‹ Mémoires et souvenirs (volume 2)Chapitre 26 sur 30 · NAPOLEON INTIME IO · texte numérisé non relu

NAPOLEON INTIME IO

Au prince Eugène :

10 mai.

On écrit que Tévêque d'Udine s'est mal comporté; si cela est vrai, il faut le ïalre fusiller. Il est temps enfin de faire un exemple de ces prêtres et tout est permis au moment de la rentrée. Que cela soit fait vingt-quatre heures après la réception de ma lettre ; c'est un exemple utile.

Au même, le 28 mai :

Il y a des individus qui se sont mal comportés ; rendez-m'en compte pour que j'en fasse un exemple éclatant... S'il y a quelque grande famille qui se soit mal comportée, je veux la détruire de fond en comble, pères, frères, cousins, pour qu'elle serve d'exemple dans les annales de Padoue.

Les lettres écrites à Naples ne différaient guère de celles adressées à Milan .

Au roi Joseph :

Saint-Cloud, 30 juillet 1806 Ne pardonnez pas ; faites passer par les armes au moins six cents révoltés... Faites brûler les maisons de trente des principaux chefs des villages et distribuer leurs propriétés à Tar. roée... Faites piller cinq ou six gros villages, de ceux qui se sont le plus mal comportés.

Et le 17 août:

Je désirerais bien que la canaille de Naples se révoltât. Tant que vous n'aurez pas fait un exemple, vous n'en serez pas maître. A tout peuple conquis, il faut une révolte. Je regarderais une révolte à Naples comme un père de famille voit une petite vérole à ses enfants.

Les sentiments humains, mon frère, que voilà î

En 1809, le roi Joseph est ptssé de Naples à Madrid ; les lettres que lui écrit son frère reçoivent une autre destination; mais, sauf cela, et aussi que le mot pendre

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remplace souvent le mot fusiller, il n'y a rien de chaiigé. Voici, par exemple, trois lettres écrites du i8 au i6 janvier:

Le lo janvier. — Avec les Espagnols, il faut être sévère. J'ai fait arrêter ici (à Valladolid) quinze des plus méchants, et je les fais fusiller. Faites en-arrêter une trentaine à Madrid. Quand on la traite avec douceur, ceUe canaille se juge invulnérable. Quand on en pend quelques-uns, elle commence à se dégoûter du jeu et devient humble et soumise comme elle doit être.

Le 12 janvier. — L'opération qu'a faite Belliard est excellept^. Il faut faire pendre à Madrid une vingtaine des plus mauvais sujets. Demain^ j'en fais pendre dix-sept connus par tous les excès... Si on ne débarrasse pas Madrid d'une centaine de ces boute-feu, on n'aura rien fait. Sur ces cent, faiies-en fusiller douze ou quinze et envoyer le reste aux galènes.

Le i6 janvier. ~ La cour des Alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la prison une trentaine de coquins que Belliard avait fait arrêter : il faut nommer une commission militaire powr les juger de nouveau et fusiller les coupables.

M. Arthur Lévy parle quelque part des « dispositions généreuses », de Thumanité de Napoléon à l'endroit des prisonniers de guerre, et à cette occasion il cite une lettre de L'empereur, ordonnant de remettre en liberté cinq prisonniers anglais, qui, lors de son passage à Givet en 1811, avaient travaillé, avec beaucoup de zèle, à rétablir un pont volant (i). —Très bien; mais voici la contre-partie.

Au mois d'avril 1809, un énergique et brillant officier, le major Schill, forme à Berlin un régiment de cavalerie, dans les rangs duquel entre l'élite de la jeunesse et de l'aristocratie prussienne. Schill et ses hommes pénètrent en Westphalie, où règne le roi Jérôme, ce singulier monarque dont M. Lévy, avec une sincérité qui l'honore, a si bien conté les étranges escapades. Le roi Jérôme enjoint à tous les commandants militaires

(I) Napoléon intime ^ p. 444.

Napoléon intime lii

et à tous les officiers civils défaire courir sus au major Schili, et promet à celui ou ceux qui le livreront, mort ou vifj la somme de dix mille francs (i). A quelque temps delà, le major Schill succombe à Stralsund, après une défense héroïque ; tous ses compagnons sont tués ou faits prisonniers. De ces derniers, deux parts sont faites. Les officiers, au nombre de onze, sont traduits, le 17 octobre 1809, devant la cour spéciale de Wesel, qui les condamne à mon comme brigands armés et gens sans aveu. Le jugement fut prononcé à midi ^ dès six heures du matin, les fosses avaient été creusées ; dés neuf heures, les voitures destinées à conduire les accusés au lieu du supplice étaient arrivées dans la citadelle. Quant aux autres, au nombre de trois cent soixante, le Journal de V Empire et {^Bulletin des lois vont nous dire quel sort leur était réservé.

Je lis dans le Journal de l'Empire. « Toulon, 20 novembre 1809. Le 16 courant, quarante-deux hommes de la bande de Schill sont arrivés dans cette ville, conduits par la gendarmerie, pour être mis au bagne de ce port. Chaque jour, pareil nombre d'hommes doit arriver jusqu'au complément de trois cent soixante (2). » Dans un *autre numéro, le même journal contient l'information suivante : « Cassel,7 décembre, ht Moniteur Weslphalien renferme aujourd'hui l'article suivant : € Les hommes « de la bande de Schill qui n'ont pas été passés par les

* armes, ont été conduits aux galères à Toulon, au

* nombre de trois cent soixante (3). » — Ces jeunes gens, qui appartenaient pour la plupart aux premières familles de Berlin, restèrent au bagne jusqu'à la chute de l'empire ; ils ne furent rendus à la liberté qu'au mois d'avril 1 814, parundécretdugouvernementprovisoire(4).

1) Journal de V Empire^ 7 mai 1809.

(2) Idenit n^ du 27 novembrj 1809.

(3) Idem, n» du lô décembre 1809.

(4) Bulletin des lais, t?ril 1814.

J*ai dû indiquer le point faible du livre de M. Arthur Lévy. Je n'en suis que plus à mon aise pour ajouter que ce livre est une œuvre de haute valeur et d'un vif intérêt. L'auteur s'est passionné pour son sujet, il Ta traité avec amour; il n'y a épargné, je l'ai dit en commençant, ni son temps ni ses soins. Son entreprise n'aura pas été vaine. Elle ne laissait pas pourtant d'être singulièrement hardie, puisqu'elle n'allait à rien moins qu'à combattre le réquisitoire d'un a(tversaire tel que M. Taine. Sur tous les chefs d'accusation, il a plaidé : non coupable. Sur quelques-uns au moins, il est difficile de ne pas lui donner raison. Dût l'avocat d'ailleurs perdre ici son procès, il lui restera toujours l'honneur d'avoir eu pour client, dans sa première cause, un accusé qui, lorsqu'on lui a demandé ses nom et prénom, a pu répondre : — Napoléon Bonaparte.

En raison même de Testime que m'inspire son livre, je signalerai, en terminant à M. Arthur Lévy deux petites inexactitudes qu'il lui sera facile de rectifier.. Toutes deux se rencontrent à la page 431. « On a mené grand bruit, dit-il, des prétendues persécutions dont auraient été accablés Joseph Chénier et Charles Nodier. Le premier, malgré ses écrits contre l'empereur, fut inspecteur général de runiversité impériale ; Napoléon lui paya ses dettes et lui fit une pension. La seconde de ces victimes ne dédaigna pas de porter la livrée impériale, en acceptant la place de gouverneur général de rillyrie. » Je sais bien que c'est le baron de Méneval qui :i dit cela- dans ses Souvenirs historiques sfir Napobon et Marie-Louise, mais il s'est trompé.

Marie-Joseph Chénier fut nommé, en 1803, inspecteur des écoles centrales. Il résigna ces fonctions en

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