LE GENERAL
POIRIER DE BEAUVAISC)
Le 19 octobre 1793, après le passage de la Loire par Tarmée vendéenne, le représentant Merlin (de Thionville) écrivait de Saint-Florent au comité de salut public :
€ J'arrive avec Boursault (2) et quelques troupes, mais j'arrive trop tard pour noyer les débris des brigands. Cette armée du Pape, qui nous a fait tant de mal et que Ton n'a pas poursuivie avec une activité assez révolutionnaire, nous échappe encore ; mais elle n'a plus de chefs. Lescure agonise. D'Elbée est blessé à mort, Bonchamps n'a plus que quelques heures à vivre. Ces lâches ennemis de la nation ont, à ce qui se dit ici, épargné
(ï) Mémoires inédits de Bertrand Poirier de Beanvais, commandant général des armées de la Vendée, publiés par la comtesse de U Bouëre. I vol. in-8, Pion, Nourrit et Cie, éditeurs, 1893. — Ulnvtnlion de Vévéquc d*Agra, de M. Ch,-L. Chassin, par l'abbé Eug. Bossard, docteur èslettres. Angers, Lachèze et Cie, éditeurs, 4, Chaussée- Saint-Pierre, 1893.
(2) Boursault. Jean-François, suppléant de Paris, remplaçant de Manuel à la ConTontion nationale, où il entra le 27 mars 1793.
plus de quatre mille des nôtres, qu'ils tenaient prisonniers. Le fait est vrai, car je le tiens de la bouche de plusieurs d'entre eux. Quelques-uns se laissaient toucher par ce fait A' incroyable hypocrisie. Je les ai pérores, et ils ont bientôt compris qu'ils ne devaient aucune reconnaissance aux brigands. Mais comme la nation n'est pas encore à la hauteur de nos sentiments patriotiques, vous agirez sagement en ne soufflant pas mot sur une pareille indignité. Des hommes libres acceptant la vie de la main des esclaves ! Ce n'est pas révolutionnaire. 11 faut donc ensevelir dans l'oubli cette malheureuse action. N'en parlez pas même à la Convention. Les brigands n'ont pas le temps d'écrire ou de faire écrire des journaux, cela s'oubliera comme tant d'autres choses. »
Merlin (de Thionville) avait raison. Les Vendéens n'avaient pas le temps d'écrire. Plus tard sans doute, ils l'auraient pu faire ; mais ceux à qui ce soin eût incombé surtout, les généraux, les officiers supérieurs, étaient presque tous morts, — morts pour Dieu et le roi. Ceux qui avaient survécu se renfermèrent dans la retraite et vécurent avec leurs souvenirs, se conformant d'avance à cette pensée d'un poète qui, lui aussi, a tenu l'épée :
Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse (i).
Après s'être si bravement servis de l'épée, il ne leur convenait pas d'employer la plume. Ils avaient fait leur devoir, et cela leur suffisait ; se glorifier d'une chose à leurs yeux si simple, ne leur venait pas en pensée. Tout au plus arrivait-il parfois à l'un d'eux, lorsque ses yeux tombaient sur un de ces libelles où leurs luttes héroïques étaient si indignement travesties, de murmurer comme le lion de la fable :
Ci) Alfred de Vigny, Poèmes philosophiques.