‹ Mémoires et souvenirs (volume 2)Chapitre 5 sur 30 · PREFACE VU · texte numérisé non relu

PREFACE VU

Mon humble Muse est celle dont parle le poète, Musa pedestris. Aussi bien, dans ces modestes Causeries, ma prétention ne va qu'à défricher consciencieusement un petit coin de terre; mon affaire est de cultiver le mieux que je puis un mince domaine :

Arguor immerito ; tenuis mihi campus aratur.

Le Pouligueo. lo octobre 1894.

Correspondance diplomatique et mémoires inédits du

CARDINAL MaURY (1792-1817), ANNOTÉS ET PUBLIÉS PAR

Mgr Ricard (i).

C'est à tort que l'éditeur de ces deux volumes leur n donné pour titre : Les Mémoires du Cardinal Maury. Maury n'a pas écrit ses Mémoires. Il a seulement laissé des papiers, d'une importance historique considérabkv. soigneusement conservés par sa famille au château de Beauregard (2). Outre un grand nombre de lettres écrites à Maury par les personnages les plus célèbres de son temps, ce dossier contenait deux séries particulièrement intéressantes : V la Correspondance diplomatique

(i) Deux volâmes grand in-8 de 587 et 576 pages, avec deux portraitt,— Desclée, de Brouwer et Cie, éditeurs. Lille, 1^91. (2) Dans le département de Vaucluse.

du cardinal, successivement Nonce extraordinaire à la diète de Francfort et Chargé d'affaires du Comte de Provence près de la Cour de Rome; 2' plusieurs Mémoires écrits par Maury, à la demande du Pape Pie VI, sur les affaires religieuses de France. Ce sont ces documents que Mgr Ricard a mis en œuvre. Il les a reproduits, non par extraits, mais dans leur entier; il ne les a ni abrégés ni mutilés, et c'est pour cela que ces volumes resteront une contribution importante à l'histoire de la Révolution et à celle de l'Empire.

Dans les premiers jours d'octobre 1791 — et c'est à cette date que commence le livre extrait de ses papiers — l'abbé Maury, estimant ne pouvoir plus rendre de services à Paris et pensant ne plus y être en sûreté, passa la frontière, comme le fit quelques mois plus tard Talleyrand, et aussi La Fayette, comme eût été obligé de le faire Mirabeau lui-même, si la mort n'eût pour lui devancé l'exil.

Il se rendit à Rome, où Pie VI ne tardait pas à le nommer, le 17 avril 1792, archevêque de Nicée in partibus. Lorsque la Diète s'assembla à Francfort pour conférer au roi de Hongrie et Bohême la dignité impériale (juillet 1792), le Pape donna au nouvel archevêque mission de l'y représenter. De Francfort, Maury fut envoyé à Dresde. Au dire de ses biographes, il n'aurait réussi ni à Dresde ni à Francfort. M. Poujoulat luimême, pourtant si favorable, a écrit : « Le nonce extraordinaire trouvait partout de l'empressement, mais le génie diplomatique n'était pas le sien ; il n'avait pas la tenue réservée qui sied à un ambassadeur (1). »

Sans doute l'abbé Maury n'était pas diplomate de carrière, le diplomate classique, froid, mystérieux, compassé, étudiant chacun de ses gestes, calculant chacune de ses paroles, et son silence même. Il avait une autre

(i) Le cardinal Maury, par M. Poujoulat, p. 201.

méthode. Il attaquait les questions de front, comptant, pour triompher, sur les ressources que lui fournissaient ses vastes lectures, son imperturbable mémoire, son sangfroid, son esprit d'à-propos, sa belle humeur et son éloquence. Bien loin d'échouer, comme on Ta dit, il obtint de véritables succès, si bien qu'au moment de se mettre en route pour rentrer à Rome, il recevait une lettre du cardinal Zelada, pleine d'effusion sur la reconnaissance de Pie VI pour la manière dont il avait rempli sa double mission à Francfort et à Dresde.

Aujourd'hui, d'ailleurs, après un siècle écoulé, les questions qu'il avait alors à débattre ne sont pas pour nous passionner beaucoup. Sa Correspondance diplomatique, si heureusement exhumée par Mgr Ricard, conserve cependant pour nous un réel intérêt, précisément parce qu'elle n'est pas jetée dans le moule traditionnel. Au lieu de dépèches froidement didactiques, nous avons là des lettres pleines de mouvement, où se succèdent les scènes les plus variées, récits, portraits, anecdotes, et d'où se détache, flattée sans doute, mais singulièrement vivante, la physionomie même de Maury. Ce sont de vraies pages de Mémoires : l'auteur s'y peint en beau ; il sacrifie un peu les autres à sa propre personnalité. Mais qu'importe? ou plutôt n'est-ce pas tout profit, puisque cela nous vaut des pages malicieuses, spirituelles, éloquentes, qui grossiront le trésor littéraire de la France?

Elles ont aussi un intérêt historique. L'Allemagne est à la veille de subir une transformation complète. Encore quelques années et elle sera devenue, sous la main puissante de Napoléon, la Confédération germanique. Les lettres de Maury nous montrent la vieille Allemagne, l'Allemagne ecclésiastique et féodale, telle qu'elle était encore en 1792, jetant, avant de disparaître, un dernier et suprême éclat; célébrant à P'rancfort sa dernière fête, l'élection et le sacre de celui qui sera le dernier

roi des Romains (i). Du reste, si T Allemagne d'aujourd'hui ne ressemble guère à celle de 1792, les Prussiens, eux, n'ont pas changé. J'en trouve la preuve dans une dépèche de Maury, écrivant à la date du 23 juillet :

L^ soldats prussiens ne cessent de demander, sur leur route, s^îl est vrai que tous les soldats français ont des montres d'or. Ils disent en riant qu'ils aiment beaucoup ces petites horloges^ et qu'ils ont peur de ne pas arriver à temps pour tuer chacun un haTiiTse, afin d'emporter dans leur pays de si jolis bijoux (2).

C'étaient surtout les affaires religieuses de France qui fusjjent l'objet des sollicitudes du Souverain Pontife. Sur chacune d'elles, Pie VI demandait à Maury un mémoire, qui était ensuite placé sous les yeux du Sacré- Collège. On le savait à Paris, et les journaux révolutionnaires, dont l'abbé était la bête noire, ne manquèrent p.is de le représenter comme poussant la Cour de Rome iiux mesures extrêmes, aux partis violents. Ils l'accusèiLiit notamment d'avoir réclamé l'excommunication en Mac de tous les Français, évêques, prêtres et laïques : accusation répétée depuis par la plupart des historiens.

( ] } L'élection de François II comme Empereur d'Allemagne, chef du SriLTji Empire Romain, eut lieu le ; juillet 1792; il fut sacré et couronné i(: 1 1 du même mois. Victor Hugo, qui a la prétention de donner toujours Jjs il itffs exactes, particulièrement dans son livre sur le KAZ/i, dit à pludi^urs reprises, dans sa lettre sur Francfort, que l'élection et le sacre de Françc}îs II eurent lieu en 1794. Il se trompe ici de deux ans. Lors de TétablUs^^mcnt de la Confédération du Rhin, François II dut renoncer au titre ilVmpiircur d'Allemagne (1806), et prit, en se bornant à ses états héréditaires, le titre d'empereur d'Autriche, sous le nom de François ^^

<2» Correspondance diplomatique , tome î, p. 81.

Quelques-uns seulement, les plus modérés, se sont bornés à lui reprocher « d'avoir sollicité, avec une ardeur fiévreuse, Texcommunication immédiate des prêtres assermentés (i) ». Aujourd'hui que nous possédons le texte même du mémoire de Maury, nous constatons, sans surprise d'ailleurs, que les affirmations des historiens sont Justement le contraire de la vérité (2). ^

Très précieux pour Thistoire, ces mémoires de Maury sur les questions religieuses sont de plus, au seul point de vue littéraire, singulièrement remarquables. On y trouve une verve, une chaleur, un mouvement qui sont de l'orateur plus que de l'écrivain. Le style de l'abbé Maury, comme celui d'un autre grand orateur, M. de Montalembert, est surtout un style parlé. Quand on le lit, on croit l'entendre. Aussi bien, il n'avait pas pour habitude de s'asseoir à son bureau, et plume en main d'arrondir ses périodes, de peser ses mots, de polir ses phrases. Presque toujours il dictait. Sa faculté d'improvisation était prodigieuse, et on l'avait bien vu à la Constituante ; prodigieuse également était sa mémoire.

Après 1814, à Montefiascone, il dicta, comme s'il les eût improvisés dans la chaire ou à la tribune, les sermons qu'il avait prononcés trente ans auparavant, ainsi que les principaux de ses discours politiques. Celui sur la souveraineté du peuple a été imprimé en 1852. C'est un véritable traité sur la matière, plein de vues justes et élevées, d'une érudition peu commune et d'une rare éloquence (3).

Lorsqu'il essayait de revivre ainsi ses jours d'autre-

{i) Lt Cardinal de Bernis depuis son ministère, par M. Frédéric Masson.

(2) Voyez notamment au tome I de la Correspondance diplomatique^ le mémoire de Maury do 13 janvier 1792.

(3) Opinion sur la souveraineté du peuple, prononcée dans l'Assemblée constituante» en 1790, par Tabbé Maury, et publiée par Louis*Sifrein Maary. son neveu. — Avignon i8ça.

fois, de redresser, dans une salle de son petit évêché d'Italie, la tribune de la salle du manège,

Et parvam Trojam, simulataque magnis Pergama, et arentem Xanihi cognomine rivum,

rétroitesse du théâtre ne répondait plus à la grandeur du talent. L'ancien rival de Mirabeau et de Barnave était condamné à déployer ses extraordinaires ressources d'esprit au tond d'une petite ville perdue dans les Apennins, devant quelques paysans étrangers. Un jour, à Valentano, le gouverneur lui adressa un compliment en français : le cardinal lui répondit en la même langue. Sur le seuil de l'église, l'archiprétre, à la tête du clergé, le complimenta en italien : il lui répondit en italien. Enfin, un prêtre monta en chaire et prononça un discours en latin : réponse en latin (i). Chaque fois que le cardinal officiait à Monîefiascone, il prêchait en italien.

N'est-ce pas là du reste, et là seulement, que se trouve l'explication du caractère et de la destinée de l'abbé Maury.'^ Maury était avant tout un orateur, il en avait les qualités et les défauts. Orateur, il lui fallait un auditoire; disons le mot, il lui fallait un théâtre. Pendant trois ans, il avait eu le plus éclatant de tous, Versailles et Paris, cette Assemblée constituante, dont les acteurs avaient pour parterre le monde entier, un parterre de princes et de peuples. Avec Mirabeau, il y avait joué le premier rôle ; il y avait été applaudi ; il y avait été menacé et honni : menaces et huées plus glorieuses que les applaudissements. A ce bruit, à ces luttes enivrantes succèdent bientôt l'exil, l'ombre et le silence. De la petite ville de Montefiascone où il est retiré, du sommet de la montagne, le regard embrasse de magnifiques horizons : d'un côté, le lac et le pays de Bolsène, qui forment un des plus beaux tableaux du monde; de l'autre, la vieille cité

(i) Vie du Cardinal Jean-Sifrein Maury, par Loais-Sifrcin Maury, son neveu.

LE CARDINAL MAURY ï I

de Viîerbe avec son riche territoire, et, à l'horizon, les Apennins. Mais Maury n'est point un contemplatif. Prêtre, évêque, il remplit honorablement ses devoirs ; il s'occupe de sa cathédrale et de son séminaire, il visite et il dote ses hôpitaux. Malheureusement l'évêque, le prêtre, chez lui, n'ont pas tué l'orateur. Esprit ardent, né pour la lutte, il ne peut se résigner à l'inaction. 11 n'est pas l'homme de la vie intérieure, celui qui a pour devise : ama nesciri ; encore une fois, il est orateur. Un jour, il quitte sa montagne. 11 va où Paris et Napoléon l'appellent. Homme de bruit, il va où le bruit l'attire, persuadé qu'il y trouvera une gloire nouvelle, ne se doutant pas, hélas! qu'il court à l'abîme où sombrera sa vraie gloire.

Mais je vais trop vite, je devance les années.

Dans le consistoire du 21 février 1794, Pie VI élevn Maury à la dignité de cardinal, du titre de la Très- Saint-Trinité au montPincius. Le même jour, il le nommait évêque de Montefiascone et de Corneto.

Comme si la République française eût voulu répondre ù l'acte du Souverain Pontife, elle envoyait à ce même moment les frères de Maury à l'échafaud. C'était sa façon à elle de décorer les gens de la pourpre :

Purpureo gaudens electos sanguine veslit.

Le 13 mars 1794, l'abbé Fidèle-Jean-Jacques Maury, frère du cardinal, était guillotiné à Avignon. Le 10 juillet suivant, un autre de ses frères, Jean-Pierre, négociant à Vairéas, était exécuté à Orange. Cinq jours après,

le I ç juillet, un de ses parents, Paul Maury, alors domicilié à Narbonne, montait à son tour sur Téchafaud (i). Sa famille entière était frappée de proscription. Luimême avait été décrété d'accusation le 22 octobre 1792.

Maury se trouvait depuis plusieurs mois déjà à Venise, lorsque se réunit dans cette ville, le dimanche V-' décembre 1799 (2), le Conclave appelé à donner un successeur au pape Pie VI, mort prisonnier à Valence le 29 août précédent.

Pen^nnt toute la durée du Conclave, qui fut de centsept jours, le cardinal Maury correspondit régulièrerement avec le comte de Provence : il lui écrivait chaque semaine. Ses lettres, très longues, très détaillées, forment une véritable chronique conclavique et permettent de rectifier sur plusieurs points les récits de M. Thiers et de M. d'Haussonville.

Le doyen du Sacré-Collège était le cardinal Albani. Monsignor Consalvi, auditeur de Rote, établi à Venise depuis l'entrée des Français à Rome, fut désigné comme secrétaire du Conclave (3).

Dès les premiers jours, deux/acf/ons (c'est la désignation reçin ) se dessinèrent autour du scrutin : Tune, conduite par le cardinal Braschi, neveu de Pie VI ; rautre,par le cardinal Albani et Antonelli, préfet de la propagande, et piir un prélat autrichien, le cardinal Herzan. La première réunissait dix-huit voix qui, pendant prés de deux mois, se portèrent sur le cardinal Bellisomi, évêque de Césène; la seconde disposait de treize voix qui, pendant tout ce temps, demeurèrent fidèles au cardinal Mattel, archevêque de Ferrare et signataire du traité de Tolenîino, par lequel trois légations étaient cédées à la République ci.spadane.

(1 1 Biographie moderne ^ édition de 1814, tome II. (ï) Et Dou ïe 20 novembre^ comme le dit M. d'Haussoavilie au tomel, p. 3, de l'Église romaine et le premier Empire, '^) CoDsaivJ ne devint cardinal qu'après l'élection de Pie VU, le 4 iioût

Suivant M. d'Haussonville, Maury était l'un des par*^ tisans du cardinal Mattei : « Étranger par sa nationalité, dit-il, aux divisions intestines des cardinaux italiens, il avait en toutes choses un esprit libre de préjugés et naturellement dégagé des considérations mesquines. Un ensemble de circonstances fortuites plutôt que son inclination propre l'avait jeté dans le camp Mattei (i). » Cest une erreur. Les lettres de Maury ne laissent pas place au moindre doute à cet égard. A aucun moment, il ne fut de ceux qui acceptèrent Mattei, le candidat préféré de la cour de Vienne; il ne cessa au contraire de le combattre. « Le Sacré-Collège, écrit-il, ne veut pas avoir pour cher un homme qui a publié sa doctrine de deux consciences dans ses mandements, en déclarant qu'il laissait prêter par son clergé le serment qu'il rejetait lui-même comme impie, un homme qui a signé le traité de Tolentino. » Il dit encore, dans une autre lettre : « Les deux concurrents qui se disputent, ou plutôt pour lesquels on dispute cette couronne d'épines, montrent des sentiments fort différents. Bellisomi nous édifie et nous pénètre tous d'admiration par son égalité, sa retenue, son indifférence. Mattei laisse voir de l'agitation, de l'humeur, et sa figure 'décomposée annonce l'état violent de son âme. C'est une observation qui n'échappe aux regards de personne {2). »

M. d'Haussonville se trompe également lorsqu'il dit, en un autre endroit : « Dix-huit voix se portèrent sur la

(i) D'Haussonville, tome I, p. 24.— En parlant de Maury, Téminent auteur de VEglise romaine et le premier Empire a commis plusieurs inexactitudes. « Maury, dit-il, fut sacré évoque de Nicée le 17 avril 1792... A la suite d*un voyage qu*il avait poussé jusqu'à Mittau et à Saint-Pétersbourg, il avait été créé par Louis XVHI son ambassadeur près le Saint-Siège. » Maury fut nommé non pas évêque, mais archevêque de Nicée; il fut sacré, non le 17 avril, mais le v^ mai 1792. 11 n'est jamais allé en Russie, ni à Mittau, ni à Saint-Pctcrsbourg. Cest seulement après l'élection de Pic Vil, et non avant le Conclave, que Louis XVUI le créa son ambassadeur près lu Saint-Siège.

i'2) Correspondance diplomatique,,.^ tome I. p. 302.

Qoo^z

personne du cardinal Bellisomi. Comme il s'agissait d'un homme estimé, qui n'avait point d'ennemis, personne ne douta dans le Sacré-Collège que les trois quarts des voix nécessaires pour la nomination d'un papt'y ne lui fussent très prochainement acquis» (i). Le chiffre nécessaire pour la nomination était, non pas des trois quarts, mais des deux tiers des voix ainsi que Maury récrivait à Louis XVIII, quelques jours avant Touverture du Conclave, le 9 novembre. € Après l'arrivée instante des cardinaux Herzan et Huffo, nous nous trouverons au nombre de }> votants; de sorte que l'inclusive des deux tiers, qui doivent former une élection canonique, sera de vingt-quatre voix, auxquelles il est d'usage que toutes les autres se réunissent par courtoisie, dès qu j le nombre suffisant à la rigueur est ouvertement assuré * (2).

Cependant le Conclave durait depuis plusieurs mois. Les épreuves du scrutin se renouvelaient deux fois chaque jour, et chacun conservait ses positions. A la fin intervint une espèce de compromis. « On convint que ceux qui soutenntent le parti du cardinal Mattei fixeraient le choix ; mais le Pontife désigné devait appartenir à la faction du cardinal Bellisomi. Les choses se passèrent ainsi, et le cardinal Chiaramonti (F^ie VII) fut nommé à l'unanimité, le 14 mars 1800 (^). »

(1) Jlf. tiilaussonville, tome I, p. 4.

(aj Ctir/rspondance diplomatique..., tome I, p. 251. (|. Mémoires du Cardinal Consalvi, tome I. — Crétincau-Joly, VEglise fùmtiinc en face de la Rhohtion, tome I, p. 251.

C*est Maury qui eut Tidée de ce compromis, c'est lui qui le fit accepter et réussir ; et par suite il est vrai de dire que Télection du Pape Pie VII est en grande partie son œuvre. Mais il n'est pas exact de raconter, comme le fait M. Thiers, que le secrétaire du Conclave, monsignor Consalvi, ayant mis en avant le nom du cardinal Chiaramonti, le succès de ce dernier, assez longtemps douteux, fut tout à coup décidé par l'adhésion du cardinal Maury. « L'adhésion inattendue d'un illustre personnage, écrit M. Thiers, décida de son élection. Cette adhésion fut celle du cardinal Maury. Ce célèbre champion de la vieille monarchie française était retiré auprès de la cour romaine, où il vivait, récompensé par le chapeau de cardinal de ses luttes avec Barnave et Mirabeau. C'était un émigré, mais un émigré doué d'un esprit remarquable, d'un grand sens, et accueillant avec une satisfaction secrète l'idée de se rattacher au gouvernement de la France, depuis que la gloire rachetait la nouveauté de ce gouvernement. Il disposait de six l'oix, et, il les donna au cardinal Chiaramonti, qui fut élu pape » (i).

M. Thiers a suivi ici le récit du chevalier Artaud de Montor, l'historien de Pie VII (2). Mais nous savons maintenant, par les lettres de Maury, écrites au jour le jour et au milieu même des événements, que les choses ne se passèrent point delà sorte. Maury n'était point à la tête d*\xne faction particulière, disposant de six voix, et prête à se porter, suivant les circonstances, du côté de la faction du cardinal Albani ou du côté de celle du cardinal Herzan, Depuis l'ouverture du Conclave, il marchait d'accord avec le cardinal Albani et avec les partisans de Bellisomi. Ce fut lui, on l'a vu, qui proposa et qui fit accepter le compromis consistant à laisser le

(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, tome I, p. 466.

(2) Histoire de Pie VU, par le chevalier Artaud de Montor, tome !, chap. V.

l6 MÉMOIRES ET SOUVENIRS

choix du pape à la minorité, c'est-à-dire à la faction du cardinal Antonelli et du cardinal Herzan, sous la condition que ce choix porterait sur un des membres de la majorité, dirigée par les cardinaux Albani et Braschi. Il ne s'en tint pas là; par des démarches personnelles, hibilement conduites, il réussit à enlever quatre voix au parti des cardinaux Herzan et Antonelli, et c'est ^ ce bon tour », comme il l'appelle dans sa dépèche du i*"" mars 1800, qui assura définitivement le succès.

L'honneur de ce succès lui doit donc revenir, mais sans pour cela qu'il soit exact de l'attribuer à son adhésion tardive et inattendue à une manœuvre de la dernière heure. Bien loin qu'il eût à se rallier, au dernier moment, au parti de la majorité, il lui avait appartenu dès le premier jour.

Quant au motif qui aurait dicté, d'après M. Thiers, la conduite de Maury au Conclave, il est de tous points imaginaire. M. d'Haussonville, assez porté, lui aussi, à l'admettre, ne le fait pas cependant sans quelque hésitation : « Maury, dit-il, avait certes assez de sagacité pour prévoir, si la fortune devenait contraire aux Autrichiens, quel parti la cause du Saint-Siège et celle de la religion catholique pourraient tirer du choix d'un pontife estimé du premier consul, et dont l'esprit était si peu fermé aux idées du siècle. Si l'on songe qu'à cette époque, tatipué de son long exil, le futur archevêque de Paris méditait peut-être de se réconcilier avec le gouvernement de son pays, on sera, comme nous, assez porté peut-être à lui supposer en cette occasion des arrièrepensées qu'il n'avait point intérêt à dévoiler tout entières au secrétaire du Conclave. Quoi qu'il en soit, ce fut dans cette conversation entre Maury et Consalvi que fut définitivement arrêté le choix du nouveau pontife. En peu d'instants, les deux interlocuteurs tombèrent d'accord, non seulement sur la convenance de la nomination

de Chiaramonti, mais sur la seule marche qu'il y eût à suivre pour la faire réussir » (i).

Aujourd'hui, en présence des lettres du cardinal Maury, il n'est plus permis de s'arrêter à l'explication donnée par M. Thiers et acceptée par M. d'Haussonville. La fidélité, l'ardeur même des sentiments monarchiques du cardinal, à l'époque du Conclave, ne saurait être révoquée en doute. Certes, il est < fatigué de son long exil ». 11 désire passionnément rentrer en France et arriver aux affaires; mais, à ce moment, il espère y arriver avec le roi et pour le roi.

Au lendemain de la mort de Pie VI, mais quand la nouvelle n'en est pas encore parvenue 5 Venise, le 4 septembre 1799, il écrit à Louis XVIII :

La présence du pape, votre précurseur, en France, Sire, produity et sur sa santé délabrée, et sur la convalescente opinion publique, des effets absolument opposés aux intentions irréfléchies qu^avaîent les auteurs décriés de cette atroce bêtise. Assurément elle ne leur a pas porté bonheur ; c'est Tarche au milieu des Philistins ; ce sera bientôt le vieux Jacob transporté en Egypte pour y assister à la réconciliation de ses enfants. On espère, on croit qu'il sacrera, qu'il couronnera Votre Majesté, à Reims, de ses mains défaillantes, et que la Providence a permis son voyage en France pour y sceller, au nom de toute l'Église, dont il est le chef suprême, cette belle réhabilitation de la royauté (2).

La veille même du jour où il allait entrer en conclave, le 30 novembre, Maury apprécie en ces termes le coup d'État du dix-huit brumaire (?), tout récemmentaccompli :

Voilà donc, écrit-il à Louis XVIII, une nouvelle révolution à Paris pour y mûrir la véritable contre- révolution. Ce gouvernement militaire hideusement démasqué fait horreur. Ce sera la fin

1) L'Eglise romaine et le premier Empire, tome I, p. 31.

(2) Correspondance diplomatique , tome II, p. 195.

(3) Le 9 novembre 1799.

Je Bonaparte, si ce n'est pas son commencement dans la carrière de la véritable et solide gloire. Je souhaite que l'intérieur se divise à main armée, et que Texemple de la Vendée apprenne aux royalistes qu'on ne peut rien finir, ou plutôt qu'on se fait écraser en se bornant à une insurrection défensive, et, pour ainsi dire, immobile. Nous ne savons encore que d'une manière vague les derniers troubles de Paris. La France a beau s'agiter, elle ne trouvera le repos et le bonheur que dans le sein de son roi. — Je suis avec le respect le plus profond, jusqu'à l'effusion de la dernière goutte de mon sang inclusivement, etc. (i).

Le Conclave durait depuis un mois déjà, lorsqu'un soir, à la conversation chez le cardinal-doyen, le cardinal Herzan dit à Maury que la France avait besoin d'un roi, et que l'Europe en était convaincue, mais que les Français voulaient un changement de dynastie, ou du moins une interruption dans la ligne de succession. La riposte de l'ancien Constituant ne se fit pas attendre :

Je réprimai ma colère, écrit-il, pour réserver toutes mes forces à mes raisons. Je dis que ce prétendu vœu des Français n'était qu^une lâche et stupide imposture de quelques mécontents, dont je ne daignerais pas apprécier les motifs ou les moyens ; que cette prévention individuelle n'avait aucun fondement, et même aucune existence ; que les Français étaient trop las et trop punis des expédients arbitraires pour en essayer de nouveaux, et qu'un pareil attentat contre les principes ne finirait rien, en mettant une révolution à la place d'une autre. Toutes ces raisons furent développées avec clarté, et aussi avec l'énergie convenable (2).

Cette scène se passait à la fin de décembre 1799. L'année 1800 n'atténuera point les sentiments royalistes du cardinal. Il écrit, le 1 1 janvier, à son royal correspondant :

Tout ce qui se passe en France me paraît préparatoire. L'unité de puissance dans une seule main ne peut-être conservée que par

(1) Correspondance diplomatique.,., tome II, p. 162.

(2) /6û',, tome I, p. 3Ç0.

un roi; et si Bonaparte n*est pas fou, il doit songer à ouvrir les avenues du trône à votre Majesté. Sa jeunesse seule peut permettre de douter de ses intentions, malgré l'évidence des résultats auxquels sa marche le conduit. En tout cas, il nous sert sans le vouloir, en concentrant le pouvoir et la tyrannie sur une seule tête (1).

Plus encore que ces lettres, un fait achève de montrer que Maury, en travaillant à faire élire le cardinal Chiaramonti, ne songeait nullement à préparer sa rentrée en France et sa réconciliation avec le premier consul. Si tel eût été son dessein, il n'aurait pas manqué de voir avec satisfaction les ouvertures faites par Bonaparte à Pie VII au sujet des affaires religieuses de France, au lendemain du Conclave. C'est au contraire avec un véritable désespoir qu'il vit se nouer, entre le premier Consul et le Saint-Siège, les négociations qui devaient aboutir au Concordat, et il ne tint pas à lui qj'elles ne fussent abandonnées dès le début. C'est seulement à la fin de 1802 que Maury, tout en conservant, comme il le dira plus tard à l'empereur, < la charité » envers la maison de Bourbon, commença de perdre € la foi » et « l'espérance ».

Les lettres du cardinal Maury à Louis XVIII n'étaient pas destinées à la publicité, et c'est précisément pour cela qu'elles ont un si haut prix. L'auteur ne cache rien; il parle en toute liberté, il s'abandonne à toute sa verve. A tout instant, il manque à la justice. Et cependant Tim-

(I) CorrespondMice diplomatique,.., tome I, p. 373.

pression qui se dégage de ces lettres est la même que celle qui ressort des Mémoires de Consalvi. L'action de la Providence est d'autant plus visible que le spirituel et malin chroniqueur ne cache rien des faiblesses, des petitesses, qui se rencontrent partout où des hommes sont réunis. Ces cardinaux, ces vieillards, chassés de leurs diocèses, chassés de Rome, entourés de périls de tous les côtés, n'ont pu trouver d'asile que dans les Etats de l'empereur d'Allemagne; et celui de leurs collègues que l'empereur désire voir nommer, ils se refusent à l'élire. Ils s'y refusent, avec une fermeté que rien ne peut faire plier, alors cependant que ce collègue est digne de tous les respects, et aimé de tous. On craint qu'il n'ait pas, dans les circonstances difficiles où Ton se trouve, un caractère de trempe assez forte. Cela suffit : Mattei ne sera pas élu. Celui qui le sera et auquel, pendant plusieurs mois, nul n'a songé, sera justement celui que réclament, non seulement la situation du moment, mais encore les événements de demain, ceux dont Dieu seul a le secret. Jamais son intervention ne fut plus manifeste. Maury le proclame en des termes qu'il convient de reproduire : « Au milieu de ce conflit de rivalités, la Providçnce fait son œuvre, et elle écarte par les mains mêmes d'un intérêt jaloux, tous ceux qu'elle ne juge pas propres à l'accomplissement de ses desseins (i). » — Et dans sa lettre du 12 mars, à l'heure où le Conclave va finir, il ajoute : « La Providence a su se servir de tous nos débats pour amener insensiblement Tunique résultat qui pût remplir ses vues. Son action secrète ne paraît qu'après l'événement (2). »

Les deux volumes tirés par Mgr Ricard des papiers de Maury conduisent le cardinal jusqu'à sa mort. L'ancien orateur de la Constituante, l'ancien archevêque de

(1) Correspondaice diplomatique..., toiic l, p. 367.

(2) Ibid.. p. 37 t.

Paris mourut à Rome le ii mai 1817. Quatre jours auparavant, un père de la Compagnie de Jésus, qui le visitait assidûment, depuis qu'il ne pouvait plus luimême aller trouver Thumble religieux dans sa cellule» l'avertit que l'heure approchait. Aussitôt il demanda et reçut, avec la plus chrétienne résignation, les derniers sacrements de cette religion qu'il avait, aux jours de la Révolution, si intrépidement défendue.

Sur les événements qui remplirent les années qui vont Je 1800 à 1817, de Télection de Pie VII à la mort du cardinal Maury; sur les circonstances qui précédèrent et suivirent sa rentrée en France, sur sa seconde élection à l'Académie, sur sa nomination à l'Archevêché de Paris et son second exil en 1814, le lecteur trouvera, dans le second volume, d'intéressants détails, de précieux documents, et notamment Tessai de justification publié, le 12 mai 1814, sous ce titre : Mémoire pour le cardinal Maury. Mais ni ce Mémoire, ni les pièces qui l'accompagnent ne sauraient effacer la double tache qui ternit la gloire de Maury. Ami de Louis XVIII, son agent confidentiel et l'ambassadeur de son exil, s'il pouvait honorablement rentrer en France, il ne pouvait pas, il ne devait pas passer du service de Louis XVIII à celui de Napoléon, porter ses hommages de la cour de Mittau à la cour des Tuileries. Ami de Pie VII, qui l'appelait « caro mio Maury », cardinal de la sainte Église romaine, il ne pouvait pas administrer le diocèse de Paris, malgré les brefs de Pie VU, captif à Savone.

Si nous avons le triste devoir de rappeler ces choses, n'avons-nous pas aussi celui de rapporter en finissant les belles et miséricordieuses paroles que Pie VII adressa un jour au chevalier Artaud de Montor : « Nous savons que vous vous occupez d'une histoire de notre pontificat; vous ménagerez le cardinal Maury; il a fait des

fautes; mais qui donc n'en a pas fait? Et nous aussi, hélas! nous en avons faiti »

Que ses fautes du moins ne nous fassent pas oublier ses services ! Orateur, il a tenu tête à Mirabeau et à la Révolution; il a été le champion le plus éloquent de la monarchie et de l'Eglise, et son courage alors égala son éloquence (i). Cardinal, il a exercé au conclave de Venise une influence aussi heureuse qu'elle a été considérable : il a été le principal auteur de l'élévation de Pie VU au Souverain Pontificat.

27 juin 1892.

I r) Vo^ez, dans notre volume de Causeries littéraires, les deux chapitres sur Wihhé Maury et Mirabeau.

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