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et parents devenus rois, avec quelle raideur de main il leur serre la bride, par quels coups de cravache et d'éperons il les fait trotter et sauter à travers les fondrières, sa correspondance est là pour l'attester : toute velleiié d'initiative, même justifiée par l'urgence in.piévue et par la bonne intention visible, est réprimée comme un écart, avec une rudesse brusque qui plie les reins et casse les genoux du délinquant...
Il est médisant et railleur avec les femmes, en face, à bout portant, comme un colonel avec ses canlinières... U n'accepte les obligations d'aucune espèce; aucun code, pas même ce code vulgaire de civilité exiérieure qui, atténuant ou dissimulant la brutalité primitive, a permis aux hommes de se rencontrer sans se choquer...
Dans ses correspondances avec les souverains, dans ses proclamations oflTicielles, dans ses conversations avec les ambassadeurs, et jusque dans ses audiences publiques, il provoque, menace, défie ; il traite de haut en bas son adversaire, parfois même il l'ontrage en face et lui jette au visage les imputations les plus injurieuses; il divulgue les secrets de sa vie privée^ de son cabinet, de son alcôve; il diffame ou calomnie ses ministres, sa cour et sa femme ; il le blesse exprès à l'endroit sensible, il lui apprend qu'il est une dupe, un mari trompé, un fauteur d'assassinat »
Sur le trône, comme dans les camps, général, consul ou empereur, il reste officier de fortune et ne songe qu'à son avancement. Par une lacune énorme d'éducation, de conscience et de cœur, au lieu de subordonner sa personne à l'Etat, il subordonne l'Etat à sa personne ; au-delà de sa courte vie physique, ses yeux ne s'attachent pas sur la nation qui lui survivra ; partout, il sacrifie l'avenir au présent et son œuvre ne peut pas être durable. Après lui, le déluge : peu lui importe que ce terrible mot soit prononcé ; bien pis, il souhaite qu'an fond du cœur, anxieusement, chacun le prononce... Il pousse la France aux abîmes de force et en la trompant, en sachant qu'il la trompe ; par un ^^bus de confiance qui va croissant, à mesure que, par sa volonté et par sa faute, d'année en année, entre ses intérêts tels qu'il les comprend et l'intérêt public, le désaccord devient plus grand (i).
(I) H. Ttine, le Régime moderne^ tome I, chap. 1 et n, passim.
Qoo^z
A ce Napoléoriy M. Arthur Lévy en oppose un autre. Autant le portrait peint par M. Taine est sombre, tragique, poussé au noir, autant celui de M. Lévy est frais, souriant, aimable — une toile d'Edouard Dubufeenface d'un Velasquez.
M. Arthur Lévy a divisé son volume en sept livres, dont voici les titres : Les débuts, — VEpoux^ le Père, — La Famille, — La Sociabilité, — la Générosité, — les Habitudes et les idées personnelles, — Le Chef. . Sous ces diverses rubriques, l'auteur a réuni, classé, mis en lumière un nombre énorme de faits, de détails, d'anecdotes, destinés à faire ressortir les qualités de Napoléon comme homme plus encore que comme chef, comme empereur.
Il est le modèle des fils. A toutes les époques de sa vie, il montre une vive tendresse pour sa mère. Leur seul désaccord portait sur les idées d'économie invétérées chez Madame Mère et dont rempereur,qui voulait qu*elle dépensât la majeure partie de ses revenus, essayait en vain de la guérir.
Son affection pour ses frères et sœurs ne s'est jamais démentie; sa bonté pour eux alla jusqu'à la faiblesse. Après avoir longuement examiné les rapports de Napoléon avec chacun des membres de sa famille, M. Arthur Lévy se croit en droit d'ajouter :
N'y a-t-il pas lieu vraiment de regretter que sa réputation de despote inflexible soit si peu méritée, qu'il n'ait pas eu la force d'étouffer en lui le sentiment instinctif qui le portait à toujours rechercher la concorde et le bonheur pour tous les siens, et ne
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^aut-il pas déplorer, même à ne considérer que les Intérêts de la France, qu'il n^ait pas été l'homme brutal, le maître inexorable dépeint par ses calomniateurs? (]]
Et comme il est le modèle des fils, le plus dévoué et le plus indulgent des frères, il est aussi le meilleur mari du monde. Marié deux fois, il entoura ses deux femmes d'une égale affection. Dans Tune et l'autre de ces unions, il s'appliqua à fonder un foyer exemplaire, paisible, régi par les habitudes les plus simples. « Celui, dit encore ici l'auteur, celui qui avec une fierté redoutable relevait les moindres attaques des souverains les plus puissants, nous l'avons vu transiger, presque au prix de sa dignité, pour éviter les plus petits conflits dans son intérieur. Celui qui commandait à quarante millions d'hommes n'opposait que de la faiblesse aux caprices de sa femme et des enfants qui l'entouraient. Ni les splendeurs d'une carrière prodigieuse, ni le suprême orgueil de la majesté impériale, n*ont influé sur son caractère d'époux et de père. Napoléon n'a jamais dérogé aux principes réguliers que lui avait inculqués son éducation première (2). »
Nul n'apportait moins de raideur dans ses relations ; nul n'était plus simple, plus bienveillant, plus affable. Dans son enquête sur la sociabilité de Napoléon, M. Lévy a interrogé trente et un de ses contemporains, dont dix au moins sont ses ennemis avérés ; les réponses ont été unanimes. Toutes sont favorables. A ces témoignages de ceux qui ont écrit, l'auteur ajoute celui, plus décisif encore à ses yeux, de ceux qui n'ont pas écrit, de ceux qui n'ont pas lu, — le témoignage des soldats de la Grande-Armée :
Quand leurs corps, dit-il, affaissés sous le poids d'un accablement prématuré, quand leurs membres mutilés auraient justifié
(i) Napoléon intime , p. 336.
(2) Page 231.
bien des imprécations, ils ont forgé avec une éloquence enthousiaste et décisive, ils ont créé d'instinct la légende du Petit Caporal. Ces deux derniers mots avaient, dans la bouche de ces braves, une portée considérable qu'il convient de déterminer : le caporal, c'est le camarade de chambrée, c'est le gradé dont l'autorité est presque fraternelle. 11 ne quitte jamais son escouade. Chargé de veiller à tous les besoins de ses inférieurs, il n'est exempt d'aucun de leurs dangers, il fait le métier de simple soldat, tout en ayant une responsabilité. Donc, en adoptant ce sobriquet bizarre, ces modestes soldats affirmaient que leur empereur était pour eux un camarade investi du grand commandemeni (i).
Mais Napoléon n'est pas seulement sociable; il est bon, € foncièrement bon ; » il est généreux, humain :
Si le cœur de l'homme, dit M. Arthur Lévy, peut être comparé à une lyre dont chaque corde représenterait une qualité ou un défaut, nous pouvons maintenant affirmer que chez Napoléon la corde de l'humanité était des plus vibrantes. Nous l'avons entendue, au cours de ce chapitre, résonner sur tous les tons chez Tepoux, chez le père, le fils, le frère, Tami, le maître, l'homme heureux et l'homme malheureux; dans ces diverses conditions, nous avons vu l'empereur doué des vertus sociales qui sont l'honneur et la règle de la civilisation. Impressionnable, bienveillant et secourable, il le fut, au pinacle comme dans 1 adversité (a).
Au demeurant, il n'est guère de vertus que Napoléon ne possède, dans le livre de M. Arthur Lévy. lia t:utes les vertus « bourgeoises » : amour du travail, simplicité et régularité d'habitudes, désir de l'avancement et du succès, esprit de famille, sociabilité, tendresse, cordialité, mansuétude, humanité. Ce n'est plus le condottiere de tout à l'heure, le chef de bande ; c'est par excellence ï't Grand Bourgeois.
(I) Page 560.
(I) Pige 413.
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Je possède deux images coloriées, du temps de la Restauratioh, consacrées Tune et l'autre à Napoléon, mais qui ne se ressemblent guère. Dans la première, le petit roi de Rome tire sur une corde passée au cou du buste de l'empereur. Au bas,, cette légende : Cest la Cravate à Papa. La seconde représente Napoléon, en veste de nankin, gilet et pantalon blancs, sur la tète un chapeau de paille à larges bords, contemplant, les mains derrière le dos, un parterre où poussent des lauriers, li me paraît bien que ni Tune ni l'autre de ces deux images ne nous donne la note juste. Napoléon n'était pas un homme à pendre ; il n'était pas davantage un homme qu'il faille enterrer bourgeoisement, avec cette épitaphe : Cy git Napoléon Bonaparte^ né à Ajaccio le 15 août 1769, mort à Saint-Hélène, le 5 mai iSiiydans sa 52® année. Il fut bon fils, bon époux, bon père, bon frère, bon ami et bon maître.
Sur chacun de ces points, je le sais, M. Arthur Lévy a multiplié les témoignages ; mais n'y a-t-il pas, et en grand nomdre, sur chacun d'eux des témoignages contraires ? Je crois qu'il ne serait pas di/ficile de les réunir, et je vais lé montrer par deux ou trois exemples.
La qualité maîtresse de Napoléon, d'après M. Arthur Lévy, c'était Y humanité Le nouvel historien ne tarit pas là dessus ; il y revient en cent endroits :
Son cpur naturellement bon le portait à la cléraence.. Il avait beau chercher à se montrer sévère, la nature était plus forte, sa bonté remportait toujours. Jamais homme ne fut 'plus enclin à l'indulgence et plus sensible àhvoix^de Vhumaniil,,.
Et encore :
En tout temps, hésitant à punir, jaloux d'exercer la justice, atteignant les extrêmes limites de rindulgence, il ne cessa jamais de donner des preuves de sa sensibilité, à laquelle se mêhiit d'ordinaire une sorte de bonhomie (i).
M. Lévy a consacré un livre eïitier — çon livre cinquième — à mettre en lumière la sensibilité, la clémence, la douceur de Napoléon. Il le termine par ces paroles :
L'emperer disait souvent que les Français devaient être gouvernés par une msin de fer dans un gant de velours. Nous avons bien trouvé le gant de velours ; mais le fer dont Napoléon l'avait rempli était un métal détrempé ou plutôt chimérique (2).
Voilà qui est à merveille ; seulement, si vous ouvrez la Correspondance de Napoléon, vous y trouvez des lettres comme celles-ci :
Au général Junot,
Paris, 4 février 1806.
Je vous fais passer différentes pièces sur les affaires de Parme. Je ne conçois rien à tout ceci. Faites brûler cinq ou six villages; faites fusiller une soixantaine de personnes ; faites des exemples extrêmement sévères (3).
Et trois jours après, au même :
Mon intention est que le village qui s'est insurgé pour se rendre à Bobbio soit brûlé ; que le prêtre qui est entre les mains de révêque à Plaisance soit fusillé et que trois ou quatre cents des coupables soient envoyés aux galères.,. Brûle^ un ou deux gros villages. Qu'il n'en reste pas trace.
(i) Page 427.
(2) Page 491.
(5) Cette lettre et les suivantes se trouvent dans la Correspondance de Napoléon /«>' à lear date. La plupart ont été citées par M. Raodot, dans son remarquable livre : Napoléon i^** pdnt par lui-même (1865),