CHAPITRE V
De ce qu'aurait dû faire et de ce que fit Napoléon à son retour. Organisation de l'armée. Acte additionnel.
Cependant Bonaparte était le 20 à Paris. Les troupes qu'on avait placées sur les hauteurs de Villejuif, ou l'avaient rejoint, ou étaient rentrées sans ordre dans leurs quartiers. Depuis midi, les boulevards étaient couverts d'une foule immense qui faisait éclater sa joie; tous ceux qui avaient combattu sous le drapeau
tricolore , tous ceux qui aimaient la liberté et l'indé pendance nationale se félicitaient. Les plus pruden craignaient les dangers qui allaient nous menacer , mais ils se rassuraient un peu par l'idée que Napoléon devait être d'accord avec quelques puissances, et que par conséquent la grande ligue européenne ne nous écraserait plus de son poids.
L'Empereur s'était aperçu pendant sa route des progrès qu'avaient faits les idées libérales , et il chercha à se populariser par le choix de ses ministres, Carnot, si estimé pour ses talens et ses vertus, fut nommé ministre de l'intérieur, et Fouché, dont on crut long-temps que l'habileté devait racheter l'immoralité et les crimes, fut ministre de la police. Napoléon , en plaçant au pouvoir un homme dont il ne pouvait ignorer l'inimitié et les trahisons , prouva qu'il savait accomplir les promesses qu'il avait faites à Lyon en disant dans sa proclamation : « J'apprendrai aux « Bourbons comme on pardonne. « Davoust entra au ministère de la guerre, Decrès rçprit celui de la marine, Cambacérès celui des relations étrangères.
L'occupation de Paris devait entraîner la soumission du reste de la France. L'Alsace où commandait le duc d'Albuféra, la Franche-Comté, la Bretagne, la Normandie arborèrent le drapeau tricolore. Le duc de Bourbon chercha vainement à rallumer la guerre civile dans les départemens de l'Ouest, il ne trouva de dévouement ni dans le peuple , ni dans la noblesse , et s'embarqua pour l'Angleterre. Le duc d'Angoulême fut plus heureux ou plus habile dans le Midi, et nous retracerons bientôt ses efforls, ainsi que ceux de
la duchesse , pour y faire triompher la cause des Bourbons.
Pendant que dure la lutte , tous ceux qui combattent sous les mêmes drapeaux sont réunis par la communauté du danger , mais après le succès , des nuances s'établissent, des partis se forment, des factions se divisent. Tout ce qui était ennemi des Bourbons avait aidé ou applaudi au retour de Napoléon qui les précipitait du trône j mais tous les ennemis des Bourbons n'étaient pas les amis de l'Empereur. II y avait parmi eux de ces républicains ardens qui ne lui avaient pas pardonné d'avoir foulé aux pieds nos institutions et métamorphosé le modeste consul en Empereur héréditaire ; il y avait des constitutionnels sages et savans qui, en convenant que le pouvoir monarchique était nécessaire dans un grand état situé , comme la France , au milieu de vastes monarchies , voulaient que ce pouvoir eut des limites; que les libertés de la nation ne fussent pas sans garantie , et que, sous le prétexte de nous éloigner des horreurs anarchiques de 93 , on ne nous asservît pas à un despotisme oriental. Il y avait surtout beaucoup de ces Français, amis de leur pays , qui , sans s'éJever à ces hautes spéculations politiques, pensaient avec amertume aux calamités dont la patrie avait été la victime, aux tlots de sang que des guerres injustes comme celle d'Espagne, intempestives comme celle de Russie, avaient coûté à la France , qui regrettaient ces belles limites des Pyrénées , des Alpes et du Rhin que la nature nous a données, que le règne de la liberté nous avait assurées, et que l'ambition du conquérant,
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qui voulut les franchir , nous a peut-être fait perdre pour toujours ; et ils craignaient l'esprit militaire du premier chef de la 4^ dynastie. Un homme moins hahile que l'Empereur n'eût peut-être pas soupçonné l'existence de ces partis ; environné des créatures de l'empire, qui décorées de titres et de cordons, ne soupiraient qu'après de nouveaux cordons et de nouveaux titres, il eût, ainsi que venaient de le faire les Bourbons, pris quelques voix adulatrices qui s'élevaient dans son palais , pour la voix unanime et toutepuissante du peuple. ÎVapoléon n'en jugea pas ainsi : il apprécia sa position , et peut-être en augmenta-t-il les dangers par les moyens qu'il prit pour les prévenir. S'il jugeait bien l'intérieur de la France , il se trompait ou feignait de se tromper sur les dispositions des , puissances. Il crut ou parut croire que la guerre 1 n'aurait pas lieu , et que tous les rois ne se coaliseraient ' pas pour renverser son trône. Cependant les puissances de l'Europe s'étaient expliquées dans leur déclaration du 15. C'était une guerre à mort qu'elles voulaient faire à l'Empereur et à sa dynastie } à l'Empereur , qu'elles avaient l'adresse de séparer de la nation française.
Napoléon pouvait alors prendre un parti qui eût fait trembler l'Europe et ôté tout prétexte aux malveillans de l'intérieur. Il pouvait dire aux souverains : « J'étais monté sur le trône pour que la France , ayant les mêmes institutions , la même forme de gouvernement que vos états, vous inspirai de la confiance, et fût reçue dans la famille européenne ; vous ne voulez pas reconnaître ce trône; eh bien , j'en descends. Je
suis le premier consul de la République Française. » Il pouvait dire à la nation ; « On en veut à votre indépendance , à votre liberté , et on ose proclamer que c'est mon trône seul qu'on veut attaquer. Eh bien , je l'abats de mes propres mains : je ne suis plus qu'un magistrat temporaire ; je ne veux plus être que le général qui va combattre et mourir pour la patrie ; ce n'est pas la nation qui s'exposera pour défendre la dynastie de Napoléon , c'est Napoléon qui se sacrifie pour assurer l'indépendance du peuple français. »
Qu'on pense un moment à l'enthousiasme qu'aurait excité cette abdication généreuse et volontaire ! Comme l'Empereur, qui s'est trouvé embarrassé dans les sentiers tortueux d'une politique étroite , aurait pu tenir une marche franche et assurée ! Il n'aurait pas alors redouté une guerre dont il n'eût plus été l'objet ni le prétexte ; il se serait avancé sans hésiter pour reporter sur le Rhin les bornes désormais immuables de la république ; il eût fait entendre le cri de la liberté et de l'indépendance au milieu des rochers de la Suisse que des oligarques oppriment; de l'Italie qui gémissait sous le joug autrichien 5 de la Hollande qui ne peut pas oublier que son roi ne fut jadis que son Stathouder : ces cris auraient peut-être retenti jusque dans cette Saxe si indignement sacrifiée j jusque dans le sein de cette Pologne qui doit toujours craindre que le sceptre d'Alexandre ne soit remplacé par le knout de la servitude ; alors si des insurrections n'eussent pas éclaté sur tous les points, partout au moins se serait établie une fermentation active ; partout les souverains effrayés auraient cru entendre , sous leurs
pas , ces bruits sourds , ces détonations souterraines qui précèdent toujours les grandes commotions du globe ; et ce n'eût été qu'en tremblant qu'ils auraient détaché quelques soldats contre une nation , qui , en proclamant ses droits , proclamait ceux de toutes les autres nations.
Napoléon tenait trop à la puissance pour prendre une aussi noble résolution. Il crut pouvoir se borner à quelques sacrifices qu'il comptait peut-être un jour rendre tout-à-fait illusoires j il espéra que l'amour de l'armée et la haine que le peuple portait aux Bourbons suffiraient pour le soutenir dans cette lutte. Ce n'était plus pourtant cet Empereur qui avait méconnu nos droits et repoussé par le mépris et par l'insulte les vœux des représentans de la nation ; il disait le 26 mars à la cour de cassation et à la municipalité de Paris : « Il n'a jamais été vrai de dire que les peuples existassent pour les rois. — Ce qui distingue le trône impérial , c'est qu'il est national et consolide tout ce qui a été fait en France pendant vingt-cinq années de révolutions. — L'intérêt impérial garantit tous les autres intérêts. »
Les ministres de l'intérieur et de la police disaient de leur côté dans des circulaires datées des 22 et 30 mars : « Des princes faibles, imposés par l'étranger, devenus étrangers eux-mêmes à nos lois , à nos mœurs , ont tenté, pendant un règne de onze mois, de nous ramener aux temps de la féodalité. — Vous connaissez les magnanimes intentions de notre légitime souverain. Unissons-nous pour faire chérir mi prince qui garantit à nous , à nos enfans , l'égalité des droits
civils , la jouissance de toutes les propriétés et celle non moins précieuse de Thonneur national. La France réintégrée dans la jouissance de ses droits politiques , replacée dans toute sa gloire , n'a plus de vœux à former. — Le gouvernement trouve dans la réunion de tous les intérêts , dans Tassentiment de toutes les classes une force réelle à laquelle les ressources artificielles de Tautorité ne peuvent rien ajouter, etc. »
Le conseil d'état proclamait en même temps « que la souveraineté réside dans le peuple comme seule source du pouvoir légitime. » On annonça le projet d'une nouvelle constitution qui devait mettre des Jjornes à l'autorité impériale. Un comité s'en occupait dans le conseil d'état , et Benjamin Constant y travaillait de son côté.
L'objet principal était d'avoir une armée j aussi dès le 28 mars , un décret avait rappelé sous les drapeaux tous ceux qui , « par quelques raisons que ce fût » les avaient abandonnés ; les militaires qui avaient appartenu à la garde devaient se rendre à Paris j les autres devaient rejoindre leurs corps. Six régimens de tirailleurs et six de voltigeurs devaient être organisés par le lieutenant-général Drouot et faire partie de la garde. Dans la ligne , les deux premiers bataillons devaient être sur-le-champ complétés parle troisième qui devait ensuite être porté au complet par les hommes rappelés. Les cadres d'un quatrième et d'un cinquième bataillon devaient être remplis par les recrues qui arriveraient ; la cavalerie recevait aussi le cadre d'un cinquième escadron, et tous les officiers, qui par ces dispositions ne se trouvaient pas employés ,
devaient continuer à résider dans leurs foyers avec la solde d'activité.
Si les Bourbons n'avaient pas trouvé plus d'appui chez les princes étrangers qu'ils n'en trouvaient dans le sein de la France , le déploiement de tous ces moyens n'eût pas été nécessaire. Au premier bruit de l'arrivée de Napoléon , le duc d'Angouléme quitte Bordeaux où il laisse la duchesse , et court à Toulouse pour réunir des forces. Il envoie une division sur Montauban , et se porte sur Montpellier et le Pont Saint- Esprit où il passe le Rhône. Son projet était de marcher sur les derrières de l'Empereur, de s'emparer de Valence et de Lyon , et de lui couper toute retraite dans le cas où il trouverait des obstacles devant Paris. Ce plan était habilement conçu, et il fut exécuté en partie avec audace et rapidité ; mais , sur plusieurs points , les communes se levèrent en masse pour combattre le prince , la défection se mit dans ses troupes ; et , enveloppé par des forces supérieures, il se vit obligé de se rendre prisonnier entre les mains des généraux Teste et Gilly. Les commandans de Perpignan et de Bayonne avaient montré la ferme intention de ne pas recevoir les troupes espagnoles qui, de leur côté, se fiant au discours de Napoléon du 9 avril, n'avaient pas voulu se mouvoir sur la réclamation des princes. Cet appel aux troupes étrangères fit perdre dans les provinces méridionales beaucoup de partisans aux Bourbons.
Dès que l'Empereur apprit que le duc d'Angoulème était au pouvoir des généraux Teste et Gilly, il écrivit au maréchal Grouchy de le faire conduire à Cette où
il serait embarqué , et lui recommanda « de veiller à la sûreté du prince, et d'écarter de lui tout mauvais traitement. » C'était ainsi qu'il répondait à l'ordonnance du roi qui , le 6 mars , appelait sur sa tête les poignards des assassins ; et à la déclaration du congrès qui, le 15, le mettait « hors des relations civiles et sociales, et le livrait, comme ennemi et perturbateur du repos du monde , à la vindicte publique. » Les instructions données au général Excelmans qui, avec une division des troupes de ligne , suivait le roi et les princes, lui recommandaient aussi « d'avoir les plus grands égards pour la famille des Bourbons 5 » et le général Clausel, partant pour Bordeaux où la duchesse d'Angoulème réunissait les royalistes et cherchait à exalter toutes les tètes, ne reçut pas d'aulres ordres. Des hommes qui ne voient jamais dans les mouvemens de la générosité que les calculs de la prévoyance , d'autres hommes toujours prêts à faire les plus grands sacrifices à l'intérêt public, ont blâmé l'Empereur de ces ménagemens. En conservant une dynastie qu'il pouvait éteindre , il a plutôt songé, disaient-ils, à sa sûreté, si la victoire le trahissait, qu'aux vrais intérêts de la patrie, qui demandait l'anéantissement de la race des Bourbons. Je suis loin de partager cette opinion, qui se trouve développée dans les lettres de l'Anglais J. Hobhouse; d'ailleurs, en sacrifiant le roi , le duc et la duchesse d'Angoulème, l'Empereur ne faisait que rapprocher du trône le duc d'Orléans qui était hors de ses atteintes , et c'est le duc d'Orléans qu'il craignait le plus d'avoir pour compétiteur; car le duc d'Orléans pouvait faire des
concessions que l'on n'obtiendra jamais de ceux qui croient régner par la grâce de Dieu ou par la grâce de leur épée.
L'événement a prouvé que ces égards de Napoléon ne faisaient aucune impression sur les puissances de l'Europe qui élevèrent un mur d'airain entr'elles et lui. Vainement une longue délibération du conseil d'étal , datée du 2 avril , avait elle réfuté victorieusement la déclaration du 13 mars et prouvé qu'elle violait toutes les lois , tous les droits et toutes les convenances; vainement dans une lettre du 4 avril, adressée à tous les souverains, Napoléon leur disait-il : u Le premier besoin de mon cœur est de payer l'affection que me témoigne le peuple français , par le maintien d'une honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial était nécessaire au bonheur des Français, ma plus douce pensée est de le rendre utile à l'affermissement du repos de l'Europe. Assez de gloire a illustré tour à tour les drapeaux des diverses nations , etc. » La déclaration du conseil et les lettres de l'Empereur ne purent franchir les frontières. Les souverains, décidés à combattre, ne voulaient écouter aucune des raisons qui auraient pu les en détourner, et un message du prince régent, communiqué au parlement, dut convaincre Napoléon que l'or de l'Angleterre allait encore être le ciment de la nouvelle coalition.
Après avoir vainement tenté de conjurer l'orage , il ne restait à l'Empereur qu'à déployer des moyens capables de lui résister. Nous avons parlé de la nouvelle organisation de l'armée ; il lui rendit ses anciens
numéros auxquels tant de grands souvenirs se rattachaient ; les gardes nationales de tout Pempire furent divisées en 417 bataillons d'élite de grenadiers et de chasseurs ; ils présentaient une force numérique de près de 400 mille hommes destinés aux garnisons et à former des réserves ; 112 mille seulement furent requis.
Le reste des gardes nationales formait trois mille cent trente-un bataillons chargés de la défense municipale, et offrait deux millions deux cent cinquantequatre mille citoyens armés.
Douze mille canonniers de cette même garde nationale furent promptement organisés et répartis dans les places où Ton appela en même temps des officiers et des soldats retraités qui , n'étant plus en état de servir en campagne , pouvaient encore être utiles dans l'intérieur par leurs lumières et leur habitude de braver le danger.
Cette même garde nationale fournit encore trentesix bataillons de partisans , de fédérés; on les nomma les tirailleurs de la garde nationale , et on plaça parmi eux un grand nombre d'anciens officiers.
L'artillerie fut réorganisée , et cent batteries furent montées; on établit partout des ateliers de réparation : il y en avait dix à Paris , et on y employait six mille ouvriers qui réparaient 1,500 fusils par jour. Les manufactures pouvaient en fabriquer 300,000 avant la fin de l'année.
On ne perdit pas un moment pour réparer et armer les places frontières : vingt places de l'intérieur furent mises en état de défense. Soissons, Laon, St. -Quentin ,
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Guise , Langres , pouvaient opposer une vive résistance , Lyon et Paris Curent mis à Tabri d'un coup de main. Les défilés des Vosges, du Jura, de l'Anjou, reçurent de nouvelles défenses.
Nous pouvions être attaqués sur toute la ligne depuis Dunkerque jusqu'à Rayonne, et on portait à un million six cent mille soldats les forces qui s'avançaient pour nous combattre. Les Autrichiens devaient agir avec 150 mille hommes par l'Italie et 100 mille sur le Rhin , les Russes avec 580 mille hommes de troupes régulières et 70 mille Cosaques commandés par Platow; les Prussiens avec 100 mille hommes, les Anglais et les Hollandais avec 80 mille, les Ravarois et les Wurtembergeois avec 40 mille. Je ne citerai pas les Suédois , les Piémontais , les Espagnols. L'Empereur opposa à ces forces immenses huit corps d'armée. Le le-" lut organisé à Lille, le 2^ à Valenciennes , le 3e à Verson, le 4« à Metz, le 5« dans les lignes de Weissembourg , le 6^ à Laon , le 7^ à Réfort, le 8® à Lyon. Il y avait d'autres réunions de troupes dans les Pyrénées orientales et occidentales et à Rordeaux , dont le général Clausel venait de s'emparer avec cent cinquante soldats.
Il eût fallu du temps pour bien organiser tous ces corps , et ou sentait que le temps allait nous manquer. La coalition n'avait pas diminué ses armées, et déjà tout était en mouvement pour nous combattre. Plus d'un homme d'état fut alors fâché de la détermination trop prompte que l'Empereur avait prise. Pourquoi n'a-t-il pas attendu la dissolution du congrès, disaientils ? Les souverains auraient eu besoin de six mois pour
s''entendre ; il eut été facile d'en circonvenir quelqu'un , et nous aurions eu peut-être huit ou dix mois pour préparer nos moyens de défense ; cela faisait croire que l'Angleterre , dont on s'exagère tellement la puissance et l'influence qu'on les voit partout , avait engagé l'Empereur à tenter l'expédition avant la fin d'un congrès où éclataient déjà des mésintelligences et des prétentions inconciliables. La facilité avec laquelle Napoléon avait traversé les croisières anglaises, et la conduite du commissaire anglais chargé de le surveiller, autorisaient ces soupçons ; mais quand on sait à quel désespoir se livra ce commissaire lorsqu'il apprit le départ de l'Empereur ; quand on sait quelles plaintes, quelles insultes même, il se permit envers la princesse Pauline qui était restée à l'île d'Elbe, on le disculpe de toute idée de complicité. Napoléon partit parce qu'il crut que le mécontentement était à «on comble, et parce qu'il craignit , comme nous l'avons dit, que le duc d'Orléans ne montât sur un trône d'où il eût été difficile de le faire descendre.
En s'occupant de se créer des moyens de résistance, contre l'ennemi extérieur , l'Empereur ne négligeait aucune circonstance pour conserver l'affection du peuple. Les travaux publics furent repris aux Tuileries, à la Bourse, à l'Hôtel des Postes, aux Greniers de réserve ; ceux de Versailles , que les Parisiens voyaient avec peine, furent interrompus. Sa sollicitude se porta sur les hospices , sur les dépôts de mendicité et sur l'instruction publique; l'Université et l'Institut furent rétablis sur leurs premières bases; on donna des ordres pour l'armement de quelques
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vaisseaux et pour la continuation des travaux de Toulon et de Cherbourg.
Une assemblée du Champ de Mai avait été annoncée par le décret de Dijon; elle fut convoquée pour le 26 du mois. Un décret impérial du 22 avril réglait qu'elle serait composée des membres de tous les collèges électoraux et des députations des armées de terre et de mer , et qu''elle était destinée à faire le recensement des votes pour Tacte additionnel aux constitutions de TEmpire. Cet acte parut le dimanche 25 avril, dans le Moniteur , et il fut repoussé par un cri unanime 5 jamais Topinion publique ne se prononça avec autant de force. Les Bonapartistes affectèrent un mécontentement que les Républicains et que les Constitutionnels éprouvaient réellement ; ces derniers étaient indignés de voir encore Napoléon «Empereur par la grâce de Dieu» et de ce qu'il ne prétendait que laire une addition à la constitution de Pan 8, la plus impopulaire de toutes. Les principales imperfections qu'on reprochait à la charte , l'initiative de toutes les lois accordée au gouvernement et la pairie héréditaire , se trouvaient consacrées dans cet acte. Comment concilier cette pairie héréditaire avec le décret de l'Empereur, daté du 10 avril, et qui abolissait la Noblesse?
Cet acte additionnel n'était pas l'ouvrage du comité formé dans le conseil d'état. Ce comité avait préparé une constitution sage et libérale , il insistait surtout pour qu'on rassurât la France et l'Europe par un article qui porterait que la guerre ne pourrait se faire que sur une déclaration de l'assemblée nationale;
mais pendant qu'il délibérait, l'Empereur le fit appeler pour entendre la lecture d'un projet qu'il avait demandé, comme nous l'avons dit, à Benjamin Constant. Ce projet fut discuté , et ensuite changé par Napoléon qui ne voulut pas lui donner le titre de Constitution , mais celui d'Acte additionnel.
Cependant, voyant l'opinion aussi prononcée, voyant que sa convocation du Champ de Mai , qu'on regardait comme une charlatanerie impériale renouvelée de Cliarlemagne, ne satisfaisait pas les esprits , l'Empereur se décida à convoquer les corps électoraux qu'il avait eu le projet de n'assembler qu'après l'acceptation de la constitution par le peuple. L'acte de la convocation , daté du 30 avril , porte : « Ne voulant pas prolonger la dictature dont il se trouvait investi par les circonstances et par la confiance du peuple , Napoléon avait voulu abréger les formes qu'il s'était proposé de suivre pour la rédaction de l'acte constitutionnel ; que cet acte , déterminant le mode de la formation de la loi, contient en lui-même le principe de toute amélioration qui serait conforme aux vœux de la nation. » Ce langage n'est pas très clair, mais on voit que c'est celui de l'autorité qui capitule , et beaucoup de bons esprits en surent gré à l'Empereur. D'ailleurs les menaces de l'Europe leur faisaient sentir la nécessité de se rallier au chef de l'Empire, et ils disaient : «Battons-nous d'abord, nous délibérerons ensuite. «
Celte opinion de quelques gens sages était celle de la masse du peuple qui , ainsi que le disait Napoléon à Benjamin Constant, ne s'inquiétait pas de liberté,
ESSAI HIST. T. I. h
de constitution et ne demandait que lui. Les cris de « vive la nation ! vive l'Empereur ! » retentissaient dans tous les lieux publics j plus on se rapprochait de la dernière classe , plus on trouvait d'enthousiasme ; l'air Ça ira , celui Alloîis , enfans de la patrie étaient répétés comme dans les premiers jours de la révolution. 11 s'était formé au théâtre Montansier une espèce de club, fréquenté surtout par des militaires, et là, devant le buste de Napoléon couronné de lauriers, on ne cessait de chanter des hymnes consacrés à la gloire , à la liberté, et des couplets satiriques où l'on déversait le ridicule sur l'ancien gouvernement.
On ne se bornait pas à des chansons ; des fédérations se formaient sur tous les points. Le 14 mai, celles des faubourgs St. -Antoine et St.-3Iarceau défilèrent devant l'Empereur au nombre de plus de douze mille hommes j presque tous avaient conservé leurs habits de travail et portaient de simples casquettes. Les salons tremblaient ; la garde nationale surtout, qui, contente de porter ses uniformes et de conserver l'intégrité des boutiques, ne voulait pas qu'on armât dans Paris des gens disposés à se battre , témoigna son mécontentement et parla des attroupemens de 93. C'était pourtant de cette masse courageuse, dévouée, vraiment nationale, que l'Empereur aurait pu seulement espérer son salut.
La Bourgogne, la Franche-Comté, et surtout la Bretagne formèrent de leur côté des fédérations , et, sur plusieurs points, on leva des corps-francs et des bataillons de troupes légères qui devaient inquiéter l'ennemi et retarder sa marche. Les partisans des
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Bourbons s'agitaient aussi j ils étaient un peu revenus dePétourclissement oùleretour deTEmpereur les avait jetés, et, habiles dans l'art de l'intrigue, ils ne tardèrent pas à profiter de tous les germes de mécontentement et à en faire éclore de nouveaux. Le départ des anciens militaires leur fournit Toccasion de former quelques bandes dans la Bretagne. Des troubles éclatèrent à Caen , à Bordeaux , et, le 15 mai, le tocsin avait sonné dans l'ancienne Vendée , depuis la Loire jusques aux portes de la Rochelle, depuis le Thouet jusqu'à l'Océan. Mais avant de décrire ces événemens auxquels nous donnerons quelques développemens , nous devons parler des tentatives faites par le roi de Naples pour chasser les Autrichiens de l'Italie, et du funeste résultat qui en fut la suite. Cette entreprise ne fut ni ordonnée ni autorisée par l'Empereur j mais elle se lie à son règne de cent jours et n'eût pas eu lieu sans son retour.