DEUXIEME PARTIE
Je suis fâché de le dire , mais je veux au moins faire ma profession de foi, au risque d'être taxé d'ignorance. Je ne crois pas quon puisse déjà faire de la géologie sur toute la surface terrestre simplement avec les données paléonthologi- (jues; ce ne sera peut-être praticable que lorsqu'on connaîtra toute la terre. Néanmoins un bassin ^ un grand continent ayant été bien étudié^ il est naturel que l'observation de la distribution géologique des fossiles deviendra un guide assuré et quelquefois commode. Je suis heureux de me rencontrer avec M. de Beaumont pour penser que l'obiervation de la continuité des couches est encore jusqu'à pré- «cnf la règle la plus sûre pour la détermination géognostifue des dépôts. J'irai même plus loin , et je prétends que la S^logie, sans la paléonthologie , possède assez de données pour amener à tous les grands résultats et à toutes les di^
visions et subdivisions importantes, adoptées dans science actuelle. Si la paléonthologie seule a quelquefois condnil à la distlnclion de quelques dépôts particuliers, c est que les géologues classificateurs n'ont pas voulu examiner ces localités d*après le mode géognostique ou ont fermé les yeux à la lumière.
Le sol tertiaire offre un exemple excellent de ma proposition. Certes rétablissement de cette grande division des terrains est bien due à M. Brongniart , qui y a été amené soit par la comparaison des fossiles , soit par des superpositions géologiques.
Or, il est évident que les cartes et les coupes de Monnet étaient suffisantes pour avoir pu mettre Wernerouson école à même d'anticiper cette idée, développée avec tant de succès par M. Brongniart. Le sol tertiaire aurait été connu, il y a un demi-siècle, si Werner et son école avaient cherché vraiment à . débrouiller toute la succession des dépôts de la croûte terrestre , et si au lieu de confiner leur attention au sol ancien secon- J daire et primaire, les Wernériens n'avaient pas formé avec les i roches secondaires récentes et tertiaires , un amalgame de» i plus bizarres. Il n'y avait pas besoin et des excellens travaux J de MM. de Laniark et de Cuvier, ni de ceux de MM. Bron- , gniart, Defrance, Deshayes , et de tant d*autres sur les fossiles tertiaires, pour faire apercevoir au géologue , que la craie était non seulement superposée sur divers massifs, avant qu'on . arrivât au Muschelkalk , mais encore surmontée de plusieurs étages de dépôts.
Ces découvertes furent tardives , parce que l'attention des géologues était absorbée par l'étude des terrains à masses minérales exploitables. Werner , malgré son génie , eut aussi ses faiblesses, témoin ce voyage d'Auvergne qu'il ne voulut jamais faire , et l'esprit géologique particulier qui se perpétue dans son ancienne résidence.
Un autre exemple encore plus remarquable de ma proposition, se trouve dans la grande carte géologique de Tx^ngleterre, pubUée pour la première fois par M. William Smith , et contenant, à peu de chose près , toutes les divisions adoptées dans les cartes dressées postérieurement. Ce n'est pas la comparaison
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kinutieuse des fossiles qui a amené cet ingénieur des ponts* l^^chaussées à ces résultats ; s'il a donné plus tard aussi une rande attention aux pétrifications, lorsqu'il a travaillé à Bi carte, il ne les a epiployées que comme tous ses devanciers t comme Técole ancienne de Werner. Nous voulons dire qiiil > bien vu des différences générales dans C ensemble des fossi- M intermédiaires 9 secondaires et tertiaires, et même peuttre il a attaché de l* importance à certaines coquilles isoées, dont le cUtssement zoologique exact lui était probable^ nent impossible , ou du moins peu fam,ilier. Voilà le point rà recelé p'arisîenne de la paléonthologie géologique me ftemble avoir repris les observations , et elle a ainsi attaché son nom à un des épisodes les plus curieux et les plus initmctifs de la géologie et de la géogénie.
En parcourant les différentes formations^ maintenant admises , Ton n'en voit qu*une pour l'établissement de laquelle la paléonthologie a été strictement nécessaire , pour établir si ce n*est la position, du moins l'origine véritable de ces masses. J'ai en vue les dépôts d'eau douce; or, si les détails paléonthologiques étaient inconnus aux anciens géologues , il y en avait cependant qui pouvaient distinguer des ensembles de coquilles d'eau douce et d'êtres marins; témoin M. le comte George Razoumovsky et le célèbre Voigt, qui ont les premiers parlé des coquilles lacustres des lignites tertiaires , l'un dès 1 789 , l'autre dès 1 799. En outre , les géologues du siècle passé ont toujours distingué des dépôts de tuf calcaire , dans lesquels ils mettaient une partie des travertins tertiaires.
Dans le sol primaire y les divisions sont toutes géologiques ; dans le sol intermédiaire , on a distingué dès l'au* rore de la véritable géologie plusieurs étages, que la considération des fossiles est venue préciser davantage, sans cependant avoir pu établir pour elles des sous-divisions, ou des règles zoologiques , aussi probables que pour les dépôts plus récens. Les terrains du sol secondaire ont tous été établis géologiquement , et personne ne voudrait et ne pourrait le nier pour le grès houiller et le grès rouge secondaire, \VLT la position réciproque desquels on a tant écrit. On en îeut dire autant du zechstein, du grès bigarré et même du
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muschelkalk^ déjà classés exactement par Lehmann en 1 7 Fuchsel en 1 76a , Wemer, Karsten , etc. ; mais au-dessus ce dépôt commençait la confusion ^ et surtout les géologuei étrangers à T Allemagne ignoraient entièrement la nature do Muschelkalk ; tant il est vrai que les descriptions les mieux faites ne suppléent pas la vue des objets. Ce fut donc m service rendu à la science^ quand^ vers 1819 et i8do, MM.de Buch , Haussmann , Keferstein et moi , tombèrent d'accord sur ce dépôt ^ et distinguèrent en même temps du grès bî*' garré, une partie du keuper, qui, dès 1807, avait été découvert par M. Stifft , et qui plus tard fut nettement séparé par plusieurs géologues d'avec le grès du lias , comme il l'avait été en 1821 par moi, d'avec le grès vert de l'Allemagne.
Or, tous ces classement adoptés par tous les paléontholo* gistes^ reposèrent encore sur l'observation de la continuité des couches et leurs superpositions. Il est vrai qu'on citait déjà plus ou moins exactement les fossiles ; mais on ne voit pas dans les premiers travaux , où sont consignées ces diverses découvertes, l'exclusion de certains fossiles d'un terrain et l'admission, au contraire, d'un genre de pétrifications dans un autre. Si ces considérations si curieuses étaient déjà connues , on ne Içs a employées dans la pratique que plus tard , et elles ont servi alors à classer des masses , dont on ne pouvait observer, ni la continuité, ni la superposition. Yoilà j certes déjà un emploi très utile de la paléonthologie. I
J'ai fait connaître le gîte des oolites et de la craie sur les : bords du Hartz. Ayant vu le dépôt jurassique j le grèê : vert et la craie en Angleterre et en France , il ne m'a pa^ été nécessaire de faire une longue comparaison des fossiles ; la position géologique et les roches en disaient déjà assez.
Tandis que sur le continent on arrivait ainsi à un classement régulier des dépôts secondaires , les Anglais s^effdff' çaient d'établir dans le calcaire jurassique et le grès vert U plus de sous-divisions possible , et de développer le travail de M. Smith. Si cela lésa amenés à étudier très particulièrement les fossiles , l'on voit clairement que ce n'est pas celte étude qui a conduit aux résultats principaux ; mais elle a orné ces
DE LA PALEONTHOLOGIE. lOQ
diemiers, et leur adonné un intérêt tout particulier. Maintenant on peut déjà faire de la géologie en Angleterre , pres^ ^ue uniquement par les fossiles; mais vouloir appliquer les règles obtenues hors de ce rojaum>e ou de son bassin , d'est courir risque de s'égarer j témoin cette singularité des géologues anglais, qui se sont obstinés, jusque dans ces der- Eiières années , à ne pas croire que leur calcaire magnésien ffttlé Zecbstein, et à placer le Muschelkalk dans le lias. Il est bon d'observer que, néanmoins, la comparaison des fossiles connus dans les mémss dépôts du .nord et du sud de C Angleterre ont déjà fait apercevoir quelques différences , sinon essentielles , du m,oins locales.
Si la position de la craie et du grès a été déterminée uni- €{uement par les observations de superposition , Ton en peut dire tout autant des divisions Am*soI tertiaire,
D abord, pour le bassin parisien, si, avant le relevé de VL Brongniart, la position de plusieurs masses était ignorée , celle des autres était bien connue , et il me parait manifeste que chacune des grandes divisions établies depuis lors par ce savant ont été fondées encore plus sur des caractères géologiques que zoologiques.
M. Brongniart a cru intéressant pour la connaissance de la formation de la croûte terrestre, de donner la liste des fossiles des divers dépôts du bassin. Cet utile exemple a été suivi dès lors avec plus de succès et d*ardeur que jamais. 11 en est résulté une véritable branche particulière de la géologie.
^ Dans les autres bassins , les grandes divisions ont été aussi établies géologiquement et non, zoologiquement , témoin le bassin de la Garonne , celui des collines subapennines , celui de [Autriche , celui de la Gallicie , et même celui de Londres y pour les détails duquel on a pu déjà se servir des données obtenues par M. Brongniart.
La paléontlwlogie na été vraiment employée que dans la
classification des bassins où la succession des dépôts est dif-
i /!ct{e à voir, ou les assises diverses sont éparseSy ou bien
I didoquées et redressées. Le sol tertiaire de C Allemagne sep-
1 lO ESSAI SUR LES AVANTAGES
tentrîonalô est un exemple du premier genre, celui de Suisse un de la seconde espèce.
Ce genre (V utilité de la paléonthologiea été bien démoiM par les classemens géognostiques divers qu'a subis le calcairti coraux du sol tertiaire supérieur d^ Autriche, Son gisement véritable n'a été bien connu quen 1829; or jusqu'à cette époque sa position géographique et sa stratification , dasi tout le bassin viennois , était telle que tout homme connaissant les localités devait trouver naturel qu*on le pladit sous Targile subapennine des plaines, malgré son niveu plus élevé ; d*ailleurs ses fossiles ^ en partie semblables à ceux de Targile en question , ne semblaient pas contredire ce rapprochement. D*un autre côté, M. Desnoyers , ayant fait une étude plus approfondie des fossiles du dépôt argileux subapennin et des masses arénacéo -calcaires qui le surmontent^ dut nécessairement placer sur le même horizon ces roches de VieniKi et de France que j'avais déjà identifiées minéralogiquement et par quelques fossiles. Lorsqu'il proposait ce classement , M. Partsch et moi , nous avions pu arriver enfin, au moyen de nouvelles exploitations et d'excursions particulières, à trouver le gisement véritable du calcaire à coraux et à siummulites sur l'argile subapennine« C^est donc un cas de classification où Ion peut dire que la paléonthologie est arrivée an but avant la géologie , et j'ajouterai même que les assemens de ce dépôt avaient mis M. Cuvier sur la voie de la vérité.
Néanmoins il faut bien se garder de croire qu*on fu puisse faire de la géologie, proprement dite y du sol tertiaire ^ans une connaissance approfondie des fossiles. Je le répète il suffit de savoir distinguer les coquillages d'eau douce , d'avec les pétrifications marines pour arriver promptement aux résultats de superposition auxquels les conchiliologistes, tels que M. Deshayes, se croient heureux d'être arrivés, après un nombre immense de recherches. Ainsi, par exemple, ce n'est certes pas les fossiles qui m'ont conduit à distinguer dans le bassin viennois le système des marnes subapennines» et le système du calcaire à coraux ou le dépôt nommé depuis lors quart ernaire par M. Desnoyers. Si M. de Beaumofit
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fest arrivé à quelques résultats analogues à ceux obtenus par M. Deshayes, cest encore purement géologlquenient ; plus tard il a aperçu que des groupes d*animaux perdus cadraient ivec les divisions adoptées.
Malgré toutes les belles découvertes de M* Cuvier ^ la îdence paléonthologique na pas fait faire un pas à nos connaissances proprement géognostiques des deux grandes divisions établies déjà du temps de JVerner^ et même avant lui, entre les alluvions anciennes et les alluvions m^odemes , ou la période saturnienne et la période jovienne. S'il en était autrement, l'étude des ossemens aurait rendu facile des distinctions que la géognosie n'a encore pu établir que plus ou moins difficilement.
D'un autre côté cette même science nous a fourni une foule de renseignemens curieux sur Fétat des contrées et leurs divers habitans pendant ces diverses époques.
On voit donc , en résumé , que la paléonthologie n*a absolument rien changé à toutes les divisions établies dans la croûte terrestre par les observations purement géognosti" ques , tandis qu'elle a été au contraire utile au classem,ent de dépôts , et surtout d'assises isolées de terrains^ et quelle a ouvert un cham,p presque tout-à^fait neuf à nos idées sur la succession des états divers, par lesquels a passé la surface du globe.