‹ Mémoires et souvenirsChapitre 14 sur 16 · H DONA LUCREZIA · texte numérisé non relu

H DONA LUCREZIA

B Cela est boa à dire au peuple. Mais de vous à moi, Alphonse, nous savons ce que c'est. »

Le critique de la Quotidienne, J,-T. Merle, rend compte en ces termes, dans son feuilleton du ii février 1833, de l'incident dont parle Caslellane :

■ Le succès qa'a obtenu cette pièce avait attiré & la qua- Iriëme représentation MM. d'Orléans et de Nemours, à qui on avait fait les honneurs d'une loge quasi royale : une application impertinente qui a été faite d'une sentence politique a paru les mettre d'assez mauvaise humeur. Alphonse donne pour prétexte à, sa femme, pour ne pas accorder la gr&ce de Gennaro, qu'il a juré sa foi de souvernin. — Ah I dit Lucrèce, ce sont raisons bonnes à dire aupeuple. » Des applaudissements trois fois répétés ont provoqué le départ presque subit des deux princes. »

On me pardonnera d'avoir essayé, à l'aide de mes vieux journaux, de compléter l'intéressant Journal du maréchal de Gastellane.

7 juin 1896.

226 MEMOIRES ET SOUVBNIRS

se sont d'abord mises en permanence, puis les réunions de la Croix-Rousse et de la Guillolière se sont dissoutes, les forces leur manquant; elles ont motivé leurinacUoo en disant : « Le Président nous rend le suffrage univer- » sel; pourquoi nous battrions-nous?Nousnouscomple- » rons au scrutin. ■

L'attitude des troupes est très bonne, il n'y a pas la moindre hésitation dans l'exécution des ordres.

u Je viens de voir k l'Hôtel de Ville, à la gendarmerie età la préreclure, les bataillons de piquet; ils sont, comme les troupes de toutes armes, dans les meilleures dispositions. Il y a de la foule dans les rues, quelques mauvaises figures ; plusieurs ouvi^ers se sont montrés insolents. Trenle-iûnq mandats d'amener sont tancés, pour être mis & exécution pendant la nuit, contre les principaux chefs des sociétés secrètes. Les ouvriers ont, en général, abandonné leurs ateliers, ce qui explique l'affluence. On ne laisse pas former les groupes, et jusqu'ici ils se dissipent sans résistance. La population s'est montrée, comme & l'ordinaire, respectueuse à mon passage.

» 6 heures du soir. — On me signale à l'instant une certaine agitation & la Croix-Rousse et k la Guillolière, où les démocrates font des menaces pour la nuit; nous sommes sur nos gardes.

B 8 heures du soir. —Je descends de cheval. J'ai été informé par la police que les démocrates avaient pris leurs dispositions pour attaquer dans la nuit l'Hdtel de Ville et occuper le centre de la ville. Les conseillers municipaux de la Guillotiëre sont à la tête du mouvement ; s'ils échouent, ils annoncent l'intention de partir demain par les bateaux pour révolutionner le Midi. Ils ne craignent, à. ce qu'ils disent, que ta cavalerie.

n 9 heures du soir. — Les troupes sont pour la plupart

Par décret du Président de la République en date du 7 décembre 1851, il fut nommé général en chef de Tarmée de Lyon.

Un an après, le 2 décembre 1852, il était fait maréchal de France. Il était entré dans les rangs, comme simple soldat, le 2 décembre 1804.

Le Journal du maréchal renferme ici de curieux détails sur les sociétés secrètes d'alors, les « Voraces », les « Charbonniers », « les Droits de l'homme », la «Nouvelle-Montagne ». On y voit poindre un fantoche, qui sera sous la troisième République un gros personnage. Castellane écrit, en effet, à la date du 24 septembre 1851 :

c Les montagnards continuent leurs promenades dans les départements. Le représentant Dain, dans la tournée de Saône-et-Loire, s*est arrêté à Louhans. Il est accompagné d'un nommé Barodet, instituteur révoqué. Ils ont couru tous les cafés et cabarets de la sociale» trinquant, buvant, donnant Taccolade à leurs amis de toutes les classes, même aux plus ignobles. »

Un autre citoyen de ce temps-là, qui, s'il eût vécu jusqu'au nôtre, se fût &coup sûr élevé plus haut encore que M. Barodet, c'est le citoyen Boniface, que le Journal nous présente en ces termes :

« 28 janvier 1852. — Le citoyen Boniface, de Vaîse, actuellement détenu, avait créé dans cette commune une religion anticatholique. Cet hérétique baptisait les enfants de tous les socialistes, leur imposait Tobligation de ne Jamais entrer dans une église. Lorsque les parents d'un socialiste voulaient faire rendre les honneurs à un mort, ils restaient tous à la porte. Dès qu'il y avait un nouveauné, à Valse, d'un père socialiste, celui-ci se rendait chez Boniface; ce dernier désignait l'heure et le lieu de la céré-

Armand Marrast ne tarde pas à être nommé président de TÂssemblée constituante :

« 4 novembre. — Le président de l'Assemblée, Marrast, est fort laid; il a la tournure et la grâce d'un gros courtaud de boutique. Il n*en est pas moins galant et a des prétentions aux belles manières; en conséquence, on Ta surnommé le « marquis de la République ». Il est 1;'^ lancé auprès des dames de TOpéra et fait encore sa

cour à d'autres. *»

Quelques jours après, le général rencontre le « marquis » à l'ambassade d'Angleterre :

« 13 novembre. — J'ai été à un raout chez lord et lady Normanby ; les invitations avaient été peu nombreuses. U avait lieu dans les appartements d'en haut de l'ambassade d'Angleterre ; le corps diplomatique y était en entier. Le général Gavaignac (1) est venu, en bourgeois, avec sa croix de commandeur au cou. Le petit président Marrast y était avec son épouse. Malgré ses cheveux à l'entant, il est terriblement laid ; il est difficile d'avoir plus de ressemblance avec une chauve-souris. La figure de madame Marrast, avec sa poudre, n'est pas mal

» Le général Gavaignac est parti de bonne heure; il était mécontent de ce qu'il n'y avait sans doute que des députés de la droite de l'Assemblée. M. et madame Marrast n'y ont pas non plus fait de vieux os; il n'y avait aucun empressement auprès des membres du pouvoir» si ce n'est celui qu'on témoigne pourvoir des bôles curieuses. On les laissait dans l'isolement. Gelui de M. et madame Marrast était complet ; le chef du pouvoir exécutif luimême ne recevait que de froides et courtes politesses des membres du corps diplomatique. »

(1) Il était alors chef du pouvoir exécutif.

ri

du lendemain, écrivait de la même main, il y a à peine un an, les plus grossières injures contre les catholiques de la Suisse, contre les Sœurs de Charité, contre les moines hospitaliers du mont Saint-Bernard, et traitait M. de Montalembert, Téloquent défenseur de la liberté religieuse, de sacristain cafardy de déclamateur furibond dont la colère était mêlée de bave et d'eau bénite, n

Le juif Grémieux, que nous devions revoir en 1870» où son passage au pouvoir fut si néfaste, avait, comme Marrast, fait partie du gouvernement provisoire, puis était devenu ministre de la Justice. En quelques coups de plume, Gastellane nous trace de ce vilain bonhomme ce joli croquis :

« 1 juiniSkS. —M. Belhmont est ministre de la Justice ; il a consenti à prendre ce portefeuille, tombé si misérablement des mains de M. Grémieux et que la com* mission executive a rendu si lourd à porter. En février» M. Grémieux se jeta au milieu des événements pour se trouver au premier plan ; il se fit tribun pour séduire le peuple par ses exagérations, tandis qu*il se rendait aux Tuileries pour ne pas perdre de vue la monarchie, dont rien ne prouvait que la dernière heure fût venue. Il se fit le chevalier de madame la duchesse d'Orléans, et il prépara le discours qu'elle devait prononcer devant la Ghambre. Les événements devenant plus graves, il ne se trouva plus auprès de la princesse mais dans les rangs de ceux qui nommaient un gouvernement provisoire, et il y prit sa place. Ministre de la justice, il a tout désorganisé, il a profané la Justice en détruisant rinamovibililé. Il n'a fait que deux lois ; la révision du jury et le rétablissement du divorce ; celle-ci attaque la société dans ce qu'elle a de plus sacré, la famille ; celle-là menace sa sécurité. »

Un troisième membre du gouvernement provisoire, le

autre. Il y avait là un monsieur de beaucoup d'esprit qu'on appelait « le capitaine », et dont je ne sais pas encore le nom. Démocrate enragé, il disait que les Démocrates étaient les plus forts, mais il s'affligeait, ainsi que George Sand et un autre jeune homme, de leur division en différentes sectes, ce qui les perdrait. Sur ces entrefaites est entré un monsieur assez grand, gros, l'air commun. George Sand s'est avancée vers lui, l'a embrassé en lui disant : « Il y avait longtemps que je ne vous avais vu». C'était le fameux général Pepe. Ce Pepe n'était qu'un traître, puisqu'au lieu de revenir à Naples avec les troupes que son roi lui avait confiées, lorsque celui-ci lui en a donné l'ordre, il est passé aux insurgés italiens avec tous les soldats qu'il a pu entraîner. C'est ainsi qu'il est devenu commandant en chef à Venise et qu'il a défendu cette ville avec des condottieri de tous les pays. A mon avis, le roi de Naples est le seul souverain qui ait montré du caractère et qui soit venu à bout des insurrections de son pays avec ses seules forces ; il a soumis la Sicile en dépit des menées de l'Angleterre, qui favorisait les insurgés, ramassis de toutes les nations. »

Le général de Castellane avait eu pour collègue à la Chambre des pairs le vicomte Victor Hugo. Il ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup plus d'estime que pour le général Pepe. Voici comment il en parle, à l'occasion de deux ou trois de ses apparitions à la tribune de l'Assemblée législative :

« 9 juillet i549. — Il y a eu une étonnante excentricité de M. Victor Hugo. Il a prétendu que l'article 13 de la Constitution n'était point exécuté pour l'assistance publique, soutenant qu'il était au pouvoir du gouvernement de détruire la misère. Il a dit qu'un homme de lettres était mort après six jours passés sans pain. M. Lebeuf lui a

platement sollicitées, sa pairie sous Louis-Philippe, son désir d'être ministre de Louis-Bonaparte, qu'il déchire aujourd'hui. M.. Victor Hugo ne peut pas improviser. Il apprend ses discours par cœur ; aussi ses répliques ont été pitoyables.

» Pour Tachever, les journaux ont rapporté une plate lettre de lui datée de 1826 au vicomte de La Rochefoucauld, alors directeur des beaux-arts, pour réclamer du roi Charles X une augmentation de pension. Il recevait alors 2,000 francs sur la liste civile et 2,000 francs du ministère de rintérieur, ce qui fait qu'il a attaqué violemment dans son discours les tyrans qui l'ont accablé de bienfaits. Dans sa lettre au vicomte de La Rochefoucauld, il faisait de grandes protestations de reconnaissance. M. Victor Hugo est un misérable. »

Je m'aperçois en terminant que cette causerie n'est guère qu'une suite d'extraits. Mais les critiques d'autrefois intitulaient tout bonnement leurs articles des Extraits, et ces articles valaient bien ceux des critiques d'aujourd'hui. En tout cas, je suis sûr que le lecteur me saura gré d'avoir ainsi multiplié les citations. Le Journal du maréchal de Castellane est spirituel, agréable, instructif. Il a d'autant plus de valeur qu'il a moins de prétentions. Il prendra rang à côté de nos plus intéressants Mémoires. C'est pourquoi je voudrais voir rectiQer un certain nombre de noms mal orthographiés.

Je lis, à la page 5 : « Il y avait là beaucoup de grands propriétaires de la Seine-Inférieure, entre autres l'ancien ministre de Charles X» le baron d'Haussez, qui a une terre à Saint'Saon, près de Neufchàtel. Il est fort estimé dans le département. J'ai été aussi aimable pour lui que je l'ai pu; il m'a ru y être sensible. » La terre du baron

qu'on devrait écrire, jour par jour, ce qu'on voit et ce qu'on entend. Il l'a essayé plusieurs fois comme moi, et il en a été dégoûté par les lacunes que l'oubli ou les affaires vous forcent à faire sur votre journal... »

Ces lacunes sans doute sont inévitables. A la différence de celui qui est composé pour le public, le Journal que Ton écrit pour soi ne paraît pas tous les jours. Cet inconvénient forcé n'en détruit pas les avantages, que fait très bien ressortir Delacroix dans la page suivante, écrite le 7 avril 1824 :

... Je viens de relire en courant tout ce qui précède : je déplore les lacunes. Il me semble que je suis le maitre des jours que j'ai inscrits quoiqu'ils soient passés ; mais ceux que ce papier ne mentionne point sont comme s'ils n'avaient point été.

Dans quelles ténèbres suis-Je plongé? Faut-il qu'un misérable et fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul monument d'existence qui me reste? L'avenir est tout noir. Le passé qa n'est point resté Test autant. Je me plaignais d'être obligé d'avoir recours à cela; mais pourquoi toujours m'indigner de ma faiblesse? Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger? Voilà pour le corps. Mais mon esprit et l'histoire de mon ame, tout cela sera donc anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m'en rester à l'obligation de l'écrire ; au contraire, cela devient une bonne chose que l'obligation d'un petit devoir qui revient journellement.

Une seule obligationy périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout le reste de la vie ; tout vient tourner autour de cela. En conservant l'histoire de ce que j'éprouve, je vis dooble; le passé reviendra à moi... L'avenir est toujours la.

Delacroix a raison. Celui-là ordonne sa vie, qui tient son journal. Il défend contre l'oubli les jours disparus, les sentiments, les émotions d'autrefois. Il reste en possession de son passé. Quelquefois même il s'assure aussi l'avenir. Malgré les défauts inhérents au genre — absence

C'est en 1S23 — il avait alors viDgt-quatre ans — que Delacroix commença d'écrire son Journal. II était à ce moment au Louroux, près de Louaos, dans l'arrondissement de Loches, en Tourafne, chez son frère aloé le général Charles Delacroix, ancien aide de camp du prince Eugène, qui avait hérité de cette propriété de famille. A la date du mardi 3 septembre i82i, il écrit ces lignes :

Je mets à exécution le projet forme tant de fois d'écrire un Jourual. Ce que je désire le plus Tivemeat, c'est de ne pas perdre de vue qae je l'écris pour mai seal. Je serai doue vrai, je l'espère ; j'en deviendrai meilleur. Ce papier me reprochera mes varia-

Les deux premiers volumes, les seuls qui aient encore paru, vont de lS32àl85l inclusivement (1). Ils ne laissent pas de renlermer de nombreuses lacunes. Outre qu'il est hiendifBcile de tenir toujours ses carnets au courant, il ne se peut guère qu'un certain nombre d'entre eux ne s'égarent et ne finissent par se perdre. C'est ainsi que font défaut les carneU de 1825à 1831, ceux de 1833 & 1843 ceux de 1845 et de 1848; soit en tout vingt années, pour lesquelles on n'a rien retrouvé, sinon quelques pages isolées, quelques noies éparses. Ce qui reste n'en est pas moins considérable et singulièrement précieux.

Dernièrement, un des amis de Delacroix, sir Richard Wallace, nous faisait pénétrer à sa suite dans l'atelier du grand artiste :

Quoique sa porte, dit-il, fût ouverte de trois k cinq heures pour les visiteurs des deux sexes, il était bien entendu que persoane

(1) EugËue Delacroix, né le ifl avril ITBS, est mort le 13 août 1S03.

trait dans tous les ordres la force fécondante comme le signe le plus caractéristique du génie, se plaisant à rappeler Mozart, Phidias et Raphaôl, Durer et Holbein. L'auteur du Massacre de Scio est de leur famille. On a Tite fait de compter les tableaux de M. Ingres. Les toiles d'Eugène Delacroix sont innombrables. Il n'a pu suffire à cette énorme production que par un labeur acharné. Sa passion pour le travail égala sa passion pour la peinture : son Journal en témoigne à chaque page. « D'où vient, écrit-il, le 12 octobre 1852, que je ne m'ennuie pas un seul instant, quand j*ai le pinceau à la main, et que j'éprouve que, si mes forces pouvaient y suffire^ je ne cesserais de peindre que pour manger et dormir?,,. Quelle consolation que celle qui vient du travail ! » Et quelques jours plus tard : « J'ai travaillé tous ces jours-ci avec une ténacité extrême, avant d'envoyer mes peintures qu'on colle demain ; je suis resté sans me reposer pendant sept, huit et près de neuf heures devant mes tableaux. »

Il dit à un ami : «... Je ne suis plus semblable aux écoliers, je puis travailler sans cesse et sans aucun espoir de récompense. » A un autre ami il adresse un jour ces lignes :

Je n'ai pas autant de mérite qu'on pourrait le penser à travailler beaucoup, car c'est la plus grande récréation que je puisse me donner... J'oublie, à mon chevalet, les ennuis et les soucis qui sont le lot de tout le monde. L'essentiel dans ce monde est de combattre l'ennui et le chagrin. Sans doute, parmi les distractions qu'on peut prendre, je pense que celui qui les trouve dans un objet comme la peinture, doit y trouver des charmes que ne présentent point les amusements ordinaires. Ils consistent surtout dans le souvenir que nous laissent, après le travail, les moments qne nous lui avons consacrés. Dans les distractions vulgaires, le souvenir n'est pas ordinairement la partie la plus agréable; on en conserve plus souvent du regret, et quelquefois pis encore. Tra '

II ne faudrait pas croire cependant qu'Eugène Delacroix pass&t tout son temps k son chevalet. Il lui arrivait souvent de quitter son pinceau pour prendre un livre, non le roman du Jour, mais un vrai chef-d'œuvre, un chef-d'oBuvre d'autrefois. Dès les premières années de son développement, il consacrait à la lecture tout le temps que ses travaux lui laissaient lihre. Dans une lettre à son ami Pierret du 30 août 1822, il écrivait : « Je n'ai jamais autant qu'A présent éprouvé de vifs élans à la lecture des bonnes choses; une bonne chose méfait pour plusieurs jours une conîpagnle délicieuse (1). »

Dante est, dès ce moment, son livre de chevet. Il avait exposé, au Salon de 1822, sa belle toile, le Dante et Vîtgile (2). Maintenant, il ne cessera plus de tire, de relire la Divine Comédie. Le 3 mars 1824, il écrit sur son Journal : a Remets-toi vigoureusement k ton tableau. Pens« au Dante, relis-le continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel fruit Urerai-je de cette presque solitude, si Je n'ai que des idées vulgaires? » — Deux mois plus tard, le 3 mai 1824 : « Vu les tableaux du maréchal

(1} Correipoadance d'Eugiae Delacroix, T. I, f ■ VO.

(t) Oanle et Virgile fui acheté par l'Etat l.iOJ francs. Delacroix fui mis en relation avec le cotnie de Porbin, i\on direcieur général des Musées royaux, pour la vente de ce tableau, 1> lui écrivait à ce propos : < Je désirerais eu avoir t,400 franc!. Si cependant vous trouviei ma demande exagérée, je m'en rapporte enliÉremenl à ce que vous jugerei convenable ei possible en cette circonstance. J'ai trop k me louer de votre active bonté pour récuser voire jugement sur le prii d'un ouvrage que vous voulez bien voir avec inlérSt et que vous avei distingué de la foule. » ^Cutreipondanct. T. 1, p. ST.]

essaye de cent manières, avant d'arriver au but dont le besoin me travaille en chstque chose. Si je ne me suis pas agité comme un serpent dans la main d*une pythonisse, Je suis froid; il faut le reconnaître et s'y soumettre. Tout ce que j*ai fait de bien a été fait ainsi... Recueille- toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au Dante. C'est ceci que j'ai toujours senti en moi! »

Byron Témeut puissamment, et c'est encore là une de ses lectures favorites (1). Mais ni son admiration pour l'auteur du Qiaour^ ni son culte pour Dante ne l'empêchaient de goûter les poètes classiques. Dans une lettre adressée à Pierret en 1818, il écrivait : « Il faut en hiver nous voir bien souvent, lire de bonnes choses. Je suis tout surpris de me voir pleurer sur du latin. La lecture des anciens nous retrempe et nous attendrit : ils sont si vrais» si purs, si entrants dans nos pensées. » A propos d'Horace, il dit autre part : « Horace est à mon avis le plus grand médecin de l'âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous apprend le plus à la mépriser dans d'autres (2). »

Et comme il aime Horace, il aime aussi La Fontaine. « Quelques fables de La Fontaine m'ont enchanté, » écrit-il sur son Journal, le 31 mai 1835. Mais de tous les écrivains français, celui à qui vont toutes ses préférences, c'est Racine. Il en parle en vingt endroits avec une admiration qui égale, si elle ne la surpasse, celle que M. Nisard lui-même professait pour l'auteur de Britan" nicus.

Lettré délicat, passionné pour la poésie, Eugène Dela-

(1) Voir notamment T. I, pp. 115 et 141..

(f) Correspondance^ T. I, pp. 15 et S4.

250 MÉMOIRES BT SOUVENIRS

TArt. > Et plus loin : « Il existe un peintre allemand nommé Denner, qui s'est évertué à rendre dans ses portraits les petits détails de la peau et les poils de la barbe : ses ouvrages sont recherchés et ont leurs fanatiques. Véritablement ils sont médiocres et ne produisent point TelTet de la nature. On objectera peut-être que c'est qu'il manquait de génie; mais « le génie même n'est que le don de généralier et de choisir. » En 1853, Courbet exposa au Salon ses « Demoiselles de village ». Delacroix en porte ce jugement : a ... Quel tableau! Quel sujet 1 La vulgarité des formes ne ferait rien; c'est la vulgarité et l'inutilité de la pensée qui sont abominables ; et même, au milieu de tout cela, si celte idée, telle quelle, était claire! Que veulent dire ces deux figures? Une grosse bourgeoise, vue par le dos et toute nue sauf un lambeau de torchon négligemment peint, sort d'une petite nappe d'eau qui ne semble pas assez profonde seulement pour prendre un bain de pieds. Elle fait un geste qui n'exprime rien, et une autre femme, que l'on suppose sa servante, est assise parterre, occupée à se déchausser. On voit là des bas qu'on vient de tirer : l'un d'eux, je crois, ne l'est qu'à moitié. Il y a entre ces deux figures un échange de pensées qu'on ne peut comprendre. Le paysage est d'une vigueur extraordinaire, mais il n'a fait entre autres choses que mettre en grand une étude que Tqn voit là près de sa toile; il en résulte que les figures y ont été mises ensuite et sans lien avec ce qui les entoure. Ceci se rattache à la question de l'accord des accessoires avec l'objet principal, qui manque à la plupart des peintres. Ce n'est pas la plus grande faute de Courbet. Il y a aussi une « Pileuse » endormie, qui présente les mêmes qualités de vigueur, en même temps que d'imitation... Le rouet, la quenouille, admirables ; la robe, le fauteuil, lourds et sans gr&ee. Les

252 HÉUOIRES ET SOUVENIRS

ries, si en hoonèur dans la société présente, contre ces rêves iliusoires d'un perfectionnement universel, de l'avèoement d'une ère de bonheur général. Il laisse aux charlatans le soin de prdner le < progrès indéfini »,

Pour lui, au lieu du progrès, c'est la dégénérescence qu'il constate. Sans doute il ne méconnaît pas le progrès matériel, mais il tient que le progrès véritable consiste & élever l'Ame au-dessus de la matière. ■ De nos Jours, dit-il, c'est le contraire... Le Protestantisme d'abord a disposé à ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d'un génie positif l'ont embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est donc le sçul pour les modernes. La Révolution a achevé de nous fixer à la glèbe de l'intérêt et de la jouissance physique. SUe a aboli toute espèce de croyance : au Heu de cet appui naturel que cherche une créature aussi faible que l'homme dans une force surnaturelle, elle lui a présenté des mots abstraits : la raison, la justice, l'égalité, le droit... Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de l'égoisme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la sauvegarde des sociétés (1). »

C'est avec une véritable éloquence qu'il s'élève contre ces théoriciens du « bien-être universel », qui en signalent l'avènement prochain et recommandent, comme l'un des moyens de le hâter, le labourage & la mécanique, et sur une grande échelle, de toutes les terres de France. Des belles et fortes pages qu'il a écrites ce jour-l& sur son carnet, je veux du moins citer la dernière :

iadtgaes philanthropes!... philosoptiea sam cœar et saos imaginalioD I Vous croyez que l'homme est aae machine comm^ vos macbiaei ; tous le dégradez de ses droits les pins sacrés, sous

354 MEMOIRES BT SOUVENIRS

M. Thiers, en 1822, avait fait fêle, dans le Constitutionnel, au début d'Eugène Delacroix, à son tableau de « Dante et \irgile aux' enfers » (1). On a traité cet article de « prophétique ». Th. Silveslre fait observer assez justement qu'il n'est qu'une a paraphrase prudhommesque de l'opinion du baron Gérard, de l'aveu de M. Thiers lui-même, qui dit à la an de son article : « L'opinion que j'exprime ici est celle d'un des grands maîtres de l'école. » Th. Silveslre Ecoute que M. Thiers loue dans la même page DroUiog, Dubufe, Destouches et Delacroix. Quoi qu'il en soit, le tempérament de l'homme politique, chez M, Thiers, n'était pas pour plaire à l'arlîste. On lit dans son Journal .-

« ii février 48i9. — Dtoé chei le président du Corps législatif (2), avec PolDsot, Ga;-LuBsac, Ttiiera, Mole, Rayer, Jussieu. Vieillard et Ghabrier y étaient... Thiers a été très froid avec moi, et plus que je ne le pensais encore. Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi chez C..., qu'il a l'esprit életë et l'Ame petite. Il devrait au moins m'estimer de la résistance que je lui ai opposée dans une choie qui choquait mes sentiments... Tant pis pour lui assurément. ■

I 7 février 1SS2. — En sortant de Sainl-Germain-l'Auxerrois — enterrement Lahure —j'ai rencontré, sur le quai, Cousin qui allait a Passy... Je l'ai accompagné jusqu'à la barrière des Bonshommes, à. travers les Tuileries et le long de l'eau. Ensuite, longue conversation ; il m'a amusé en me parlant des relations intimes de personnes de notre connaissance à tous deux. ■ Thiers, m'a-t-il dit, a

> le talent et l'esprit que tout le monde sait; mais autour d'un

> tapis vert, et la main au timon de l'État, il est au-dessous de n tout. »

Sur George Sand, que Delacroix avait souvent occasion

(1) Satan d« 18iî, ou coUeetion dei artielet ituirii «ur l'fxpoitlig» à» ce»» année, l vol. in-S', par M. A. 7%i«ri. (Mantdao, Paris, ISU,

p. 5fl.)

(Ij Armand Marrast, président de l'Assemblée constituante.

qaoiqae en français excellent; et le public, en fait de goût, n'est pourtant pas bien difficile à présent... Elle a incontestablement un grand talent, mais elle est' avertie, encore moins que la plupart des écrivains, de ce qui lui va le mieux. Suis-je injuste encore? Je Taime pourtant, mais il faut dire que ses ouvrages ne dureront pas. Elle manque de goût.

S'il ainaait George Sand — sans nul excès du reste, on vient de le voir, — il n'aimait guère Victor Hugo, à qui cependant on s'obstina longtemps à l'associer. Il en parle en ces termes :

c 22 septembre 48AA. — Les ouvrages d'Hugo ressemblent au brouillon d'un bomme qui a du talent : il dit tout ce qui lui vient.

» 5 avril 48 A9. — ... Les grandes et simples vérités n'ont pas besoin, pour s'énoncer et pour frapper les esprits, d'emprunter le style d'Hugo, qui n'a jamais approché de cent lieues de la vérité et de la simplicité. »

Le 16 avril 1849 eut lieu la première représentation du Prophète. Quelques jours après, Eugène Delacroix écrit sur son Journal :

«... L'affreux Prophète ^ que son auteur croit sans doute un progrés, est l'anéantissement de l'art ; l'impérieuse nécessité où il s'est cru de faire mieux ou autre chose que ce qu'on a fait, enfin de changer, lui a fait perdre de vue les lois éternelles de goût et de logique qui régissent les arts. Les Berlioz, les Hugo, tous les réformateurs prétendus ne sont pas encore parvenus à abolir toutes les idées dont nous parlons ; mais ils ont fait croire à la possibilité de faire autre chose que vrai et raisonnable. »

Pour sévères qu'ils soient, ces jugements du grand artiste n^en sont pas moins sincères. Il a eu sans doute, lui aussi, ses injustices, ses erreurs, ses travers : il n'a jamais failli à la sincérité et à Thonneur. Cet homme de génie

de son temps. 11 entrelint notamment avec Decamps e Delacroix des relations assez suivies ; à la différence de Louis-Philippe, le Prince avait pour le talent de Delacroix une admiration toute particulière : il venait à Tatelier du maître et suivait ses travaux. » Tout cela est fort exact; seulement, en i82(i, le duc d Orjéans, qui sera l'ami d'Eugène Delacroix, n'était encore que duc de Chartres et suivait les cours du collège Henri IV. Agé alors de treize ans, il n'avait pas de galerie de tableaux. Lorsque Eugène Delacroix, le samedis avril 182^, allait « chez le duc d'Orléans, voir sa galerie », c'était chez Louis-Philippe qu'il allait, et non chez son flls.

Au mois de mai 1854, Delacroix est à Augerville, chez Berryer. Celui-ci conte à ses hôtes, à propos de la passion des hommes de lettres pour les éloges, une très jolie anecdote, où il met en scène le vicomte d'Arlîncourt et Michaud. Il s'agit ici, non, comme il est dit à la note (T. II, p. 361), de Louis-Gabriel Michaud dit « Michaud jeune », auteur de la Biographie universelle, mais de Joseph Michaud dit « Michaud aîné, » auteur de Vllisioire des Croisades^ directeur de la Quotidienne et grand ami de Berryer.

En cette même année 1854, Delacroix lit un second séjour à Augerville, à la un de l'automne. Quelques noms, mal orthographiés sans doute sur les carnets, le sont également dans le volume. Page 485, au lieu de M, d'Abbeville, il faut M. d'Aboville« Page 487, au lieu de M. Lorençot, il faut M. Laurenceau. M. de Cadignan^ dont il est parlé page 491, était M. de Gadillan, secrétaire de Berryer.

Ne quittons pas Augerville sans citer encore ces lignes de Delacroix : u Berryer m'a conté ou plutôt avoué qu'il était un des trois auteurs de la complainte de Fualdès; il avait pour collaborateurs Desaugiers et Castallan ou Cas-

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