‹ Mémoires et souvenirs (volume 2)Chapitre 22 sur 30 · LOUIS DE FROTTE ET MICHELOT MOULIN · texte numérisé non relu

LOUIS DE FROTTE ET MICHELOT MOULIN

de faire des faulx, maisd'attendre une occasion favorable pour reprendre les armes. » — Moulin protesta du contraire. Gardanne lui donna un sauf-conduit pour l'abbé Briône, et les deux soldats, après s'être serré la main, se séparèrent.

Après avoir rapporté cette entrevue, Michelot Moulin, continue en ces termes : « Ma position était très critique. Je me trouvais dénué de tout : sans fortune, sans argent et même sans linge et sans habits ; toute ma garde-robe ne valait pas 1 50 francs. Un bras que j'avais eu cassé d'un coup de feu et dont je suis resté incommodé, ne me rassurait guère sur mon succès dans le nouvel état que j'avais envie de prendre. Tout cela me tourmentait l'esprit nuit et jour. Les offres que le général Gardanne m'avait faites me revenaient souvent à la pensée, me représentant un moyen d'existence bien plus certain et bien plus facile que celui que je me proposais d'adopter. Cela me tracassait et me mettait l'esprit dans un grand malaise. J'aurais voulu n'avoir pas été à Caen ; je n'aurais pas eu ces sujets de tentation. Mais lorsque je venais à me rappeler la mort de mon infortuné père, les injustices que le gouvernement républicain avait ord onnées et toutes horreurs qui s'étaient commises et se commettaient encore tous les jours, ce tableau me rendait bientôt ferme dans ma résolution de ne jamais servir un pareil gouvernement, de mourir plutôt de misère s'il le fallait (i) ».

Moulin avait dit vrai dans son entrevue avec Gardanne. Il reprit son métier de taillandier. Lieutenant-colonel, chevalier de Saint-Louis, il fabrique pour vivre des faulx et des socs de charrues. On admire, avec raison, le Cincînnatus de Rome. C'est par milliers que la Vendée, la Bretagne, le Maine et la Normandie comptèrent alors ces héros, artisans ou laboureurs, qui, après avoir versé leur sang pour |leur Dieu etpour leur Roi, souvent après

(I) Mémoires,.., p. 189.

avoir commandé, revenaient, avec une simplicité antique, à leur profession d'autrefois.

Ce Michelot était d'ailleurs un héros de toutes façons, voire même un héros de roman. Ecoutons-le nous raconter son mariage. < Il me manquait la chose la plus essentielle, l'argent pour acheter ce qui m'était indispensable po»r me mettre au travail. Je n'avais pas un sou... Ma position était donc plus critique qu'on ne peut se l'imaginer. J'aurais bien eu une ressource: jepouvaisépouser une demoiselle qui m'aurait donné un peu de fortune, et je me serais trouvé au-dessus de tous ces embarras. Mes amis m'avaient proposé plusieurs partis de cette convenance, où j'étais sûr de n'être pas refusé, si j'avais voulu me présenter. Mais mon choix était fait depuis longtemps; je n'attendais que le moment d'une paix certaine pour épouser une de mes parentes, qui malheureusement n'avait pas plus de fortune que moi. C'était bien dommage; elle m'aimait assez pour m'épouser, quelque fortune qu'elle eût eu (i). »

Il était marié depuis trois ans, il avait une fille, son commerce commençait à prospérer, lorsque, dans la nuit du 6 au 7 mai 1804, sur des ordres venus directement de Paris, il fut arrêté et conduit à la prison de Tinchebray. 11 avait été prévenu, il aurait pu se cacher, mais, comme il l'écrit naïvement, il n'était pas coupable, et puis il avait une fourniture de taulx i livrer : « J'étais sur le point délivrer les faulx que j'avais fait?s depuis huit mois ; il fallait que je commence à les tremper le lendemain matin et qu'elles fussent livrées toutes dans quinze jours ; si je ne me rendais pas aux gendarmes et étais obligé de me cacher pendant cette quinzaine, je ne pouvais livrer ma marchandise et j'allais me trouver dans le plus grand embarras pour faire honneur aux obligations que j'avais contractées (2). »

(i) Mémoires,.,, p. l<^, (a) Ibîd., p. 197.

LOUrS DE FROTTE ET MICHELOT MOULIN yç

Innocent, il croyait en être quitte pour quelques explications. On l'interrogea en effet sur les relations qu'il aurait eues avec Moreau, Georges et Pichegru; il répondit qu'il ne les avait jamais vus. Une perquisition minutieuse dans son domicile ne fit rien découvrir de suspect. On ne le mit point en jugement, mais on le conduisit, d'étape en étape, de prison en prison, au fort de Joux, dans le Doubs, àcent cinquante lieues de Tinchebray. Moulin y trouva trois autres soldats de la cause royaliste, Girod, Allier d'Hauteroche et Henri-Charles de Frotté, frère de père du général. Ils résolurent de s'évader, de le tenter du moins.

11 ne fallait pas songer à séduire leur geôlier. Le fort avait pour commandant un nommé Lefebvre, ardent révolutionnaire, qui avait joué en Vendée le rôle le plus odieux. Etant commandant à Bourgneuf, il avait ordonné de noyer quarante-et-une victimes, < parmi lesquelles un homme aveugle et âgé de soixante-dix-huit ans, douze femmes et onze enfants, dont six de- six à dix ans et cinq à la mamelle (i) ». Impliqué dans le procès de Carrier et des noyades de Nantes, il avait été déclaré par le jury coupable des faits qui lui étaient imputés, mais il n'en avait pas moins été acquitté commeayant agi « sans intentions criminelles et contre-révolutionnaire > . \\ n'y avait donc rien i espérer de ce côté pour Moulin et ses compagnons. Si le geôlier était terrible, la prison ne Tétait pas moins, et il en fallait dire ce que dit Ruy Blas de la Savoie et de son duc :

La Savoie et son duc sont pleins de précipices.

Le fort de Joux s'élève c'i deux cents mètres au-dessus delà rivières du Doubs, qui coule au pied du rocher sur lequel il est assis. D'un côté, le rocher à pic ; de l'autre, de terribles escarpements de sable, tachetés par endroits de rares buissons; la rampe d'accès elle-même est

(I) Décret dt la Convention du aa vendéiquire «a 11} (13 optQl^rÇ t79f*)

rapide et périlleuse. Déjà pourtant de ce même donjon, de < ce nid de hiboux », comme l'appelait Mirabeau, deux anciens chefs Vendéens, le général d'Andignéet le général de Suzannet, s'étaient évadés en ï8oi. Moulin et ses trois amis s'évadèrent à leur tour, après un travail de quinze jours et de quinze nuits, le 27 janvier 1805. Le récit d'Alexandre Dumas, dans Monte-Cristo^ racontant l'évasion du prisonnier du château d'If, est moins émouvant, moins dramatique que le récit de Mi— chelot Moulin.

Réfugié en Angleterre, Moulin accepta, au mois de janvieri8i3, de passer en France, avec une mission du comte de Provence. C'était aller k une mort presque certaine. Tous les agents royaliste envoyés en France depuis quelques années avaient péri : Prigent, agent du comte de Puisaye, fusillé à Rennes le 11 octobre 1808; M. de Gouyon de Vaucouleurs, fusillé à Rennes, le 5 octobre 1808, avec six autres personnes notables du pays, coupables d'avoir donné asile à Prigent ; Armand de Chateaubriand, fusillé à Paris en avril 1809; le vicomte d'Aché, égorgé par des gendarmes à Luc-sur- Mer (Calvados), le 8 septembre 1809; Le PeigedeBar, général en second de l'armée du Morbihan, arrêté à l'île d'Houat à son arrivée d'Angleterre et fusillé sur place avec ses deux compagnons, Le Guern et Droz, chefs de bataillon de la même armée, en 181 2. D'autres encore avaient péri dans les mêmes conditions, M. de Roze, par exemble, et ce malheureux Vitel, dont le chancelier Pasquier, dans ses M^mo/re5, raconte la mort tragique (i). Mais ces exemples, ces précédents fâcheux n'étaient pas ponr arrêter Michelot Moulin. Il vint donc en France à la fin de mars 181 3 et y séjourna jusqu'à la fin de mai. Son récit, en cet endroit encore, a tout l'intérêt d'un roman.

Plus d'une fois déjà ce mot roman s'est trouvé sous

iO Mémoires du Chancelier Pasquier^ tome l, p. 454.

LOUIS DE FROTTÉ Et MICHELOT WOULlN f^

ma plume, à propos d'une œuvre d'une sincérité absolue, où seule la vérité parle et où rimagination n'a eu aucune part, A cela rien d'étonnant. Dans ces guerres de la Chouannerie normande, qui se prêtent si singulièrement au développement des passions et des facultés personnelles, tout est romanesque, le mystère dont s'entourent les personnages, Tétrangeté de leurs aventures, la rudesse et l'originalité des mœurs locales, enfin la physionomie tour à tour sauvagie et charmante du pays qui les encadre. C'est pourquoi, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, les romanciers ici ont précédé les historiens, M. de La Sicotiére s'est vu devancer par Balzac et Barbey d'Aurevilly

Balzac a emprunté à la Chouannerie normande le sujet de quelques-uns de ses meilleurs récits.

Le Réquisitionnaire (i) se passe à Carentan, dans le département de la Manche.

La tragique histoire de la baronne Bryond des Tours- Minières, fille de Madame Le Chantre de la Chanterie, guillotinée en 1809, qui a inspiré à l'auteur de si émouvantes pages dans VEnvers de rhistoire contemporaine (2), se passe aux environs de Falaise. Le fond est vrai ; la plupart des détails sont exacts. Balzac n'avait guère ait que changer les noms. La baronne Bryond des Tours-Minières s'appelait en réalité Madame Aquet de FéroUes; sa mère, Madame de la Chanterie, s'appelait Madame de Combray.

Lorsque Balzac a voulu peindre quelques types de vieux royalistes, au lendemain de la Révolution, les d'Esgrignon, les Castéran,les Troisvilles et cet admirable bourgeois, le notaire Chesnel, il les a placés à Alençon, au cœur même du pays où avaient combattu Moulin et

(i) Le Réquisitionnaire a paru pour la première fois dans la Revue dt Farts, du 23 février 1831.

\,2) Madame de la Chanterie, premier épisode de VEnvers de l'Histoire contemporaine, a paru pour la première fois en 1843.

Frotté (i). La maison dans laquelle il a placé une partie de la scène du Cabinet des Antiques est précisément celle qu'habitait Taïeul de Frotté, au moment de l'arrestation du général.

Barbey d'Aurevilly avait projeté d'écrire une série de romans dont les guerres de la Chouannerie seraient le théâtre, quand elles n'ea seraient pas le sujet. Deux seulement ont paru,*maiscesont deux chefo-d'œuvre : VEnsorcelée et Le Chevalier Des Touches. L'affaire du chevalier Destouches, arrêté à Granville le $ juillet 1798, condamné à mort et enlevé de la prison d'Avranches par onze chouans, alors que le condamné avait les fers aux pieds, que la prison était bien gardée et que la ville renfermait un fort détachement de troupes et de nombreux gardes nationaux, est encore un de ces épisodes qui tiennent à la fois du roman et de l'histoire. On en trouve un tout semblable — nous l'avons vu — dans les Mémoires de N^oulin; ce coup de maître fut son coup d'essai.

Ces jours-ci paraissait un nouveau volume de Tœuvre critique de Barbey d'Aurevilly; il est consacré aux Mémoires historiques et littéraires (2). Quel dommage que Tauteur du Chevalier des Touches et de VEnsorcelée ne soit plus là ! Quel bel article il eût écrit sur les Mémoires de Michelot Moulin !

7 janvier 1894.

(1) Le Cabinet des antiques , 1838.

(2) Us Œuvres et le* Hommes au dix-neuvième siècle. Tome XIV : Mémoirei historiques et littéraires, par J. Barbey d'AoreviUy, on vol. iii-8. Alphonse Lemerre, éditeur, 23, passage Choiseul, 1893.

Qoo^z

On se plaint beaucoup de la surproduction dans la littérature comme dans Tindustrie. Ce n'est pas sans motif. Les méchants livres sont aussi nombreux que les bons ouvrages sont rares. C'est par millions d'exemplaires, paraît-il, que se chiffre en ce moment le stock des romans en souffrance chez les éditeurs, et de ces romans le meilleur ne vaut pas grand'chose. Je me joins donc volontiers à ceux qui se plaignent de cet excès de production libresque^ mais je demande grâce pour les Mémoires. Tous sont intéressants, ceux-là surtout qui nous parlent de ces époques orageuses, de ces temps troublés dont, selon le mot de Cicéron, il est fort triste d'être le témoin, mais dont il est fort agréable de lire l'histoire, si féconde en événements singuliers et inattendus : QucB etsi nobis optabiles in experiendo non fuerunt, erunt tamen in legendojucundde. Cette phrase pourrait servir d'épigraphe diux Mémoires de la duchesse

(i) Mémoires de Madame la duchesse de Gontaut, gouvernante des Bnfants de France pendant la Restauration (I77î-8î6). — Un \wï. itï-8, accompagné d'un portrait en héliogravure. E. Pion, Nourrit et G'«, 6dit.

80 KiEMOlkES ET SOUVENIRS

de Gontaut, qui vont des dernières années de Louis X VI aux premières années de Louis-Philippe, à travers cinq ou six révolutions.

Madame de Gontaut est née à Paris en 177? ; son père, le comte de Montault-Navailles, avait fait toutes les guerres de Sept ans ; revenu à la cour, couvert de blessures, il avait été préposé à l'éducation des Enfants de France (Louis XVI, Louis XVIII, Charles X)et menin de Louis XVI, alors dauphin.

A sept ans, elle fut tenue sur les fonts de baptême par le comte et la comtesse de Provence, dans la chapelle de Versailles.

Un neveu de son père, le vicomte de Valence, ayant épousé la fille de Madame de Genlis, cet événement de famille devint le commencement d'une liaison entre la fille du comte de Montault-Navailles et les élèves de Madame Genlis, les ducs de Chartres et de Montpensier, le comte de Beaujolais et Mademoiselle. Madame de Genlis habitait avec Mademoiselle un peiit pavillon attenant au couvent Bellechasse, au coin de la rue Saint-Dominique. Les princes y étaient amenés tous les matins par un sous-précepteur ; ils y prenaient leurs leçons et ne retournaient au Palais-Royal que le soir. Mademoiselle de Montault assistait souvent à ces leçons ; elle partagea bientôt l'enthousiasme des jeunes princes pour la gouvernante. < J'aurais presque rougi, dit-elle, de rester en arrière de cette passion romanesque que chacun cherchait à lui prouver. J'ai vu les princes et Mademoiselle baiser les pas où elle avait marché, et j'avoue à ma honte qu'un jour, voulant me distinguer en sentiment, je me précipitai sur le fauteuil qu'elle venait de quitter, et, l'ayant baisé avec ardeur, je me remplis la bouche de poussière, ce qui calma mon zèle (1). »

(i)Page 7.

LA DUCHESSE DE GONTAUT Si

Dans les derniers mois de Tan.-ée 1790, elle quitta la France, avec sa mère. ^ Ma bonne et timide grand' mère, écrit-elle, tremblait pour sa fille. Elle la détermina à quitter Paris le plus tôt possible. Ma mère alors confia sa fortune à M. Durvet, banquier de la cour, dévoué à notre famille. Elle ne prit qu'une somme peu considérable, dans Tespérance d'un prompt retour, et nous partîmes pour la Suisse (i). » Elle étaità Coblentz, au printemps de 1791. Les émigrés se croyaient bien décidément, cette fois, à la veille de rentrer en France : on parlait beaucoup, et très imprudemment, des projets d'évasion de la famille royale. Ici se place un incident que Madame de Gontaut raconte en ces termes : « Une personne de confiance, envoyée par M. Durvet, lui apporta un morceau de ruban de fil qui avait été cousu dans une doublure, et sur lequel étaient écrits ces mots: « Donnez-vous votre sanction au prêt d'une partie de la dot que vous-même avez déposée entre mes mains ? Elle vous sera rendue par celui que vous chérissez, lorsque vous vous retrouverez ensemble, et bientôt, je Tespère. Répondez par la même voie. » — «Oui, cent fois oui», fut la réponse de ma mère. Helas ! l'arrestation du roi à Varennes rendit ce sacrifice inutile. Il avait aidé à compléter la somme convenable pour Texécution de ce projet : elle fut prise au moment de la criminelle arrestation (2). »

En 1793, Madame de Montault et sa fille, obligées de quitter l'Allemagne, s'étaient réfugiées en Hollande, à Rotterdam. C'est là que Madame de Montault apprit l'exécution du frère de sa mère, celle aussi de son propre frère. Leurs faibles ressources étaient épuisées. Un négociant auquel elles avaient été recommandées venait souvent les voir. Un jour, Mademoiselle de Montault lui parla de son désir d'utiliser les leçons qu'elle avait

(i)Page2U (2) Page 23.

reçues dans sa première jeunesse ; il lui donna l'idée de peindre sur pierre et sur ivoire. Elle prit des leçorf?, travailla beaucoup, et fut bientôt en état ae venir en aide à sa mère. Cependant les troupes de Pichegru approchaient ; il fallut quitter la Hollande, comme on avait quitté TAlLmagne. On s'éloigna de Rotterdam et onpassa en Angleterre ; Mademoiselle d^ Montault devait y rester vingt ans, jusqu'en 1814.

Durant l'été de 1790, Aiademoiselle de Montault, qui venait de perdre son père, était allée passer quelque temps à Pau et à Bagnères-de-Bigorre, auprès de la marquise de Gontaut, grande amie de sa mère. Il avait été alors question de son mariage avec M. de Saint-Blancard, fils de la marquise de Gontaut; mais la conclusion en avait été ajournée au moment où la tranquillité serait rétablie en France. M. de Saint-Blancard renouvela ses sollicitjtions, lorsque sa fiancée fut fixée en Angleterre. Le mariage eut lieu à Londres, à la chapelle d'Espagne. « Il se fit aussi modestement que possible, dit Fauteur des Mémoires ;VéyèquQ de Nantes et le comte de Noè, mon parent, lurent mes témoins. Le duc de Gramont et le baron de Rolles, otficier suisse, aide de camp du comte d'Artois, furent ceux de M. de Saint-Blancard, qui alors prit le nom de vicomte de Gontaut-Biron, laissant celui de Saint-Blancard au fils aîné de la branche cadette. > (i)

Entre la séparation de la Convention nationale (26 octobre 179s) et le coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 1797) , la France commença de respirer un peu. Ni M. de Gontaut, ni Madame de Montault-Navailles ne pouvaient cependant y rentrer, étant l'un et l'autre sur la liste des émigrés. A leur défaut. Madame de Gontaut se résolut à entreprendre le voyage de Paris, afin de sauver, s^il était possible, quelques débris de leur fortune. Munie d'un passeport au nom de Madame

(U Page 31.

François, marchande de dentelles, allant en France pour ses affaires de commerce, elle débarqua à Calais^ au mois de juillet 1797. Elle y fut retenue trois semaines par les autorités révolutijnnaires, qui la soupçonnaient d'être une émigrée, et put enfin gagner la capitale et rejoindre sa grand'mère. Celle-ci habitait au coin de la rue Royale, alors rue de la Révolution, vis*i-vis du Garde-Meuble; des fenêtres de sjn hôtel, elle avait vu déoouchersur la place Louis XV le tombereau qui tratnait à la guillotine son frère et son fils.

Madame François était loin d'avoir rempli complètement Tobjet de son voyage, lorsque éclata le 18 fructidor Force lui fut de quitter aussitôt Paris, de regagner Calais et de s'embarquer pour Douvres. C'est également par Douvres et Calais que, diX'-sept ans plus tard, au mois d'avril 1814, elle reviendra en France. Mais à peine rentrée, après un st long exil, il lui faudra traverser de nouveau la Manche, retourner à Londres, où la rappelle la maladie de sa mère ; et c'est à Londres qu'elle apprendra la bataille de Waterloo. A cet endroit de ses Mémoires^ elle écrit, au bas d'une page, cette simple ligne: « La plume s'échappe de mes mains pour décrire les détails de ce moment ; mon cœur, tout français, en fut profondément ému (1). »

Elle était enfin réinstallée à Paris, et cette fois, croyaitelle, pour toujours, dans un petit appartement, rue de la Paix, au coin du jardin de l'hôtel de Gontaut, lorsqu'un jour d'avril 1816, elle fut mandée aux Tuileries par le comte d'Artois. 11 lui annonça que le mariage de M. le duc de Berry avec la princesse Caroline de Naples venait d'être décidé a l'instant, et qu'elle était nommée une des dames pour accompagner : il avait tenu à lui en donner lui-mèine et sur-le-champ la nouvelle. Elle fut chargés d'aller recevoir la princesse à Marseille, avec la comtesse de Bouille et la maréchale Oudinot, du'^

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chesse de Reggio, dont elle nous donne, en passant, ce léger crayon : « Charmante de figure, de conduite, de tact, douce, bonne, séduisante enfin (i). >

Madame de Gontaut fut nommée dame d'atour en 18 18, et eut, à ce titre, son logement à l'Elysée. € Monseigneur et Madame, dit-elle, se firent une fête de me mener dans l'appartement qui m'était destiné, audessus de celui de la duchesse; la vue donnant sur les Champs-Elysées était superbe et gaie. C'était celui qu'avait occupé le petit roi de Rome : on y retrouvait partout des détails du soin qu'on avait donné à son enfance ; les lambris matelassés jusqu'à la hauteur d'un enfant de six à sept ans, l'appartement entier tendu de soie verte, belle et fraîche encore, devait préserver les yeux. L'examen de la prévoyance humaine qui s'anéantit devant la volonté suprême nous fit réfléchir, et pour un instant attrista même ma princesse (2). > L'année suivante, le duc de Berry et sa femme, la tirant à part dans un des bosquets de l'Elysée, lui annoncèrent qu'ils désiraient la nommer gouvernante de l'enfant qui bientôt allait leur naître. Madame de Gontaut hésitait à accepter; elle demanda quelques jours, afin de consulter son mari, qui était dans le Midi. < Ayant été chargée écrit-elle, de quêter pour une œuvre particulière, je demandai une audience au roi : il me l'accorda. Après m'avoir remis la somme qu'il destinait, il me dit : € Asseyez-vous à présent, ma filleule, et causons. (Il m'appelait sa filleule dans ses moments d'aimable bienveillance). Dites-moi, je vous prie, pourquoi vous hésitez à accepter l'offre de la première place du royaume.'^ » Louis XVIll écoutait avec ses yeux, qui, pénétrant jusqu'à la conscience, obligeaient de dire nettement la vérité, « Je n'ai point d'ambition, sire, lui dis-je, j'aime avant tout la liberté, l'indépendance... » 11 reprit vive-

(1) Page 153.

(2) Page 179.

ment : « Liberté I indépendance ! mots vides de sens ! Le dévouement part du cœur, le vôtre en a donné des preuves et ne se démentira jamais. Croyez-moi, acceptez ce qui vous est oflFert avec confiance, amitié et mon approbation. » Il me fit un salut amical, mais sérieux. Je le connaissais assez pour comprendre que son avis devait être suivi (i). » Elle accepta.

L'enfant dont accoucha peu après la duchesse de Berry était une fille, MADEMoiSLLE,la future duchesse de Parme.

Après l'assassinat de son mari, la duchesse de Berry abandonna TElysée et s'installa au château de Saint- Cloud, puis aux Tuileries. Le 29 septembre 1820, k 5 heures du matin, vingt-quatre coups de canon — et non cent et un, comme il est dit dans les Mémoires (2) — annoncèrent la naissance du duc de Bordeaux : comme sa sœur, il fut confié à Madame de Gontaut, qui reçut alors le titre de gouvernante des enfants de France.

Quatre ans après, presque jour pour jour, en ce même mois de septembre, qui avait vu naître Tenfant sur la tête duquel reposaient tant d'espérances, Louis XVII I mourut^ le dernier des souverains qui devaient mourir aux Tuileries. Madame de Gontaut raconte ainsi la dernière maladie du roi :

Je ne l'entendis jamais se plaindre, mais les progrès 'de sa cruelle maladie n'étaient que trop faciles à voir. Il ne prit, je crois, congé d'aucune personne, ou du moins je n'en fus pas témoin; plus il souffrait, plus il devenait doux^ bon, touchant. Enfin le terme de son supplice approchait ; il fit quelquefois venir auprès de lui les jeunes princes, nous étions alors seuls ; il ne m'ouvrit jamais son cœur sur le supplice qu'il supportait patiemment et dont il ne fut plus possible de douter.

Les ouvrages du parc de Montretout étaient commencés (3) ;

(1) Page 193.

(2) Page 219.

(5) H s'agissait de réunir par an petit pont en fil de fer étroit, mais long, le parc de Montretoot avec le palais de Saint-Cload. Montretout fut

86 MÉMOIRES ET SOqVENIRS

il m'en plaisantait encore, il me dit m4me qu^un mauvais plaisant, lui en parlant, avait dit : « Les Romains ont élevé des ponts prodigieux ; Madame la gouvernante n'a pas voulu rester en arriére des Romains. » Cette plaisanterie Tamusait beaucoup. Il avait pour moi une vieille affection, que je devais à son attachement d'enfance pour mon père... Le il septembre, je reçus Tordre de mener les princes chez le roi. 11 me parut d'une extrême faiblesse ; il était dans son cabinet ; rien autour de lui ne me sembla changé ; les congédiant bientôt, il désira les embrasser; je soulevai le duc de Bordeaux jusqu'à lui ; je Tenteodis dire tout bas : « Pauvre enfant 1 puisses-tu être plus heureux que nous ! » Pendant ce temps. Mademoiselle cherchait sa main, et la baisa. Je craignais qu'elle ne rencontrât ses pieds, qui étaient dans un état affreux ; il me fît une profonde pitié. J*éprouvais une douleur si sincère que j'avais peine à retenir mes larmes. Arrivée à la porte, je le regardai encore, et sentis que c'était pour la dernière fois.

Le jour d'après, Monsieur me fit donner avis que le roi venait d'être administré par Monsieur le grand aumônier, en pleine connaissance, entouré de sa famille et des grandes charges de sa maison (i).

Quelques jours après Tavènement de Charles X, Madame de Gontaut prêta entre ses mains le serment de fidélité, comme gouvernante des enfants de France.

Cependant le duc de Bordeaux allait avoir six ans. Le moment était venu de lui donner un gouverneur. Le marquis de Rivière fut investi de ces hautes et délicates fonctions. Charles X écrivit alors à Madame de Gontaut une lettre remplie de bonté, lui recommandant d'avoir courage pour le jour de la séparation. Le roi lui annonçait en même temps qu'il lui donnait le rang et le titre de duchesse.

Madame de Gontaut restait chargée de l'éducation de Mademoiselle. Elle continua d'habiter les Tuileries et

décoré, à cette occasion, du nom de Trocadéro, en Thoonear dç U victoire remport^ç par le duc d'Angoulême.

(») PM;e 241

Sami-Cloud. Un jour, le i^'mars iSjo, veille de Touverture des Chambres, le roi lui remit un papier en lui disant : « Voilà mon discours. » Elle le lut attentivement et dit au roi que, n'en comprenant pas le motif, elle le trouvait sévère, c II est mérité, répondit-il ; ignorez-vous donc que la malveillance interprète mes actions, et jusqu'à mes paroles, qu'il surgit partout, et surtout à Paris, des intrigues contre mon autorité? Oh I je vous le jure, je ne puis les supporter, c'est à n'y pas tenir et à mettre la clef sous la porte ! » La scène se passait dans le cabinet du roi, àSaint-Cloud. Mademoiselle griffonnait, mais écoutait : elle regarda son grandpère et dit : « Et que ferons-nous après, bon papa? » Le roi, apercevant l'heure du conseil, sans répondre, dit adieu. Madame de Gontaut vit alors Mademoiselle se précipiter sur les pains à cacheter, courir près de la fenêtre ; elle n'y fit point autrement attention. A la porte de la salle du conseil, le ministre des finances, M. de Chabrol, rejoignit le roi, s'excusant de s'être un peu attardé. Il avait cherché, dit-il, à lire une affiche placée sur la fenêtre du cabinet royal, qui avait attiré la foule et qu'il n'avait pu déchittrer. Étonné, Charles X envoya un huissier aux renseignements; celui-ci revint, tenant à la main la composition de Mademoiselle, ainsi conçue : c Maison à louer. »

En l'examinant, le roi se ressouvint de ses plaintes, sourit de l'i.inocente plaisanterie de Mademoiselle, et, la voyant un peu embarrassée de l'effet produit par son affiche, il lui accorda son pardon avec un baiser.

C'est à Saint-Cloud,le 25 juillet, que furent signées les ordonnances. Le lendemain, Charles X lui-même les fit connaître à Madame de Gontaut, lui demandant ce qu'elle en pensait. Elle pâlit. Mais, avec sa franchise et son courage habituels, elle ne cacha ni ses inquiétudes ni sa désapprobation : € Vous avez bon cœur, lui dit le rgi ; m^is, trop vive, voys vous laisse?: monter la tête. ^

Elle continua, elle eut des paroles sévères pour le prince de Polignac ; puis, sans se laisser arrêter par le mécontentement visible du roi, elle le supplia à mains jointes de lui permettre un mot, une question indiscrète peutêtre. 11 lui dit : «Parlez, je l'exige même. » — < Le roi, demanda-t-elle, en signant les ordonnances, n'a -t-il point violé la charte donnée par son auguste frère, adoptée par lui-même ? » Charles X, qui marchait avec agitation, s'arrêta et dit à la duchesse, en lui prenant la main : « Non, je vous le jure, surma parole d'honneur ! je ne le crois pas, ou du moins ils me l'ont assuré, car l'article 14 de cette même charte me donne un pouvoir suffisant et positif de gouverner par ordonnances en cas d'urgence. — Urgence 1 le roi en est-il là ? — P0U7 vez vous en douter ? reprit-il. Que pensez-vous, par exemple, de feuilles périodiques qui ne tendent qu'à inspirer ou justifier des actes anarchiques ? La désorganisation s'est répandue dans tout le royaume, et, vous le voyez, pour en arrêter le cours, il faut enfin prendre un parti. Calmez-vous, jouissez de cette journée ; moi je vais la passer à Rambouillet; ainsi vous voyez que je suis parfaitement tranquille sur les résultats des mesures dont je viens de vous parler. Je vous enjoins d'ordonner à un huissier de se trouver à monarrivé^ecesoir pour me dire simplement des nouvelles des enfants. » Embrassant alors les jeunes princes, il leur dit de s'amuser, d'être sages, leur donna rendez-vous pour le lendemain matin, et, se retournant vers Madame de Contant, il lui dit avec bonté : « Adieu, tout ira bien, calmez-vous. »

Le 16 août. Madame de Contant s'embarquait à Cherbourg avec la famille royale, à bord du navire américain le Great'Britain (i). Avec le vieux roi, avec le

(i)«Le Great'Britain, superbe vaisseau ayant fait plusieurs fois ".e voyage des Etats-Unis, appartenait à un des princes Napoléon Bonaparte^ qui l'avait fourni i on très haut prix, nous dit-on, pour cette triste expè-

vieux duc d'Angoulême et Madame la dauphine, elle reprenait, comme aux jours de sa jeunesse, le chemin de l'exil. Elle les suivit en Angleterre, en Ecosse et en Bohême, àLullworth, à Holy-rood et au Hradschin. L'éducation de Mademoiselle une fois terminée, et il n'en fut jamais de plus parfaite. Madame de Gontaut aurait pu rentrer en France , puisque sa tâche était remplie ; mais se séparer de son élève, de ses maîtres proscrits, lui paraissait impossible : elle n'y songea pas un instant. « J'avais ma place, dit-elle, à cette cour de l'exil, et cette place, je puis le dire sans vanité, obtenue tout naturellemenr, s'était agrandie par la dignité de ma conduite, plus encore peut-être que par la scrupuleuse exactitude de mon dévouement (i). »

Au mois d'avril 1854 cependant, elle quittait Prague, non que son dévouement eût faibli, mais parce que l'expression de ce dévouement, toujours franche et vive, avait contrarié certaines influences, devenues toutespuissantes auprès de Charles X. Madame de Gontaut, en terminant ses MémoireSy indique à peine les circonstances qui amenèrent son départ (2). Le marquis de Villeneuve, son neveu, et en même temps, à la petite cour de Prague, son plus ardent adversaire, entre au contraire, dans ses Souvenirs, en de longs détails à ce sujet. Rien de plus honorable pour Madame de Gontaut que ce témoignage d'un membre du contraire parti. € L'un des personnages les plus insignes entre les courtisans du malheur, écrit M. de Villeneuve, c'était ma tante, la duchesse de Gontaut, si courageuse, si vigilante et si habile gouvernante des deux précieux rejetons de feu le duc de Berry. Douée du tact féminin au suprême degré, mais subitement docile à un fatal tradition. » Mémoires de la duchesse de Gontaut, p. 365. — Le Great'Britain n'appartenait point à un des princes de la famille de Napoléon, mais à M. Patterson, dont la fille avait èpoasè Jérôme Bonaparte.

(1) Page î 5.

(2) Page 389.

90 MEMOIRES ET SQUVSNIRS

vtrs, elle avait dévié vers la duchesse de Berry... Aucune langue ne mnnie la conversation avec plus d'agrément ; aucune tète n*est plus vide en politique. Deux travers s'y étaient mis. La charte constitutionnelle en était un ; l'autre, un vieux projet de mariage entre Mademoiselle et le duc de Chartres. La duchesse de Gontaut entrevoyait dans cette union son élève, 1§ duc de Bordeaux, installé sur le trône de France, et sa seconde élève, Mademoiselle, établie solidement au premier degré du même trône ; avec sa jeune et jolie épouse, le duc de Chartres était tout prêt à former une autre lignée de rcis, si la lignée primitive défiillait. Résultat de cette combinaison : branche cadette, Bordeaux, Orléans, Condé, présent et avenir, tout cela confondu, uni par la main, par le sang, par l'intérêt, par la fortune, tous agglomérés autour d'un trône ident que; tel était l'ingénieux roman qui charmait sa vivacité et qui aplanissait en exil d^s devoirs scrupuleusement accomplis (i) ».

La duchesse de Gontaut a donc vu de près, pendant un demi-sièle, les événements les plus dramatiques, les personnages les plus considérables. L'intérêt de ses Mém Ares est d\iutant plus vif qu'elle les a écrits en toute sincérité, sans prétention, sans apprêt, non pour le public, mais pour ses enfants. Ils s'ouvrent par ces lignes a ressées à Madame la comtesse et à M. le comte Georges Esterhazy :

(0 Mémoires inédits du marquis de Villeneuve, publiés ptr son arrière petît.fils , p. 39.

Qoo^z

Mes chQrs enfants, vou9 m'avez témoigné le désir de connaître les événements de ma longue vie, voulant les apprendre à vos enfants ; je cède à cette aimable et tendre invitation, me faisant cependant la promesse de résister au charme trop commua de parler impitoyablement de soi-même. Je chercherai dans ma mémoire les souvenirs des révolutions auxquelles j'ai souvent assisté afin de donner de l'intérêt à mes récits On écrit mal à quatre-vingts ans, mais on a droit à l'indulgence des cœurs auxquels on se dévoue.

Ces lignes sont datées de Janvier 1853. Commencés à ce moment, les Mémoires ont été terminés en iSçj : L'auteur avait alors quatre-vingt deux ans. Madame de Gontaut, d'ailleurs, ne s'est point mis martel en tète. Elle ne s'est point entourée de livres d'histoire, de biographies ou de dictionnaires ; en quoi elle a eu cent fois raison. Qu'il en soit résulté, au cours de ses récits, quelques inexactitudes, quelques erreurs de dates, le mal n'est pas grand. Je dirais même que ces négligences sont ici une grâce de plus, si je ne songeais qu'elles ne sont pas privilège de grande dame, et qu'on les rencontre plus nombreuses encore et plus graves chez des écrivains qui n'ont point été élevés sur les genoux d'une duchesse.

Madame de Gontaut, dans un de ses chapitres les plus intéressants, parle de Madame de Polastron, cousine de sa mère. Elle raconte en ces termes la mort de sa malheureuse parente :

L'état de la malade empirait. Sentant qu'elle perdait ses forces elle demanda à Pabbé de Latil (1) de faire approcher les personnes de son intimité, qui n'avaient cessé de lui donner des marques d'intérêt, et ses gens qui l'aimaient.

D'une voix tremblante et touchante, Madame de Pola$tron

1} L*abbé de Latil (< 761-1839), aamônier de Monsiear, comte d'Artois, pendant rëmiKration, évêc^qe d'Amyclèe in partibus eo 181Ô. évoque de Chartres en 1821, pair de France en 18 3, archevêque de Kein|$ ça 1824, cardinal en 1826.

demande pardon à tous, du scandale qu'elle avait donné, s'ac cusant avec simplicité ; elle remercie les amis qui ne s'étaient pas éloignés d'elle. Puis, pauvre Louise I elle voulut dire un mot tendre à chacun, leur laissant un p:tit souvenir, ne s'excusa n^ pas de leur peu de valeur; elle ne possédait rien. L'abbé annonce que le moment suprême est arrivé et que, la malade étant préparée, il allait administrer les derniers sacrements. On se mit à genoux autour de son lit. Il fît une touchante exhortation, récita les dernières prières. Elle répondit au moment de la communion et del'extréme-onction avec une touchante piété Elle exprima à M. de Latil sa reconnaissance. Puis on lui amena son fils, qui était au collège ; elle lui parla quelque temps et le recommanda à Madame la duchesse de Coigny, dont la mère, Madame d'Andlau, était Mademoiselle de Polastron.

La malade était épuisée, tout le monde se retira ; l'abbé de Latil pria près d'elle.

Le lendemain, Madame de Polastron était bien mal, sir Henry (i) ordonna la plus grande tranquillité. Elle désirait me voir, me parler de ma mère, et on me laissa près d'elle. Elle était calme, tendre, mais souvent assoupie.

L'agitation devint extrême. Sir Henry déclara que Pagonie s'approchait, l'abbé fit prévenir Monsieur; il était revenu à Londres, attendant dans de pénibles angoisses d'être appelé.

On ouvre les portes du salon. Monsieur n'ose approcher. J'étais près d'elle, je tenais sa main, elle tremblait. Elle aperçoit Monsieur; il veut s'élancer : « N'approchez pas! » dit l'abbé d'une voix forte. II n'ose plus franchir le seuil de celte porte.

L'agitation redoublait, l'agonie augmentait. Elle lève les mains au ciel et dit : « une grâce, Monsieur, une grâce ! soyez à Dieu, tout à Dieu ! » 11 tombe à genoux et dit : « Je le jure à Dieu f » Elle répéta encore une fois : « Tout à Dieu I » (a)

Sa tête retomba sur son épaule ; ce dernier mot fut son dernier soupir, elle n'existait plus ! Monsieur lève les bras vers le

(i) Sir Henry Halford, médecin du roi George III.

(2) « Le comte d'Artois^ à genoux, répéta ce serment à son ombre, et il le garda, quoique jeune, beau, prince et roi, à travers une longue vie; jusqu'au tombeau. » Lamartine, Histoire de la Restauration, « livre aussi éloquent qu'intéressant, » écrit la duche&se de Gontaut dans une note de ses Mémoires, et l'éloge est mérité.

ciel, jette un cri horrible. On ferme les portes. Nous nous mîmes en prière (1).

Madame de Gontaut signale des erreurs dans les pages consacrées par Lamartine à Madame de Polastron. Ellemême en a commis quelques-unes. « Bientôt, dit-elle, a lieu la prise de la Bastille, et le 6 octobre, où la famille royale quitte Versailles et est conduite à Paris... Madame de Polastron se rendit près de la reine, qui lui ordonna de retourner près de ma grand 'mère et lui conseilla de rejoindre la duchesse de Polignac, dès qu'elle pourrait sortir de France (2). » Ce n'est pas après les journées d'octobre, niais dès le mois de juillet que Madame de Polastron émigra. Les lettres du comte de Vaudreuil au comte d'Artois nous la montrent, au mois d'août 1789, installée avec les Polignac en Suisse, à Gummelingen, à une lieue de Berne (}).

En quittant la France, Madame de Polastron serait allée à Coblentz, y aurait trouvé le comte d'Artois « au milieu de l'armée de Condé », et lui aurait offert toute sa fortune (4). — Le comte d'Artois n'a jamais paru à l'armée de Condé, qui d'ailleurs n'existait pas en 1789, et ne fut formée qu'en 1792 (5).

< Madame de Polastron, dit encore Madame de Gontaut, retrouva sa belle-sœur (Madame de Polignac) à Turin ; elles voyagèrent en Allemagne, où elles se séparèrent. La duchesse de Polignac fut en Russie, et la petite colonie de femmes se dirigea vers Coblentz, où nous les retrouvâmes (6).» Les lettres de M. de Vaudreuil nous montrent, en 1789 et 1790, Madame de Polastron

(1) Mémoires, page 97. — Madame de Polastron mourut, le 27 mars 1804, à Londres, dans Brompton Grove.

(2) Page 90.

(3) Correspondance infime du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois pendant V émigration (1789-1815), publiée par Léonce Pingaud, tome 1.

(4) Mémoires de la duchesse de Gontaut, P. 9'-

(5) Histoire de l* Armée de Condé ^ par Théodore Muret, tome L

(6) Mémoires..,, p. 92.

avec les Polignac en Suisse et en Italie. Quant au prétendu voyage de la duchesse de Polignac en Russie, il n'a jamais eu lieu : ce n'est qu'après la mort de sa femme que M. de Polignac alla s'établir en Russie (i). La princesse de Léon mourut tragiqucinent au commencement de Tannée i8» j. Voici, d'après les Mémoires^ le récit de cet événement :

Le prince de Léon, fils aîné de notre grand-père le duc de Rohan, avait épousé en i8oq, Mademoiselle de Sérent, fille du comte de Sérent, mort à Qu.beron, Le lo janvier 1814, Madame de Léon, au moment d'aller dîner chez Madame la duchesse d*Orléans, douairière, s'approchant de la cheminée pour lire une lettre, le feu prit à sa robe ; envahie par la flamme, elle se précipita vers la chambre de son mari malade. Quel spectacle, helas! Ce court trajet avait décidé de son sort ; le lendemain elle n'existait plus. Quelques heures d'horribles souffrances, supportées avec une angélique douceur, lui avaient ouvert la porte du ciel (2).

Le comte Armand de Sérent n'est pas mort à Quiberon (juillet 179J). Son nom ne figure pas sur la mausolée du Champ des Martyrs. Chargé, l'année suivante, de porter des fonds aux Vendéens, il débarqua, le 16 mars 1796, dans la baie de Cancale, avec son frère Bernardin de Sérent et vingt-cinq autres émigrés, parmi lesquels le marquis de la Féronière, Bourmont et Suzannet. Surpris par une patrouille, il fut fusillé, ainsi que M. de la Féronière. Son frère fut également tué quelques jours après, au moment où il se rembarquait. Bourmont et le reste de ses compagnons parvinrent à rejoindre le quartier général du comte de Puisaye. — Le comte de Sérent avait fait partie de l'Assemblée constituante. Il était fils du duc de Sérent, gouverneur des ducs d'An- Ci) Léonce Piogaud, Correspondwict intime du comte de VauértuU et du comte d'Ah^Ut t#i8t h P- i*^- (a) Mémoires.,., p. 151.

goulême et de Barry, et était marié à la seconde fille du baron de Choiseul, ambassadeur à Turin (i). — La prin* cesse de Léon n'est pas morte U lo jan/ier 1814, mais le 10 janvier 181$. Le 9 janvier, à quatre heures du soir, elle éuit seule dans sa chambre et était prête pour aller dîner chez M. le duc d'Orléans, suivant les uns, pour aller au bal de l'ambassade d'Autriche, suivant les autres. Elle s'approcha de la cheminée; le feu prit aux dentelles de sa rooe; à ses cris, Madame de Sérent accourt; les flammes s'élevaient de trois pieds au-dcssus de sa tète. On iippela le prince de L on, qui venait de la quitter : il la trouva assise dans un fauteuil où on l'avait placée; tous ses vêtements étaient consumés. La nuit fut attreuse; la jeune princesse montra un grand courage et conserva jusqu'à la fin sa raison et sa résignation. Elle ne vouiut voirqueson mari. Le lendemain. 10 janvier, à huit heures du m^tm, elle avait cessé d'exister; elle avait à peine vingt-cinq ans (2).

Un certain nombre de noms sont mal orthographiés. Pages ijo, au lieu de : le colonel Clouette, il faut: le colonel Clouet. — Page 203, au lieu : comte des MénardSy il faut : le comte de Mesnard, maréchal de camp, gentilhomme d'honneur du duc de Berry. — Page 217 et 218, au lieu de Madame Demthaire, il faut : Madame Walthaire, première femme de chambre de la duchesse de Berry. — Page 363, au lieu de: le comte d'Estoarnely préfet de Saint- Lô, il faut : le comte d'Jlstounnel, Préfet démissioniaire en 1830, M. d'Estourmel a publié plusieurs ouvrages très spirituellement écrits, notamment le Journal d*un Voyaçre en Orient tWts Souvenirs de France et d'Italie dans les années 1830, 1831 et 1832.

(1) Léonce Pingaad, Correspondance intime du comle de Vaudnttii, tone il, p. 250.— iVofrV. sur le maréchal comte de Bourmont^ p. 9.

(2) îtbàlttur do 11 iaotier iSi$. — Biographie nnivers^Ht d% Mfbhlttâ, — La Roche-Guyon^ par Emile Rousse, |>. 414.

Lors de son voyage en France au mois de juillet 1797, Madame de Contant fit la traversée de Douvres à Calais avec un Américain, le célèbre Fulton ; elle le retrouva ensuite à Paris et à Londres. Elle dit, à cette occasion : € M. Fulton fit à Paris, en 1802, un essai de bateaux à vapeur ». C'est au mois d'août 1805 q"^ Fulton lança sur la Seine, au milieu de Paris, < un bateau d'un apparence bizarre, puisqu^il était armé de deux grandes roues posées sur un essieu, comme pour un chariot, et que derrière ces roues était une espèce de grand poêle avec un tuyau, que Ton disait être une petit pompe à feu destinée à mouvoir les roues et le bateau » (i).

Encore une fois, ce sont là des erreurs sans importance ; elles n'enlèvent rien de leur valeur aux Mémoires. Cette date de 1802, par exemple, au lieu de 1803, n'empêche pas le récit des trois rencontres de Madame de Gontaut avec « M. Fulton » d'être le plus joli du monde. Ce n'est donc pas à elle que j'en ai. Seulement, pourquoi les éditeurs de Mémoires et de Correspondances ne prennent-ils pas tous pour modèle le fils du comte de Serre qui, en publiant la Correspondance de son père, n'a pas, au cours de six gros volumes, laissé passer un seul nom propre, petit ou granJ, sans l'accompagner d'une note brève, précise, exacte (2) ?

Je rappelais tout à l'heure le mot du marquis de Villeneuve : < Aucune langue ne manie la conversation avec plus d'agrément. » Comme elle parlait. Madame de Gontaut a écrit, d'une plu.ne alerte, aisée, élégante et fine. Le ton s'élève quand il le faut, tout naturellement, sans recherche sans effort. Sur l'assassinat du duc de Berry, sur les journées de Juillet, elle a de belles pages, des

(1) Recueil polytechnique des ponts^et-chaussées^ 6* cahier de Tan Vï. — L. Figuier, Histoire des principales découvertes scientifiques moderne s, tome I, p. 287.

(2) Correspondance du comte if. de Serre^ publiée par son fils. Six volumes in-8, Auguste Vaton, éditeur.

détails précieux, des anecdoctes dont Thistoire fera son profit.

Si remarquables que soient ces Mémoires^ écrits à quatre-vingts ans et où la vieillesse ne se fait nulle part sentir, Mx n'est pas pourtant Toeuvre principale de la duchesse de Gontaut, celle à laquelle son nom restera surtout attaché. C'est elle qui a élevé Mademoiselle depuis sa première heure, qui a formé, développé, porté à leur perfection les qualités et les vertus de celle qui fut Louise de France, duchesse de Parme : princesse accomplie, qui avait le charme, la grâce, Tintelligence, le courage; petite-fille de saint Louis et d'Henri IV, qui avait l'esprit d'Henri IV et la foi de saint Louis. La duchesse de Parme aura une belle page dans l'histoire du dix-neuvième siècle : au bas de cette page se lira le nom de la duchesse de Gontaut.

i«' seplembre 1891.

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