NAPOLEON INTIME- WI
Nous sommes donc cette fois en présence d'un ouvrage, fruit d'un long et consciencieux labeur, composé, écrit avec soin, auquel le lecteur, même le plus éloigné des idées de Tauteur, ne saurait refuser ni son attention ni son estime.
Ici et là, M. Arthur Lévy s'en prend à un M. lung, auteur de trois volumes sur Bonaparte et son temps, à un M. MarcellinPellet, auteur d'un volume sur Napoléon à nie d'Elbe, qui, l'un et l'autre, en ces dernières années, ont violemment attaqué Napoléon ; mais c'est surtout à M. Taine qu'il en a. En quoi il a raison : M. lung et M. Pellet (Marcellin) ne comptent guère; M. Taine, au contraire, est de ceux avec lesquels la postérité ellemême devra compter. De l'acte d'accusation qu'il a dressé contre Napoléon Bonaparte (i), je rappellerai ici les principaux traits :
Manifestement, ce n'est ni un Français, ni un homme du dixhuitième siècle ; il appartient à une autre race et à un autre âge : du premier coup d'œil, on démêlait en lui l'étranger, l'Italien et quelque chose à côté, au delà, au delà de toute similitude ou analogie...
Condottiere aussi, je veux dire chef de bande, il va l'être, de plus en plus indépendant, et, sous une apparente soumission, sous des prétextes d'intérêt public, faisant ses propres affaires, rapportant tout à soi..., jouant de Thomme avec une dextérité et une brutalité incomparables, le même dans le choix des moyens et dans le choix du but, artiste supérieur et inépuisable en prestiges, en séductions, en corruptions, en intimidations;
(i) Les deux articles de M. Taine, publiés en 1887 dans la Revue des Deux Mondes^ forment aujourd'hui les deux premiers chapitres du tome I, de son'JouTrage intitulé : Le Régime moderne (1891).
admirable et encore plus effrayant^ comme un superbe fou?e subitement lâché dans un troupeau apprivoisé qui nimijne...
... Un autre jour, à Paris, vers l'époque du Concordat, il dît au sénateur Volney : « La France veut une religion. » Volney, sèchement et librement, lui riposte : « La France veut les Bourbons. » Sur quoi il lance à Volney un tel coup de pied dans le ventre, que celui-ci tombe sans connaissance et que, transporté chez un ami, il y resta malade, au lit, pendant plusieurs jours...
Après l'abdication de Fontainebleau, devant les imprécations et les fureurs qui l'accueillent en Provence, pendant quelques jours son être moral semble dissout ; les instincts animaux remontent à la surface; il a peur et ne songe pas à s'en cacher...
Son égoîsme est plus puissant encore que son intelligence, plus puissant que sa volonté même... C'est Pégoîsme, non pas inerte, mais actif et envahissant, proportionné à l'activité et à l'étendue de ses facultés, développé par l'éducation et les circonstances, exagéré par le succès et la toute-puissance, jusqu'à devenir un monstre, jusqu'à dresser au milieu de la société humaine un moi colossal, qui, incessamment, allonge en cercles ses prises rapaces et tenaces, que toute résistance blesse, que toute indépendance gêne, et qui, dans le domaine illimité qu'il s'adjuge, ne peut souffrir aucune vie, à moins qu'elle ne soit un appendice ou un instrument de la sienne... — Bonaparte considère le monde comme un grand festin offert à tout le monde, mais où, pour être bien servi, il faut avoir les bras longs, se servir le premier et ne laisser aux autres que ses restes.. A ses yeux, la flotte, l'armée, la France, l'humanité n'existent que pour lui et ne sont faites que pour son service ..
Toute indépendance, même éventuelle et simplement possible, l'offusque : la supériorité intellectuelle ou morale en serait tme, et peu à peu il l'écarté... Par delà l'ascendant universel que lui confèrent son pouvoir et son génie, il veut avoir sur chacun une prise personnelle supplémentaire et irrésistible. En conséquence, il cultive soigneusement chez les gens toutes les passions honteuses .. Dans ce duel sans trêve ni merci, les gens ne l'intéressent que par Pusage qu'il peut faire d'eux ; toute leur valeur pour lui est dans le profit qu'il en tire ; son unique affaire consiste à exprimer, à extraire, jusqu'à la dernière goutte, toute l'utilité qu'ils comportent... Comment il traite ses frères