LE GÉNÉRAL POIRIER DE BEAUVAIS
blicains l'avaient déjà touchée en criant : Vive la République!
< C'est ainsi que j'eus la douleur de me voir arracher notre dernière pièce d'artillerie, reste d'environ quatre cents gagnées sur l'ennemi y et l'honneur de commander les derniers coups de canon que la Vendée expirante tirait encore pourlerétablissement delà monarchie (i)».
Il ne reste plus à Beauvais et à Stofïlet qu'une poignée de braves et qu'un tronçon d'épée. Ils se disposent pourtant à continuer la lutte, lorsque, dans la nuit du 30 au 31 mars, ils reçoivent des dépêches de la Bretagne. On leur mande que des conférences vont s*ouvrir à Rennes pour la paix, mais que les royalistes bretons, ceux du Morbihan surtout, ne veulent traiter que conjointement avec l'armée d'Anjou ; celle-ci est en conséquence invitée à envoyer un de ses officiers, afin de stipuler en son nom. Beauvais est choisi par le conseil et part aussitôt. Le 3 avril 1795, il arrive au château de la Prévalaye, où se trouvent réunis une grande partie des chefs royalistes de la Bretagne. Les conférences se tenaient dans un petit château appelé la Mabilais, situé à moitié chemin de Rennes à la Prévalaye. Là comme à la Jaunaie, Poirier de Beauvais déclara qu'il lui était impossible d'acquiescer à la paix, du moment qu'elle avait pour principe et pour base la reconnaissance même de la République. Son opinion, lue en plein conseil, le 18 avril 1795, débutait ainsi :
Messieurs, chacun de nous désire la paix ; elle est d'autant plus désirable que la guerre que nous faisons est une guerre civile, qui d'un côté nous répugne, et de Fautre nous affaiblit plus qu'une guerre étrangère.
La paix que nous offre la République exige, pour condition première et essentielle au traité, que nous reconnaissions son gouvernement, ce qui n'est dans le cœur de personne.
(i; Mémoires, ., p. 349.
Pour parvenir à ce but que nous nous proposons, de rétablir la religion et le roi, reconnaîtra-t-on cette République avec Pintentiôn de violer le traité, lorsque l'instant nous paraîtra favorable?
C'est sur Thonneur, cest sur la foi des traités que tout repose dans Funivers ; quelque mécontentement que Ton ait d'une puissance, on ne peut projeter rien contre elle sans manquer à sa foi...
On peut amuser son ennemi, l'amener à des conditions qui paraissent lui convenir et qui, dans le fond, lui sont onéreuses ; faire, si vous voulez, que les clauses d'un traité soient telles que l'exécution de certains points difficiles 11 ce même ennemi devienne un joint pour vous dégager, si vous le trouvez onéreux pour vous.
Mais contracter un engagement précis avec Tintention d'y manquer!... des chevaliers français, accoutumés à être le modèle des nations sur tout ce qui s*appelle honneur^ n'iront pas marcher aujourd'hui d'un pas égal avec leurs ennemis, en se servant des mêmes moyens employés par ces derniers... admettant^ comme on le dit, qu'ils en fassent usage... (i)
La paix néanmoins fut signée. Beauvais revint en Vendée. Stofflet eût voulu continuer la guerre comme par le passé ; mais après le traité de la Mabilais, succédant à celui de la Jaunaie, toute lutte devenait impossible. Force lui fut donc de céder à son tour. « Je signerai tout seul », dit-il généreusement; mais ses officiers, et Beauvais avec eux, tinrent à honneur de s'associer à son sacrifice et de mettre leur signature à côté de la sienne.
Quand tout fut fini, — c'était à Saint- Florent, le 2 mai 1795, — le représentant Ruelle demanda à Beauvais « si, actuellement que la paix était faite, il comptait retourner dans ses propriétés >. Il y avait longtemps que Poirier de Beauvais avait fait le sacrifice de ses propriétés, comme il était prêt, en toute occasion, à faire le sacrifice de sa vie. 11 partit pour Londres, afin d'y chercher les moyens de servir encore la cause de la monarchie.
(1) Mémoires .., p. 364
LE GENERAL POIRIER DE BÉAUVAIS 41 ï
Il était à Londres lorsque lui tombèrent entre les mains, au mois d'août 179c, les Mémoires du généiiil Turreau $ur les guerres de Vendée. Turreau avait commandé en chef pendant les années 1794-1795. Son lïvvn était le premier qui parût sur la Vendée, sur ces événements si extraordinaires dont tous parlaient et que nul ne connaissait. Le succès fut très vif, et pourtant Tolivrage était rempli d'erreurs sans nombre, de calomnies odieuses, telles qu'on les pouvait attendre de l'homniL^ qui avait été l'organisateur des colonnes infernales, Beauvais, à cette lecture, se jeta sur sa plume comme autrefois il se jetait sur son épée. « J'ai pensé, dit-il qu'il était du devoir d'un des chefs de ces respectables et braves soldats, de dissiper des calomnies qui tendtnt à ternir leur gloire, moins encore pour sa propre satisfaction que pour payer un tribut à des frères d'arni^. s qui, loin d'avoir eu besoin d'être excités au bien pu l'exemple de leurs commandants, n'étaient, pour eux généralement que des modèles constants de toutes It/s vertus. »
On voit sous l'empire de quels sentiments Poirier dt Beauvais a écrit ses mémoires : non dans un but de satisfaction personnelle, pour le plaisir de se mettre in scène et de grandir son rôle; mais pour défendre si-ç compagnons, pour opposer la vérité au mensonge, et m témoignage d'un incendiaire et d'un bourreau le témoignage d'un honnête homme.
Les mémoires sont presque toujours œuvre de vieillesse. On les écrit d'habitude au soir de la yu\
quand l'ombre commence à descendre, quand les souvenirs du narrateur sont assez éloignés pour qu'il soit tenté parfois d'en prendre à son aise avec eux. Les Mémoires de Beau vais, au contraire, ont été composés au lendemain même des événements qu'il raconte, quand la mémoire en est encore chez lui toute fraîche et que ses impressions sont encore brûlantes. Il nous apprend, dans son Introduction^ qu'il les a commencés au mois de septembre 1796, et qu'il les a finis au mois d'avril 1797.
J'ajoute qu'à ces garanties de- véracité vient s'en ajouter une autre. Une des principales sources d'erreurs chez les auteurs de Mémoires, c'est la confiance qu'ils ont d'habitude en eux-mêmes, c'est cette optimisme qui aveugle les plus éclairés. Ils se laissent aller, de la meilleure foi du monde, à leurs illusions, à leur désir de montrer sous un jour favorable les événements auxquels ils ont été mêlés et la part qu'ils y ont prise. Telle n'était point la nature d'esprit de Poirier de Beauvais. L'optimisme n'était point son fait. Il nous dit lui-même dans son Introduction :
« Me trouvant au milieu des Vendéens, et agrégé parm i eux, j'eus bientôt connu les forces du parti, et plutôt encore les défauts qui devaient d^abord nuire à son extension et finir ensuite par le détruire, si les vrais intérêts de la chose ne faisaient taire toute autre considération , et si l'on ne s'attachait pas à un plan raisonnable et uniforme.
4( J'ai toujours dit franchement et dans les diverses occasions ce que je pensais à cet égard. Mes craintes, trop bien fondées, m'ont fait souvent revenir à la charge et me faisaient souvent tourmenter les autres.
« Je suis Cassandre au milieu de vous , leur ai-je répété cent fois. Je vous prédis des malheurs certains, mais il est dit que vous ne me croirez pas. »
Ce sont bien d'ailleurs de vrais Mémoires qu'a écrits
LE GÉNÉRAL POIRIER DE BEAUVAIS Jt
Poirier de Beauvais, un récit continu, suivi, sans interruptions ni lacunes, qui comprend toute la guerre de la Vendée, de 1793 à 179J. En tête de ses récits, comme le fera plus tard M. de Barante en tête des admirables mémoires écrits par Madame de la Rochejaquelein,Beauvais a placé une longue description de la Vendée militaire, du Bocage, de la Plaine et du Marais. Il ne se pique point d'être écivain et n'a nul souci d'être un homme de lettres, mais il a pratiqué le pays, il Ta parcouru en tous sens, non en touriste, mais en soldat ; il a combattu dans ces champs, il a dormi dans ces fossés, il s'est caché dans ces bois. Incorrecte peut-être, sa description a ce mérite d'avoir été i^écue ; aussi laisse-t-elle bien loin derrière elle la description académique de M. de Barante.
Parmi les erreurs de Turreau, relevées et victorieusement réfutées par Beauvais, il en est une que je dois signaler.
Le courage, le dévouement, l'esprit de sacrifice des Vendéens furent vraiment surhumains. Où en trouver l'explication? D'après Turreau, dans les artifices et les sortilèges des prêtres :
Ces prêtres, dit-il, avaient (comme de raison; le don de prophétie ; ils employaient aussi les ressources de la magie pour convaincre, à TaMe des prestiges, des esprits échauiïés et déjà trop disposés à Tenthousiasme et au merveilleux par Tignoraoce et la superstition. Bientôt on parla de miracles dans la Vendée ; ici, la Vierge avait comparu en personne pour sanctifier un autel provisoire élevé dans les bois ; là, le Fils de Dieu lui-même était
descendu du ciel pour assister à une bénédiction de drapeaux. Ailleurs, on avait vu des anges parés de leurs ailes et de leurs rayons annonçant la victoire aux défenseurs de l'autel et du trône. Ces événements surnaturels avaient toujours lieu la nuit et souvent la veille d'une expédition, lis faisaient la base des sermons du jour, dans lesquels les prédicants, les missionnaires du parti garantissaient aux victimes des combats une résurrection glorieuse dans cette v/e comme dans Tautre, On y joignait une représenta^ iion de la messe, et les Vendéens, enivrés de tous les poisons du fanatisme, ne sortaient de leurs églises que pour courir à Tennemi ; affrontaient avec audace les plus grands dangers, sûrs
de vaincre ou de recevoir en mourant la palme du martyre
11 est prouvé que les Vendéens crurent longtemps ressusciter trois jours après la mort ; les épouses, les mères conservaient le corps de leurs enfants et de leurs maris ^i >.
Sans doute, les Vendéens étaient soutenus par leur foi religieuse, et c'est à cette source qu'ils puisèrent leur incomparable héroïsme ; mais ni la magie blanche, ni la physique n'y furent pour rien. Ecoutons Poirier de Beauvais :
« Je puis assurer qu'aucun prêtre dans la Vendée ne s'est donné le don de prophétie, qu'aucun n'a employé les ressources de la magie. Toutes ces puérilités, que Turreau se plaît à détailler si éloquemment, n'ont jamais été crues dans ce pays. J'ai vu moi-même les Vendéens rire de la stupidité qu'on leur supposait.
< Les paroisses de Coron, Vésins, Trémentine, Jallais, Vihiers, Cholet, le May, etc., étaient du nombre de celles qui faisaient souvent Tavant-garde, et ce, volontairement. Ceux qui connaissent ces soldats diront,
1 1) Mémoires pour servir à l*histoire de la guerre de la Vendée par le général Turreau, p. 55 et 57. — M. Michelet ne s'est pas fait faute, on le pense bien, de rééditer, dans sou Histoire de la Révolution, les inventions de Turreau H ne tarit pas sur les fourbes veidéennes^ sur les fourberies qui menaient l'affaire, sur les miracles grossiers de physijue et de magie blanche dont les prêtres se servirent pour faire prendre les armes aux paysans vendéens, tome VI, p. 78.