trois francs et quinze centimes qui étaient le prix de la matière, car, disait-il, « je l'ai déjà payé une fois, « et voilà la seule plainte qu'il ait faite contre la destruction de ce beau monument, qui aurait rappelé à nos derniers neveux l'époque où des péniches et des bateaux plats jetèrent une terreur si profonde chez notre ancienne ennemie ! La gloire acquise pendant notre révolution est donc un crime ! Nous sommes donc comme les Carthaginois après la prise de leur capitale, destinés à voir détruire tous nos monumens, et peut-être à voir brûler les livres qui rappellent les hauts faits de nos armées! Chaque jour nous apprend que ceux qui
nous gouvernent croient nous avoir vaincus, et qu'ils ne sont pas des vainqueurs généreux.
L'époque où le maréchal S.... élevait une colonne à Boulogne , était celle des monumens de ce genre. Marmont , qui commandait alors en Hollande , fit aussi élever une énorme pyramide dans un camp que son armée occupait auprès d'Ltrecht; mais elle était fondée sur le sable, comme la fidélité et la reconnaissance de celui qui Tavait érigée. Il reste à peine quelques vestiges de la pyramide ; que reste-t-il des sentimens de Marmont ?
39 mars.
Grande terreur à la bourse , grands bavardages sur les boulevards ! Les fonds sont tombés hier de 90 fr. 75 à 88 fr. 75. D'où vient cela? Devinez ou plutôt choisissez ; voici tout ce qu'on m'a dit : le drapeau tricolore flotte à Brest sur les remparts et sur tous les vaisseaux qui sont en rade. — Deux bataillons de Saint-Jean-de-Luz sont allés rejoindre le général Berton , qui est arrivé en Espagne. — Tous les paysans de la Picardie se sont soulevés et ont poussé , la torche à la main , le cri de : Guerre aux châteaux ! — Lyon et Grenoble se sont soulevés. — Les Russes ont enfin passé le Pruth , et, en Angleterre, on a commencé la presse des matelots. Que de mensonges! Cependant je crois à la guerre contre les Turcs; mais nous n'en sommes pas encore là.
Le Pilote, journal peu répandu, annonce que la comtesse de Survilliers ( madame Joseph Bonaparte), refusant obstinément d'aller rejoindre en Amérique
SOUVEJÎIIIS. 283
SOU mari détrôné, celui-ci lui a retiré son apanage, c''est-à-dire probablement la pension qu'il lui Taisait. C'est un atroce mensonge ! il est afi'reux de parler ainsi au public d'une femme vertueuse, qui aima et chercha toujours l'obscurité, et d'en parler pour la calomnier. Personne n'ignore que pendant que son mari occupa les trônes de Naples et d'Espagne , la reine trouva les moyens de se soustraire au poids de tant de grandeurs, et qu'elle resta à Paris dans une modeste retraite , dévouant sa vie à l'éducation de ses enfans et à l'exercice de toutes les vertus. Si aux temps du malheur elle ne s'est pas attachée aux pas de celui qu'elle n'avait pas suivi dans sa prospérité , sa santé seule en est cause. Elle est dans un tel état de délabrement , que les médecins de Francfort et de Bruxelles ont déclaré qu'une navigation de huit jours la mettrait au tombeau. Cet article est également calomnieux pour Joseph : il a toujours eu pour la reine un respect religieux et une profonde tendresse, et il ne lui serait pas possible de recourir à des mesures de rigueur, quand môme il aurait de justes sujets de plaintes : son cœur s'y opposerait : sa bonté va jusqu'à la faiblesse. On devrait s'abstenir de parler d'une famille tombée 'de si haut : une telle chute fait des blessures profondes , et il n'est ni humain , ni généreux de les déchirer.
Les discussions sur le budget de la guerre ont été très animées. Gérard et Sémélé se sont prononcés avec vigueur. Foy a parlé avec son éloquence ordinaire. Sébastiani a soutenu que les grandes puissances n'avaient jamais eu la pensée de partager la France;
que la carte dont avait parlé M. Laine n'était que l'œuvre tîe l'impuissance et de la haine des envoyés de quelque puissance secondaire. Il a loué le ministre qui a quitté le pouvoir plutôt que de signer le traité du 20 mars.
L'ami de M. Talleyrand pouvait parler ainsi dans un salon 5 mais à la tribnne , il valait mieux, ce me semble , abonder dans le sens de 3L Laine, augmenter ainsi la haine des Français contre l'étranger et accroître les torts de ceux qui avaient marché dans ses rangs j de ceux qui n'avaient pas craint de mêler le drapeau des lis avec les drapeaux des Russes et des Prussiens.
11 résulte des débals sur la guerre , que la gendarmerie , qui ne coûtait que quatre millions dans l'ancien régime , et quatorze sous l'Empire, en coûte aujourd'hui plus de seize j c'est la seule armée que les alliés caressent, parce que c'est la seule qui soit organisée d'une manière spéciale contre la nation. Avec des gendarmes, des prêtres et des espions, ils se croient surs d'établir leur empire.
Le commissaire du roi a dit que la loi était exécutée pour les sous-officiers, et que huit cent trenteneuf avaient été promus à des grades supérieurs j mais il n'a pas dit que dans ce nombre étaient une foule de jeunes gens appartenant aux classes privilégiées. Les vieux sergens couverts de chevrons et de blessures sont renvoyés sans forme de procès. C'est un calcul odieux des colonels, et voilà pourquoi on s'est dégagé des entraves que les ordonnances de l'Empire mettaient aux caprices des chefs de corps.
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3i mars.
Je viens du conservatoire des arts et métiers : j'y ai assisté au cours d'économie politique de M. Say. Il a parlé des monnaies , de leur valeur, de leur labrication , de la manière d'évaluer les monnaies grecques et romaines j il a réfulé victorieusement Smith, qui prétend « que le travail de l'homme étant la chose dont le prix est le moins variable, il i'aut le prendre pour terme de comparaison et d'appréciation. »M. Say préfère le blé, et il fait d'après cette base des calculs qui changent ceux faits par l'abbé Barthélémy dans son célèbre voyage d'Anacharsis ; par Rollin dans l'histoire romaine, et par Voltaire dans ses différens ouvrages. Ceux-ci ne jugent que par la valeur de l'argent , et la découverte de l'Amérique a beaucoup diminué son prix en augmentant la masse qui est eu circulation.
M. Say nous a dit que notre monnaie était la meilleure de l'Europe , parce qu'elle renfermait à peu de chose près la valeur intrinsèque qu'elle exprimait. Il n'en est pas ainsi pour la monnaie de cuivre : cent sous dans cette monnaie n'en valent que quarante, et, sans la faculté qu'on a de la changera volonté contre l'argent , elle tomberait dans une grande dépréciation .
Il en résulte qu'on ne pourrait pas sans danger augmenter le quantité de cette monnaie.
M. Say est un penseur profond , un écrivain élégant; il a un autre mérite, c'est d'être libéral; il nous a rappelé , en parlant des Médicis , qu'ils étaient les ancêtres de nos rois. Si Louis XVIII repassait de temps en temps son arbre généalogique, il favoriserait
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plus le commerce et moins la noblesse. Cela me rappelle nn calcul qu'on avait lait sur le peu de san/j l'rançais qui coule dans les veines de la famille royale. Commençons seulement à Henri IV, et n'oublions pas que tous ses descendans se sont mariés à des étran- {jères; ainsi Louis XIII n'était qu'à demi français; Louis XIV l'était seulement au quart; le grand Dauphin au huitième; le duc de Bourgogne au seizième ; Louis XV au trente-deuxième ; le Dauphin au soixantequatrième; Louis XVI et Louis XVIII au cent vingthuitième; le duc de Berry au deux cent cinquantesixième , et le duc de Bordeaux au cinq cent douzième ; son descendant , s'il en a , n'aura donc pas dans ses veines un millième de sang français.
Le général Donadieu est nommé inspecteur du cordon sanitaire, et il va le parcourir de Bayonne à Perpignan : c'est un choix malheureux si on veut rassurer l'Espagne. Nul doute que son arrivée et le renfort des troupes qui sont en marche n'annoncent des vues hostiles; les ultra veulent absolument que Ferdinand règne comme ses aïeux , ou qu'il ne règne pas. Cet exemple d'un Bourbon , marchant à la tête d'une nation, leur déplaît et les effraie. Que deviendraient-ils, en effet , si Louis XVIII voulait cesser de marier sa cause à celle de l'aristocratie, et s'il chassait la légion de Condé?
La formation de cette armée des Pyrénées annoncerait-elle que la sainte-alliance veut intervenir dans les affaires de la Péninsule? devrons-nous former son avant-garde? On a peine à le croire , et cependant il faut que la guerre éclate quelque part ; l'état militaire
Je PEurope l'exige ; ce c'est pas pour finir toules les discussions à coup de notes diplomaliqlies que plus de quinze cent mille soldats s'exercent à tirer des coups de fusil.
Ce grand état militaire épouvante M. Ternaux, qui vient de prononcer un discours contre les armées permanentes j il veut que la France, qui, sous Louis XIV, a , la première , donné l'exemple de la formation des grandes armées, donne aussi l'exemple de leur licenciement. C'est bien à la victime à se présenter sans armes devant ses implacables ennemis ! De pareils discours finiront par éteindre le reste d'esprit militaire qu'il y avait encore en France. Comment voulezvous que les conscrits accourent avec enthousiasme sous les drapeaux , quand vous leur dites du haut de la tribune que leur dévouement est inutile et même dangereux ? M. Ternaux calcule ce qu'auraient gagné les soldats s'ils avaient continué à exercer quelqu'art industriel j qu'il calcule plutôt ce que coûterait à la France une nouvelle invasion? A-t-il oublié la ruine de tant de fabriques, l'incendie de nos villages, la dévastation de nos campagnes , la spoliation de nos musées? Veut-il que la sainte-alliance, qui a de si nombreuses armées sous les drapeaux, continue à nous imposer des lois , à intervenir dans notre administration intérieure , à nous ôter toute influence au dehors? Trouve-t-il que cette existence de prostration et de honte soit celle qui convient à la France ? M. Ternaux et moi nous sommes patriotes et hommes de bonne foi , je vais lui envoyer mon ouvrage sur la nécessité d'une armée permanente.
M. Decazes n'est pas parti : il est tombé dans un discrédit qui lui permettra peut-être dMiabiter inaperçu partout où il voudra. Il n'était qu'un favori, et il ne l'est plus, il n'est plus rien. On dit, mais je ne le crois pas, que sa fortune est dérangée, qu'il a prié le roi de payer des dettes contractées en Angleterre, et que le roi l'a refusé. La demande prouverait que le ministre n'a pas de fierté , et le refus prouverait que le roi n'a pas de cœur. Il faut avouer que tout ceci a un grand air de vérité.
3 avril.
Le général Dessole et le maréchal Suchet m'assurent tous deux que le ministère actuel lire sa plus grande force de la violence de l'opposition du côlé gauche; ils ajoutent que toute opposition, qui ne tend pas au pouvoir, est une opposition sans but et bientôt
sans moyens Je me suis permis de n'être pas de
leur avis. Si l'opposition pouvait arriver au ministère avec ses principes, je la blâmerais de ne pas accepter le pouvoir, de manquer l'occasion de faire parvenir la vérité jusqu'au trône, et d'arracher le roi à l'aristocratie et à rémigration. Mais si l'oppositien ne pouvait déplacer M. de Montmorency et M. de Villèle qu'à la condition de parler et d'agir comme eux , je ne vois pas ce que la nation gagnerait à ce changement, et je sais bien ce que l'opposition y perdrait : elle y perdrait toute sa force ; car elle se déshonorerait. Attendons les élections prochaines pour savoir si les discours des orateurs du côté gauche n'ont été que de vaines paroles, et s'ils ont réellement servi le ministère.
En attendant, les discussions snr le budget vont un train de poste, à peine a-t-on écouté quelques réclamations contre les demandes du ministère de la marine, dontl'administration dévore la moitié des sommes qu'on lui accorde. M. Clermonl-Tonnerre n'a répondu que par des généralités , et toutes les objections restent dans toute leur force, a Aux voix! la clôture ! » et les fonds sont votés, et la nation paiera ! C'est tout ce qu'on veut. Une chambre aussi docile est plus commode qu'un parlement revèche et Louis XVlll est maître plus absolu que Louis XV et que Louis XVL
L'ouvrage sur l'état de l'Angleterre en 1822 est traduit et imprimé : il sort évidemment de la chancellerie de lord Castlereagh, et , sous ce rapport, c'est un document précieux. Dès le début le noble lord paie un tribut à l'opinion publique : a Les ministres d'une nation libre et lière ne peuvent se soutenir que par le sentiment qu'inspirent leur capacité et leur caractère public. » Tel est le langage de ces messieurs; mais s'ils pensaient ce qu'ils disent, tous donneraient leur démission : ils restent et l'on ne tarde pas à s'apercevoir que leurs paroles ne sont qu'une formule de politesseî, qui n'engage à rien; c'est le très humble et très obéissant serviteur qu'on met au bas d'une lettre.
Cette espèce de compte rendu est divisé en quatre chapitres : finances, relations extérieures, intérieur et colonies. Le premier prouve qu'on a fait de grandes économies et qu'on en sent la nécessité ; le second n'est qu'une longue apologie de la conduite de l'Angleterre , du caractère de l'empereur Alexandre , des
verliis de l'empereur d'Autriche et de la confiance que l'Europe doit avoir dans leur modération. Les Pays-Bas et même l'Amérique septentrionale y reçoivent des complimens ; la France est la seule puissance contre laquelle percent des senlimens de haine et d'envie. N'est-on pas indigné en lisant que le premier principe des négociations a été : « une distribution de puissance qui pût suffire à l'indépendance des divers états et à la répression de toute incursion possible de la part de la France. « Quoi! vous avez privé la France de ses frontières naturelles ; vous lui avez ravi ses plus belles provinces j vous avez exigé la dissolution de ses armées , et vous avez l'impudence d'affecter des craintes! Ah ! vous savez bien que vous n'avez rien à redouter de la France 5 que tout ce qui est généreux et national est comprimé et que ceux qui la gouvernent ne gouvernent que sous votre bon plaisir ; mais vous avez voulu mettre votre ouvrage sous la protection de la haine que votre nation nous porte, et vous savez que cette haine est telle, que toutes les mesures sont excusées, sont approuvées, quand on les dirige contre la France.
Ainsi , c'est contre nous qu'a été érigé le nouveau royaume des Pays-Bas ; c'est contre nous que Gènes a été abandonné au Piémont • c'est contre nous qu'une partie de la Saxe a été annexée à la Prusse j c'est contre nous que l'Italie est devenue la proie de l'Autriche : les ministres anglais espèrent justifier ainsi aux yeux de la nation anglaise toutes les fautes de leurs négociateurs au fameux congrès de Vienne. Ils avouent pourtant que l'Autriche est dans une position
embarrassanle : qu'en Italie elle a à eombatlre une opinion publique contraire et les dispositions naturellement hostiles d'un peuple soumis à un maître étranger. Pourquoi donc accroître ses embarras en approuvant , en tolérant du moins son injuste et impolitîque invasion du royaume de Naples? A quoi lui serviront les troupes qui compriment les Siciliens , quand le géant du nord menacera Constantinople, ou voudra saisir les deux Galicies?
Toutes les phrases plates et banales sur les vertus et la modération d'Alexandre déguisent mal la terreur réelle qu'inspire sa puissance. On avoue que, dans la crise qui se prépare , son caractère et sa volonté ne peuvent pas lutter contre la rage épidémique de la nation russe et de l'armée , qui demandent à marcher au secours des Grecs que les Turcs égorgent : la guerre va donc s'allumer sur un point éloigné, il est vrai j mais, trouvant des alimens dans sa course , ce feu peut porter l'incendie jusqu'au centre.
Je ne suivrai pas l'auteur ministériel dans tous les faits matériellement faux qu'il cite sur l'Espagne et sur la Grèce. Tout le monde sait quelle est la préten due neutralité de son gouvernement entre les colonies et la métropole; et lord Cochrane devant Lima, et des milliers de soldats, et d'officiers anglais , qui ont combattu contre les soldats de Bolivar, répondent mieux que nous ne pourrions le faire à ces mensonges diplomatiques. Le ministère a donc bien tort de se vanter « d'avoir résisté à la tentation d'aider à l'émancipation d'un chaland aussi utile à un vendeur aussi formidable que la Grande-Bretagne ; » il a aidé à