‹ Mémoires et souvenirs (volume 2)Chapitre 27 sur 30 · NAPOLEON INTIME I I · texte numérisé non relu

NAPOLEON INTIME I I

1806 et ne fut point appelé à en remplir d'autre; il vécut dans la retraite jusqu'à sa mort. L'Université impériale' ne fut créée qu'en 1808. Chénier ne lui a jamais appartenu, ni comme inspecteur général, ni à aucun titre.

Q^uant à Charles Nodier, il n^était pas du bois dont on fait les gouverneurs généraux. Même pour de plus importants que lui, qui ne fut jamais qu'un pauvre diable de grand écrivain, c'était un gros morceau que le poste -, de gouverneur général des provinces illyriennes, ainsi ' que le prouve la liste de ceux qui occupèrent, sous l'empire, ces très hautes fonctions. Voici leurs noms : le duc de Raguse, le comte Bertrand, le duc d'Abrantès, le duc d'Otrante. Ces noms disent assez qu'il n'y avait point là place pour ce pauvre Nodier. Il est bien vrai qu'en 18)2 il fut envoyé à Laybach, mais simplement comme bibliothécaire. Pour ceux qui aiment les pièces authentiques et les dates exactes, je donnerai ici le texte de son brevet de nomination :

Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération suisse,etc«

Nous, gouverneur des provinces iliyriennes.

Sur la présentation de l'intendant générai ; Avons arrêté et arrêtons :

Article premier,

M. Charles Nodier, hommes de lettres, est nommé bibliothécaire de la ville de Laybach.

Article deux.

L'intendant général est chargé de l'exécution du présent décret. Fait àGorice, le 20 septembre 181 2.

Signé : Bertrand Pour copie conforme :

Le comte de l'empire, luaitre des requêtes, intendant général, Signé : Chabrol (i\

(I) Charles Nodier^ Episodes et Souvenirs de sa vie, par Madame Menncssier.Nodier, p. 142.

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Comme bibliothécaire, Charles Nodier touchait dix- ' huit cents francs par an (i). Il n'y a vraiment pas de quoi lui reprocher d'avoir < porté la livrée impériale ». S'il vivait encore, d'ailleurs, je suis bien sûr qu'il ne garderait pas rancune à l'auteur de Napo/^oa intime. Il aimait les souvenirs, les portraits, les anecdotes : il aurait lu avec un plaisir extrême le livre de M. Arthur Lévy.

28 mars 1893.

(t) Francis Wej, Vie de Charles Nodier : « II remplaçait, dit M. Wey, Qû boû vieil Allemand à qui l'on n'avait pu daigné faire part de là deititttttQD. Vojant ce pauvre diable aa désespoir» Nodier, réduit à des honoraires de dix-huit cents francs, faible ressource pour on ménage de trois perïuûaes, céda à son prédécesseur la moitié de cette modeste rétribution. »

"•lie

La Faculté de médecine de Paris a reçu depuis quelque temps trois ou quatre doctoresses. La Faculté de droit en a reçu deux. Je ne les nommerai pas, pour ne pas leur faire de réclame. Je ne sais pas si les femmes sont aptes à être bacheliers — ès-lettres et ès-sciences, licenciés et docteurs, avocats, avoués, médecins, pharmaciens, vétérinaires, députés, -*• à faire, en un mot, tous les vilains métiers dont les représentants du sexe laid s'étaient jusqu'ici réservé le monopole. Ce qui est sûr, ce qui n*a pas besoin d'être démontré, c'est qu'elles excellent à écrire, soit des lettres, soit des romans, soit des Mémoires : sur ce triple terrain, elles viennent à égalité avec nous, quand elles ne nous battent pas. Voyez, par exemple, ce qui arrive à Madame d'Abrantès. Duchesse par la grâce de Napoléon, elle est de toutes les fêtes, de tous les bals, de toutes les comédies de société. Personne n*y apporte plus d'entrain, de goût, de passion même. Assurément, la chose dont elle se pique le moins c'est

(i) Mémoires historiques sur Napoléon, la Révolution, le Directoire, le Consulat^ l Empira et la Restauration, par Mtdtino U dacbesse d'Abrantès. — Garaier frères, éditeurs, rue des Saints-Pères, Paris, 1893.

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d'écrire. C'est un soin qu'elle laisse à Madame Cottin, ou encore à cette pauvre Madame de Genlis, une comtesse ruinée, qui vit de sa plume. Mais voici venir les mauvais jours. La brillante duchesse voit sa fortune s'effondrer avec l'Empire. Elle est ruinée à son. tour comme Madame de Genlis. Rien ne lui reste de son opulence d'autrefois, que le souvenir amer des jours heureux. Un jour, dans l'étroite chambre qui a remplacé le vaste palais, où s'empressait autour d'elle la foule des courtisans, elle voit entrer un inconnu, vêtu de noir, grave et poli, qu'elle prend pour un huissier ; c'était un libraire. La mode était alors, comme aujourd'hui, aux Mémoires sur la Révolution et sur l'Empire. Qu'elle écrive les siens, et il lui donnera assez d'argent pour la tirer du besoin. Il n'y met qu'une condition, c'est qu'il y aura beaucoup de volumes. Force lui est d'accepter, puisque aussi bien, si elle refuse, elle est exposée à recevoir une autre visite; et cette fois ce ne sera plus un libraire, mais un véritable huissier qui frappera à sa porte. Elle se met donc à l'œuvre, et elle écrit ses Mémoires qui, savamment édités, arrivent à former dixhuit volumes. Ils parurent, par livraisons successives, de 1831 à 1834. Le succès fut considérable. Dès 1835, il fallait en publier une nouvelle édition. En 1892, Madame Carette, née Bouvet, les faisait figurer^'sousune forme abrégée, dans sa collection de Mémoires et Ecrits des femmes françaises aux dix-septième, dix-huitième et dix-neuviéme siècles, (i) Aujourd'hui MM. Garnier frères reproduisent, dans le double format in-8 et in-i8, le texte primitif et complet. Connaissez-vous beaucoup d'ouvrages en dix-huit volumes qui, après soixante ans, trouvent encore des libraires pour les éditer? Rien pourtant de plus naturel. Le public se lasse de tout, des romans, des tragédies, des drames, des poèmes, des

(i) Madame d'Abrantès. Un vol. in-i8, Piul Ollendorff, édit., 1892.

traités de philosophie, des volumes de critique, des livres d'histoire. II se lasse même des feuilletons. II ne se lassera jamais des Mémoires.

Madame d'Abrantès est née, en 1784, à Montpellier, où son père, M. de Permon, occupait une place dans l'administration des finances. Par sa mère, elle appartenait à la famille des princes de Comnène, et peut-être aussi à la famille Bonaparte. Elle raconte, au début de ses Mémoires^ qu'en 1476 Constantin Comnène aborda en Corse, à la tête d'une colonie grecque, et qu'il avait avec lui plusieurs fils, dont l'un s'appelait Calomeros. Envoyé par son père en mission près du grand-duc de Toscane, ce fils s'établit à Florence et italianisa son nom. Or, Calomeros, traduit littéralement, signifie « bella parte » ou € buona parte ». Un de ses descendants revint se fixer à Ajaccio, et c'est de lui qu'est issue la famille Buonaparte.

Authentique ou non, cette généalogie en vaut bien une autre, et je ne vois, pour ma part, nul inconvénient à ce que € Bonaparte » vienne de < Calomeros ». La duchesse d'Abrantès, qui fut toute sa vie si honorablement fidèle à Napoléon, l'avait connu dès son enfance. Pourquoi n'aurait-elle pas eu le droit de lui dire :

Ah I pour Tamour du grec, souflrez qu'on vous embrasse !

La mère de Madame d'Abrantès, qui habitait la Corse, se lia d'une étroite amitié avec la signora Lœtitia Ramolino, mère de Napoléon. Elles étaient à peu près du même âge, et toutes deux ravissantes de beauté.

Il8 MÉMOm^S ET SOUVENIRS

« Le caractère de cette beauté, dit l'auteur des M^moir^s^ était assez différent pour qu'il n'y eût entre elles aucune jalousie. Madame Lœtilja Bonaparte était graeie^sQ, jolie, charmante; mais, sans aucune vanité filiale, je puis dire ici que je n\ii jamais rencontré dans le monde une femme aussi belle que ma mère. Elle était, à l'âge de quatorze ans, la plus gracieuse jeune fille de toute la colonie, et sans Lœtitia Ramolino, on eût pu dire de toute l'île. » C'est en Corse que la mère de Madame d'Abrantès épousa M. de Permon, « jeune homme de vingt ans, d'une agréable tournure, faisant des armes comme Saint- Georges, jouant du violon à ravir, ayant toutes les manières d'un homme de qualité, et n'étant cependant qu'un roturier. » Les jeunes époux ne tardèrent pas à venir habiter Montpellier. Quelques années après, M. de Permon fut nommé à une place importante à l'armée d'Amérique. Tandis qu'il se rendait à son poste, sa femme retourna en Corse, auprès des siens, et y vécut dans l'intimité de la famille Bonaparte. Dès que M. de Permon fut rentré en France, en 178J, il décida de se fixer à Paris. € Mon père voulut recevoir, dit Madame d'Abrantès, et prit un jour dans la semaine pour donner à dîner, comme cela se faisait à cette époque. Ma mère avait tout ce qu'il fallait pour faire une agréable maîtresse de maison. Elle plaisait parce qu'elle joignait à une rare beauté, de la grâce, de la finesse, et un esprit naturel au-dessus de toutes choses : cependant son ignorance était extrême : elle disait encore, la dernière année de sa vie, qu'elle n'avait jamais lu qu'un seul livre : c'était Tèlé^ maque. Eh bien ! il était impossible de quitter sans regret la conversation qu'on avait avec elle. J'ai vu des poètes, des hommes de lettres distingués, demeurer sous le charme, non pas de sa figure, mais de son amabilité; ce qu'elle possédait éminemment, c'était l'art si difficile de tenir son salon. » -.- Ainsi voilà une femme agréable, une maîtresse de maison accomplie, dont la conversation

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tient 8oys le charme les hommes de lettres les plus distingués ; et cette femme est d'une ignorance extrême, elle n'a jamais lu d'autre livre que Télémaque l N'y a-t' il pas là de quoi faire rêver nos deux doctoresses en droit, Mademoiselle Bilcesco et Mademoiselle Jeanne Chauvin ?

J'avais juré pourtant de ne pas les nommer !

En arrivant à Paris, le premier soin de Madame de Permon fut de s'informer de Napoléon Bonaparte. Il était alors à l'Ecolo militaire de Paris, ayant quitté l'Ecole de Brienne depuis le mois de septembre précédent. M. de Permon, qui connaissait une grande partie de ses chefs, obtint de lui servir de correspondant. Une fois, le jeune Napoléon, ayant attrapé une entorse, passa toute une semaine chez l'amie de sa mère. « Lorsque, encore aujourd'hui, je passe sur le quai Contl, écrit Madame d'Abrantès, je ne puis m'empêcher de regarder une mansarde, à l'angle gauche de la maison au troisième étage. C'est là que logeait Napoléon, toutes les fols qu'il venait chez mes parents. »

M. de Permon était royaliste. Dénoncé après le 10 août comme aristocrate, il quitta Paris la nuit et put gagner Toulouse, où sa famille le rejoignit. Il y passa le temps de la Terreur. En 1795, il rentra à Paris, prit un appartement rue des Filles-Saint-Thomas, hôtel de la Tranquillité, et ne tarda pas à y recevoir la visite de Bonaparte, alors âgé de vingt-six ans et déjà général. Madame d'Abrantès a tracé de lui ce portrait, à la veille du ijvendémiaire (i) et de la première campagne d'Italie:

€ A cette époque de sa vie, Napoléon était laid. Depuis, 11 s'est fait en lui un changement total. Je ne parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire; je n'entends que le changement physique qui s'est opéré

(1) I octobre 179).

graduellement dans l'espace de sept années : tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même, s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits qui étaient presque tous anguleux et pointus ont pris de la rondeur. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables; sa personne tout entière subit aussi des changements. Sa chevelure si singulière pour nous aujourd'hui dans les gravures du passage du pont d' Aréole, était alors toute simple parce que ces mêmes muscadins, après lesquels il criait tant, en avaient alors de bien plus longues; mais son teint était si jaune, il se soignait si peu, que ses cheveux, mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains étaient maigres, longues et noires. Lorsque je me représente Napoléon entrant, en 179c, dans la cour de l'hôtel de la Tranquillité, la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées et retombant sur le collet de cette redingote gris de fer, devenue depuis bannièreglorieuse, sans gants, parce que, disait- il, c'était une dépense inutile, portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa maigreur et de son teint jaune; quand j'évoque son souvenir et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même homme dans ces deux portraits. »

M. de Permon mourut le 9 octobre 1795, au lendemain du 1} vendémiaire, au moment où Bonaparte sortait des rangs et commençait sa prodigieuse carrière. On était sous le Directoire, et la mode n'était pas aux veuves inconsolables. Le médecin de Madame de Permon était d'ailleurs très formel: il ordonnait les distractions. Pour lui obéir, elle prit d'abord une loge à Feydeau, puis fréquenta le bal de Thélusson, le bal de Richelieu, les bals de Tivoli et de Marbeuf, toutes les réunions d'abonnés ou se donnait rendez-vous la meilleure compagnie.

Sa fille avait quinze ans au 18 brumaire; elle fit son

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entrée dans le monde aux premiers jours du consulat. Sa jeunesse était sœur de ces premières et radieuses années du siècle. Quoi d'étonnant si la rencontre de ces deux aurores lui avait causé un véritable éblouissement, et si elle en avait conservé un impérissable souvenir?

A seize ans, Mademoiselle de Permon épousa le général Junot, commandant de Paris, qui n'avait pas quitté Bonaparte depuis le siège de Toulon et lui avait, au temps de sa misère, rendu plus d'une fois des services d'argent. Napoléon du reste n'oublia pas les dettes de Bonaparte II eut toujours pour Junot une affection toute particulière. A l'occasion de son mariage, il lui donna cent mille francs de dot et une corbeille de quarante mille francs. Cette corbeille, Madame d'Abrantès la décrit avec complaisance, et elle a bien raison. « Les préparatifs du mariage, dit-elle se firent avec une grande rapidité. Mademoiselle L'Oliva et Mademoiselle Debeuvry, lingères alors fort en vogue, furent chargées de mon trousseau. Junot leur fit également faire la corbeille, et Mesdames Germon et Le Roy furent chargées des

robes et des chapeaux; Foncier monta les diamants

C'était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de cachemire, les voiles de point d'Angleterre, les garnitures de robe en point à i'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde pour l'été. Il y avait aussi des robes de blonde blanche et dentelle noire, des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées d'Egypte, des robes de bal pour une mariée, une robe de présentation, des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et puis des fleurs de chez Madame Roux ; des rubans de toutes les largeurs, de toutes les couleurs ; des sacs, des éventails, des gants, des essences de Forgeon, de Riban, des sachets de peau d'Espagne et d'herbes de Monpellier ; enfin, rien n'avait été oublié... Nous étions dans le mois d'octobre (1800). Mon mariage était

laa MEMOIRES ET SOUVENIRS

définitivement fixé au jo. Les préparatifs se poursui* valent avec activité. Le général Junot courait toute la matinée, puis venait à l'heure du dîner, ayant sa voiture ou son cabriolet rempli de dessins, d'échantillons et d'une foule de bagatelles du magasin de Sikes, et du Petit Dunkerque, pour ma mère et pour moi ; et n'oubliant surtout jamais le bouquet qu'il n'a pas ceçsé un seul jour de m'apporter depuis celui où je lui fus accordée jusqu^à celui du mariage. C'était Madame Bernard, la fameuse bouquetière de l'Opéra, qui montait ces bouquets avec un art admirable, dans lequel on a bien pu lui succéder, mais qu'elle a la gloire d'avoir fondé. »

Je ne sais si le lecteur est comme moi, mais cette page où revit tout un petit côté du Paris élégant de l'époque du Consulat, où sont piqués avec des épingles comme des papillons dans une vitrine, les noms des lingères, des tailleuses, des modistes, des parfumeurs, des bouquetières d'antan, — cette page eçt pour moi pleine d'intérêt, et je crois bien que je donnerais pour elle les cinq volumes des Mémoires du prince de Talleyrand^ où il n'y a pas une seule anecdote. Ce sont les petits détails qui font le prix des Mémoires.

Madame d'Abrantès n'avait donc pas à s'excuser d'avoir parlé aussi minutieusement de sa corbeille et de son trousseau. Son plaidoyer /?ro domo su4 est d'ailleurs charmant et mérite qu'on l'entende.

€ Je suis entrée dans ces détails, dit-elle, parce qu'à l'époque de mon mariage c'était une fort grande rareté qu'une corbeille et un trousseau faits de cette manière. Depuis la Révolution, ce fut au mariage de Mademoiselle de Doudeauville avec M. Pierre de Rastignac, que pour la première fois on vit reparaître les anciens usages dans la façon de présenter la corbeille et de signer le contrat. Après, il y eut un intervalle. Madame Murât (i) en sema-

(i) Caroline Bonaparte, sœar da premier consal. Elle épousa Joachim Marat peu de temps après It diz-hait bnimaire.

Qoo^z

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riant eut une fort belle corbeille,un beau trousseau; mais comme je me mariai un an plus tard, non seulement ma corbeille fut plus belle que la sienne ainsi que mon trousseau ; mais la composition des deux objets fut plus conforme à d'anciennes coutumes et selon le bon goût du jeune temps. 11 y a eu ensuite beaucoup de corbeilles, beaucoup de trousseaux, mais ceux-là ont été des copies et non des modèles, comme ceux de Madame Murât et les miens. »

Et Madame d'Abrantès ajoute ces lignes, dont les fu^ turs auteurs de Mémoires devront faire leur profit :

€Etre exact n'est pas une scrupuleuse minutie, c'est un devoir pour Vauteur, Voyez quel attrait vous trouvez aux Mémoires de Madame de Motteville et de la grande Mademoiselle. Lorsque Madame de Motteville parle des draps de batiste de la reine Anne, de la robe violette brodée de perles qu'elle portait le jour du fameux lit de justice pour les éditsde tolérance; lorsque Mademoiselle nous raconte comment elle-même était chaussée le jour où, suivant l'expression de Mademoiselle de Luxembourg, elle fit la fortune d'un cadet de bonne maison, il me semble que je suis au Parlement de 1649 avec la Reine, M. de Beaufort, M. le Coadjuteur et tous les frondeurs; de même que je crois me promener dans l'Orangerie de Versailles avec Mademoiselle, ayant sa € robe de satin blanc garnie de rubans incarnats » et de nœuds de rubis. Il faut donner une vie à ce que Von représente ; et ^ dans un ouvrage dugenredes Mémoires, r excès des détails peut seul produire cet effet, »

A partir de son mariage, jusqu'à la fin de l'Empire, ou du moins jusqu'à la mort de Junoten 1813,1a vie de Madame d'Abrantès fut un enchantement. Elle et son m;iri

ne cessèrent de jouir, à la cour du premier Consul et de l'Empereur, d'une faveur exceptionnelle ; ils étaient pour Napoléon et Joséphine des amis du premier degré. En 1802 Napoléon leur donna une des plus belles maisons de Paris, dans la rue des Champs-Elysées, et il leur accorda en même temps, pour la meubler, une somme de cent mille francs, quelque chose comme quatre ou cinq cent mille francs d'aujourd'hui. Junot venait d'être nommé colonel général des hussards,lorsqu'en i8oj il fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire en Portugal. Sa femme l'accompagna, et tous deux y tinrent, d'ordre de l'Empereur, un état princier. Ils allèrent même au delà^de ce que désirait l'Empereur, affichant un luxe royal, comme s'ils étaient nés tous les deux sur les marches d'un trône. A son retour, le 19 juillet 1806, Junot fut investi du titre et des fonctions de gouverneur de Paris.

Quelque temps auparavant, Madame Junot avait reçu son brevet de dame pour accompagner Madame-Mère. Grâce à ses appointements qui étaient considérables, grâce aussi aux libéralités impériales, le gouverneur de Paris, put faire à cette époque l'acquisition d'une des plus belles propriétésdes environs de Paris, la terre et le château du Raincy, qui avaient appartenu, avant la Révolution, au duc d'Orléans. C'est au Raincy que Junot eut rhonneurde recevoir, le 21 août 1807, la princesse Catherine de Wurtemberg ; elle y déjeuna et s'y reposa pendant une journée, avant d'entrer à Paris, où allait se célébrer son mariage avec le prince Jérôme Bonaparte. Madame Junot n'avait été prévenue que la vaille. «Je fis, dit-elle, venir Réchaud. C'est un personnage très habile que Réchaud. Lui et son frère avaient été élevés chez le prince de Condé. Ils étaient ensuite devenus tellement habiles, que leur renommée dans le monde gastronome devint des plus fameuses; M. de Sainte- Foix le reconnut en dînant chea; moi un jour, en man-

géant d'un brochet à la Chambord, plat dans lequel il paraît que les talents culinaires de Réchaud étaientadmirables. Je le fis venir. Je lui expliquai ce dont il s'agissait. 11 me comprit à l'instant.

€ Madame peut partir pour le Raincy, me réponditil avec un sang-froid digne de Vatel : tout sera prêtpour l'heure indiquée. »

€ Je connaissais Réchaud. Je montai en calèche, et je partis tranquille pour le Raincy à dix heures du soir. »

L'année suivante, en i8o8,le Mon/ teur publiait ces deux petites lignes : « La maison de Bragance a cessé de régner en Europe. » Chargé de l'exécution de ce décret, Junot prit possession du Portugal, au nom de son maître. Le coup était hardi. Il réussit d'abord à merveille, sans même qu'il fût besoin de brûler une amorce. Mais, cette fois, Napoléon avait compté sans son hôte, c'est-à-dire sans les Anglais. Junot battu à Vimeiro, dut évacuer sa trop facile conquête.

L'Empereur n'avait pas pour habitude de permettre à ses lieutenants de se laisser battre. Telle était son affection pour Junot qu'il ne lui tint pas rigueur de sa défaite. Le vaincu de Vimeiro fut créé duc, — duc d' Abrantès. Et ce n'était pas pour lui un titre nu. Lorsque la nouvelle duchesse quitta le Portugal et revint à Paris, elle voyageait avec une caisse contenant quatre cent trente mille francs en or. < En descendant, dit-elle, cette caisse de malheur (un malheur dont bien desg^ns se seraient accommodés), elle reçut, soit un choc, soit une fausse direction ; toujours est-il que la caisse s'ouvrit, et qu'il tomba une quantité de pièces de quarante francs appelées dans le pays pièces de deux mille quatre cents. Je laisse à penser ce que produisit sur une multitude badaude et curieuse la vue d'une pluie d'or! quel effet cela fit sur les femmes de chambre, les mies, les gouvernantes et sur les hommes, bon Dieu! car il n'était pas besoin de. regards et d'oreilles féminins pour que la chose

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fût à l'instaat même colportée, augmentée et surtout commentée I Les pièces d'or jouèrent le rôle de Tœuf pondu par le mari ; il en était tombé peut-être cent ; avant la fin du jour, il y en avait un million. »

Le pauvre Junot, tout riche qu'il fût, n'en était pas moins condamné à toujours se battre. Il se battit en Espagne, en Allemagne, en Russie. En 1813, il devint gouverneur de l'Illyrie, mais sa femme ne le suivit point à Trieste. Madame « la Gouvernante » ne quitta point Paris et la Cour, et c'est là qu'elle apprit subitement que son mari n'avait pu résister à une succession si extraordinaire d'événements. Atteint de folie, il fut ramené en France et mourut à Montbard le 27 juillet 181 )•

Après tout, il le faut reconnaître, on serait devenu fou à moins. Entré à vingt ans dans un régiment de volontaires, Junot se signale dès les premiers jours par son activité, son audace, par de tels éclats de voix et de caractère qu'il reçoit bientôt ce surnom: la Tempête. Un commandant d'artillerie, venu de Paris depuis peu de jours pour diriger les opérations du siège, demande à l'officier du poste un jeune sous-officier qui eût en même temps de l'audace et de l'intelligence. Le lieutenant appelle aussitôt la Tempête, et Junot se présente. « Tu vas quitter ton habit, dit le commandant, et tu iras là porter cet ordre. » 11 lui indiquait de la main un point de la côte.

Le sergent devint rouge comme une grenade, ses yeux étincelèrent. « Je ne suis pas un espion, répondit-il ; cherchez un autre que moi pour exécuter votre ordre. » Et déjà il se retirait.— « Tu refuses d'obéir.»*— Je suis prêta obéir, dit Junot, mais j'irai là où vous m'envoyez avec mon uniforme, ou je n'irai pas. » Le commandant sourit en le regardant attentivement : « Mais ils te tueront ! reprit-il. — Vous ne me connaissez pas assez pour que cela vous fasse de la peine ; quant à moi, ça m'est égal... Je pars comme je suis. » 11 mit la main dans sa giberne.

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«Avec mon sabre et ces dragées-là, la conversation ne languira pas. >

Et il partit en chantant.

Après son départ : « Comment s'appelle ce jeune homme ? demanda le commandant. — Junot. — Il fera son chemin. »

Telle avait été la première rencontre de Junot et de Bonaparte

11 dLVdiït fait son chemin :il était devenu général^il était devenu duc. — Oui, mais d'autres, et parmi eux son compatriote Marmont, né comme lui à Châtillon-sur- Seine, d'autres étaient devenus maréchaux d Empire, et lui n'était pas maréchal. D'autres étaient devenus rois, et lui n'était pas roi. Un jour, il s'était cru à la veille de le devenir. Lorsqu'il avait été envoyé en Portugal pour la seconde fois, lorsqu'à son approclie le roi Jean VI avait quitté son palais et avait fait voile pour l'Amérique, il s'était cru appelé à le remplacer. Puisque Murât régnait à Naples, pourquoi ne régnerait-il pas à Lisbonne? Longtemps il caressa ce rêve. Le réveil fut terrible. Sa raison ébranlée reçut un nouveau choc, lors des désastres de la campagne de la Russie. L'année suivante, il était nommé au gouvernement de l'Illyrie. Tomber gouverneur à Trieste, après avoir été à la veille — il le croyait du moins — d'être roi à Lisbonne, le coup était rude. Cette fois, il perdit la raison, pour ne plus la recouvrer.

Quand elle devint veuve,laduchesse d'Abrantès n'avait que vingt-neuf ans. C'est par suite d*une erreur de plume. . ou de mémoire, qu'elle écrit : «Je n'avais que vingt-sept

ans ! » Elle survécut vingt-cinq ans à son mari, et mourut à Paris, rue de Navarin, en 1838. Ses dernières années avaient été consacrées à la composition de deux ouvrages, suite et complément de ses mémoires. En 1856, elle avait publié six volumes intitulé : Mémoires sur la Restauration, la Révolution de 1830 et les premières années du régne de Louis-Philippe, et, en 1837-1858, six autres volumes sous ce titre : Histoire des Salons de Paris sous Louis XVI, le Directoire, le Consulat, l'Empire et la Restauration. Jusqu'à son dernier jour, la veuve de Junot resta fidèle aux souvenirs et à la cause de l'Empire. Cela lui valut d'être célébrée, en vers magnifiques, par le plus ardent, le plus frénétique des bonapartistes — j'ai nommé Victor Hugo.

Au mois de février 1840, le conseil municipal de Paris refusa de concéder gratuitement, dans le cimetière du Père-Lachaise, un terrain pour le tombeau de la duchesse d'Abrantès. De son côté, le ministre de l'intérieur refusa de donner le marbre pour ce monument. C'est alors que Victor Hugo écrivit la pièce des Rayons et des OmbreSy qui a pour titre : A Laure, duch. d'A :

Puisqu'un stupide affront, pauvre femme endormie, Monte jusqu'à ton front que César étoila, Cest à moi, dont ta main pressa la main amie. De te dire tout bas : Ne crains rien ! je suis là I

Car, j'ai ma mission ! car, armé d'une lyre, Plein d'hymmes irrités ardents à s'épancher.

Je garde le trésor des gloires de l'Empire, Je n'ai jamais souffert qu'on osât y toucher!

Car toi, la muse illustre, et moi l'obscur apôtre, Nous avons dans ce monde eu le même mandat.

Et c'est un nœud profond qui nous joint Tun à l'autre, Toi, veuve d'un héros, et moi, fils d'un soldat !

Aussi, sans me lasser, dans cette Babylone, Des drapeaux insultés baisant chaque lambeau, J'ai dit pour l'Empereur : Rendez-lui sa colonne! Et je dirai pour toi : donnez-lui son tombeau I

Je ne sais si la duchesse d'Abrantèsa eu le monument que demandait pour elle le poète. Son vrai monument, celui qui défendra son nom contre Toubli, ce sont ses Mémoires. Elle parle, en un endroit, d'une dame du palais, non moins remarquable par son esprit que par son zèle pour l'Empereur et l'Impératrice : « Cette femme spirituelle que j'aimais d'attrait, écrit-elle, parce que je crois qu'elle aussi m'aimait un peu, était Madame la comtesse de Rémusat ; elle et sa sœur étaient deux charmantes femmes que je cherchais tout aussitôt que je les apercevais. Madame de Rémusat avait un peu de froid dans son accueil, mais ensuite on en appréciait d'autant mieux sa bonne grâce, lorqu'elle était disposée à la témoigner : Madame de Nansouty, bonne,spirituelle, plus liante que sa sœur, avait ce qu'elle a toujours, un charnle tout particulier.»

Lorsqu'elle publiait ces lignes, la duchesse d'Abrantés ne se doutait guère que la comtesse de Rémusat, Dame de l'Impératrice, femme du premier chambellan et du surintendant des théâtres impériaux, n'avait rien eu de plus pressé, à peine l'Empereur tombé, dès 1814, que d'écrire sur lui des Mémoires de la plus vive hostilité. Quand survinrent les Cent-Jours, la peur la prit, et elle jeta son manuscrit au feu. Elle y revint en 18 18 et refit ses Souvenirs,s'y reprenant ainsi à deux fois, sans doute afin de montrer que le proverbe : // n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, est vrai aussi des dames du palais. Madame de Rémusit avait attendu la chute du premier empire, pour écrire ses Mémoires ; ses héritiers attendirent la chute du second pour les publier. Si peu bonapartiste que je sois, j'estime que cette publi-

cation n'a guère fait honneur à 1 ancienne Dame de r Impératrice, d'autant que les héritiers se sont avisés de publier, après ses Mémoires ^ sa Correspondance,

Or, il se trouve que les L^f^r^5, écrites de 1804 a 1814, ne s'accordent pas précisément avec les Mémoires écrits en 181 8. Si l'Empereur tombé n'est qu'un goujat dans les Mémoires, l'Empereur debout est, dans les Lettres, le plus grand des héros. Madame de Sévigné, à qui d'ailleurs je necompare point Madame deRémusat, toute spirituelle que fûtcettedernière,netaritpas d'éloges sur Louis XIV, surtout les jours où le grand roi lui fait l'honneur de danser avec elle ; mais je ne sache pas que l'on ait encore découvert des mémoires secrets, où elle dénigre avec passion le prince qu'elle a passionnément loué dans ses lettres.

La duchessed'Abrantés avait peut-être moins d'esprit que la comtesse de Rémusat; mais combien elle a été mieux inspirée en écrivant ses Mémoires! Comblée de bienfaits, par l'Empereur, elle a parlé de lui avec reconnaissance, avec un enthousiasme et une admiration sans bornes, et l'admiration, elle aussi, est une Muse. Heureuse de revenir sur une époque qui avait été pour elle une suite de fêtes, de joies et de triomphes, elle a écrit avec un plaisir qu'elle ne songe pas à cacher. Or, ce qu'on écrit avec plaisir est toujours agréable à lire. Elle se laisse aller à de longs détails, elle multiplie les anecdotes. Qui songerait à s'en plaindre, lorsqu'il s'agit d'un temps aussi fertile en événements prodigieux, où chaque jour amène sa victoire, où les désastres euxmêmes ont leur poésie et leur grandeur.^ On retrouve dans ces pages écrites par une femme un reflet, affaibli sans doute, mais encore brillant, des éclatants soleils de Marengo et d'Austerlitz. C'en est assez pour que ces Mémoires méritent de vivre et pour que nous sachions gré à MM. Garnier de nous les rendre aujourd'hui dans leur intégrité.

24 juillet 1893.

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