‹ Mémoires et souvenirs du général Maximien LamarqueChapitre 4 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la marche de Napoléon , depuis Antibes jusqu'à Paris.

Le 26 février 1815, l'Empereur embarqua sur le brick l'Inconstant de 26 canons , sur les bombardes l'Etoile et la Caroline et sur quatre Jelouques , onze cent quarante hommes qui formaient la garnison de l'île d'Elbe. Il passa , par une espèce de miracle , an milieu des croisières anglaises; et le 28 , à la pointe d u jour, il aperçut les côtes de la Provence. Le l^"" mars, à trois heures après midi , la flottille mouilla dans la baie d'Antibes ; à cinq heures, on débarqua à la côte de Cannes. Bonaparte sauta le premier à terre. Il n'y avait que quatre chevaux qu'il partagea avec Bertrand, Drouot et le colonel Jermanouski, commandant les Polonais. On en acheta quelques-uns pour traîner trois

pièces de canon qu'on fut bientôt obligé d^abandonner à cause de la difficulté des chemins.

Avant de s'éloigner de la côte, l'Empereur apprit le mauvais succès d'un capitaine et de vingt-cinq h )mmes qui , débarqués pour éclairer la plage , s'étaient avancés sans ordres vers Antibes. Le commandant les avait faits prisonniers. C'était une raison pour accélérer sa marche : aussi se mit-il en mouvement à onze heures du soir , et arriva-t-il le 2 au soir au village de Cérénon , après avoir fait plus de vingt lieues dans un pays difficile. Le 3 , il coucha à Barrême; le 4 , il fit imprimer à Digne ses proclamations qui furent répandues avec une extrême rapidité ; le 5, il arriva à Gap, etCambronne, qui commandait son avant-garde, occupa, avec quarante grenadiers, le fort et le pont de Sisteron où les Marseillais auraient peut-être pu les prévenir, s'ils eussent connu son débarquement et sa direction.

L'Empereur resta le 6 à Gap. Jusque là il n'avait été joint que par un vieux grenadier nommé Melon; mais partout les habitans des campagnes accouraient sur son passage et le saluaient comme leur libérateur. Le 7, on rencontra dans un défilé , près de Vizille , une avant-garde envoyée de Grenoble pour arrêter sa marche; elle était composée d'un bataillon du 5^ de ligne , d'une compagnie de sapeurs et d'une de mineurs ; en tout sept à huit cents hommes. Le général Cambronne voulut parlementer, mais on lui cria : a Retirez-vous , ou nous faisons feu! » Napoléon met alors pied à terre , et faisant marcher devant lui quelques grenadiers avec les armes renversées, il s'avance

tranquillement vers le défilé ; Tofficier s'efforçait par ses cris et ses menaces de faire commencer le feu. L'Empereur fait arrêter ses éclaireurs, il se présente sem devant le bataillon , et regardant les soldats d'un air calme, il leur dit, en ouvrant sa redingote : 0 Reconnaissez-moi : s'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur ! mon heure est venue ! » Le cri de «vive l'Empereur ! » partit de toutes les bouches ; des larmes roulaient dans tous les yeux , et dès ce moment, Napoléon dut se sentir vainqueur des Bourbons et maître de Paris.

L'impulsion était donnée : Grenoble ouvrit ses portes, malgré les efforts du général Marchand. La Bédoyère, sortant sans ses ordres, à la tête de son régiment, le 7^ de ligne, avait déjà rejoint celui pour qui il devait mourir. La cocarde tricolore ornait tous les schakos , et cette aigle, qui nous avait si long-temps guidés dans les champs de la gloire , remplaçait le drapeau blanc qu'on n'avait pas pu se déshabituer de regarder comme un drapeau ennemi.

Le 9, l'Empereur qui , par la réunion de la garnison de Grenoble , se trouvait à la tête d'une petite armée , coucha à Bourgoing. Le même jour. Monsieur et le maréchal Macdonald arrivaient à Lyon ; le premier tenta de vains efforts pour gagner l'esprit des troupes, un silence morne lui annonça qu'il n'était plus temps. Macdonald fit à son ordinaire des dispositions ridicules : au lieu de faire sauter des ponts, il se contenta d'y placer quelques chaînes , que , pour montrer plus de zèle , il attacha lui-même , et il ne sut pas, dans une ville où il s'est montré depuis tant

de royalistes , en trouver deux ou trois cents qui consentissent à faire feu par les croisées des faubourgs. Tous les efforts auraient sans doute été inutiles , mais pourquoi se donner tant de mouvement si Ton savait d'avance que ces parades ne pouvaient rien produire ?

Soit que Napoléon crût que l'on voudrait défendre le passage du Rhône , soit qu'il désirât donner de l'inquiétude aux princes pour leur retraite sur Mâcon , il envoya le général Bertrand à Mirebel avec deux bataillons pour y jeter un pont 5 mais ces dispositions furent inutiles. A peine les troupes placées au pont de la Guillotière virent-elles les hussards du 4^, qui formaient Tavanl-garde de l'Empereur, qu'elles se joignirent à eux pour jeter dans la rivière les barricades que Macdonald avait fait mettre sur le pont; et le maréchal , que les princes avaient précédé , s'enfuit sur le cheval du général Brayer et courut deux postes sans que sa voilure, placée à l'extrémité du faubourg de Veize , pût l'atteindre.

L'Empereur fît son entrée à Lyon, le 10, à sept heures du soir , au milieu des acclamations des soldats et du peuple. Le lendemain il passa en revue la garde nationale et même celte garde à cheval qui, composée en grande partie de nobles lyonnais , avait fait la veille encore tant de promesses de fidélité au frère de leur roi. Plein de confiance dans sa fortune et dans l'amour du peuple , il courut les rues sans escorte . se confondant au milieu d'une foule empressée et mettant ainsi sa vie à la disposition du premier sicaire. Mais les Bourbons ne purent trouver en France ni un défenseur ni un assassin.

C'est de Lyon que Napoléon data ses premiers actes comme souverain. Avant de les rapporter, disons quelques mots des deux proclamations qui l'avaient précédé dans sa marche j la première commençait par ces mots : « Soldats , nous n'avons pas été vaincus! Des hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur prince et leur bienfaiteur. Cependant ceux qui ont passé leur vie à combattre contre nous, s'emparent de vos honneurs, de vos biens, calomnient voire gloire ! Dans mon exil, j'ai entendu votre voix et je suis arrivé. Arrachez les couleurs que la nation a proscrites et qui pendant vingt-cinq ans servirent de ralliement à tous les ennemis de la France ; arborez la cocarde tricolore , vous la portiez dans les grandes journées ! Vous n'avez pas de plus grands ennemis que ces princes que les étrangers vous ont imposés. Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef; son existence ne se compose que de la vôtre , ses droits ne sont que ceux du peuple. La victoire marchera au pas décharge; l'aigle avec les couleurs nationales volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame ! »

La proclamation adressée au peuple français et datée aussi du golfe Juan, le 1" mars 1815, contenait à peu près les mêmes idées ; mais l'Empereur s'attachait plus particulièrement à prouver que la défection d'Augereau , qui, séduit par Fouché , avait en effet livré Lyon aux Autrichiens , et la trahison du duc de Raguse , qui ouvrit les portes de Paris à un ennemi que des manœuvres hardies auraient mis dans une position désespérée, devaient être considé-

rées comme les uniques causes de nos revers, a Élevé au trône par votre choix , continua-l-il , tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. — Un prince qui régnerait sur vous par la force des armées qui ont ravagé notre territoire , chercherait en vain à s'étayer des principes du droit féodal , il ne pourrait assurer Thonneur et les droits que d'un petit nombre d'individus , ennemis du peuple, qui, depuis vingt-cinq ans , les a condamnés dans toutes nos assemblées nationales.— Français, il n'est aucune nation qui n'ait le droit de se soustraire au déshonneur d'obéir à un prince imposé par l'ennemi. Lorsque Charles Vil renversa le trône éphémère de Henri VI , il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves et non d'un prince , régent de l'Angleterre. C'est à vous que je ferai toujours gloire de tout devoir. »

Il était impossible que ce langage ne fît pas une impression profonde. Bonaparte s'annonçait comme l'élu du peuple, comme le défenseur de la gloire nationale , comme le représentant delà révolution , enfin comme l'homme du siècle , qui revenait pour nous arracher à la tyrannie des nobles, au joug des prêtres et à la honte plus intolérable encore.

Une amnistie était prononcée. Neuf personnes seulement en furent exclues, et de ce nombre était Talleyrand qui, traître envers tous les partis, a mérité d'être proscrit par tous, Marmont qui avait suivi le roi , et Augereau qui , par une nouvelle trahison et une nouvelle bassesse , se fit plus tard pardonner et sa première ingratitude et sa première trahison.

L'Empereur parlit de Lyon le 15 ,• il allait en poste , accompagné de quelques lanciers et précédant souvent son escorte. Il coucha le 15 à Autun , le 16 à Avalon , et le 17 à Auxerre où il fut rejoint par le maréchal Ney, qui , après avoir fait de vains efforts pour engager ses troupes à combattre l'Empereur, prit le parti de se ranger sous les drapeaux de celui que la nation et l'armée voulaient pour leur souverain. Peut-être après avoir accepté du roi la mission de marcher contre son ancien chef, Ney aurait-il dû revenir à Paris pour prouver qu'il avait rempli ses devoirs de général dévoué et de sujet fidèle. Une mort, qu'il a rendue glorieuse , Ta puni de cet oubli , et d'avoir cédé à l'entraînement de ses troupes : cette mort a effacé un tort qui fut bien moins grand que celui de ce Marlboroiigh dont l'Angleterre se vante. Elevé avec Jacques II, comblé par lui de faveurs et de richesses, il le trahit pour Guillaume, et donna le premier à Honslow le signal de la défection à toute l'armée anglaise. Ney ne devait ni sa fortune ni ses dignités aux Bourbons ; il était , comme tous les anciens militaires, abreuvé de dégoûts; et loin d'entraîner ses troupes, il employa tous ses efforts pour les faire combattre en faveur d'une cause qu'il avait tant de raisons de ne pas aimer ; et cependant Napoléon ne se présentait pas , comme le prince d^Orange , avec une armée d'étrangers ; il arrivait à la tête des guerriers français qui accouraient de tous côtés sous ses drapeaux , il s'avançait au milieu des applaudissemens et des cris de joie de tout un peuple qui le reconnaissait pour son souverain légitime.

22 ESSAI BISTORIQIE

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