CHAPITRE IV
De la conduite des Bourbons depuis le 7 mars i8i5 jusqu'au 19.
Pendant que Napoléon marchait ainsi vers la capitale , et que les troupes qu'on envoyait au-devant de lui pour l'arrêter semblaient des échelons placés pour l'escorter et faciliter sa marche , voyons ce que faisait le gouvernement de Louis XVIII.
C'est le 5 au soir qu'on apprit aux Tuileries le débarquement de Napoléon ; mais c'est le 7 seulement qu'on l'annonça, en publiant la convocation des chambres et une ordonnance qui déclarait traîtresNapoléon et ses adhérens. Peut-être pouvait-on alors , en imprimant un grand mouvement, en se jetant franchement dans les bras de la nation , balancer encore la fortune de Bonaparte que bien des souvenirs, que bien des craintes repoussaient! Pourquoi ne pas fouler aux pieds les petites prétentions de l'amour-propre , en prenant cette cocarde tricolore qui avait été pendant vingt-cinq ans celle delà nation? C'était l'ôter à l'Empereur. Pourquoi ne pas amalgamer sans perdre un instant des royalistes dévoués et des soldats qu'il eût été si facile de gagner? Pourquoi ne pas se porter en avant pour arrêter le torrent? Pourquoi ne pas éloi-
gner sur-le-champ des ministres suspects et malha- Liles , pour s'appuyer sur des hommes forts de la confiance publique?
Au lieu de ces grands moyens , on se borna à employer la ruse et la déception. Le Moniteur du 9 annonçait rentrée de Napoléon à Grasse; mais il ajoutait que le petit nombre des soldats qui l'accompagnaient, vendaient leurs cartouches. Celui du 11 avouait que l'Empereur était entré, le 10 au soir, à Lyon; mais l'armée elboise n'avait pas élé grossie d'un seul homme. Le 13 , le duc de Feltre , qui venait de remplacer Soult , assurait à la chambre des Pairs que les dépêches étaient parfaitement rassurantes. Le Moniteur du 15 affirmait queBonaparte n'avait pas dépassé Lyon , où il se trouvait avec h peu près quatre mille soldats harassés , et isolés , pour ainsi dire , au milieu de la France qui les repoussait. Les volontaires royaux, disait-il, accouraient de tous côtés pour s'enrôler , le maréchal Ney se portait sur Lyon , et le maréchal Oudinot, à la tête de cette vieille garde , jusqu'alors si bien traitée par les Bourbons, se rapprochait de Paris.
Le 16, le roi ouvrit la session et prononça un discours louchant où il annonça la résolution de mourir pour la défense de la patrie; et Monsieur, se jetant dans les bras de son frère , jura alors pour la première fois le maintien de cette Charte qu'on invoque toujours au moment de la tempête. Quoiqu'on eut appris le 17 la défection du maréchal Ney , on répandait le 18 que la désertion continuait dans l'armée de Bonaparte , et que Lyon et Grenoble avaient secoué son
joug passager. Monsieur réunissait en même temps les légions de la garde nationale pour recevoir rengagement de ceux qui voulaient servir hors de Paris. Il s'en proposa une douzaine dans chaque légion , et malgré tous les efforts, dans la première il ne se présenta qu'un seul homme. Les démonstrations publiques , les cris , les signes d'enthousiasme ne signifient donc rien en France ! Deux ou trois jours avant, j'avais vu défiler dans la cour de Tuileries cette garde nationale aux cris de vive le Roi ! les schakos au bout des bayonnettes. L'émotion qu'on y lisait sur les figures m'avait donné l'intime conviction que , pour cette fois , ces honnêtes bourgeois étaient décidés à défendre leurs murailles. Ne soyons donc pas surpris que , le 18 mars. Monsieur y fût aussi trompé et qu'il s'écriàt : « Mes enfans, point de confusion 5 sortez des rangs les uns après les autres. »
Mais, si l'enthousiasme des simples citoyens était un peu éphémère , il ne pouvait pas en être de même du dévouement de tant de preux royalistes qui , depuis la restauration , avaient inondé les cours des Tuileries et usurpé tant de faveurs. Sans doute nous allons les voir former des régimens , lever des escadrons , enflammer le peuple par leurs discours et l'entraîner par leurs exemples. Le grand nombre combattra, et peut-être quelques-uns, se dévouant à une cause qu'ils regardent comme sacrée , s'armeront du poignard de Brutus et sauveront , en périssant , le roi et la royauté. Ici leur intérêt est d'accord avec leurs passions , et ils peuvent justifier dans un jour et tout ce qu'on a fait pour eux et toutce qu'ils réclament encore comme
un droit. Hélas ! non : il faut le dire à la honte éternelle de ces nobles qui , au jour du triomphe , se sont montrés si insolens : aucun ne voulut combattre, aucun ne s'immola. Il faut le dire pour l'instruction des rois qui veulent fonder leur puissance sur ces appuis si frêles et si fragiles , tous abandonnèrent Louis XVIII quand il fallut le défendre j et pour la première fois , un souverain quitta son royaume sans qu'on brûlât une amorce, sans qu'un serviteur fidèle tombât sur le vestibule de son palais. Mais qu'il revienne escorté des bayonnettes étrangères, précédé par les Baskirs et les Kalmouks , et nous verrons avec quel empressement ces preux chevaliers se précipiteront devant lui , avec quelle chaleur ils demanderont des récompenses, avec quelle rage ils immoleront des victimes !
On n'avait pas su défendre Lyon , on n'avait pas su arrêter l'Empereur dans sa marche , et l'on espéra défendre Paris! Quelques volontaires royaux s'étaient fait inscrire, on les arma. Le duc de Berry fut nommé pour commander l'armée; le maréchal Macdonald pour servir sous ses ordres , ainsi que les généraux Maison et Rapp, auxquels on donna des commandemens; Belliard fut nommé son chef d'état-major , et on résolut d'occuper Melun et Corbeil. Au lieu de réunir les troupes, de former une avant-garde des gardesdu-corps, des mousquetaires, des royalistes enrôlés et des Suisses dont on était sûr ; au lieu de prendre une offensive qui offrait quelques chances de succès et qui sauvait au moins l'honneur, on dissémina les corps comme si on était dans l'incertitude du point
menacé , elle soir, les régimens revenaient à leurs casernes. Vainement les colonels, les officiers faisaient tons leurs efforts pour engager les soldats à se battre : « INous ne pourrions jamais tirer contre l'aigle , répondaient-ils j nous ne ferons pas de mal aux princes , nous n'en ferons pas au roi 5 mais il nous est impossible de faire feu sur le petit caporal! » et pendant toute la nuit , les cris de « vive le père la Violette ! »> faisaient retentir les longues salles des casernes. I/opinion de tous les soldats était la même ; leur détermination était inébranlable; soumis à la discipline, tranquilles dans leurs rangs, se portant dans un profond silence sur le point qu'on leur désignait, ils attendaient sans crainte et sans impatience l'issue d'un événement qui n'était plus douteux.
Bonaparte était arrivé le 19 au soir à Fontainebleau. Le roi partit de Paris dans la nuit du 19 au 20 et prit le cliemin de Lille. Le duc d'Orléans l'avait précédé : Monsieur et le duc de Berry ne tardèrent pas à le suivre. Le Moniteur du 20 contenait une proclamation où le monarque fugitif disait que : « Malgré les dispositionsfidèles etpatriotiquesdel'immense majorité des habitans de Paris pour en disputer l'entrée aux rebelles,il se décidaità se retirer avec quelques braves que l'intrigue et la perfidie ne parviendraient pas à détacher de leurs devoirs ; qu'il allait ailleurs pour réunir, non pas des sujets plus aimans et plus fidèles que les bons Parisiens , mais des Français plus avantageusement placés pour se déclarer pour la bonne cause.
a Nous reviendrons bientôt au milieu de ce bon
peuple , ajoutait-il pathétiquement, et nous ramènerons encore une fois la paix et le bonheur. »
Il arriva le 22 mars , à une heure , à Lille où le duc de Trévise avait fait rentrer une nombreuse garnison : c'est là qu'il reçut et qu'il fit publier la déclaration du congrès du 13 mars. Il espérait effrayer les Français, il les irrita; les menaces de l'étranger feront toujours cet effet sur des âmes généreuses. Le mécontentement des troupes se manifesta et Louis XVIII partit le 25, et prit la route de Menin où il fut reçu par un régiment anglais. Le maréchal Macdonald l'accompagna jusqu'à la frontière, et alla ensuite attendre dans sa terre le résultat du combat qui ne devait pas tarder à s'engager.