CHAPITRE VIII
Départ de Napoléon. Position des armées. Premières opérations.
Parti le 11 de Paris, Napoléon avait porté, le 13, son quartier-général à Avesnes 5 toutes les troupes étaient en marche, et déjà le 4^ corps qui avait eu un mouvement plus considérable à faire, avait dépassé Rocroy et se mettait en ligne. Alors le lieutenant-général Bourmont , ancien Vendéen, que l'Empereur avait élevé rapidement aux premiers grades , et les colonels Clouet et Villoutreys passèrent à Tennemi et se hâtèrent d'avertir les Prussiens du danger qui les menaçait. C'est à la demande et en quelque sorte sous la responsabilité du général Gérard , militaire plein de talent et d'honneur, que l'Empereur avait consenti à donner un commandement dans le 4<^ corps à Bourmont dont il se défiait : ainsi c'est en trahissant à la fois l'honneur et l'amitié que cet officier déserta la veille d'une bataille.
Le 14, parut la proclamation de Napoléon qui, comme César et Frédéric, ne manquait jamais l'oc-
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casion de rappeler les grandes époques et de consacrer ainsi certains jours : « C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland , qui décidèrent deux fois du destin de l'Europe, disait-il : alors , comme après Austerlitz , comme après Wagram, nous lûmes trop généreux! Nous crûmes aux protestations et aux sermens des princes que nous laissâmes sur le trône ! Aujourd'hui cependant, coalisés entr'eux, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions. Marchons donc à leur rencontre : eux et nous ne sommes-nous plus les mêmes hommes?
« A léna , contre ces mêmes Prussiens , aujourd'hui si arrogans , vous étiez un contre deux et à Montmirail un contre trois.
« Les Saxons, les Belges, les Allemands gémissent de prêter leurs bras à des princes ennemis de la justice et des droits de tous les peuples : ils savent que cette coalition est insatiable ! Après avoir dévoré douze millions de Polonais , douze millions d'Italiens , un million de Saxons , six millions de Belges , elle dévorera les états de deuxième ordre de l'Allemagne.
a Les insensés! un moment de prospérité les aveugle. L'humiliation du peuple français n'est pas en leur pouvoir ! S'ils entrent en France , ils y trouveront leur tombeau.
« Pour tout Français qui a du cœur, le moment est venu de vaincre ou de périr. »
Ces nobles sentimens échauffaient toutes les âmes , et jamais l'ardeur de combattre n'offrit un plus vif pressentiment de triompher.
I/armée était alors ainsi placée : le centre , composé du 3^, (lu 6« corps et de la garde , se réunissait à Beaumont ; les 1^^ et 2^ corps menaçaient Mons par leurs mouvemens , et le 4^ corps , qui arrivait de Metz, débouchait de Philippeville. La cavalerie, sous les ordres de Grouchy, se composait de quatre corps, chacun de deux divisions , commandés par les généraux Excelmans , Pajol , Milhaud et Kellermann , sans y comprendre la garde. La force de toutes ces troupes réunies était de 122,404 hommes , 550 bouches à l'eu. Il est possible que les états de situation la portassent plus haut. Mais on sait combien de non-valeurs se trouvent sur les états de situation ; on sait qu'il y a toujours une grande différence même entre ceux qu'on porte présens sous les armes et ceux qui sont réellement combattans. Or , ces présens sous les armes n'étaient pas plus de 122,404 hommes , et c'est peut-être même exagérer que de les porter aussi haut. Je sais que c'est attaquer les idées reçues , ainsi que les bulletins publiés par les Prussiens et par les Anglais , mais j'aurai tant d'occasions de les convaincre d'infidélité , qu'on avouera que leurs assertions prouvent seulement le désir d'exagérer leur victoire.
Les troupes se mirent en mouvement le 15 un peu tard 5 il y eut quelques combats d'avant-posles aux environs de Thuin et les l*"^ et 2^ corps passèrent la Sambre à Marchiennes 5 le 5^, l'avant-garde et le 6« se dirigèrent sur Charleroi dont on était maître à midi et dont l'ennemi n'eut pas le temps ou la précaution de couper le pont ; vers les quatre heures , le 4^ corps.
qui avait liait des marches considérables , passa la Sambre au Catelet et se mit en ligne.
Les Prussiens, avertis par Bourmont, se gardaient avec soin et ne furent pas surpris : il est pourtant étonnant qu'ils n'aient pas pris plus de précautions , pour faire sauter les ponts sur la Sambre et même pour opposer quelque défense sur les bords de la rivière. Ils avaient besoin de gagner du temps pour se mettre en mesure de combattre. Le général Zletten réunit huit à dix mille hommes à Gilly : ils furent culbutés dans le moment, et , si on avait donné le temps aux colonnes d'infanterie de tourner le mamelon , peu en auraient échappé. Dans cette attaque périt le brave général Letort , officier d'une grande résolution , qui , dans la campagne de 1814, avait, à la tête d'un seul régiment de dragons, enfoncé six mille Russes et enlevé leur artillerie. On eût pu , on eût dû entrer ce soir-là à Fleurus , mais on s'arrêta à une demi-lieue ; le S*' corps, occupant la gauche de la route et s'étendant vers Wagnée , et le 4^ occupant la droite vers Lambusart. La garde , le 6« corps et les réserves de cavalerie revinrent ou restèrent à Charleroi : le l^"" et le 3« corps, dont la division Girard fut dirigée sur Wagnetie, suivit la route de Gosselies.
Telle était notre position le 15 au soir, et remarquons que déjà on a perdu du temps, qu'il n'y a pas eu dans les marches cette précision , si nécessaire dans les grandes circonstances. Si on s'était mis en mouvement le 15, à la pointe du jour, si lesl^»" et 2® corps, qui n'étaient pas fatigués , avaient fait une marche de nuit, nous serions arrivés de jour à Fleurus , au mi-
Jieu des cantonnemens ennemis, et la bataille du lendemain n'eût vraisemblablement pas eu lieu. C'est surtout lorsque Ton veut surprendre son ennemi, lorsqu'on a eu le bonheur d'y réussir, qu'il faut savoir utiliser chaque heure, chaque minute. Et qui connaissait mieux ces principes que Ihomme qui se montra le premier capitaine à une époque où il y avait tant et de si grands capitaines, qui créa un nouvel art de la guerre, vaste comme son génie, changea le sort de tant d'empires et fut au moment d'être le maître du monde? Je sens combien sont hasardées, peut-être même ridicules , les observations que je vais me permettre : mais le génie ne s'endort-il pas quelquefois ? mais le grand Corneille n'a-t-il pas , après avoir produit Cinna , le Cid et Polyeucte laissé tomber de sa plume Marianne et Agésilas ? Dire que ces pièces ne sont pas dignes de lui, est-ce refuser de rendre hommage à ses talens ? N'est-ce pas plutôt payer un juste tribut à son génie que de le proclamer ? Disons-le donc sans hésitation parce que c'est la vérité ; démontrons-le avec évidence parce que la gloire de la patrie l'exige : ce n'est pas le héros de Lodi, de Castiglione, d'Arcole , le vainqueur de Marengo , d'Austerlitz , d'Iéna, de AVagram , de Friedland , le grand manœuvrier de Lutzen et de Bautzen qui a succombé dans les champs de Waterloo. Frédéric disait n'avoir vu au siège de Philipsbourg que l'ombre du grand Eugène j Wellington n'a pas eu à combattre à Mont-Saint-Jean même l'ombre du grand Napoléon ; et cependant la victoire fut long-temps incertaine , et l'événement n'a pas même prononcé à qui elle appartient.
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On ne peut pas nier que la combinaison première n'ait été bien conçue, que le point d'attaque n'ait été habilement choisi, que les mouvemens stratégiques qui remuent l'armée, n'eussent totalement trompé l'ennemi, et qu'il ne fût à notre disposition le 15 et le 16. Mais des fautes de détail, la mauvaise volonté ou peut-être même la trahison de quelques chefs , la défiance que la défection de Bourmont avait jetée dans les esprits, ont contrarié l'exécution de plusieurs ordres et mis de l'indécision là où il fallait ensemble et rapidité. Nous ne chercherons pas les causes , mais nous tracerons les effets , et on verra que , si l'armée a succombé , ce n'est pas faute de courage ; que nous ne pouvons rien reprocher à la fortune qui jamais ne nous offrit de si belles occasions de vaincre ; et que c^est à nous et non à eux que ces guerriers , si lîers de leur première victoire , doivent attribuer le résultat de cette courte campagne : car ils ont été surpris, ils ont été battus, et n'ont pas mérité l'honneur d'un triomphe que leurs dispositions militaires n'ont pas amené, et que leur conduite politique a rendu odieux.