‹ Mémoires et souvenirs (volume 2)Chapitre 8 sur 30 · MARQ^« DE RAIGECOURT ET MARQ^« DE BOMBELLES · texte numérisé non relu

MARQ^« DE RAIGECOURT ET MARQ^« DE BOMBELLES

même, si bien qu'au commencement d'octobre Madame de Raigecourt partît 'pour Trêves, emportant le testament de sa bien-aimée princesse et comptant bien venir reprendre son service. Elle ne devait plus la revoir.

A plusieurs reprises, Madame de Borabelles et Madame de Raigecourt tentèrent de revenir en France. Dès le milieu de 1790, Madame de Bombelles en avait manifesté le dessein; mais elle avait dû y renoncer devant l'opposition formelle de la princesse. Une nouvelle tentative, au commencement de 1791, avait rencontré la même résistance.

Quant à Madame de Raigecourt, elle avait à peine passé la frontière, qu'elle s'était sentie comme prise de remords. Elle était dans des « états violents » ; elle voulait revenir, reprendre ce qu'elle regardait comme un poste d'honneur, puisque c'était un poste de danger; elle en manifestait le désir à son auguste et chère maîtresse avec des accents pénétrés, presque déchirants. Madame Elisabeth lui répondit par une lettre admirable, délicatement enjouée au début, et où, dans les dernières lignes, au plus touchant langage du cœur s'allient les austères et fortifiants enseignements de la religion : Voici la fin de cette lettre, qui porte la date du 24 octobre 1790:

€ ... Vous allez vous rendre malade, donnera votre enfant un fond de mélancolie inguérissable. Et pourquoi t Parce que vous n'êtes ni à Paris, ni à Noël ; parce que toutes les bêtises que l'on vous débitera seront autant de vérités à vos yeux. De grâce, n'en faites rien ; remettez entre les mains de la Providence le sort des gens qui vous intéressent; et puis secouez vos yeux bien fort pour ne leur pas permettre de voir noir. Tu te tourmentes pour te faire des reproches qui n'ont pas le sens commun. Pour te calmer tout à fait, je te ferai part d'une réflexion que j'ai faite après ton départ. Dans le premier moment, me suis-je dit, je n'ai pensé qu'au plaisir de la

savoir dans un lieu bien tranquille; mais le public ne trouvera-t-il pas mauvais qu'elle m'ait quittée dans ce temps de trouble? Mais j'ai senti que cela ne se pouvait pas à cause de votre état ; que de plus, si quelques gens à grands sentiments voulaient s'aviser de penser à cela, nous devions nous mettre au-dessus du malheur de leur déplaire, par une très bonne raison : c'est que Dieu t'nyant remis en dépôt le salut de ton enfant, aucune cunsidération humaine ne doit t'empêcher de prendre tous les moyens possibles pour lui faire recevoir le bap- Tùme. A cela, mon cœur, tes principes te feront aisément sentir qu'il n'y a ni respect humain, ni amitié, ni devoir qui ne doive cédera celui-là. Si donc, mon cœur, ;u as encore des remords de ta conduite, réponds-leur tout de suite : « Mon enfant recevra le baptême, et si, après cela. Dieu l'appelle à lui, au moins il jouira du plus parfait bonheur. » Pour lors, mon cœur, ton âme sera facilement consolée (i). »

Madame de Raigecourt s'inclina. Plus tard pourtant, elle manifesta de nouveau à la princesse l'intention de revenir en France. Par trois fois, en janvier, en mars, en mai 1792 elle renouvela ses instances; mais Madame Elisabeth ne voulut rien entendre. L'héroïque princesse avait fait son sacrifice complet; jusqu'au bout, elle tint à se priver d'une consolation qui aurait pu être funeste A son amie.

Ainsi, c'était pour lui obéir que Mesdames de Raigecourt et de Bombelles avaient quitté la France ; c'était pour lui obéir encore qu'elles s'abstenaient d'y rentrer.

En quittant Paris au mois d'octobre 1790, Madame de Rnigecourt s'était rendue à Trêves, où elle resta jusqu'au mois de mai 1792. A cette époque, afin de se rapprocher de la France, elle se rendit à Luxembourg et se fixa bientôt près de cette ville, à Everlange. Elle rentra en

(0 Correspondance de Madame Elisabeth de France^ p. 19S.

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France en 1797 (i), pour tâcher de taire rayer son mari de la liste des émigrés. Les démarches n'ayant pas abouti, le marquis de Raigecourt rentra à son tour en 1800 et obtint du premier consul sa radiation.

Pair de France sous la Restauration, M. de Raigecourt mourut à Draveil, près Paris, le 19 décembre 183?, dix-huit mois après sa femme. Sa fille, cette Hélène dont il est si souvent question dans les lettres de Madame Elisabeth, et dont la naissance avait forcé sa mère à cette émigration qui lui avait tant coûté, sa fille, mariée au comte de Beufvier, devint, après son veuvage, religieuse de Saint-Thomas-de-Villeneuve.

Tandis que Madame de Raigecourt s'établissait à Trêves, Madame de Bombelles se rendait à Venise, où son mari était ambassadeur. Au mois de janvier 1791, l'Assemblée constituante décréta que tous les ministres de France à l'étranger devraient prêter serment à la nouvelle constitution. Que ferait M. de Bombelles? Sui. vrait-il l'exemple donné par beaucoup de fonctionnaires, donné par le roi lui-même? De graves considérations semblaient l'y engager: 11 avait quatre enfants, peu de fortune, des dettes contractées au service de l'Etat. La famille de sa femme, alarmée de la situation que lui créerait un refus, le pressait de se conformer au décret. Le roi l'y eût sans doute autorisé. Des théologiens déclaraient le serment licite, et Madame Elisabeth ne paraissait pas éloignée de partager cette opinion. « Je crois, disait-elle, que cela eût été possible (2). > Mais M. de Bombelles jugeait la constitution nouvelle incompatible avec la dignité royale, le bon ordre du pays, la prospérité de la France. Il ne voulut point s'engager à soutenir une œuvre qu'il blâmait dans le fond de son âme, et re-

(1) Soit par oubli, soit pour tout autre cause, la marquise de Raigecourt n'avait pas été portée sur la liste des émigrés.

(2) Madame Elisabeth i la marquise dt Bombelles, 24 janvier 1791. Correspondance de Madame Elisabeth de France, p. 226.

fusa un serment qui, suivant le mot de sa femme, « égratignerait au moins le strict devoir. »

« L'antique honneur, un certain esprit chevaleresque qui ne mourra jamais dans le cœur français, me font estimer l'action de ton mari », écrivait Madame Elisabeth à son amie (i) ; mais elle ajoutait aussitôt : < Comment tes pauvres enfants s'habitueront-ils au mal être, après avoir été élevés dans l'aisance ? » Heureusement la reine de Naples, de passage à Venise au mois de mars 1791, accorda au marquis de Bombelles, de la façon la plus gracieuse, une pension de douze mille livres. Désormais assuré contre la gêne, l'ancien ambassadeur se retira avec sa famille dans un vieux château de Suisse, le château de Wartegg, près Saint-Gall. Sa correspondance nous le montre plus tard, en 1797, établi à Briinn en Moravie. C'est là qu'à la fin de septembre 1800 mourut Madame de Bombelles, consumée par la douleur, après une vie pleins de bonnes œuvres. Lorsque le bruit de sa mort se répandit à Menowitz, petit village à la porte de Brùnn, où elle avait habité quelque temps, la population entière se transporta à sa demeure et fit rouvrir le cercueil, déjà fermé, pour contempler une dernière tois les traits de sa bienfaitrice.

Après la mort de sa femme, le marquis de Bombelles entra dans les ordres. Successivement chanoine de Breslau, puis prélat d'Ober-Glogau, il revint en France àla Restauration et, eni8i9, fut sacré évêque d'Amiens, puis nommé premier aumônier de la duchesse de Berry. Il mourut en 1825, laissant trois fils et une fille. Un de ses fils, Charles, gentilhomme de la chambre sous Louis XVIII et Charles X, donna sa démission en 1830 et retourna en Autriche, où, en 1854, il devint l'époux de Marie-Louise, la veuve de Napoléon.

(i) Madame Elisabeth à la marquise de Bombelles, 24 janvier 1791. Correspondance de Madame Elisabeth de France, p. 22.

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Conservées depuis un siècle avec un soin pieux dans les archives du marquis de Raigecourt, les lettres qui composent le volume publié par M. Maxime de la kocheterie ont été fidèlement copiées par lui sur les originaux. Il n'en a retranché que quelques détails intimes et qui lui ont paru n'avoir d'intérêt que pour la famille. Leur authenticité et leur intégrité sont donc incontestables. Leur intérêt historique ne l'est pas moins.

Un désaccord profond existait entre le roi et les princes, entre la reine et les chefs de l'émigration, entre les Tuileries et Coblentz. Tandis que Louis XVI était prêt à de larges concessions au mouvement réformateur qui entraînait les esprits, le comte d'Artois demandait le retour pur et simple à l'ancienne constitution du royaume. Tandis que les chefs de l'émigration prétendaient agir par eux-mêmes et entrer en ligne avec la petite armée qu'ils avaient rassemblée à la frontière, Marie- Antoinette exigeait qu'ils se tinssent tranquilles : avant Varennes, pour ne pas compromettre le succès de l'évasion; après Varennes, pour ne. pas compromettre la sûreté, à chaque instant menacée, de la famille royale. Et lorsqu'elle se fut décidée, sous la pression des événements, à réclamer des puissances l'appui, non pas de leurs troupes, mais d'un congrès armé, elle demandait avant tout qu'on laissât les émigrés à l'écart. < Il est essentiel , écrivait-elle le 7 août 1791 àMercy,qu'on contienne les princes et les Français du dehors (1). » —

(1) Marie-Aotomette au comte de Mcrcy, Marie- Antoinette, Joseph II ci Léopold Uy par le chevalier d'Arueth, p. 167*

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€ Il est bien intéressant, écrivait-elle encore à son frère, le 8 septembre, que vous puissiez les contenir — les émigrés — et surtout, comme M. de Mercy doit vous ravoir mandé de ma part, d'exiger des princes et des Français en général de se tenir en arrière dans tout ce qui pourra arriver (i). »

M. de la Rocheterie, à qui j'emprunte ces textes, ajoute dans son Introduction : < Nous pourrions multiplier les exemples; ils abondent dans la correspondance de Marie-Antoinette ; séparer la cause du roi de celle des émigrés a été sa préoccupation constante jusqu'à la dernière heure, comme ce fut toujours celle des chefs de Témigration d'agir par eux-mêmes et d'avoir une part directe et prépondérante dans le rétablissement de la monarchie. De là, des tiraillements sans nombre, des récriminations incessantes, le mécontentement profond de la reine contre les émigrés, l'irritation violente des émigrés contre la reine. De là enfin ces deux politiques, qui avaient chacune leurs agents et leurs vues de plus en plus divergentes, qui se disputaient l'influence, se contrariaient, se combattaient, et finalement s'annihilaient réciproquement (2) ».

Cette division profonde entre la cour et les émigrés apparaît clairement dans les deux correspondances éditées par M . de la Rocheterie. Le principal représentant de la politique du roi et de la reine était le baron de Breteuil. Il était près des cours étangères l'agent accrédité du roi, qui, au mois de novembre 1790, lui avait envoyé de pleins pouvoirs. Depuis son ambassade à Vienne, où il avait mérité la bienveillance de Marie-Thérèse, il n'avait pas cessé d'être l'homme de confiance de la reine Marie-Antoinette. Or, M. de Breteuil avait été le protecteur et restait l'ami et l'mspirateur du marquis de Bombelles. C'était même le désir de se trouver plus près

i) Marie- Antùinctle, Joseph tl et Léopold II, p. ao;. (:) La Rocheterie, lnirodnction,p. 15.

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