‹ Mémoires et souvenirs du général Maximien LamarqueChapitre 8 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Intrigues. Foiiché. Assemblée du Champ de Mai. Ouverture des chambres. Mauvaises combinaisons.

Pendant que la basse Italie changeait de maître , les royalistes s'agitaient dans Tintérieur de la France. Le duc de Bourbon , envoyé dès le premier moment dans la Vendée, n'avait pas pu la soulever, mais l'Empereur ayant eu l'imprudence d'en retirer les deux seuls régimens qui s'y trouvaient , les anciens chefs crurent pouvoir lever impunément l'élendard de la révolte. Le peuple répugnait à l'insurrection ; il fallut employer des moyens extraordinaires pour le contraindre et l'électriser. Le tocsin sonna à la fois sur tous les points ; les valets des seigneurs et quelques jeunes gens, qui s'étaient attachés aux nobles, coururent aux armes et forcèrent les paysans à s'armer aussi. On répandait en même temps les bruits les plus propres à égarer la multitude : « Les Russes et les Autrichiens étaient entrés à Paris; cinquante mille Anglais débarquaient sur les côtes. Bonaparte avait été assassiné , » etc. , etc. Ces moyens toujours employés réussissent toujours ; la terreur saisit les acquéreurs de biens nationaux , à qui les nobles ne pardonnaient pas, et Hs s'enfuirent dans les villes voi-

sines , où ils annoncèrent que tout était en feu dans Ja Vendée. Si le général Laborde, qui se trouvait à Angers , avait eu quelques forces disponibles, et qu'il eût pu se porter rapidement sur les foyers de l'insurrection, elle aurait été calmée, car les paysans n'avaient nulle envie de se battre, et c'était en leur assurant qu'ils n'auraient pas un soldat à combattre , qu'on les avait décidés à prendre les armes; mais il était malade à Angers et il se contenta de faire occuper la position dite du Pont-Barré par quatre ou cinq cents hommes qui auraient pu facilement être tournés et enlevés. Travot , qui se trouvait à Nantes, se mit en marche avec quelques centaines d'hommes , réunit à la hâte le petit nombre de soldats laissés à Bourbon- Vendée , et dispersa à Aiguillon , à Aizenai , à Palluau, des masses dix fois plus nombreuses j ces succès furent suivis de succès plus décisifs encore, et nous verrons cette guerre civile, éteinte au moment même où la cause qui l'avait excitée obtenait le triomphe! Etrange bévue de ces héros vendéens qui ne surent ni commencer celte guerre à propos , ni la faire avec talent , ni choisir leur moment pour la terminer.

Heureux Napoléon , s'il n'eût pas eu d'autres ennemis à combattre ! Mais la coalition redoublait ses préparatifs,l'orage grondait en attendant qu'il éclatât. Le Moniteur du o mai contenait une proclamation d'un certain Justus Gremer, qui promettait de Dusseldorf le pillage de la France aux braves Allemands ; le roi de Prusse, qui certes n'avait pas de droits à l'insolence, s'était aussi permis des menaces ridicules dans la bouche du vaincu de ïéna. Castelreagh , plus adroit , n'in-

sultait pas toute la nation 5 faisant même un changement au traité de Vienne du 25 mars , il ne voulait pas imposer aux Français le gouvernement des Bourbons , il voulait seulement renverser Bonaparte j le piège était grossier , et cependant beaucoup de patriotes purs s'y laissèrent prendre. Les honnêtes gens ne peuvent pas deviner la morale des gouvernemens : ils croient que les promesses d'un congrès de rois doivent inspirer autant de confiance que la parole d'un simple citoyen ; ils ont vu ce que valaient les discours d'un Castelreagh, ils apprendront bientôt ce que vaut la signature d'un Wellington.

Cependant les manifestes des grandes puissances , les menaces du roi de Prusse et les insultes d'un Gremer produisaient sur la majorité du peuple un effet contraire à celui qu'on en avait espéré. Les fédérations s'étendirent sur tous les points; les routes se couvrirent de soldats qui allaient rejoindre , de bataillons d'élite de gardes nationales , qui devaient former les garnisons. Les dons patriotiques se multipliaient : on recueillit onze cent mille francs dans le département de l'Aisne , un des plus menacés par l'ennemi.

L'espoir de la paix était évanoui, et dès le 15 de mai, nous avions presque autant de forces actives sous les armes qu'au moment où les hostilités commencèrent. Pourquoi ne pas profiter alors de la mauvaise position des Anglais qui n'auraient pas pu tenir la campagne , et de la faiblesse de l'armée prussienne , pour envahir la Belgique, où la fermentation était extrême, et les provinces de la rive gauche qui nous

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attendaient comme des libérateurs? Napoléon n'était-il plus le même homme? Ou bien , embarrassé dans les intrigues de Tintérieur, contrarié par les concessions qu'il se voyait obligé de faire , n'était-il occupé qu'à conserver sa puissance, quand il fallait l'assurer par de grandes victoires? Qu'avait-il donc à craindre? Est-ce que la voix de ses soldats vainqueurs ne l'aurait pas de nouveau salué empereur? Est-ce que le pavois n'était pas un trône? S'il était vaincu , quel danger de laisser après lui des maximes libérales et le besoin de la liberté? N'était-ce pas avoir miné d'avance le trône de ceux qui devaient lui succéder ?

Napoléon resta à Paris qu'il fit fortifier; l'acte additionnel, envoyé aux armées et dans les départemens, fut accepté comme on accepte en France tout ce qui est présenté. On s'occupait en même temps de la nomination des députés. Tous ceux qui dans la dernière session s'étaient montrés vraiment attachés à la constitution furent réélus; leur nombre se montait à plus de soixante ; quelques patriotes exagérés furent aussi choisis , mais les noms des Lafayette , des d'Argenson devaient rassurer les amis d'une liberté sage ; enfin les Regnaud , les Lucien et plusieurs militaires dévoués et distingués promettaient au gouvernement des appuis et des défenseurs; mais c'était dans son sein qu'il recelait son plus mortel ennemi.

Un prêtre défroqué, Talleyrand, avait été l'artisan de la première restauration dont l'abbé de Pradt , alors son complice , nous a tracé depuis une histoire si naïve ; un ancien doctrinaire , Fouché , peut être regardé comme la cause principale du second retour

des Bourbons. Il paraît même qu'avant le 10 mars 1814, cet homme était d'accord avec les princes, et qu'il trahissait déjà la confiance de l'Empereur et les intérêts de la France. Ayant tour à tour caressé et servi toutes les factions, il en imposait par le nombre de ses partisans ; et les divers ressorts que sa place l'autorisait à faire jouer, le mettaient toujours à même de justifier, en paraissant l'expliquer, la duplicité de sa conduite. Elle n'échappa cependant point à plusieurs bons Français qui en avertirent l'Empereur; mais le ministre de la police savait dissiper tous les nuages : s'il entretenait des relations avec Gand , c'était pour apprendre ce qui s'y faisait; s'il envoyait des agens auprès des Bourbons, c'était pour découvrir les correspondances qu'ils conservaient dans Paris et dans tout le reste de la France : c'est ainsi que la trahison ressemblait au dévouement et obtenait la confiance. On peut facilement imaginer par combien de côtés, par quelle multitude de moyens, un homme vieilli, comme Fouché , dans les tourmentes révolutionnaires et revêtu d'une puissance aussi formidable que celle de ministre de la police , pouvait attaquer le trône de Napoléon. Par les soins du ministre , les salons reprochaient au souverain de nous ramener aux jours de 93, et les patriotes l'accusaient de chercher à conserver la tyrannie impériale ; la presse ne cessait de vomir contre lui des pamphlets et des chansons; les journaux usaient hardiment de la liberté qu'il leur avait rendue, et l'un d'eux, le Censeur, voulait que Napoléon abdiquât une puissance que la coalition avait la volonté de détruire : « Si Napoléon abdiqua en

1814 pour prévenir une guerre civile et mettre un terme à la guerre étrangère , disait-il dans son 6« numéro, pourquoi en 1815, lorsque la guerre civile éclate et que la France est menacée de l'invasion de tous les peuples de l'Europe , retient-il la puissance ? Sa patrie lui est-elle moins chère cette année que l'année dernière, ou une abdication en faveur des Bourbons lui semble-t-elle prélerable à une abdication en faveur de son fils? »

C'est au milieu de cette agitation des esprits que se réunit l'assemblée du Champ de Mai. Elle eut lieu le l*''^ juin au Champ-de-Mars où l'on avait préparé un vaste amphithéâtre dont les députations de l'armée occupaient les deux ailes. L'Empereur fut reçu au milieu des acclamations et prononça un discours dont il faut rappeler quelques traits.

« Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple; dans la prospérité , dans l'adversité , sur le champ de bataille , au conseil, sur le trône , dans l'exil, la France a été l'objet unique de mes pensées et de mes actions. — Comme ce roi d'Athènes , je me suis sacrifié pour mon peuple. — Je voulais la paix , mais les princes qui ont méconnu tous les principes , froissé les intérêts de tant de peuples , veulent nous faire la guerre ; ils méditent d'accroître le royaume des Pays- Bas , de lui donner pour barrière toutes nos places frontières du nord et de concilier les différends qui les divisent encore en se partageant la Lorraine et l'Alsace. — Français! lorsque nous aurons repoussé cette injuste agression , une loi solennelle , faite dans les formes voulues par l'acte constitutionnel, réunira

les différentes dispositions de nos constitutions aujourd'hui éparses. Si les rois étrangers n'attaquaient que ma personne , si je ne voyais pas que c'est à la patrie qu'ils en veulent , je mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se montrent si acharnés. »

S'adressant ensuite aux députations de la garde nationale et de l'armée , il dit d'une voix forte et assurée : « Soldats de la garde nationale de l'Empire , soldats des troupes de terre et de mer, je vous confie l'aigle impériale aux couleurs nationales ; vous jurez de la défendre au prix de votre sang ! vous jurez de ne jamais reconnaître d'autre signe de ralliement , et de mourir tous plutôt que de souffrir que les étrangers viennent dicter la loi à la patrie ! »

Toutes les bouches répétèrent : Nous le jurons ; tous les bras levés vers les cieux semblaient les prendre à témoin de ce serment qu'un si petit nombre d'hommes devaient tenir.

L'archi-cbancelier présenta ensuite les procès-verbaux d'acceptation des articles additionnels; l'Empereur les signa et jura sur l'évangile , que lui présenta l'archevêque de Bourges , premier aumônier de l'Empire , de les observer et de les faire observer. IJne trentaine de mille hommes de troupes de ligne et de gardes nationales défilèrent ensuite devant l'Empereur, dont le bruit de l'artillerie annonça bientôt le départ.

Le nombre des volans en faveur de la constitution était d'un million deux cent quatre-vingt-huit mille trois cent cinquante-sept. Dans l'armée et la

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marine deux cent quarante -quatre mille l'avaient acceptée, et cinq cent quatre-vingt-quinze Pavaient refusée.

Une autre cérémonie moins solennelle , mais plus importante, eut lieu quelques jours après. Napoléon fit, le 7 juin , l'ouverture du corps législatif : la veille avait paru la liste des pairs, et les deux factions royaliste et républicaine jetèrent à l'envi sur ces choix le blâme et le ridicule. Peut-être l'Empereur en eût-il dû laisser l'initiative aux collèges électoraux qui lui auraient présenté quatre ou cinq des hommes de chaque département les plus recommandables par leur expérience, leurs lumières et leurs services, et parmi lesquels il eût choisi. Il était de sa pohtique de lier la nation à lui par tous les moyens, mais il est bien difficile de connaître ses vrais intérêts quand on est sur un trône que tant d'illusions environnent.

Le discours qu'il prononça était plein d'idées grandes et généreuses : « Depuis trois mois les circonstances et la confiance du peuple m'ont revêtu d'un pouvoir illimité. Aujourd'hui s'accomplit le besoin le plus pressant de mon cœur, je viens commencer la monarchie constitutionnelle. Nos constitutions sont éparses , une de nos plus importantes occupations sera de les réunir dans une seule pensée. J'ambitionne de voir la France jouir de toute la liberté possible 5 je dis possible , parce que l'anarchie ramène toujours au gouvernement absolu. Nos ennemis comptent sur nos divisions intestines : des rassemblemens ont lieu; on communique avec Gand , comme en 1792 on communiquait avec Coblentz. Des mesures législatives sont

indispensables ; c''est à votre patriotisme , à vos lumières et à votre attachement à ma personne que je me confie sans réserve. Il est possible que le premier devoir du prince m'appelle bientôt à la tête des enlans de la nation pour combattre pour la patrie. L'armée et moi nous ferons notre devoir. Vous , pairs et représenlans , donnez à la nation l'exemple de la confiance, de l'énergie et du patriotisme j et comme le sénat du grand peuple de l'antiquité , soyez décidés à mourir plutôt que de survivre au déshonneur et à la dégradation de la France. La cause sainte de la patrie triomphera. r>

Dans l'adresse des pairs , signée Cambacérès, président , l'Empereur ne dut plus reconnaître les expressions serviles et adulatrices de l'ancien sénat. On le remerciait « de soumettre aux formes et aux règles constitutionnelles le pouvoir absolu que les circonstances lui avaient imposé , et de donner de nouvelles garanties aux droits des nations. » Des assurances de dévouement adoucissaient un peu ce langage sévère , et la chambre des pairs terminait son discours en disant : « L'intérêt de la France est inséparable du vôtre (vérité que l'événement a confirmée) ; si la forlune trompait vos efforts, des revers n'affaibliraient pas notre persévérance et redoubleraient notre attachement. «

La chambre des représenlans expliquait avec plus d'indépendance et moins de ménagement ce besoin de liberté et d'institutions conservatrices que sentaient tous les patriotes éclairés. « Les principales bases de cette monarchie; protectrice de la liberté, de

l'égalité et du bonheur des peuples , ont été reconnues par Votre Majesté qui, se portant d'elle-même au-devant de tous les scrupules comme au-devant de tous les vœux , a déclaré que le soin de réunir nos constitutions éparses et de les co-ordonner , était une des plus importantes occupations réservées à la législature. (C'était la déclarer assemblée constituante.) Fidèle à sa mission , la chambre des représentans remplira la tâche qui lui est dévolue dans ce noble travail. Elle demande que , pour satisfaire à la volonté publique , ainsi qu'aux vœux de V. M., la délibération nationale rectifie le plus tôt possible ce que l'urgence de notre situation a pu produire de défectueux ou laisser d'imparfait dans l'ensemble de nos constitutions. »

Dans sa réponse , l'Empereur laissait entrevoir des craintes que les événemens n'ont que trop justifiées, et donnait des leçons dont on ne sut pas profiter; il disait :

«Ma pensée est tout absorbée par la guerre imminente au succès de laquelle sont attachés l'indépendance et l'honneur de la France. Je partirai cette nuit : pendant mon absence je verrais avec plaisir qu'une commission nommée par chaque chambre méditât sur nos constitutions ; la constitution est notre point de ralliement. Toute discussion publique qui tendrait à diminuer directement ou indirectement la confiance qu'on doit avoir dans ses dispositions serait un malheur pour l'état. La crise est forte j n'imitons pas l'exemple du Bas-Empire qui , pressé de tout côté par les barbares , se rendit la risée de la postérité en s'occupant de discussions abstraites au moment où le bélier brisait les portes de la ville. »

Les représentans auraient du en effet ne songer qu''à dissoudre la coalition qui menaçait notre indépendance , et qu'à seconder de tous leurs efforts celui qui était tout à la fois le bouclier et Tépée de la France- Mais le génie du mal dominait dans le sein de celte assemblée, où Ton parut plus effrayé de la tyrannie de Napoléon que des fers de l'étranger ; on ne voulait pas croire aux promesses de celui qu'on pouvait forcer à les tenir, et le moment n'était pas loin où l'on aurait une stupide confiance dans les insinuations des despotes de l'Europe. Etrange résultat d'une assemblée où se montrèrent de grands talens , de grandes vertus patriotiques et un grand courage ! Elle eût pu sauver facilement la patrie , et elle la perdit ; elle discuta «les abstractions tandis que l'ennemi s'avançait sur notre territoire; elle crut sauver la liberté en proclamant les principes sous les baïonnettes anglaises et prussiennes, et ne sentit jamais que discourir est peu de chose et qu'agir est tout. Je n'accuse cependant pas ses intentions, mais qu'importent à la patrie expirante les intentions de ceux qui la livrent au joug de l'étranger? Quand il s'agit d'intérêts aussi sacrés , les dupes sont criminelles.

Avant de suivre l'Empereur sur le champ de bataille, arrêtons-nous un moment sur les débats de cette assemblée, et entrons dans quelques détails sur la situation intérieure de la France.

Dès sa première séance , la chambre des représentans avait laissé percer son esprit. M. Sibuet avait proposé de n'employer dans son sein aucune désignalion nobiliaire , aucun titre, mais d'y faire régner une

égalité absolue 5 c^était se conformer à un décret rendu à Lyon , mais il parut que TEmpereur n'avait voulu qu'anéantir l'ancienne noblesse , ressuscitée avec les Bourbons. Pouvait-il ignorer que cette ancienne noblesse, qui avait des intérêts différens des siens, existait réellement dès qu'il en établissait une autre? C'était en ne créant pas de nouvelles distinctions qu'il laissait les anciennes s'éteindre dans l'oubli de la tombe ; c'était en restant premier consul qu'il fermait l'entrée de la France aux Bourbons qui n'auraient jamais eu la puissance d'y reconstruire un trône dont les bases avaient été anéanties. Mais vouloir une noblesse et prétendre repousser ces bommes dont le nom seul était en France une grande distinction parce qu'il rappelait de grands souvenirs , c'était une contradiction. Qu'importe aux Luxembourg, aux Noailles, aux Montmorency le titre que vous leur donniez ? Leurs titres ne sont-ils pas dans chaque page de notre histoire? Le passé donnera long-temps encore des lois à l'avenir.

Dans cette même séance , se laissèrent apercevoir quelques irritations d'amour-propre qui, aux yeux d'un observateur, pouvaient avoir de grandes conséquences. Le président de la chambre avait attendu long-temps sans être reçu chez l'Empereur qui avait fait dire : «Je communiquerai avec la chambre par un chambellan. » On s'en plaignit hautement , et M. Boulay vint déclarer que l'Empereur n'avait pas su que le président attendait dans l'antichambre , et que c'était par un malentendu qu'on avait annoncé un chambellan comme un intermédiaire entre le trône et les re-

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présenlans du peuple. On prétendit que Napoléon avait dit à Lanjuinais : «Quelques-uns disent que vous êtes bourboniste, d'autres que vous êtes mon ennemi personnel, et d'autres que vous aimez véritablement la patrie : vous jugerez quels sont ceux que je crois , quand je vous félicite, ainsi que la chambre , du choix qui vous a fait son président." M. Lanjuinais, si la vérité avait été bonne à dire, aurait pu, je crois, répondre que ceux qui faisaient ces trois assertions , en apparence si opposées, avaient tous raison; l'événement n'a-t-il pas prouvé qu'il était d'accord avec Fouché pour renverser Napoléon? n'a-t-il pas contribué au retour de Louis XVIII? et cependant sa noble conduite, ses opinions toujours libérales, son opposition constante à toutes les tyrannies , ne prouventelles pas que l'amour de la patrie est le premier sentiment de son cœur?

Quelques jours après, le représentant Félix Lepelletier. ayant proposé de déclarer Napoléon sauveur de la patrie , fut repoussé par un murmure improbateur, et le parti républicain ou ennemi de Napoléon l'emporta décidément dans cette assemblée, qui ne sut apprécier ni la situation intérieure de la France ni sa position envers les puissances étrangères.

L'Empereur avait fait d'immenses préparatifs , et , presque sur tous les points, la volonté nationale l'avait secondé. L'armée française qui , au l^r avril 1814 ( fait qui prouve combien étaient absurdes les dispositions faites alors pour défendre notre territoire), était de 450 mille combattans, sans y comprendre les 150 mille prisonniers retenus dans les pays étran-

gers et dont un grand nombre ne devait plus revoir leur patrie; l'armée française avait été réduite parles Bourbons, effrayés de leurs propres forces, à moins de 175 mille hommes. En deux mois elle fut reportée, d'après le rapport un peu exagéré sans doute de Carnot, ministre de l'intérieur, à 375 mille hommes. Cette masse de deux cent mille hommes n'était pas toute disponible pour entrer en ligne, puisqu'il s'y trouvait cinquante-cinq bataillons d'anciens militaires qu'on ne pouvait que jeter dans les places , et plus de 25 mille soldats entrés dans les cadres des bataillons d'élite des gardes nationales. Il fallait encore en déduire six mille canonniers gardes-côtes , six mille chasseurs des Alpes et des Pyrénées qui ne sortirent pas de leur pays , et douze mille étrangers . la plupart Espagnols , qui comptèrent bien sur les contrôles , mais qui ne furent même pas tous armés.

Quatre cent dix-sept bataillons de grenadiers et chasseurs , choisis sur la masse de la garde nationale , et composés d'hommes de l'âge de vingt à quarante ans, étaient destinés, comme je l'ai déjà dit, à former les garnisons des places et des réserves déterminées ; deux cents de ces bataillons avaient déjà été mis en marche au 10 juin , et offraient sous les armes 112 mille hommes. Tous , par leur force, par leur enthousiasme , par l'ardeur guerrière de s'instruire et de combattre, rappelaient ces premiers jours de notre révolution où les dents de Gadmus semblaient avoir été semées sur toute la surface de la France.

On se rappelle comment un traité honteux , signé par le comle d'Artois en avril 1814, nous avait fait

perdre 53 places et forts et un matériel d'artillerie qu'on pouvait évaluer à plus de 200 millions '. Les alliés avaient aussi enlevé, contre le texte des capitulations, d'immenses ressources que nous avions à Lafère , à Avesnes , à Béfort; il nous restait cependant des moyens de réparer tant de pertes. Dès le 21 mars, les différentes branches du service d'artillerie , qui toutes ont à leur tête des hommes si habiles, si actifs, si recommandables , furent réorganisées, et on acheta vingt mille chevaux du train et des équipages.

Les officiers du génie faisaient en même temps relever les fortifications de nos places de première et de seconde ligne, où l'on réunissait d'immenses approvisionnemens. Sur tous les points, le zèle des administrateurs n'eut qu'à faire connaître les besoins , les citoyens s'empressèrent d'y pourvoir. Jamais l'esprit public ne se signala avec plus d'énergie.

Dans son discours à une députalion de la chambre des représentans , l'Empereur avait dit , le 11 juin , que les mouvemens des différens corps ennemis rendaient sa présence nécessaire à l'armée et qu'il partait sur-le-champ. La vérité est qu'il n'y avait aucun mouvement dans les armées anglaises et prussiennes qui, répandues de la Moselle à l'Escaut, n'étaient pas en mesure de prendre l'offensive. L'Empereur voulait-il par ces mots expliquer son inaction jusqu'à ce jour et sa résolution subite de marcher à l'ennemi? Il devait sentir qu'il avait perdu un temps précieux ; car, dès

' Ce matériel était de 12,600 bouches à feu, dont 11 .Joo en bronze.

les premiers jours d'avril , après avoir reçu la déclaratioti du 13 mars , il aurait dû marcher vers la Belgique et rejeter les Prussiens au delà du Rhin ^ Mais le moment était passé , et il eût été peut-être plus prudent de les attendre sur notre territoire et de tirer parti de nos places fortes et des moyens qu'elles fournissent, pour inquiéter l'ennemi par des mouvemens sur ses flancs , par des incursions sur ses derrières.

Cette frontière du nord offre le défaut de toutes les longues lignes. Depuis le mur du Delta à Péluse construit par Sésostris, la grande muraille de Médie, qui allait du ïigre à l'Euphrate, le rempart de quinze cents stades , dont le fils de Séleucus-Nicator enveloppa la seconde Margiane , les barrières qu'au nord et au midi on opposait aux Scythes , les fossés qui ont fermé la Chersonèse et le mur qu'éleva Manuel Paléologue sur l'isthme de Corinthe . elles ont toujours été

' L'Empereur délibéra si avec 35 à 36 mille hommes il commencerait le i" avril les hostilités en marchant sur la Belgique et ralliant l'armée belge sous ses drapeaux. Les armées anglaises et prussiennes étaient disséminées ; mais Ton nourrissait des espérances de paix et on aurait blâmé un mouvement offensif : mais pour réunir 35 à 36 mille hommes il fallait livrer à elles-mêmes les vingttrois places fortes depuis Calais jusqu'à Philippeville ; les esprits étaient divisés en Flandre ; on ne pouvait abandonner les places fortes aux gardes nationales locales ; le duc d'AngoiUême marchait sur Lyon ; les Marseillais sur Grenoble ; le commencement des hostilités eût encouragé les mécontens : il fallut attendre que les Bourbons eussent abandonné le territoire , que tous les Français fussent ralliés : ce qui neut lieu que le 20 avril.

( Campagne de i8i5 par Napoléon. Pages 44 et 45. )

rendues inutiles et même nuisibles par l'ennemi qui a pu les forcer sur un point. De nos jours , presque sous les yeux de Vauban, cette ligne tant vantée de nos places du nord ne put arrêter Tennemi , et c'est la victoire de Denain et non les fortifications rétrécies de Landrecies , qui sauva la France. Il est vrai que Landrecies, occupant un instant les alliés, fournit à Villars l'occasion de faire son audacieux et presque incompréhensible mouvement , mouvement qui prouve seul combien est circonscrit le rayon d'activité des places de guerre; car il passa l'Escaut entre Bouchain et Valenciennes , qui étaient occupés par l'ennemi; mais Landrecies serait tombée comme les autres places , s'il n'y avait pas eu une grande armée pour la sauver. C'est donc sur les forces mobiles, sur les forces actives , et non sur les forces mortes , inertes , d'une place de guerre et d'une garnison , calculée pour défendre les bastions , qu'il faut baser ses projets de défense.

D'abord celte ligne laisse ouvertes de grandes trouées , et il est inconcevable qu'après la campagne de l'an xui , on ait encore négligé la trouée de Bavay où aboutissent les routes de Mons et de Binche ; il est plus inconcevable encore qu'on n'ait pas mis Cambrai en état de siège. Devait-on ignorer que de Bavay l'ennemi pouvait aller par les chaussées Brunchaut à Cambrai et Cateau-Cambrésis, sans s'inquiéter de Valenciennes et de Maubeuge , de Bouchain et du Quesnoy ?

N'anticipons pas sur les événemens, mais répétons que puisque l'Empereur n'avait pas profité du premier

moment de terreur pour porter nos aigles sur les bords du Rhin , il aurait dû chercher à tirer la guerre en longueur et à profiter de l'appui de ces places. Au lieu de diviser toutes ses réserves de gardes nationales , pourquoi ne pas établir deux ou trois grands camps qui auraient été à la fois défensifs et offensifs ? Un de ces camps, placé en avant de Montmédi, eût contenu tout ce qui était dans le Luxembourg ; un autre camp, placé en avant de Bavay, eût gêné tous les mouvemens de l'ennemi : la vaste forêt de Mormale, à travers laquelle on eût pu préparer des chemins de retraite jusque derrière la Sambre , offrait d'immenses ressources pour les fascines , les gabions , les palissades ; et la Sambre et l'Escaut pouvaient faire arriver jusqu'à quelques lieues du camp tous les moyens de subsistance. L'ennemi aurait tremblé d'attaquer ce camp retranché, placé ainsi entre Maubeuge et Valenciennes , et il aurait craint plus encore de le laisser derrière lui j car s'il eût marché vers Lille , on pouvait se porter sur Alh et tomber sur ses derrières ; et s'il eût voulu menacer Beaumont, un simple mouvement sur Binche et sur Charleroi , en descendant la rive gauche de la Sambre , devait déconcerter tous ses projets.

Qu'on suppose un ou deux autres camps retranchés de Metz à Strasbourg, toutes les issues garnies de compagnies de volontaires, de bataillons de partisans, la population tout entière sous les armes, et derrière tout cela l'Empereur à la tête de deux cent mille hommes , échelonnés sur toutes les directions , et s'étanl d'avance préparé des moyens de transporter

racilemeiit et promptement des corps d'armée , et qu'on juge si la conquête de la France eût été sans difficultés.

Au lieu de cela , l'Empereur, guidé par son mauvais génie , irrité peut-être par toutes les petites contradictions qu'il éprouvait dans l'intérieur, se décide à frapper un grand coup , à jouer un trente et quarante , à faire dépendre enfin , d'un coup de dé , son existence comme souverain et celle de la France comme nation. Il semble que , regardant comme possible l'hypothèse d'un revers , et croyant que dans ce cas l'ennemi le suivrait jusque sous les murs de Paris, il eût dû s'y préparer en portant d'avance la représentation nationale, le siège du gouvernement et tous les monumens des arts au-delà de la Loire; Paris lui avait coûté une fois l'Empire, il devait donc diminuer, détruire même l'extrême influence de Paris ; et qu'on ne dise pas qu'une telle résolution aurait inspiré du découragement, de la terreur; celte démarche au contraire annonçant que la guerre allait être une guerre vraiment nationale , une lutte à mort , tout ce qu'il y avait de brave et de généreux y eût applaudi , et les ennemis , apprenant que Paris n'était plus qu'un amas de maisons, qu'une cité ordinaire où ne résidait plus le palladium de la France , que Rome enfin n'était plus dans Rome seule , mais dans tout l'Empire, aurait renoncé à ce système de pointes qui leur a si bien réussi et qui leur réussira tant que nous obéirons à une politique étroite et que nous céderons à de petites considérations.

Quelques mouvemens préparatoires avaient pré-

cédé l'arrivée de l'Empereur et semblaient annoncer ses projets. L'aile gauche de notre armée , dont le quartier-général était à Lille , s'était rapprochée du centre, et le quarlier-général du i<='' corps avait été placé à Valenciennes : celui du 2^ était à Avesnes ; le 6^ quittait Laon , où il était remplacé par une partie de la garde, pour occuper Guise, et le 4^ se concentrait à Metz pour être prêt à marcher rapidement par sa gauche et à se réunir au reste de l'armée. Il devenait évident que l'Empereur voulait pénétrer dans la Belgique par Beaumont et Charleroi , passant entre Mons et Namur , et tombant ainsi sur le point où se réunissaient l'aile gauche des Anglais et l'aile droite des Prussiens. Il est étonnant que l'ennemi n'ait pas prévu ce mouvement que la simple inspection d'une carte suggère, et qu'il n'ait pas construit en avant de Fleurus un grand camp retranché qui aurait couvert ses cantonnemens et lui aurait donné le temps de se réunir sous la protection de ce même camp.

Les Anglais étaient cantonnés depuis Tournay jusqu'à Nivelles et le quartier- général de Wellington était à Bruxelles. Les Prussiens , beaucoup plus nombreux , formaient , sous les ordres de Blucher, quatre corps d'armée dont la concentration était fixée à Fleurus , à Namur, à Ciney et à Hannut , ce qui donnait la faculté de réunir toute l'armée en vingt-quatre heures. Qu'on jette les yeux sur la carte , et l'on verra combien la position de l'armée prussienne était plus militaire , plus appropriée à toutes les hypothèses que celle des Anglais qui furent surpris , et qui ,

dès le premier jour, auraient été tout-à-fait détruits sans une réunion de combinaisons fausses ,de contrariétés désespérantes pour nous, inespérées pour eux.

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