CHAPITRE VI
Murât et Bernadette.
Le remords déchirait le cœur de Murât. Trahissant et son devoir et ses vrais intérêts , brisant les liens du sang et ceux de lareconnaissance, il avait, en 181 3,
mêlé ses drapeaux aux drapeaux de l'étranger • sa conduite le couvraitde honte ; car c'était en abusant le viceroi par de feintes promesses et en prenant dans les dépôts de la haute Italie des vivres et desmunitions, qu'on lui donnait comme à un allié, qu'il s'était avancé sur les derrières des armées française et italienne qui défendaient l'Adige. S'il se fut réuni avec elles, rien ne l'eût empêché ou de pénétrer en Allemagne et de rappeler les Autrichiens à la défense de Vienne, ou de se porter par la Savoie et la Suisse sur les derrières des armées de la coalition. Cette défection dérangea tous les plans : en vain une poignée de Français, sous les ordres du général Grenier, battirent-ils ces amis perfides qui se montrèrent de méprisables ennemis, il fallut renoncer à tout projet d'offensive , il fallut même songer à la retraite, et Lyon fut livré aux Autrichiens qui purent sans danger donner la main aux Russes.
Le grand défaut de Murât était la vanité ; en le flattant on était sûr de tout en obtenir, et qui connaît mieux que les Italiens cet art d'encenser et de séduire? Napoléon , toujours jaloux de la puissance qu'il avait cédée , ne laissait échapper aucune occasion de prouver qu'il était le maître de la ressaisir. Plusieurs fois il avait dit à Murât, et notamment à l'occasion des approvisionnemens de Corfou , qu'on avait négligés : « Je reprendrai ce royaume de Naples, » et cette menace irritait tellement le nouveau roi qu'il ne pouvait cacher son mécontentement. Les troupes françaises stationnées dans ses états lui semblaient les instrumens de l'Empereur, et il saisit toutes les occasions de
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les éloigner. Les Français passés à son service y avaient obtenu un avancement ridicule; mais, ne jouissant pas parmi ses troupes du degré de considération qu'ils croyaient mériter, ils se réjouirent del'éloignement de leurs anciens frères d'armes. Ils avaient espéré que l'estime dont les généraux de la grande nation étaient environnés, s'étendrait sur eux et qu'ils joueraient en Italie les premiers rôles : quelques jours suffirent pour les désabuser. Les Napolitains ne tardèrent pas à faire planer sur eux des soupçons ; on disait sans cesse au roi qu'il était adoré de son peuple ; qu'il pouvait compter sur une armée nationale qui serait sous ses ordres une armée de héros 5 mais qu'il était temps qu'on ne fut plus sous la tutelle des étrangers ; qu'il était temps que le roi répondît à l'amour de ses sujets par une confiance sans bornes et qu'on ne vît plus que des Napolitains autour du roi de Naples. Vainement la reine , toujours attachée à son frère et à la France , s'opposait à cette faction : les efforts qu'elle fit pour la combattre ne servirent qu'à la rendre plus puissante. Le roi avait toujours été jaloux de la supériorité de sa femme; inquiet, parce qu'il élaitmédiocre, il craignait sans cesse qu'elle ne voulût le réduire au sot rôle que le mari de celle qu'on cherchait à ridiculiser, en la nommant la Sémiramis de Lucques, jouait auprès de sa femme. « Vous ne ferez pas de moi un Bacciochi, » répétait Murât à Caroline toutes les fois qu'elle voulait ou le ramener par la douceur, ou prendre de l'ascendant sur lui par l'élévation de son esprit.
Il ne fut pas difficile aux Napolitains de profiter de
ces irritations d'amour-propre. Bientôt les Français passés au service du roi ne furent regardés que comme le parti de la reine : on leur donna des dégoûts , on exigea des sermens qui leur répugnaient, une renonciation absolue à la première patrie qu'ils ne pouvaient pas oublier j et tous, ou presque tous, quittèrent l'Italie et se rendirent en France , incertains de l'accueil qui les y attendait et ne sachant pas si le sacrifice qu'ils venaient de faire serait vu d'un œil favorable. Murât satisfaisait sa vanité, calmait ses craintes chimériques , mais il ôtait à son armée sa force réelle : les événemens que nous allons décrire le punirent de cette faute.
Nous sommes entrés dans ces détails pour prouver que Murât avait depuis long-temps préparé sa défection et qu'il croyait, dès l'an 1810, pouvoir séparer sa cause de celle du souverain de la France. Dans la campagne de 1812, il était déjà d^accord avec les puissances ennemies '. La lettre écrite par la reine à Napoléon pour justifier son mari, lettre qui est devenue publique, et où elle dit u que Metternich a assuré que la seule manière de servir la dynastie napoléonienne est de se ranger du côté de l'Autriche qui seule veut conserver cette dynastie , et que c'est ce qui a fait embrasser à Murât le parti qu'il a pris j »
' Tandis qu'il commandait la cavalerie , le prince Cariati était au quartier-général des Autrichiens à négocier avec les alliés ; et à plusieurs reprises remj)ercur Alexandre lui avait demandé sa lunette d'approche en lui disant : « Voyons si nous ne pourrons pas découvrir dans la plaine notre allié le roi de ?Saples. »
cette lettre doit donc être regardée comme une pièce diplomatique.
Napoléon tomba du trône. Murât ne tarda pas à sentir qu'il avait fait un faux calcul , et que , lorsque le tronc est arraché , le faible rameau doit bientôt se dessécher. Les Bourbons le poursuivirent au congrès devienne , et on crut un moment que cet usurpateur du royaume de Naples serait obligé de céder le trône au souverain légitime ; il leva à la hâte une armée nombreuse; il chercha à profiter du mécontentement des Italiens , auxquels le joug de plomb de la maison d'Autriche est si odieux, pour se faire des partisans et préparer une insurrection générale ; il accueillit les officiers qui voulurent s'enrôler sous ses drapeaux, et prit des positions sur les frontières de ses états , occupant avec force Ancône et déclarant qu'il ne se prêterait à aucun arrangement et qu'il défendrait le royaume que la coalition lui avait garanti et qu'elle ne pouvait plus lui ôter.
Il était dans cette situation lorsque Napoléon remonta avec tant de facilité sur le trône de France. Alors, soit qu'il voulût le devancer dans la haute Italie et la réunir sous son empire, soit qu'il voulût aider son beau-frère par une diversion puissante, il renonça à la défensive et crut pouvoir avec ses Napolitains se mesurer contre les troupes autrichiennes qu'il avait si souvent vues fuir devant lui ; son calcul était faux sous l'un et sous l'autre point de vue : nous allons le prouver.
Réunir l'Italie en une seule puissance indépendante est une chimère , et espérer la réunir sous l'empire
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des Napolitains , que toute Tllalie méprise , est une folie. Tant qu'une cité plus grande, plus riche, plus puissante que toutes les autres ne s'élèvera pas ; tant que 3Iilan sera la rivale de Turin , Rome celle de Naples et Gènes celle de Venise , il ne sera pas possible d'établir en Italie un centre de gouvernement, un point qui donne l'impulsion et vers lequel tous les autres gravitent. On trouverait moins de difficultés à la soumettre tout entière à une seule puissance étrangère; car ces peuples s'accoutumeraient plutôt à languir tous dans la même honte , qu'à oublier leurs anciennes rivalités et à sacrifier leurs petites jalousies. Ainsi, sous ce premier rapport, l'expédition de Murât était chimérique. Sous le second , elle était imprudente. Pourquoi , lorsque l'Empereur paraissait vouloir la paix , commencer une guerre où il lui était impossible de rester neutre ? Pourquoi enfin tout risquer si on ne voulait que faire une diversion, tandis que, sans rien hasarder, on la faisait aussi imposante et aussi utile '■ ? Les Autrichiens se seraient-ils avan-
' Le 16 février 1815, Napoléon expédia à INaples un de ses chambellans pour faire connaître à cette cour : 1» qu'il partait pour rentrer dans sa capitale et remonter sur son trône ; qu'il était résolu à maintenir le traité de Paris , ce qui lui faisait espérer que les puissances alliées resteraient étrangères à cette guerre civile ; 2° qu'il désirait que Murât envoyât un courrier à Vienne pour que son ambassadeur notifiât à cette cour que la France continuerait à exécuter le traité de Paris et renonçait spécialement à toutes ses prétentions sur l'Italie; 3=" que dans tous les cas, les hostilités ne pouvaient commencer avant la fin de juillet ; que la France et Naples auraient le temps de se concerter ; qu'au préalable Murât devait renforcer son armée dans une bonne position en avant d'Ancône ,
ces au-delà des Alpes, en laissant Murât à la tète de 80 mille hommes sur leur flanc gauche , et derrière eux toute l'Italie prête à briser ses fers? S'ils avaient voulu le forcer à renoncer de nouveau à l'alliance de la France , Murât ne pouvait-il pas , en fortifiant ses frontières, en occupant les points importans , les réduire à une guerre longue et sanglante qui lui offrirait peut-être quelques chances favorables , tandis que des marches combinées, de grandes manœuvres, des batailles rangées dans un pays découvert, ne lui en présentaient que de funestes avec les troupes qu'il commandait ?
Murât ne fit aucune de ces réflexions , et il s'avança vers le Pô en s'annonçant comme le libérateur de l'Italie. Un très petit nombre de jeunes gens se réu-
et dans toutes les circonstances imprévues se conduire par le principe qu'il valait mieux reculer qu'avancer , donner bataille derrière le Garigliano que sur le Pô ; qu'il pouvait beaucoup comme diversion et appuyé par une armée française , qu'il ne pouvait rien sans cela.
Lorsque Murât apprit l'entrée triomphale de Napoléon à Grenoble et à Lyon , il annonça hautement Tintention d'insurger l'Italie , disant que c'était à lui de proclamer son indépendance et qu'au mois de juillet les armes françaises auraient ressaisi la couronne de fer et rétaljli le royaume d'Italie. La reine et l'envoyé de l'Empereur se jetèrent à ses pieds et lui représentèrent le danger d'une telle entreprise ; il y persista.
La cour de Vienne crut qu'il n'agissait que d'après les ordres de Napoléon ; et le traité contre la France fut signé. En proie deux fois aux plus étranges vertiges , Murât deux fois fut la cause de nos malheurs : en 1 8 14 en se déclarant contre la France , en i8i5, en se déclarant contre l'Autriche.
{Campagne de iSi5 ^lar IVapolêon . Pages 9, 10, 11, 12, i3,et i4)
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nirent à lui ; la masse attendait le résultat pour se prononcer : c'est la politique des nations et surtout des Italiens qui n'ont pas oublié l'anathême prononcé par Brennus au pied du capitole. Après quelques succès d'avant-garde, qu'il s'exagéra comme des victoires , Murât vit ses colonnes renversées et il regagna ses frontières dans le plus grand désordre. 11 paraît que la trahison était déjà dans son armée, et que les Garascosa , les Ambrosio , qu'il avait rapidement avancés du simple grade d'officiers au rang de généraux , avaient déjà fait des arrangemens particuliers. La tête du chef, peu faite pour diriger une grande armée, l'ignorance profonde des généraux, la lâcheté des troupes suffiraient au reste pour expliquer cette déroute et la perte de tout le royaume. Pendant qu'on s'entassait sur la droite , croyant que les Autrichiens se porteraient vers Pescara et le long de l'Adriatique , ils percèrent par le centre, arrivèrent à Aquila, et par la route qu'ont suivie presque tous les conquérans de ce pays toujours mal défendu, ils tournèrent Capoue et obligèrent le roi à s'enfuir sur un esquif et la reine à se livrer aux Anglais.
Cette marche réussira toujours , parce que le royaume de Naples, qui croit avoir des places frontières qui le défendent du côté des états de l'Eglise , n'en a pas. Gaëte , bâtie sur un promontoire qui s'avance dans la Méditerranée ne défend pas la grande route de Terracine ; Pescara , qui se trouve de l'autre côté sur la mer Adriatique , ne défend rien 5 et l'immense intervalle d'une mer à l'autre , n'est pas suffisamment protégé par la grande chaîne de montagnes
qui le couvre; cette chaîne en impose à l'œil, mais elle est pénétrable partout pour des détachemens , et sur plusieurs points pour une armée. Ce premier boulevard franchi , on se trouve dans un pays difficile sans doute , mais où l'on rencontre de nombreux débouchés , et la place de Capoue n'empêche d'approcher de Naples que ceux qui veulent absolument passer par Capoue pour aller à Naples. Quant à cette capitale , ce serait une folie de tenter de la défendre.
L'expédition de Murât , qui va bientôt périr sous les coups des bourreaux , sur ce sol qu'abreuva souvent le sang de ses rois , nous a fait perdre de vue Napoléon et la France. Avant d'y revenir , je ferai une observation qui fait plus de honte que d'honneur à notre patrie, c'est que les deux hommes qui, en 1813, ont assuré les succès de la coalition , sont deux soldats français , que nos triomphes et le reflet de notre gloire avaient placés sur des trônes étrangers. Le premier décida la campagne de Dresde , fixa sous les drapeaux ennemis la victoire long-temps incertaine dans les champs de Leipsick, et leur ouvrit , dit-on, par ses conseils , les chemins de la France. L'autre , plus ingrat et plus coupable , s'avance sous le masque de l'amitié , et ne le dépose que pour faire couler le sang français à qui il devait tout. La politique des rois a puni par un crime, le crime de 3Iurat envers la France et envers l'Empereur. Peut-être Bernadette sentira-t-il un jour que les droits toujours sacrés de la patrie , et que les devoirs du citoyen devraient être préférés aux intérêts souvent cTouleux du monarque.